À valider

La Toison d’or (Corneille)/Examen

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Œuvres de P. Corneille, Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachettetome VI (p. 245-250).

EXAMEN[1].

L’antiquité n’a rien fait passer jusqu’à nous qui soit si généralement connu que le voyage des Argonautes ; mais comme les historiens qui en ont voulu démêler la vérité d’avec la fable[2] qui l’enveloppe, ne s’accordent pas en tout, et que les poètes qui l’ont embelli de leur fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre[3] la même route, j’ai cru que pour en faciliter l’intelligence entière, il étoit à propos d’avertir le lecteur de quelques particularités[4] où je me suis attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont pour la plupart tirées de Valérius Flaccus[5], qui en a fait un poëme épique en latin[6], et de qui, entre autres choses, j’ai emprunté la métamorphose de Junon en Chalciope.

Phryxus étoit fils d’Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu’il répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune prince, qu’il fut obligé de s’enfuir sur un mouton dont la laine étoit d’or, que sa mère lui donna après l’avoir reçu de Mercure. Il le sacrifia à Mars, sitôt qu’il fut abordé à Colchos[7], et lui en appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes, fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que le destin de son État dépendoit de cette toison ; qu’en même temps qu’il la perdroit, il perdroit aussi son royaume ; et qu’il étoit résolu dans le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette prédiction fit deux effets. D’un côté, Aætes, pour conserver cette toison, qu’il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte qu’on ne pouvoit s’en rendre maître qu’après avoir dompté deux taureaux dont l’haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise ; et pour dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor. D’autre côté, les rois voisins, jaloux de la grandeur d’Aætes, s’armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès[8] son frère, roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il s’appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi d’Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l’ordre qu’il croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti contraire ; et en moins d’un mois, ces héros firent emporter tant d’avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu’ils furent contraints de prendre la fuite et d’abandonner leur camp. C’est ici que commence la pièce ; mais avant que d’en venir au détail, il faut dire un mot de Jason, et du dessein qui l’amenoit à Colchos.

Il étoit fils d’Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit usurpé ce royaume. Ce tyran[9] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus[10], père d’Æson, que je viens de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime hériter de ce royaume. Un oracle qu’il reçut le confirma dans ses soupçons, si bien que pour l’éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui commanda d’aller conquérir la Toison d’or, dans la croyance que ce prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de l’État dont il s’étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s’embarquèrent avec lui quarante des plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre, avec Zéthès[11] et Calaïs, fils du vent Borée et d’Orithye, princesse de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies[12] qui fondoient sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la chasse par le milieu de l’air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos, dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels Jason fit l’amour à cette reine, et lui donna parole de l’épouser à son retour : ce qui ne l’empêcha pas de s’attacher auprès de Médée, et de lui faire les mêmes protestations, sitôt qu’il fut arrivé à Colchos, et qu’il eut vu le besoin qu’il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si heureusement, qu’il eut d’elle des charmes pour surmonter tous ces périls, et enlever[13] la Toison d’or, malgré le dragon qui la gardoit, et qu’elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte, et qu’il appelle Denys le Milésien, dit qu’elle lui porta la Toison jusque dans son navire[14] ; et c’est sur son rapport que je me suis autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus surprenante et plus merveilleuse. Je l’aurois été assez par la liberté qu’en donne la poésie en de pareilles rencontres ; mais j’ai cru en avoir encore plus de droit en marchant sur les pas d’un autre, que si j’avois inventé ce changement.

C’est avec un fondement semblable que j’ai introduit Absyrte en âge d’homme, bien que la commune opinion n’en fasse qu’un enfant, que Médée déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent[15] ; mais Apollonius Rhodius le fait son aîné ; et si nous voulons l’en croire, Aætes l’avoit eu d’Astérodie avant qu’il épousât la mère de cette princesse, qu’il nomme Idye, fille de l’Océan[16]. Il dit de plus qu’après la fuite des Argonautes, la vieillesse d’Aætes ne lui permettant pas de les poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d’une île située à l’embouchure du Danube, et qu’il appelle Peucé[17]. Ce fut là que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu’elle voyoit trop foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir ; et ayant attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué. Valérius Flaccus dit les mêmes choses d’Absyrte que cet auteur grec[18] ; et c’est sur l’autorité de l’un et de l’autre que je me suis enhardi à quitter l’opinion commune, après l’avoir suivie quand j’ai mis Médée sur le théâtre[19]. C’est me contredire moi-même en quelque sorte ; mais Sénèque, dont je l’ai tirée, m’en donne l’exemple, lorsque après avoir fait mourir Jocaste dans l’Œdipe, il la fait revivre dans la Thébaïde, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils sont prêts de commencer le funeste duel où ils s’entre-tuent ; si toutefois ces deux pièces sont véritablement d’un même auteur[20].





  1. Cet Examen, tel que le donnent les éditions de 1663–1682, est identique, sauf une ou deux légères variantes, avec l’Argument de l’édition originale (1661), que nous omettons à cause de cette identité. L’Argument placé en tête des Desseins, et qui, pour les trois premiers paragraphes, est aussi presque entièrement semblable à l’Examen, a de moins le dernier alinéa.
  2. Var. (Desseins) : démêler la vérité dans la fable.
  3. Var. (édit. de 1661 et de 1663) n’ont pas pris.
  4. Var (Desseins) : j’ai cru que pour faciliter au spectateur l’intelligence entière de ce sujet, il étoit à propos de l’avertir de quelques particularités.
  5. C. Valerii Flacci Setini Balbi Argonauticon libri octo. C’est au livre VI de ce poëme (vers 477–506) qu’il est parlé de la métamorphose de Junon en Chalciope.
  6. Le premier alinéa se termine ici dans les Desseins, qui n’ont pas la fin de la phrase.
  7. Corneille se conforme à la coutume qui s’était introduite dans la langue française de désigner par l’accusatif du mot latin Colchi, Colchorum (voyez Valérius Flaccus, livre V, vers 284 et 422) la ville ou le pays (la Colchide) où était la Toison d’or et où régnait Ætès*, père de Médée. Thomas Corneille, dans son Dictionnaire universel géographique et historique, parle, à l’article Colchide, du « royaume de Colchos, » et nomme Colchos la capitale du pays.

     * Ce nom est écrit tantôt Aætes, tantôt Aæte, dans les éditions publiées du vivant de Corneille. Dans le Dictionnaire de son frère, que nous venons de citer, on lit, à l’article Colchide : « Aëte. »

  8. Voyez le livre III de Valérius Flaccus, vers 492 et suivants.
  9. Pélias.
  10. Dans l’édition de 1692 : Chrétus. La véritable orthographe est Crétheus, du grec Κρηθεύς.
  11. On trouve pour ce nom, dans les anciennes éditions, la double orthographe Zéthes et Zethez. Toutes, y compris celle de 1692, ont Zethez dans la liste des acteurs,
  12. Var. (Desseins) : délivrèrent, en passant, Phinée des Harpies. — Dans l’édition de 1692 : « et qui, par ce moyen, ayant vu Phinée en passant, le délivrèrent des Harpies. »
  13. Dans l’édition de 1692 : « et pour enlever. »
  14. L’érudit connu sous le nom de Natalis Comes s’appelait Noël Conti ; il est né à Milan au commencement du seizième siècle, et est mort vers 1582. Voici le passage de son principal ouvrage auquel Corneille fait allusion : « Dyonisius Milesius scripsit illam aureum vellus « ad navem attulisse, atque una cum Argonautis, ultionem patris devitantem, aufugisse. » Natalis Comitis Mythologiæ, lib. VI, cap. viii.) Quant à Denys de Milet, historien grec, qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ, ses ouvrages sont entièrement perdus, et les fragments que Noël Conti cite sous le nom d’Argonautiques sont d’une époque postérieure à celle de l’écrivain à qui ils sont attribués.
  15. Voyez le commencement du livre VII des Métamorphoses d’Ovide, la ixe élégie du livre III des Tristes, vers 5 et suivants, et le Ve acte de la Médée de Sénèque, vers 911 et 912. Au vers 54 du livre VII des Métamorphoses, Ovide fait dire à Médée : Frater adhuc infans, « mon frère encore enfant. »
  16. Voyez le livre Ier du poëme grec d’Apollonius de Rhodes, intitulé les Argonautiques, vers 241 et suivants. Flaccus, que l’auteur a laissé inachevé, et auquel J. B. Pio de Bologne a ajouté une centaine de vers dont il a emprunté le sujet au poëme grec d’Apollonius de Rhodes.
  17. Voyez ibidem, livre IV, vers 303 et suivants.
  18. Voyez la fin du VIIIe livre des Argonautiques de Valérius
  19. Voyez dans notre tome II, p. 332, la scène iv du Ier acte de Médée, vers 236.
  20. Le dernier membre de phrase : « si toutefois, etc., » manque dans l’Argument de 1661 et dans l’Examen de 1663. — Daniel Heinsius attribue l’Œdipe au père de Sénèque le philosophe ; quant à la Thébaïde, contrairement à l’avis de Juste Lipse, qui admirebeaucoup cette tragédie, il la trouve inférieure à toutes celles qui portent le nom de Sénèque, et ne croit pas qu’elle puisse être l’ouvrage ni du père ni du fils.