La Triomphatrice

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La Triomphatrice ; pièce en trois actes
Eugène Figuière, éditeur (p. couv.-122).


MARIE LENÉRU



PIÈCES
DE
THÉÂTRE



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Eugène FIGUIÈRE, éditeur
17, rue Campagne-Première, 17, à Paris
1928




PRÉFACE


On ne tient pas assez les serments pris envers soi-même. Mon projet était pourtant bien arrêté depuis ma dernière pièce de ne plus aller à une générale sans un bon manifeste paru la veille ! Voilà ce que j’ai voulu faire.

À mes débuts je m’en serais franchement gardée. Je croyais inutile, et l’aveu d’une défaillance, d’écrire : « Ici, il y a une forêt », je croyais au principe que le dessin n’a pas besoin de légende. J’ignorais que, la plupart du temps, le dessin n’était pas vu par les rétines, encore sous l’impression des images antérieures.

Qui ne sait combien il est difficile de faire lire un texte ? Qui lit une lettre ? Qui n’y répond pas à côté, à faux, à rebours ? Ce n’est pas toujours la faute de celui qui l’écrit. Il importe donc de bien déclarer d’avance ce que vous savez, ce que vous avez voulu faire. On y aura beaucoup moins d’objections que vous ne pensez. Le public lettré et même le public tout court n’est ni bête, ni méchant, mais l’un et l’autre public sont très paresseux, non pas à juger, non pas même à louer, mais à inventer leur jugement. Au plus vite, au plus tôt, donnez-leur donc un thème. Ce qu’il faut éviter, c’est de laisser le critique chargé non seulement de juger, mais de raconter votre pièce, y aller sans préparation de sa bonne petite histoire, telle qu’il la cueille au passage, généralement avec une adresse, un talent, une mémoire incomparable qui témoigne d’une puissance d’attention qui est vraiment de la conscience professionnelle. Seulement, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela du tout. « Ce n’était donc pas clair ? » se demandera l’auteur. L’histoire littéraire dit que toute œuvre originale doit être plus ou moins commentée avant d’apparaître sous son véritable jour, et mieux vaut que le commentaire vienne de l’esprit le plus intéressé à la compréhension de cette œuvre, c’est-à-dire de l’auteur lui-même.

Qu’il n’accuse donc pas même soi, mais commente, souligne, explique, réplique. Malheur à l’écrivain qui ne dogmatise pas !

Platon a dit qu’« apprendre, c’est se ressouvenir ». Pour les esprits distingués qui viennent à vous, saturés de précédentes littéraires, le cou tordu, à la manière des damnés du Dante, regardant la veille et le passé, c’est comprendre qui est se ressouvenir. On a fait à la Triomphatrice l’honneur de se ressouvenir de Vigny, le poète des supériorités condamnées. C’était romantiser une pièce qui se donnait plutôt comme une petite anticipation, à la Wells, sur certains rapport déjà vrais entre les sexes, et que chaque jour fera plus vrais encore.

À cause du précédent romantique on a vu surtout le fiasco du bonheur chez la femme qui brise ses cadres, qui vaut par elle-même, et vaut plus que les êtres qui l’entourent. Nouveauté de situation, peut-être, mais non de principe, vérité psychologique retournée, observation courante dans la vie des hommes qui se distinguent. On a voulu voir plus banal encore : le cliché « malheur du génie » et surtout, chose extravagante à laquelle MM. Émile Bergerat et Paul Souday ont eu des objections péremptoires, le postulat du génie féminin.

Le mot génie est prononcé deux lois dans la pièce, « à la blague », par l’héroïne elle-même, puis dans une effusion d’amoureux. J’avoue ne m’en être pas défiée, attachant peu d’importance à ce mot vague, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Mais quand même j’aurais cru au « génie » à la manière de MM. Paul Souday et Bergerat, je n’en eusse pas expressément doté mon héroïne, persuadée que, pour être professionnellement supérieure à l’homme aimé, il n’est tout de même pas indispensable a une femme de monter jusque-là. Car la vraie donnée de la Triomphatrice, celle qui en faisait pour moi l’intérêt, donnée que je retrouve dans l’esprit de chaque scène et sous chaque réplique, est simplement et uniformément celle-ci : « La femme a besoin d’aimer au-dessus d’elle, d’aimer en adorant ; en s’élevant, elle donne à l’homme la tâche amoureuse de la dominer de plus haut ; ne se lassera-t-il pas de l’effort ? ne demandera-t-il pas grâce ? Malheur pourtant à celui qui faiblit ! si l’on prétend qu’il aime encore, est-ce lui qui aimera de bas en haut ? »

Eh oui ! je le sais bien qu’il y avait un défi dans cette pièce, et ce défi, je l’ai osé malgré le danger prévu ; et je le demande encore à mes contemporains, à mes contemporains de valeur. Qu’auriez-vous donc fait à la place de Sorrèze ? Auriez-vous aimé le beau monstre ?

Oh ! même en effigie, qu’il ne vous a pas semblé beau, qu’on vous a senti peu amoureux !

Une femme, une maîtresse, professionnellement supérieure à l’homme aimé, allons donc ! mais je n’admettrai même pas la supériorité morale de l’homme qui accepterait cela. Je le plaindrais surtout : voilà tout ce que ma pièce a voulu dire. La vérité est que la situation est si atrocement brûlante, que pas un homme n’accepte de s’y unir. Je n’ai de ressource qu’à la nier et à la fuir. Les femmes elles-mêmes n’en conviennent pas, tant elle est mortelle à l’amour.

Le cas de jalousie professionnelle illustré par les ménages d’artiste et les romans si intéressants de Mme Colette Yver, a été naturellement un de ces « ressouvenirs » à travers lesquels on croit comprendre. Ce n’était pourtant pas ma donnée. J’avais voulu faire pis, ne recourir pour le drame qu’à la seule cruauté de la situation sans qu’il y eût de la faute de personne. En effet, un protagoniste qui pourrait éluder le drame par telle ou telle action ou disposition personnelle, me paraît toujours prouver l’arbitraire de la donnée, ou l’à-faux dans la position du problème, ou je ne sais quelle tricherie que l’auteur se permettrait.

C’est la grande supériorité dramatique du théâtre « d’idées » sur le théâtre de caractère, de mœurs ou d’action. Lui seul découvre les vrais drames humains et non les drames d’auteur, les vraies situations dramatiques, celles qu’une chiquenaude, un mot du personnage ne suffirait pas à renverser, la véritable action qui a son ressort en elle-même et non dans le coup de pouce, les incidents gratuits, les ignorances ou révélations accidentelles. C’est pourquoi les connaisseurs disent « qu’il n’y a pas d’action ».

Après, comme avant la Triomphatrice, je reste persuadée que la femme qui vaut mentalement, mais bien plus sûrement encore si elle vaut professionnellement, souffrira, sera gênée, déçue dans son amour jusqu’au détachement peut-être, si elle ne se sent dominée, à tout le moins égalée par l’homme aimé, que la situation de cet homme aimé devient intolérable, s’il est assez intelligent, assez affiné, ou simplement assez averti par les circonstances pour ressentir l’interversion des rôles, qu’il n’y a là nulle jalousie, mais le sentiment d’une catastrophe ; impossible d’incriminer ici la clarté de la pièce, j’ai pris soin de le redire à chaque pas ! « Jaloux, il ne l’est pas, il ne le sera jamais. C’est ce qu’il y a de noble en lui qui se révolte. Je le mets dans une situation impossible, voilà tout. » Et non seulement j’ai pris soin de dire, mais d’agir cette négation de la jalousie.

Sur la scène même, pour servir Claude comme il l’a toujours fait dans sa carrière, Sorrèze acceptera, d’un cœur léger, d’être pris pour le secrétaire de sa maîtresse, alors qu’il traite pour elle, avec un étranger, une affaire urgente et importante : « Faites-moi l’honneur de croire que je ne souffre pas de cela… mais vous qui m’aimez, me jugez… qui n’avez pas pour moi ce sentiment incomparable, l’estime professionnelle… j’ai peur que vous compariez et que je ne l’emporte pas. L’amour de la femme doit monter, celui de l’homme doit descendre. »

Si l’on veut mon sentiment, je trouve Sorrèze un homme admirable et absolument tel qu’il doit être. Dans la vie, sans doute n’aurait-il pas parlé ; il se fût détaché sans paroles et peut-être même avec une moindre lucidité, en cherchant d’autres causes à sa lassitude. Mais on ne fait pas de théâtre à bouche close et du dialogue avec des personnages muets. Et si je m’adresse ce reproche que nul n’a songé à me faire, d’avoir voulu un Sorrèze encore trop supérieur, trop intelligent, trop conscient, trop délicat, trop ombrageux, trop digne d’amour enfin pour justifier ses craintes, pour le faire décliner dans l’estime confraternelle de Claude, c’est pour avoir trop redouté mon inéluctable donnée. J’ai eu trop peur de décourager l’amour de la femme avant celui de l’amant, car un Sorrèze sans « jalousie », sans cette jalousie-là, un Sorrèze de second plan et inconscient du rôle, une sorte d’amant de cœur inégal en rang spirituel, je ne sais quel Ruy-Blas dans la maison de la Reine, c’est cela qui eût été déchéance, cruauté gratuite envers mon héros, invraisemblance envers mon héroïne, car enfin, enfin la reine d’Espagne aimait au moins un homme d’État…

Je n’ose dire que Claude n’ait pu aimer le premier venu — on me le reprocherait trop dans l’état actuel de la psychologie du théâtre — qu’on me permette de dire qu’alors elle en aurait vraisemblablement aimé dix. Et ceci revient à cela.

Tout compte fait, cette pièce cruelle envers un amant me paraît être un rude hommage à l’homme. Une femme de lettres m’en a reproché l’agenouillement et c’est en toute conscience du signe qu’un jeu de scène en réalise le geste. Vieux réflexe qui disparaîtra sans doute. La Triomphatrice est pour moi une pièce de transition. La femme qui, peu à peu, se met à vivre et à valoir comme l’homme, peu à peu aimera et désaimera comme lui. Aujourd’hui, si grande qu’elle soit, elle exige encore d’aimer plus haut qu’elle. Sans doute apprendra-t-elle à s’en passer. Il y faudra bien du temps, car, tout de même, il n’est pas encore très facile ni très fréquent chez les femmes d’être professionnellement supérieures à l’homme aimé, il y faudra bien du temps et quelques drames.

Tout le mérite comme tout le danger de la Triomphatrice vient peut-être d’avoir montré le premier de ces drames-là.

MARIE LENÉRU.



LA TRIOMPHATRICE

Représentée à la Comédie-Française,
le 21 janvier 1918




À Madame Julia Bartet
suivant le vœu de Marie Lenéru,
en profonde admiration et affectueuse reconnaissance.


PERSONNAGES

 
Mme Bartet. Claude Bersier
MM. R. Duflos. Michel Sorrèze
Georges Le Roy. Flahaut
Jacques Fenoux. Bersier
Mmes Guintini. Denise
Yvonne Ducos. Mlle Haller
M. Dorival. Brémont
Une Femme de Chambre
Un Journaliste




ACTE I

Le grand cabinet de travail de Claude Bersier. Il doit donner une impression d’immensité par la hauteur et la profondeur. Une forêt de livres. Nuances de cathédrale des vitraux éclairés par derrière et des tapis d’Orient.


Scène 1

Claude, Mlle Haller.

(Claude, derrière sa table de ministre. Moulée dans une princesse noire et courte, elle a l’air d’une jeune femme. Coiffure à la mode, minuscule rosette de la Légion d’Honneur.)


Claude.

Eh bien oui, vous avez du talent, mademoiselle, vous en aurez même davantage. Mais, en vérité, je ne sais si je dois vous encourager à travailler… Avez-vous besoin de cela pour vivre ?


Mlle Haller.

Pour vivre, oui. Pour subsister, non.


Claude.

Expliquons-nous. Avez-vous une dot ?


Mlle Haller.

De celles avec lesquelles on ne se marie pas, oui.


Claude.

Serait-il bien indiscret de vous demander qui vous êtes ?


Mlle Haller.

Oh ! madame, c’est si bon à vous de me poser de telles questions… La fille d’un ancien consul à Prague.


Claude (toutes ces questions posées très vite).

Quel âge avez-vous ?


Mlle Haller.

Vingt-six ans.


Claude.

Eh bien ! ma chère enfant, comme je vous le disais, cela vaut par les détails, et le style est déjà très poussé… Vous avez lu et vous avez su lire. Cela vaut quelquefois mieux que d’avoir vécu : oui, oui, quand on vit, c’est toujours très peu à la fois, et l’on s’exagère, on s’hypnotise. Il est très bon d’écrire en désintéressée, surtout pour nous (riant.) Cela apprend à regarder les autres femmes.


Mlle Haller.

Alors, je peux continuer ?


Claude.

Surveillez vos ensembles, composez, pensez au public… Déjà, si vous me coupez un ou deux chapitres, je pourrai peut-être en parler à mon éditeur.


Mlle Haller.

Oh ! madame, ne croyez pas… Je n’étais pas venue vous demander un service ! C’était déjà si beau d’être lue, encouragée par vous… Nous vous admirons tant, madame, nous sommes si heureuses, si fières de votre gloire…


Claude, la coupant.

Vous n’avez pas autre chose à me montrer ?


Mlle Haller.

Non, madame, non. Rien que je me soucie de vous faire voir, mais il y aura, je vous promets, il y aura.


Claude, se levant pour mettre fin à la visite.

Eh bien, nous verrons, nous examinerons ensemble… mais il faudra travailler, travailler régulièrement… ni trop, ni trop peu… deux heures par jour, c’est assez pour soi… vous qui n’avez pas de besognes mercenaires… On ne travaille bien que lorsqu’on en éprouve du repos.


Mlle Haller.

Mais vous travaillez six heures par jour !


Claude.

À moins que ce ne soit par nuit. Mais je fais de la copie, moi, du métier. J’ai une fille à doter, mademoiselle.


Mlle Haller, convaincue.

Jérôme Tiersot n’était pas du métier.


Claude, un peu de mélancolie.

Il y a longtemps de cela…


Mlle Haller.

On annonce un volume de vous en mai.


Claude, souriant.

Eh bien vous me direz si cela vaut Jérôme.


Mlle Haller.

Vos séries aux Débats et au Figaro sont passionnantes !


Claude.

Quand vous ferez ce métier-là, il ne vous passionnera plus… ma pauvre enfant, il faut en prendre votre parti, je suis ici l’homme et la femme… mon mari, un ancien officier de cavalerie sans fortune… c’est l’ennui mortel des garnisons et la saine impatience de notre pauvreté qui m’ont jetée dans la littérature.


Mlle Haller.

Heureuse vénalité !


Claude.

Si l’on savait tous les motifs, les origines… Il n’est pas si naturel qu’on croit d’écrire. La nature ne fait pas de bas-bleus. (La regardant bien.) Vous-même, oui, vous-même, si vous étiez très satisfaite de l’existence…


Mlle Haller, corrigeant.

Je n’ai pas pu me satisfaire de ce qu’elle m’offrait.


Claude, riant.

Je ne voulais pas dire qu’elle vous ait tout à fait négligée…


Mlle Haller.

J’ai tenté de valoir plus que ses offres.


Claude, brusque.

Vous voulez donc que je vous aime ?

(Un jeune homme entre en familier, sans chapeau, sans canne et sans gants.)


Scène 2

Les mêmes, Flahaut.


Claude, présentant.

Jean Flahaut, l’auteur des Barbares, dernier prix Goncourt.


Mlle Haller, mouvement.

Ah ! par exemple, je suis bien contente… C’est très beau, Les Barbares.


Flahaut.

Vous les avez donc lus ?


Claude.

Flahaut, retenez le nom de Mlle Haller… Vous aimerez ce qu’elle écrit. Elle aura du talent comme vous et moi.


Flahaut, à la jeune fille.

Et elle s’y connaît, mademoiselle. C’est incroyable ce qu’il lui tombe de femmes tous les jours ici. Sous prétexte que Claude Bersier est une dame, elles se croient des droits à son patronage… eh bien, voilà la première fois que je la trouve comme ça avec une débutante.


Brémont, s’est introduit, va saluer Claude et Flahaut qui n’y font pas la moindre attention.

Bonjour cher maître. Tiens, c’est vous Flahaut ?


Mlle Haller.

Comme c’est gentil de me dire cela, moi qui la croyais surtout bonne.


Claude.

Bonne, moi ! Mais je ne veux pas être bonne, entendez-vous, je ne le veux pas. Rien n’est plus mauvais pour les autres. Ne dites jamais que je suis bonne !


Flahaut.

C’est entendu, vous êtes une rosse. Quand on n’a pas de talent vous êtes un vrai butor.


Claude, qui passe devant le fauteuil où s’est assis le dernier venu et lui tourne exactement le dos.

Si l’on vous apportait vingt manuscrits par mois, Flahaut, et si, dans ces deux mille pages, jamais, jamais vous n’aviez pu découvrir, je ne dis pas un écrivain, mais seulement une créature vivante, avec des yeux, des oreilles, une âme… ou tout simplement un corps.


Brémont, assis

Moi qui vous parle, j’ai retenu un manuscrit en cinq ans. (Personne n’a l’air de l’entendre.)


Flahaut.

Oui, il faut tout leur apprendre. C’est nous qui leur donnons la vue, l’ouïe, l’odorat… C’est nous qui leur donnons leurs amours et jusqu’à leur sensualité.


Claude, qui réfléchit.

Peut-être pas. Mais il y a vraiment une incroyable déperdition d’intelligence dès qu’on se met à faire œuvre d’écrivain. On vaut toujours mieux que ce qu’on fait.


Brémont.

C’est bien vrai.


Flahaut et Haller, ensemble.

Oh ! non. Pas vous !


Claude, riant.

Vous êtes gentils, qu’est-ce que vous en savez ?… Et puis au fait, cela m’est égal. Je laisse une œuvre propre. Au point de vue matériel, et même au point de vue gloire, j’ai tiré des hommes tout ce qu’ils pouvaient donner… C’est en dernière analyse, ce que je réclamais d’eux… À cela près, je me serais très bien contentée de vivre mon esprit sans l’écrire.


Brémont.

Il y a pourtant le rêve, l’œuvre d’art à réaliser.


Claude, qui, pour la première fois, a l’air de l’entendre.

Le rêve, le rêve… allons donc ! Le rêve est de vivre… Nous ne sommes pis des potiers par prédestination, des tourneurs dont la fin est de tourner des pièces bien faites. C’est déjà bien assez misérable de s’enfermer, de s’isoler, de se remémorer péniblement la vie, alors qu’elle est là qui passe à notre porte et que nous n’y sommes pas. Dieu me sauve de l’écrivain qui croit « que c’est arrivé » et qui prend « son œuvre » au tragique.


Mlle Haller.

Vous devez pourtant prendre la vôtre avec un certain sérieux.


Claude.

Pas du tout. Je fais cela parce que les femmes n’ont guère le choix. Je n’étais pas une studieuse, moi, j’étais une active, une vivante. Je me reproche bien, parfois, les livres que je n’aurai pas lus, les pays que je n’aurai pas vus, les hommes que je n’aurai pas connus, à cause de ces heures chambrées, de ces heures cachées, de ces heures qui ont tort, sans doute, où j’arrête ma courte vie pour je ne sais quel simulacre, pour je ne sais quel faux…


Flahaut.

Ah ! voyons, n’en dégoûtez pas les autres ! Il faut des écrivains pour goûter la vie, pour goûter aux livres, aux pays et même aux gens.


Mlle Haller.

C’est singulier. Je n’ai jamais vu personne aussi peu littérature que les littérateurs. Entendre Claude Bersier mépriser l’état d’écrivain !


Claude.

Eh bien, oui, cela me gênera toujours d’être une « romancière ». Si vous croyez que c’est agréable de lire sur son

adresse la mention « femme de lettres » !

Flahaut, agacé.

Passez-vous donc d’écrire et de fréquenter des écrivains !


Brémont.

Vous alliez oublier la gloire ?


Claude, furieuse.

Oh ! vous, pour un mot que vous dites, vous tombez à pic.


Brémont.

Je pensais que vous saviez ce que c’est. Puisqu’aussi bien vous l’avez courtisée.


Claude.

Vous ne pourriez pas vous taire, mon petit Brémont ? La gloire, « courtiser la gloire », est-ce qu’on emploie chez moi des clichés pareils ? La gloire ? l’admiration que chacun a pour moi en son particulier, n’est-ce pas ? Brrr…


Brémont.

Mais la postérité est là…


Claude.

Justement non, elle n’est pas là. Et ce tort pour moi est si considérable que je préfère encore le plus rosse de mes contemporains, celui que j’ai vu jaunir d’envie, au plus dévoué célébrateur de mon centenaire. Si mes livres devaient en être plus beaux, je consentirais à ce que pas un ne survive une heure.


Flahaut.

Alors, mon cher maître, je ne comprends pas bien, pourquoi, pour qui écrivez-vous ?


Claude, sérieuse.

Pour vous, Flahaut.


Flahaut.

Vous avez raison, nous écrivons, nous vivons les uns pour les autres.


Brémont.

On écrit aussi pour soi.


Claude.

Allons donc ! Vous croyez que si j’étais seule sur la terre, j’écrirais des nouvelles et des romans ? Si personne ne devait le lire, pas même mon journal, je vous le promets bien.


Mlle Haller.

Je vous quitte, madame, si heureuse d’être venue…


Claude.

Alors, vous reviendrez ?


Mlle Haller, riant, heureuse.

Je reviendrai trop !


Claude.

Jamais trop si, de temps en temps, vous m’apportez d’aussi bien que cela. (Elle a un regard vers le manuscrit sur son bureau.)


Mlle Haller.

J’oubliais de l’emporter.


Claude.

Mais non, j’en ai besoin, je le garde. Cela ne vous gêne pas ?


Mlle Haller, s’en allant.

Grand Dieu ! Pour moi il a accompli sa destinée.

(Claude sort avec elle.)


Scène 3

Flahaut, Brémont


Brémont, à Flahaut qui feuillette un livre.

Elle a beau dire, elle n’est pas assez rosse.


Flahaut, ironique.

Vous trouvez ?


Brémont.

On l’embête du matin au soir.


Flahaut, sans lâcher son livre.

C’est bien mon avis.


Brémont.

Elle ne fiche plus rien. Depuis Jérôme, elle n’a rien donné.


Flahaut.

Attendons-la en mai. Nous verrons le bouquin.


Brémont.

Elle a mis trois ans à en venir à bout… Il y a toujours trente personnes chez elle.


Flahaut, acerbe.

Ainsi, nous par exemple, je me demande ce que nous faisons ici ?


Brémont.

Oh ! des intimes, des disciples…


Flahaut.

Vous imitez Claude, vous ?


Brémont.

On n’imite plus, voyons. Mais il est convenu qu’elle est le maître, le chef de file de la jeune génération… Vous, vous relèveriez plutôt de Michel Sorrèze.


Flahaut, à lui-même.

Parbleu ! Il n’y a qu’eux deux.


Brémont.

Bersier est plus forte.


Flahaut.

Non, et elle a de la chance, car, après tout, elle est femme, et j’imagine que, dans ces cas-là, il doit être cruel de ne rien attendre au-dessus de soi.


Brémont.

N’empêche qu’elle a dix ans de moins que lui. Le jour où il sera vidé, où elle continuera de battre son plein…


Flahaut.

Bah ! Sorrèze est monté si haut… il pourra la regarder venir.


Brémont.

Vous croyez à cet amour-là ? (Haussant les épaules.) Littérature…


Flahaut.

Je ne leur en vois pas d’autres, et j’imagine qu’ils sont faits comme tout le monde.


Brémont.

Sorrèze a cru se devoir ce qu’il y avait de mieux en femme, en tous les genres.


Flahaut.

Claude est la dernière… elle est arrivée assez tard.


Brémont.

Elle a su se faire attendre… On dit qu’elle aurait pu précéder la princesse Czarhedine.


Flahaut, avec une certaine amertume.

En tout cas, chez elle, personne n’a précédé Sorrèze.


Brémont.

Allons donc ! et Fréville ?


Flahaut.

Jamais.


Brémont.

Fréville ne se serait pas tué…


Flahaut, fiévreux.

Fréville m’a dit huit jours avant sa mort : ce qu’on perd, on l’a eu. Mais ce qui vous manque, ce qui vous manquera toujours, ce dont personne ne vous croit frustré, voilà la ruine et la catastrophe.


Brémont.

Fréville avait du talent… À votre place, je demanderais tout simplement la vérité à Claude.


Flahaut.

Je ne tiens pas à la connaître.


Brémont, après un temps.

Et puis, ton mépris de la gloire… Allons donc ! Si on lui disait que ce n’est pas elle qui décrochera le prix Nobel…


Flahaut.

195 000 francs.


Brémont.

195 000 francs. Oui, mais en attendant, voilà Sorrèze qui s’agite ; lui, si dédaigneux jusque-là…


Scène 4

Les mêmes, Claude.


Claude.

Elle est très gentille… elle a l’air d’une femme bien élevée.


Flahaut.

Et vous n’en rencontrez pas trop parmi nous, hein, mon cher maître ? Au fond, vous ne nous pardonnez pas votre encanaillement…


Brémont.

On vous fait une réputation de snobisme.


Claude.

Ils ont raison, je suis très snob… J’aime tout ce qui est raffiné, élégant, distant… J’aime les fleurs rares et les bêtes de race, les manières de certains officiers de cavalerie (à Flahaut) et les allures de votre style.


Flahaut.

Eh bien, cela vous nuit, mon cher maître… Ah ! si vous étiez bon garçon, si vous me disiez tu, si vous vous habilliez en homme, et si vous fumiez comme George Sand…


Claude.

Mais, pardonnez-moi, je fume. (Elle passe la boite à cigarettes aux jeunes gens et en allume une.)


Flahaut.

Oui, mais trop simplement, vous fumez à voix basse… et vous vous habillez comme tout le monde ! Pas de « cachet personnel », aucune « note particulière ». Vos robes sont à la mode et vous vont bien.


Claude.

Je suis un Philistin !


Brémont.

Est-ce que vous êtes contente de mon article, madame ?


Claude.

Ah ! oui, vous m’avez envoyé… Je vous remercie… Vous dites que je n’ai pas de tempérament.


Brémont, effrayé.

Moi j’ai dit ? Mais vous devez confondre.


Claude.

En effet, c’est dans un autre article… il y a six semaines, un autre que vous ne m’avez pas envoyé.


Brémont.

On m’a calomnié, mon cher maître.


Claude.

Ne m’appelez donc pas comme cela ! Flahaut, encore, il croit que c’est arrivé… Je n’ai jamais pu prendre sur moi d’appeler un homme ainsi… Vous pouvez dire madame. (Ironique.) Je suis une femme du monde ! Allons dites-moi : au revoir, madame.


Brémont, s’inclinant, prétentieux.

Au revoir, madame, et mon très vénéré maître.


Claude, quand il est parti.

Enfin, pourquoi celui-là vient-il me voir ? Je ne l’en ai jamais prié, je le reçois mal, il ne peut pas aimer mes livres, je ne lui servirai jamais à rien.


Flahaut.

D’abord, il est bien trop bien avec vous pour avoir besoin qu’on lui dise de venir. Pour imaginer que vous le recevez mal, il faudrait une défiance de soi qu’il n’est pas en voie d’acquérir. Vos livres ? il n’est même pas coupable d’incompréhension : il ne les a pas lus. Enfin, vous vous trompez et vous lui servez à quelque chose. Il dit du mal ou du bien de vous, peu importe, il n’est pas méchant, un écho est un écho, c’est toujours cinq francs.


Claude.

Ah, bon ! alors qu’il vienne. D’ailleurs, j’ignore bien ce qu’il faudrait faire pour l’en empêcher.


Flahaut.

Et puis, vous savez, ses échos… il n’est pas le seul. Il va y avoir un article sur vous dans la Revue de France.


Claude.

Encore…


Flahaut.

Un article de moi.


Claude.

Flahaut, c’est le troisième depuis un an. Vous ne vous renouvelez pas.


Flahaut.

Dites plutôt que je fais preuve de méthode et d’esprit de suite : « Claude Bersier, le style », « Claude Bersier et les femmes »…


Claude.

Et à présent ?


Flahaut.

« Claude Bersier et l’homme ».


Claude.

Cela va m’instruire.


Flahaut.

Pourrai-je vous en faire la lecture ?


Claude.

Mais, puisque nous voilà tranquilles, allez-y.


Flahaut.

Je ne l’ai pas apporté : fixez-moi une heure.


Claude.

Déjeunez avec moi, demain.


Flahaut.

Avec joie, mon cher maître, l’on est si bien chez vous !


Claude.

Tiens… voilà un son nouveau.


Flahaut.

Vous plaisantez, il me semble que je fréquente assez votre maison.


Claude.

Vous m’avez fait l’honneur de me cultiver beaucoup. Mais cette fois-ci, mon cher, si j’ai bien entendu, ce n’est pas la maison de votre patron que vous venez d’apprécier… c’est la maison d’une femme.


Flahaut.

Vraiment ? J’ai fait comprendre cela…


Claude.

Vous aviez la mine d’un bon chat casanier qui se chauffe au coin de mon feu… Je vais relire vos premières lettres, quand vous légifériez si hardiment sur le mariage et sur les femmes…


Flahaut.

Alors vous croyez vraiment que je me laisserai marier par vous ?


Claude.

Autrefois, vous étiez pour le mariage jeune.


Flahaut.

Je le suis toujours, en principe…


Claude.

Je voudrais vous voir riche… Voulez-vous un million, Flahaut ? Une très jolie fille… ce n’est pas la mienne.


Flahaut, légèrement.

Tant pis !… et puis ne dites pas de mal de ma grande amie Denise. Je vous apprends qu’elle est fort jolie.


Claude, même ton léger.

Denise n’est pas un assez bon parti pour vous.


Flahaut, même jeu.

Au point de vue parti je vous prie de croire que je n’en rêverais pas de meilleur.


Claude, riant.

Ne me tentez pas, Flahaut, vous pousseriez trop loin la politesse. (Revenant au sérieux, mais comme si elle parlait d’autre chose.) Denise à vingt ans. Je ne peux malheureusement lui donner que 200 000 francs, mais tant que je vivrai je compléterai les 20 000 francs de rente.


Flahaut, incidemment.

Vous gagnez beaucoup d’argent, mon cher maître.


Claude.

Je travaille beaucoup, plus qu’il ne serait nécessaire à ma gloire… j’aime le luxe, et nous n’avions rien… D’ailleurs, pour la gloire aussi… à force de répéter… Si George Sand avait été une femme de peu de livres… Il est bon d’être un auteur à fatras. (À sa fille, qui ouvre une porte, gaiement.) Denise ! qu’est-ce que tu viens faire ici ?


Scène 5

Claude, Flahaut, Denise.


Denise.

Oh ! maman, je vous croyais toujours seule.


Claude.

C’est Jean Flahaut, tu peux entrer.


Denise.

Je ne le reconnaissais pas. (À Flahaut.) Bonjour, monsieur Flahaut, quand direz-vous à maman de me faire lire votre livre ?


Flahaut.

Pourquoi désirez-vous ça, mademoiselle ?


Denise.

J’en meurs d’envie ! Et puis si on ne lisait pas les livres de ses amis…


Flahaut.

Rien n’est moins nécessaire, je vous assure.


Claude, bourrue.

Ça n’est pas fait pour toi. Tu n’y comprendrais rien.


Denise.

Vous dites toujours la même chose, même à propos des vôtres. (À Flahaut.) Vous n’imaginez pas à quel point, dans cette maison, l’éducation est rétrograde. Croiriez-vous que je n’ai rien lu de maman ?


Flahaut.

Je vous prêterai ses livres.


Claude, riant.

Si vous le prenez sous votre responsabilité.


Denise.

Enfin, maman, vous n’êtes pas si raide que cela ?


Claude, rieuse.

Oh ! moi je ne suis pas raide : je suis pire.


Flahaut, souriant.

Alors Claude Bersier est iune mère aux idées étroites ?


Claude, à sa fille.

Qu’est-ce que tu tiens là ?


Denise, vivement.

Rien du tout, maman, je vous dirai plus tard.


Claude, lui enlevant un rouleau.

Un manuscrit… un manuscrit de toi !


Denise, au supplice.

Non, maman, non, je vous assure.


Claude.

Avoue donc, c’est ce que tu as de plus spirituel à faire (Très amusée.) Flahaut, un manuscrit de ma fille !


Denise.

Maman, vous êtes cruelle, ne le lui montrez pas !


Claude, qui parcourt le manuscrit.

Ah ! tu peux être tranquille… personne ne verra ça.


Denise.

Vous êtes décourageante… Pourquoi ne ferais-je pas de la littérature comme tout le monde ?


Claude.

Si tu veux faire de la littérature comme tout le monde, tu iras porter tes élucubrations à la boutique d’en face…


Denise.

Pourtant, maman, avec votre nom… Votre éditeur me prendrait tout de suite.


Claude, à Flahaut.

C’est qu’elle le croit !


Flahaut.

Mademoiselle, ne tâtez pas du métier. Si vous saviez quelle peine Claude Bersier et Michel Sorrèze ont eue à me faire imprimer.


Denise.

Ça ne vous a pas empêché d’avoir le prix Goncourt.


Claude.

Peut-être n’y aura-t-il qu’un moyen de la guérir, c’est de la laisser aller. Je te donnerai ma carte : « Claude Bersier recommande chaleureusement une amie, Mlle Denise Bersier. »


Denise.

Mais, maman, vous nous dites toujours que nous n’avons que ce que vous gagnez. Papa dit que, sans vous, nous habiterions au cinquième et ferions nos robes nous-mêmes…


Claude.

Veux-tu te charger de pourvoir à ta toilette ?


Denise.

Je voudrais essayer.


Claude.

Fais-toi modiste ou couturière.


Denise.

Je préfère les lettres.


Claude.

Flahaut, c’est l’expiation !


Flahaut.

Eh bien, mademoiselle Denise, montrez-le moi, à moi, ce que vous faites. Je vous conseillerai.


Denise.

Vous feriez cela ?


Flahaut.

Après tout, vous êtes la fille de mon maître, je ne vois pas pourquoi vous n’auriez pas de talent.


Claude, remettant le manuscrit à sa fille.

Tu es bien décidée à le lui donner ?


Denise, avec défi et solennité.

J’aurai confiance en lui comme en vous, maman.


Claude, contente.

Ah ! Flahaut, Flahaut… épluchez-le lui, son roman, et tâchez d’en faire quelque chose… Tenez, passez dans le salon, tous les deux, et laissez-moi travailler.


Denise, sortant avec le jeune homme.

Monsieur Flahaut, vous allez voir, c’est un essai d’étude psychologique.

(Claude les suit affectueusement du regard et rit doucement en se frottant les mains. Elle se met au travail quand la porte s’ouvre.)


Scène 6

Claude, Henri Bersier.


Henri.

Vous travaillez, Claude, je vous dérange ?


Claude.

Ma matinée est fichue… on ne me dérange plus… à rattraper cette nuit…


Henri.

Vous vous surmenez, c’est absurde.


Claude.

Et l’argent ?


Henri.

Nous pourrions bien en dépenser la moitié.


Claude.

Denise à doter…


Henri.

Ça, ma pauvre amie, je ne peux pas vous aider… Vous gagnez exactement six fois mes appointements… Si vous croyez que c’est drôle.


Claude.

Vous avez sauvé la face, puisque personnellement, vous n’avez jamais consenti à me rien devoir… alors qu’est-ce que cela vous fait que je gagne le superflu ?


Henri, bougon.

Le superflu, la dot de Denise ? Le superflu, cet appartement de 8 000 francs, les domestiques et les frais de table ?…


Claude.

Si vous aviez épousé une femme riche…


Henri, vivement.

Ce ne serait pas la même chose ! C’est l’argent de son père qu’elle m’aurait apporté, ou de son grand-père… c’est l’argent d’un homme.


Claude.

Retournons rue Notre-Dame-des-Champs.


Henri, agressif.

Vous m’aimiez dans ce temps-là.


Claude.

Vous le regrettez, ce temps-là ?


Henri, bref.

Oui.


Claude.

Au moins vous n’allez pas prétendre que ce soit pour l’amour de moi.


Henri.

Comme si la rupture n’était pas venue de vous ! (Claude se tait.) Vous avez été cynique… Ah ! l’on peut me vanter le féminisme… et vous n’aviez pas même un amant !


Claude.

C’est pour me dire cela que voua êtes venu ici, croyant me déranger ?


Henri.

Vous disiez que votre matinée est « fichue »…


Claude.

Vous n’allez pas me reprocher ma liberté… un fait acquis depuis dix ans.


Henri.

On ne chicane pas sa liberté à une femme qui gagne plus d’argent que vous…


Claude, énervée.

Franchement, Henri, vous pourriez mettre votre amour-propre ailleurs ? Voulez-vous que j’abandonne mes droits d’auteur ?


Henri.

Il n’est pas question de cela.


Claude.

Alors ? J’imagine qu’il ne s’agit pas de vos regrets… Si je ne me trompe pas, je ne vous plais guère, mon personnage vous fait horreur… ce n’est que par revanche, par amour-propre masculin…


Henri.

Avouez que ce serait déjà quelque chose.


Claude.

Pas assez pour rompre l’équilibre auquel nous nous sommes prêtés tous deux… et je vous assure que, depuis quelque temps, vous vous surveillez moins, votre mauvaise humeur pèse lourdement. Pourquoi ne voulez-vous pas être bons amis ? Je vous aime bien, moi, Henri, en souvenir du passé.


Henri.

Il a si peu duré. Vous vous êtes reprise dès que vous avez cru en vous.


Claude, avec un soupir.

Dès que j’ai jugé notre amour…


Henri.

Il vous avait suffi quelque temps… Je ne voudrais pas vous être désagréable, ma chère Claude, mais pendant quelques années, il est très vraisemblable que vous m’aviez aimé.


Claude.

Je le crois aussi… j’étais si différente alors.


Henri.

J’avoue que je n’ai jamais très bien compris ce qui s’est passé.


Claude.

Si vous l’aviez compris, nous n’en serions pas là… D’ailleurs, vous avez très élégamment pris votre parti, vous avez vite aperçu les avantages de la situation et, comme, décidément, je vous plaisais de moins en moins…


Henri.

Vous faisiez bien tout ce qu’il fallait pour ça.


Claude, douceur grave.

Oui, je devenais plus intelligente, plus active et plus équilibrée. Je perdais ma veulerie, mes bâillements et ma mauvaise humeur… Je n’aimais plus les conversations ennuyeuses…


Henri.

Alors, c’est parce que je vous ennuyais ?


Claude.

Non, bien au contraire, c’est moi qui ne vous amusais plus.


Henri.

Il me semble que je ne me plaignais pas encore ?


Claude.

Je m’arrangeais pour ne pas vous en donner lieu…


Henri.

Comment cela ?


Claude.

En me taisant… Oh, ! vous ne vous en aperceviez pas : vous vous disiez : Claude s’abrutit, elle s’absorbe, elle travaille trop, alors que je mordais mes lèvres sur tout ce qui ne devait pas sortir. (Presque gaiement.) Ô repas désastreux, dont je garde la mémoire ! Vous me reprochiez de manger trop vite…


Henri.

En un quart d’heure… vous pressiez le service…


Claude.

Jamais je n’ai été plus vivante et jamais l’expansion ne me fut plus interdite. Ô joie de la parole jaillissante, du rire sûrement partagé ! Moi je vivais de silence, du silence des vieilles femmes…


Henri.

Dame ! J’aurais été bien incapable de vous parler littérature.


Claude.

« Littérature », c’est vrai… Vous croyez qu’on « parle littérature » comme on parle chinois… Au fond, je crois que nous n’avons jamais échangé beaucoup de paroles, mais j’étais seule à m’en douter. Et ces paroles qu’il fallait mordre à mes lèvres, ravaler, refouler toujours, comme on refoule ses larmes, peu à peu elles devenaient des cris, de l’étouffement, de la colère, du désespoir. Je passais mes jours à me défendre, à me garder, à vous refuser mon âme, et jusqu’à mes gaîtés qui n’étaient plus les vôtres, et vous vouliez que la nuit… ah ! tenez, je devrais encore me taire. (Se reprenant, se domptant.) J’aurais voulu me faire pardonner, être une amie, vous être utile… Je n’avais pas cette sottise, mon cher Henri, de vous en vouloir, de me trouver incomprise… C’était à moi de comprendre. (Doucement.) C’est ce que j’ai fait. (Un temps.) Je me suis efforcée par la discrétion de ma vie…


Henri.

Au début, je l’accorde, pendant… oui, je le reconnais, pendant sept ans… mais depuis !


Claude.

Ah ! pardon… Vous savez que c’est un sujet auquel on ne touche pas. Nous l’avons traité une fois pour toutes, loyalement et nettement, nous avons discuté le divorce…


Henri.

Je m’y serais opposé de toutes mes forces.


Claude.

Je ne sais même pas pourquoi…


Henri.

Vous oubliez que je n’étais pas le seul obstacle. Sorrèze aussi est marié.


Claude, doucement.

Je vous en prie… Oui, là-bas aussi une femme s’est obstinée… Nous avons obéi…


Henri.

Vous avez des mots !


Claude.

Croyez-vous qu’il n’eût pas suffi de nous rejoindre ? mais le monde nous aurait acclamés… Sans amour, sans raison, sans convictions, deux êtres nous ont retenus… ont refusé, alors qu’il en était temps, de refaire leur vie ailleurs, ont préféré au foyer normal, au foyer heureux qu’ils pouvaient encore fonder, leur haine pour deux créatures d’une autre race, avec lesquels ils n’auraint jamais dû rien avoir de commun.


Henri, raide.

Votre devoir était de rester auprès de votre fille.


Claude.

Vous savez qu’il eût suffi de nous entendre.


Henri.

Moi vivant, jamais vous n’épouserez Sorrèze.


Claude.

Votre rancune sera donc éternelle ?


Henri.

Je voudrais vous voir à ma place !


Claude.

Je n’y serais pas restée.


Henri.

Trop commode d’évincer le gêneur (misogyne) ; les femmes, Dieu me pardonne, ne connaîtront plus de frein.


Claude.

Alors, vous êtes resté pour un principe ?


Henri.

Je suis resté parce qu’il m’a plu de rester chez moi. Je suis resté parce qu’on ne répudie pas encore son mari… parce que je vous ai prise jeune fille et qu’avec mes idées arriérées, je me sens responsable de vous…


Claude, dressée.

Tout ce que vous voudrez… hypocrisie à part !


Henri.

Vous vous êtes égarée sous mon toit, j’ai donc été un mari coupable, je n’ai pas su vous surveiller.


Claude, avec un grand rire amer.

En somme, vous attendez le retour de l’enfant prodigue pour lui ouvrir vos bras.


Henri, dans lequel s’émeut je ne sais quel sentiment de revanche.

On ne peut pas toujours crâner… Il vient un jour où les chefs-d’œuvre se raréfient, où le cerveau baisse.


Claude.

Vous attendez le ramollissement et la pénitence finale ?


Henri, hostile.

Je demande à voir la fin.


Claude.

Dieu ! que tout cela est bas… (Elle se dompte.) Henri, vous n’êtes pas venu ici uniquement pour me faire de la peine. Vous allez sortir ? Vous ne déjeunerez pas ici ?


Henri.

Justement non, j’étais venu vous provenir… Vous m’excuserez…


Claude.

Alors, en vous en allant, passez donc par le salon. Vous trouverez là quelque chose de gentil. Denise et Flahaut piochent ensemble un manuscrit de votre fille. Hein ? Flahaut… Est-ce que je n’ai pas bien trouvé ?


Henri.

Vous tenez beaucoup à la marier à un littérateur ?


Claude.

C’est encore ceux-là que je connais le mieux. Flahaut ira très loin, c’est tout ce qu’il y a de plus distingué, et un volontaire, un régulier.


Henri.

C’est bien vous que cela regarde… Denise est jeune.


Claude.

Mais Flahaut l’est aussi, et si nous attendons, j’ai peur. Mieux vaut le capter tout de suite, quand je le sais libre comme l’air. Je l’ai vu tous les jours, ces derniers mois… c’est un garçon exquis. Comme écrivain, il aura bientôt fait de nous valoir tous.


Henri, ironique.

Vous êtes le chef de famille, votre fille vous doit tout.


Claude.

Votre insistance est de mauvais goût… enfin allez les voir et remarquez, s’il vous plaît, la belle figure de Flahaut.


Henri, sortant.

Une autre fois, je suis vraiment en retard.


Claude, elle entend sonner.

Bon ! je n’aurai pas eu une minute pour travailler, ce matin.


Scène 7

Claude, Sorrèze.


Claude, avec soulagement et bonheur.

Ah ! (Elle va au visiteur, lui prend la main, la garde sur ses lèvres.)


Sorrèze, quarante-huit ans, type d’homme du monde, pour l’ensemble. Mais quant au visage, intelligent jusqu’à la souffrance, jusqu’à la névrose.

Vous travailliez ?


Claude.

Oh, Dieu non ! mon livre est fini… de la copie à bâcler.


Sorrèze, avec tristesse.

Comme je n’aime pas vous voir faire cela… Travaillez donc pour vous, Claude.


Claude, mélancolique.

Vous voyez bien qu’en trois ans je suis venue à bout d’un livre… autrefois il me fallait six mois… Bah ! je n’éprouve plus le besoin de travailler.


Sorrèze.

Vous ne me ferez pas croire ça.


Claude.

Je m’en passe très bien, je vous assure, depuis…


Sorrèze.

Depuis ?


Claude.

Depuis que je suis heureuse.


Sorrèze, ombre de raillerie.

Et depuis quand êtes-vous heureuse ?


Claude, grave.

Depuis trois ans.


Sorrèze, impressionné.

Trois ans seulement. C’est à donner le frisson quand on regarde en arrière…


Claude.

Ne soyez pas ingrat envers celles qui m’ont précédée.


Sorrèze.

Non, Claude… puisqu’elles m’ont donné la notion des distances. (Mouvement de Claude.) Rassurez-vous, je ne vous dirai pas que je n’ai jamais aimé que vous, mais dans toute ma vie il est un amour culminant, tellement incomparable qu’il peut regarder en face le passé… plus insoutenable à nos yeux que le sommeil.


Claude.

Michel !… et vous voulez que je fasse de la littérature, que je m’occupe de la vie, des besoins, des amours des autres… quand j’ai à venger votre passé et le mien !


Sorrèze.

Que dirait de moi la postérité, si Claude Bersier n’était plus bonne à rien, à compter du jour où elle m’a aimé…


Claude.

La postérité dirait que vous avez sans doute changé son sort pour celui d’une femme heureuse.


Sorrèze.

Je vais me mettre en devoir de vous faire souffrir pour vous rappeler à l’ordre…


Claude.

Je vous en défie bien !


Sorrèze, curieux.

Vraiment ? vous me défiez de vous faire souffrir ? Vous m’avez dit cela une fois… quand vous n’étiez pas encore… ce que vous auriez dû être… quand j’ai tenté de vous rendre jalouse…


Claude, très grave.

Il y a pourtant une femme dont je suis jalouse.


Sorrèze.

Laquelle ?


Claude.

La vôtre.


Sorrèze.

Ah ! mon pauvre Claude…


Claude.

Vous-même ne savez pas tout ce que vous lui êtes… Voyez-vous, cette femme qui vit chez vous, que vous embrassez machinalement le matin et le soir, dont le visage est inséparable de votre passé… cette femme que vous appelez : Marie ! et qui vient à vous pour un objet perdu, pour un vêtement froissé…


Sorrèze.

Vous êtes jalouse de cela, Claude ? quand vous avez toutes les forces vives de l’être, quand nous avons mis tout notre talent, qui n’est pas petit, à nous pénétrer l’âme, à nous posséder d’esprit et de cœur ?


Claude.

Elle aura été plus vous que moi-même !


Sorrèze.

Mon grand Claude, est-ce que, même pour les autres, nous ne sommes pas associés, confondus ? Si l’un de nous fait le voyage de l’immortalité, est-ce que nous ne traverserons pas les siècles épaulés comme nous le sommes ? (Il s’appuie fortement à son côté.)


Claude.

Je me demande parfois si je n’ai pas été trop scrupuleuse… s’il ne fallait pas vous arracher au passé, dresser mariage contre mariage, foyer contre foyer… Nous sommes de ceux à qui rien ne résiste.


Sorrèze.

Non, Claude, tout est mieux comme ceci… Il faut épargner les faibles… Nous étions trop forts.


Claude.

Ils ne nous en haïssent pas moins. Ils sentent davantage peut-être l’injure de tous les jours.


Sorrèze.

J’emploie tout mon effort à la pallier…


Claude.

Et moi ? Si vous saviez la camarade, l’ami que je suis pour cet homme qui me déteste et me jalouse. Cette femme, cette compagne à laquelle il n’avait pas droit, je la lui donne autant que je peux… Je me dépense à la maison, comme les autres épouses dans le monde. Si sa vanité ne souffrait pas, il devrait être heureux.


Sorrèze.

Sophiste ! Vous n’êtes qu’un sophiste, mon Claude.


Claude.

Ah ! ne parlons plus de ces choses-là. Donnez-moi des nouvelles de votre livre.


Sorrèze.

Il paraîtra sans doute en même temps que le vôtre. On les annonce déjà.


Claude.

Les indiscrétions… nous n’y pouvons rien. Croyez-vous que nous ayions raison de paraître ensemble ?


Sorrèze.

Cela regarde nos éditeurs. Je ne vois pas le tort que nous pourrions nous faire.


Claude.

Flahaut m’a dit que vous en aviez exprimé un peu d’ennui. Voulez-vous que je donne l’ordre d’attendre octobre ?


Sorrèze.

En ce cas, ma chère amie, c’est moi qui vous céderais la place, mais il n’y a aucun inconvénient à ce qu’on parle de nous ensemble. Ça ne changera rien à leurs habitudes.


Claude.

Vous êtes tout à fait prêt ?


Sorrèze, sous les armes.

Oui, Claude… (Un temps.) Vous le regrettez ? Avouez que vous n’aimez pas ce livre-là.


Claude.

Moins que les autres.


Sorrèze.

Franchement… est-il bon, oui ou non ?


Claude.

Michel, les uns diront oui, les autres non. Je ne serai pas avec ceux-là. C’est tout de même fait avec votre style… votre style qui nous bouleverse l’esprit, comme d’autres choses bouleversent le cœur… Mais je n’aime pas vos personnages, je n’aime pas leur atmosphère, je n’aime pas…


Sorrèze, l’embrassant.

Assez, assez ! D’ailleurs, moi aussi j’ai à me plaindre. (Claude lève la tête.) Voilà quinze jours que vous n’êtes venue rue Michel-Ange…


Claude.

Vous ne m’y aviez pas appelée.


Sorrèze.

Par discrétion, je vous laissais à votre livre.


Claude, sincère.

Michel… est-ce qu’un livre compte ?


Sorrèze.

Dame, il me semble.


Claude.

Vous serez toujours un homme !


Sorrèze.

Vous n’allez pas me faire croire que vous vous désintéressez complètement de vos succès ?


Claude.

Non, mais il est certain que nous n’y apportons pas la même conviction, ni peut-être la même naïveté que vous.


Sorrèze.

Vous voulez dire que vous n’avez pas la même passion désintéressée de l’art ?


Claude, avec un doute.

L’art… Ah ! j’avoue que je tiens d’abord à la vie. Si j’ai travaillé, si j’ai eu du talent, c’est parce que j’ai trouvé là une plus forte maniière d’exister, appelez-le, si vous le voulez, l’amour non désintéressé de l’art. Si cela m’a passionnée d’être plus que les autres femmes, supérieure de corps, d’âme et d’esprit, c’est pour valoir plus d’amour qu’elles, c’est pour vous arracher quelque chose de plus fort, de plus désespéré…


Sorrèze.

Claude…


Claude.

Ah ! nous n’arrivons pas à l’art par le même chemin que vous. Si vous saviez les années que j’ai traversées, les premières années de ce mariage…


Sorrèze.

Si vous n’aviez pas souffert, vous ne seriez pas aujourd’hui ce que vous êtes.


Claude, court éclat de rire.

Il y aurait un romancier de moins sur la terre !


Sorrèze. avec reproche.

Et je ne vous aurais pas rencontrée !


Claude, émue.

J’ai donc eu raison de souffrir…


Sorrèze, murmurant.

La revanche approchait…


Claude.

La revanche ? il a fallu la machiner à la sueur de son front. Entre vingt-cinq et trente ans, j’ai failli mourir de l’effort. J’étais dans une solitude à crier… J’étais si lâche que j’ai tenté d’aimer mon mari. Un instinct de conservation m’a sauvée. Voyez-vous, Michel, ce qu’il faut aimer en moi, c’est d’avoir préféré le désespoir au bonheur indigne… C’est alors que j’écrivis Jérôme… J’avais trente et un ans.


Sorrèze, très ému.

Et Jérôme vous donnait à moi.


Claude.

Je suis venue comme la Sibylle, à une heure où j’avais les livres entiers de l’avenir dans mes bras. On m’en a refusé le prix et trois furent jetés au feu. De ce qui restait, j’ai eu la même exigence, et, devant le refus, trois encore ont été brûlés. C’est des trois derniers livres que la Sibylle reçut le prix qu’elle avait attendu de tous. (Un silence. Sorrèze tient la main de Claude et la serre avec force. Ils ne se regardent pas.)


Sorrèze.

Que puis-je pour vous ?


Claude, dans un cri de bonheur.

Être… être là que je vous aime.


Sorrèze.

Exigez tout de moi… Vous ne m’avez jamais laissé dire ma passion.


Claude.

Chut ! J’ai si peur des mots…


Sorrèze.

Mais ceux que nous n’écrirons pas, Claude ? Je me souviens… la première fois que je vous ai vue, on disait en vous regardant : le physique et la supériorité, c’est trop !


Claude, passionnée.

Ce n’est jamais assez !


Sorrèze.

Je vous avoue, Claude, le rival m’a d’abord ému. J’ai tout de suite compris que je n’aurais de repos qu’en vous aimant : Celui-là me vaut, et c’est une femme. Elle est tout ce que je suis et on le verra bien. Elle m’équivaut, donc elle m’annule… Que faire ? Elle est une femme, une femme qu’un homme aimera… Elle brise la gloire entre mes mains, elle m’est dangereuse, et un homme l’aimera, la tiendra dans le proche et tendre mépris de l’amour. Elle me doit son humilité, elle s’agenouillera devant moi, parce qu’elle est femme et que, si grande qu’elle soit, moi seul peux lui donner toute sa destinée.


Claude, s’est agenouillée et met ses deux mains dans les mains de Sorrèze, dans l’attitude de l’hommage. Très émue, elle rit.

Voilà ! Est-ce que le rival est bien gênant ?


Sorrèze.

Devant les autres, j’ai trop d’orgueil de vous, Claude, mais, entre nous, j’ai peur de vous savoir consciente de tant de valeur, de tant de force, j’ai peur de vous qui avez aimé l’ambition, jusqu’à en vouloir en votre nom propre, j’ai peur que vous compariez et que je ne l’emporte pas.


Claude.

Michel, je n’ai pas trouvé une déception en vous. Vous avez été le salut, vous avez été le miracle. Sans vous, j’étais une condamnée. (Ironique, amère.) Ce que je vaux ? Qu’est-ce que cela fait pour mon bonheur ?


Sorrèze.

Dans un amour normal, l’homme doit primer la femme.


Claude, fermement.

Oui.


Sorrèze, la scrutant avec anxiété.

Et si c’était vous, Claude, si c’était vous la plus grande, la plus forte et la plus altière…


Claude.

Vous étiez le premier écrivain de France quand j’étais un pauvre grimaud de journal de modes.


Sorrèze, avec conviction.

Depuis…


Claude, passionnée.

Disparaissez de ma vie et l’on verra ce qui reste de ma gloire et de mon talent.


Sorrèze.

Bien que mon royaume ne soit point de ce monde, vous n’en êtes pas moins un sujet inquiétant. Je ne vous tiens que par l’amour : une inférieure, je l’aurais par orgueil et par l’intérêt. Oh ! c’est un cruel amour que le nôtre. Depuis que vous êtes mienne, je ne connais plus le repos. J’ai dix ans de plus que vous, Claude, et comme les amoureuses je ne dois plus vieillir. Je dois me garder intact, me garder entier pour la lutte : cerveau, travail et succès. Ah ! vous vengez les femmes, et nous connaîtrons la beauté qui s’efface et l’amour que nous ne valons plus.


Claude.

Quel malade vous faites…


Sorrèze.

Un lucide.


Claude.

Il vous fallait aimer une petite femme, la « vraie femme », l’héroïne chère à vos confrères.


Sorrèze.

Avant, soit, mais après vous… Claude, vous avez détruit nos amours de jadis… êtes-vous sûre de ce que vous donnez en échange ?


Claude, passionnée.

Si ces amours de jadis faisaient encore vraiment battre votre cœur, nous serions restées celles de jadis… et c’est à nous de nous plaindre, Michel, c’est votre exigeant désir qui a fait de nous les femmes que nous sommes, c’est votre lassitude, votre mépris des esclaves, votre ennui même de l’épouse séculaire. Allez, ce seront toujours les plus aimées qui vivront et qui survivront, et « la femme de demain » sera la plus aimée de demain.


Sorrèze.

Eh ! bien, laissons les autres se sauver eux-mêmes. J’aime mieux croire que vous êtes un bel accident, hasardeux, un peu terrible, et que, pour mon malheur, j’aime tant à aimer.


Claude, gravement.

Michel, voulez-vous une chose ? Voulez-vous que je renonce au métier ? Si vous saviez comme le travail m’ennuie, m’a toujours ennuyée, comme je suis paresseuse, comme j’aimerais mieux m’amuser…


Sorrèze, se levant.

Je n’ai même pas la ressource de vous demander cela… Votre silence me serait encore plus suspect. Je veux savoir ce qui se passe en vous, ce que vous avez dans le cœur.


RIDEAU.



ACTE II

Même décor.


Scène 1

Claude, Denise.

Claude assise, elle étreint fortement sa fille assise à ses pieds et lui renverse la tête.


Claude.

Tu as du chagrin, Denise, et tu ne veux pas me le dire ?


Denise.

Je n’ai pas de chagrin.


Claude.

Depuis huit jours, tu passes comme une petite ombre qui ne rit pas, qui ne parle pas, qui n’écoute pas…


Denise.

Je n’ai pas votre entrain, maman, je ne suis pas brillante comme vous.


Claude.

Pardon ! quand j’entendais toujours ta voix, et quand j’étais occupée avec d’autres, je t’écoutais et cela me réchauffait le cœur.


Denise, incrédule.

Oh ! maman, quand vous êtes avec les autres, vous ne pensez pas à moi !


Claude, émue.

Denise, est-ce que je ne t’ai jamais négligée ? Est-ce que tu as jamais souffert d’avoir une mère écrivain ?


Denise.

Oh ! non, non, je ne dis pas cela. Je sais bien que vous m’aimez…


Claude.

J’étais à la maison plus que les mamans des autres petites filles, et peut-être, parce que j’étais sérieuse et attentive, je jouissais mieux de la mienne que les mamans étourdies… Est-ce que tu n’étais pas souvent, bien souvent, dans la pièce où je travaillais ? Tu jouais sur le tapis avec les chiens et je ne me fâchais jamais, on pouvait rire et crier, et même gronder et aboyer, si je mettais à la porte, c’était toujours en riant.


Denise.

Vous étiez si patiente, maman.


Claude.

Je ne t’ai jamais quittée… je ne parle pas de tes petites maladies, ce n’est pas rare de soigner sa fille… Pourtant, nous, femmes qui travaillons, nous sommes mises en telle suspicion… Enfin, ma chérie, jamais tu n’as pu souffrir d’avoir une mère célèbre. Si j’avais été comme les autres, je t’aurais moins aimée… Quand on vit beaucoup avec son cœur, il se développe, comme un bon muscle qui travaille… Et puis, nous méditons comme les moines et nous les remplaçons un peu. Comme eux nous savons que tout passe, que les êtres ne nous sont que prêtés. (Elle serre sa fille avec un frisson.)


Denise, très triste.

Maman chérie, vous avez été très bonne.


Claude, exaspérée.

Mais alors, qu’est-ce que tu as ? Tu m’en veux de quelque chose. Tu as un regard. (Faux mouvement de la jeune fille.) Oui, c’est bien cela, un regard de vilaine petite ennemie. (Le visage de la jeune fille se ferme, se durcit. Elle a un geste pour se dégager. Claude la retient.) Denise ! Ce n’est pas pour ce malheureux manuscrit… parce que je me suis moquée de toi ?


Denise.

Non, maman, vous avez bien fait. Je sais bien que je n’ai pas de talent.


Claude, avec élan.

Veux-tu en avoir du talent ? Veux-tu que nous collaborions ensemble ? Personne ne le saura, personne ne devinera… je me déguiserai si bien… Hein, veux-tu ? C’est ça qui serait amusant !


Denise, très triste.

Non, maman.


Claude.

Mais alors, qu’est-ce qu’il faut que je fasse… Denise ? Cela ne marche pas avec Flahaut ?


Denise.

Monsieur Flahaut est charmant.


Claude.

Mon pauvre petit, pourquoi ne me le disais-tu pas ?


Denise, se dégageant.

Nous ne nous comprenons pas, maman. Soyez assurée qu’il est impossible à monsieur Flahaut de me causer du chagrin.


Claude, se levant avec découragement.

Je doute si peu qu’il est la cause de ta manière d’être, que je vais l’interroger dès qu’il arrivera… Seulement, Denise, ce qui me fait une peine insensée, ce qu’il ne pourrait pas me dire, c’est pourquoi tu te refuses si… vilainement à t’ouvrir à moi.


Denise.

Oui, parlez-lui, maman, c’est cela. (Désolée.) Et après, si vous le voulez, nous reprendrons l’entretien.


Claude, stupéfaite.

Qu’a-t-elle ? mais qu’a-t-elle ? Flahaut t’a-t-il choquée en quelque chose ? Il ne partage pas tes idées…


Denise.

Monsieur Flahaut a vos idées, maman. Vous n’avez pas voulu que ce soit les miennes…


Claude, sautant sur le prétexte.

Alors, c’est cela ? Vous ne vous entendez pas sur les grandes questions.


Denise, avec une indulgence très douce.

Oh non, non, nous n’avons rien discuté de cela, nous ne sommes pas allés si loin.


Claude.

Tu veux me rendre folle… Denise, tu as été la première vie de mon cœur, avant toi je ne tenais à rien. Pendant dix ans, je n’ai eu dans le monde qu’une petite fille en robe blanche qui n’aimait pas se faire embrasser… Denise, j’ai confessé trente femmes et je verrais ma fille se miner de chagrin…


Denise, un peu d’ironie.

Vous êtes un trop grand psychologue, maman. Vous allez chercher des choses extraordinaires.


Claude.

Je ne sais pas si je suis un psychologue, mais je suis bien sûre que le coupable est cet imbécile de Flahaut, et celui-là va me rendre raison de ce qui m’arrive…


Denise, doucement résignée.

Ne parlez pas à Flahaut…


Claude.

Ne pas lui parler ? Je regrette infiniment de te déplaire… Celui-là n’est pas une sotte petite fille. En cinq bonnes minutes, nous saurons à quoi nous en tenir.


Denise, qui observe sa mère.

Vous regretterez, maman.


Claude.

Entre gens raisonnables, tout s’arrange… Flahaut m’en a confié bien d’autres, il n’y a rien d’indiscret de ma part à lui demander où il en est avec toi. Il sait que je désire ce mariage ; s’il ne voulait pas s’y prêter, il n’avait qu’à s’éloigner. (Denise regarde sa mère avec des yeux étranges.) Eh bien oui, à s’en aller. Je ne serai jamais embarrassée de caser ma fille. Par parenthèse, c’est un des avantages du métier. Denise, veux-tu un artiste, un écrivain, un millionnaire ou un marquis ? Tiens, Roquelaure t’épouserait tout de suite.


Denise, nerveuse.

Maman, laissez mon mariage en repos, je ne vous demande que cela. Je n’épouserai ni grand seigneur, ni littérateur.


Claude, de toute sa force de créature victorieuse.

Tu épouseras qui tu voudras, je te le certifie !


Denise, résignée.

Pas davantage, maman, je n’épouserai sans doute personne.


Claude.

Petite loque ! Peut-on se laisser aller… Je vais te le préparer ton Flahaut. Ah ! Denise, embrasse-moi, nous rirons bien ce soir. (La jeune fille se laisse aller inerte et sans abandon.) Ma sotte petite chérie, oh ! l’héroïne bêbête, quel roman idiot on ferait avec cette demoiselle-là…

(Flahaut entre pendant que Claude berce encore sa fille, qu’elle garde dans ses bras pendant les premières répliques.)


Scène 2

Claude, Flahaut, Denise.


Flahaut, ému, sourdement, avec une dévotion d’adorateur.

Je suis content de vous, mon cher maître, quel livre ! J’ai passé ma nuit à vous lire et vous relire… quel style ! ah ! le métier ne vous tue pas, vous ! Vous êtes la verve, la force, la vie. Je plains ceux qui devront avoir du génie après vous… Il y a des mots pour lesquels on ne sait pas si l’on doit vous haïr ou vous adorer, tant l’on est certain qu’on ne les retrouvera jamais.


Claude, jouant la distraction, la bouche dans les cheveux de sa fille, qui a fermé les yeux.

Oui, oui… c’est très bien ce qu’il dit là… Ce n’est pas le premier venu, personne ne sait flatter comme ce garçon-là… Et puis, il aime vraiment les belles choses… ce qui ne l’empêche pas quelquefois d’être bouché, bouché, borné… (La jeune fille s’est dégagée, s’éloigne et sort pendant les répliques suivantes.)


Flahaut, nullement inquiet.

Si borné que cela, madame ?


Claude.

Va-t-en, Denise. (S’asseyant et regardant le jeune homme avec souci.) Pourquoi faites-vous de la peine à ma fille ?


Flahaut.

De la peine à… mais nous sommes les meilleurs amis du monde !


Claude.

Où en êtes-vous exactement ?


Flahaut, surpris.

Mais… je suis le conseilleur très écouté, je vous assure. J’ai fait supprimer le commencement et changer la fin. Nous ferons peut-être de ce roman-là une nouvelle très présentable.


Claude, se lève, agacée.

Dites-moi donc tout de suite que c’est moi qui suis bouchée, bouchée, bornée ! Si vous ne vouliez pas épouser Denise, pourquoi lui faisiez-vous la cour ?


Flahaut, sincère.

J’ai fait la cour à Denise ?


Claude.

Vous êtes toujours fourré ici…


Flahaut.

Il y a cinq ans de cela, et c’est la première fois que vous me le reprochez.


Claude.

Vous ne la quittez pas et vous étiez fort capable de voir que vous la troublez.


Flahaut, de l’ennui sur le visage. Après un temps.

Vous n’êtes pas une mère comme les autres. Denise m’accueillait en vieil ami de la maison et, ces derniers mois, en littérateur, en professeur de roman ; nous avons beaucoup pioché ensemble, d’où un rapprochement qui pouvait faire illusion.


Claude.

Vous êtes bien aussi clairvoyant que moi. Vous avez vu venir l’émotion, cela ne vous a pas déplu, vous avez continué le jeu, un flirt de salon… Oh ! Flahaut…


Flahaut, la voix vibrante.

Denise est la dernière femme avec laquelle j’eusse jamais songé à flirter.


Claude.

Allons donc ! Quand un homme s’amuse…


Flahaut.

Vous voulez que je sois sincère ? En effet, pouvais-je ne pas voir ce qui se passait ? Quand j’ai vu certains fléchissements dans le regard de votre fille, j’ai été atterré, voilà la vérité, atterré, vous m’entendez.


Claude.

Il n’y avait pas de quoi.


Flahaut.

Si, puisque j’étais parfaitement décidé à ne pas l’épouser, et qu’être éloigné de votre maison m’apparaissait comme une chose inacceptable.


Claude, qui réfléchit.

Je connaissais vos idées sur le mariage… je vous voyais toujours ensemble… j’ai cru, sans être une mère indiscrète…


Flahaut, la voix un peu altérée.

Je ne pouvais pas épouser votre fille.


Claude.

Mais enfin, pourquoi ? Pardonnez-moi, Flahaut, nous nous sommes dit tant de choses… j’ai cru que vous ne me cachiez rien. J’ai cru même que vous comptiez sur moi… de là à penser à Denise…


Flahaut, étrange.

Il y a des bornes aux plus belles clairvoyances… Je pense qu’il faudra m’en aller à présent ?


Claude.

Dieu m’est témoin que ce n’est pas ce que j’avais souhaité. Mais puisqu’il vous est tellement impossible d’épouser Denise…


Flahaut, âpre.

Peut-être que si j’aimais moins Denise, je l’épouserais tout de même.


Claude, gênée par le ton.

Je ne vous comprends pas bien…


Flahaut, même jeu.

Parce que la dernière chose que vous supposerez jamais, est que le disciple qui vous aime et qui vous admire, ait puisé dans votre incomparable amitié le dégoût de tout ce qui ne la vaut pas. (Très ému.) L’impossibilité de vivre ailleurs qu’en vous.


Claude, frappée.

Flahaut, vous oubliez mon âge !


Flahaut, rire cruel.

Regardez donc votre fille auprès de vous !


Claude.

Vous êtes l’ami de Sorrèze…


Flahaut, âpre.

Sorrèze a cinquante ans.


Claude.

Ainsi, pas même vous, pas même vous n’aurez compris avec quelle passion nous tenons l’un à l’autre… comme tous les badauds dont nous n’avons pu nous cacher, vous n’avez vu qu’un scandale dont on escompte la fin !


Flahaut.

Ne m’en veuillez pas trop, Claude, c’est dur, je vous assure, c’est dur de s’habituer à vous, d’avoir, de par son esprit, le droit de passer des heures auprès de vous… de vous voir vivre, ardente, intelligente et grave, d’entendre votre belle voix parler de ce qui m’est le plus cher au monde, de savoir que nulle part ailleurs il n’existe une atmosphère comme la vôtre (très sourdement) et de vous savoir une femme, Claude, une femme qui a besoin d’amour…


Claude, s’interrogeant.

Je n’ai rien fait… je ne suis plus coquette. Avec vous j’ai toujours été un confrère, une amie, un camarade… je n’ai jamais été une femme.


Flahaut.

La pire coquetterie est de valoir plus d’amour que les autres… Quand on a rêvé d’être aimé par vous, Claude, comment voulez-vous qu’une petite fille…


Claude.

J’ai cinq ans de plus que vous… Allons, Flahaut, ne confondez pas vos amours spirituelles et les simples étreintes du cœur.


Flahaut.

Vous êtes tout l’intérêt de ma vie. La chaleur, l’élan quotidien, je ne les trouve que chez vous… Je m’endors et je m’éveille dans la passion de nos belles causeries… Depuis cinq ans, je viens ici, je ne pourrai pas ne pas revenir toujours…


Claude.

Vous êtes très coupable, vous, plus averti que tant d’autres, très coupable de gâcher notre belle amitié.


Flahaut.

Vous préférez sans doute les hommes qui ne vous aiment pas !


Claude, cruelle à mesure qu’elle s’énerve.

Je préfère les hommes qui savent qu’on ne devient jamais le rival d’un Sorrèze.


Flahaut, même jeu, hors de tout ménagement.

Sorrèze ! Mais il ne vous vaut pas ! Regardez donc son dernier livre où il a soin de répandre sa belle âme… Comparez-le donc à vous ! Cerveau, cœur, effort, volonté, vous êtes à cent piques au-dessus de Sorrèze… Comment ne le sentez-vous pas ? Comment n’en souffrez-vous pas ? Ah ! Claude, moi, au moins, vous ne savez pas encore qui je suis.


Claude, qui a bien senti et souffert, enragée.

Sorrèze est plus grand que nous tous ! et vous êtes indigne, Flahaut, indigne comme ami et comme disciple… un livre peut être une défaillance. Le passé de Sorrèze a tué tous vos avenirs !


Flahaut.

Vous criez trop fort… avouez donc votre déception ! Le triomphe de Sorrèze est qu’il n’avait jamais parlé de l’amour… le voilà qui s’en mêle, et je sais bien que vous en avez pleuré. (Sarcastique.) Il n’y a rien de tel que d’aimer un écrivain, on finit toujours par savoir ce qu’il y a dedans.


Claude, très douloureuse, avec reproche.

Oui, et ils n’ont même pas toujours besoin de l’écrire.


Flahaut.

Pardonnez-moi, on vous combat comme on peut, vous êtes trop forte.


Claude, prête aux larmes.

Trop forte ! on m’a dit cela toute ma vie. Trop forte ! Est-ce que nous ne sommes pas aussi faibles, aussi mendiantes… (Pleurant.) Vous m’énervez, vous me blessez… Vous ne pouvez rien pour moi, vous le savez… Pourquoi vous en prendre au seul qui a fait de ma vie une chose acceptable… et de ma mort une chose à laquelle je peux penser… Sorrèze ne parle pas de l’amour aussi bien que moi, qu’est-ce que cela fait ? Qu’est-ce que cela prouve ? Oh ! les forçats que nous sommes : toujours des prodiges, toujours des chefs-d’œuvre.


Flahaut.

Claude, je suis là. Aimez Sorrèze, et quand vous souffrirez quand vous douterez, pensez à moi. Dites-vous qu’un autre cœur aussi profond que le sien, une autre âme attentive comme la sienne, par sa ferveur, par sa détresse, achève la rançon, le prix que vous valez.


Claude.

Je ne souffre pas, je ne doute pas. Je ne permets à personne de douter pour moi.


Flahaut, passionné.

Si je ne jugeais pas Sorrèze… Il ne peut pas être tout ce que vous aurez eu ! Claude, un jour vous ouvrirez les yeux… cet homme n’aimera jamais, que lui-même, c’est notre plus illustre égoïste.


Claude, brusque.

Ai-je besoin de l’amour des dévoués ?


Flahaut.

Vous souffrirez… Son livre… mais c’est vous, mais c’est votre histoire… et voyez ce qu’il en a fait !… Oh ! je ne dis pas qu’il ait exploité… c’est pire : il n’en a rien tiré.


Claude.

Eh bien, oui, là, je n’en ai pas dormi… ce livre m’a énervée, ce livre m’a déçue, ce livre est manqué, n’en parlons plus ! C’est de ma faute… il fallait être une bête… il fallait ne pas sentir… il fallait ne pas écrire… (Ironique.) Ah ! ne pas être une « femme de génie »…


Flahaut.

Ne vous reniez donc pas, Claude, parce que vous valez plus que lui. Si vous croyez que nous ne le savons pas tous… lui-même finira bien par s’en douter, allez ! Et ce jour-là, ah ! ma pauvre Claude, vous verrez alors ce que vaut un amant !


Claude.

Taisez-vous ! Si jamais l’ombre d’une rivalité professionnelle, l’ombre de cette abominable jalousie auprès de laquelle toute autre est une félicité, s’élevait entre nous, je ne serais pas une heure, entendez-vous, à venger la femme en moi, à détruire cet être factice, que l’ennui, le désœuvrement ont fait éclore dans mon cerveau.


Flahaut, dans un cri.

Claude, vous ne voulez pas dire…


Claude.

Mon talent ! Ah ! Seigneur Dieu de mon salut, si vous saviez comme je m’en moque, si vous saviez comme j’en ai trop d’écrire. Que me sont vos admirations ? Qu’est-ce que la gloire pour une femme, et même pour un homme ? On nous admire, Sorrèze et moi, mais on ne vit pas de nous admirer. Il n’y a pas un homme, une femme, si piètres qu’ils soient, pour lesquels chacun ne nous trahisse. Qu’ai-je à dire de ces cœurs que je ne remplis pas ? La vérité est que Sorrèze et moi n’avons l’un que l’autre, et qu’il me soit enlevé pour une jonglerie, pour une misérable virtuosité.


Flahaut.

Cette jonglerie, cette misérable virtuosité, il n’est pas près de vous les sacrifier !


Claude.

Et je ne le désire pas ! (Frissonnante.) Mais il ne me faudrait pas deux conversations comme celle-ci, mon cher, pour me séparer à jamais d’un métier auquel je me suis trop donnée. (Elle a un long frémissement, ils se taisent.)


Flahaut, avec remords.

Pardon, pardon, pardon…


Claude.

Plus tard… quand vous serez parti, et revenu.


Flahaut, comme il étoufferait un juron.

Non…


Claude, ironie triste.

Ah ! il faudra renoncer à quelques habitudes…


Flahaut.

Permettez-moi de rester, Claude, même encore ! Vous me connaissez… sans doute je ne me soucie plus de rien, je ne me soucie plus d’être et de valoir. Je crois, Dieu me pardonne, que si j’ai travaillé, c’est pour vous atteindre, pour rapprocher nos lointaines existences… Claude, vous êtes mon but. Défendez-le, faites-vous inaccessible. Mais laissez-moi vous poursuivre, laissez-moi vous combattre…


Claude.

S’il n’y avait que moi, je vous garderais tout de même, fiévreux, malade, insensé, qu’importe ! Je tâcherais de refaire de vous le beau cerveau équilibré que j’admirais, le régulier, le travailleur qui devait nous dépasser tous. (Souriant.) Le « cœur classique » qui me plaisait tant. Mais il y a ma pauvre fille ; celle-là, il ne faut pas qu’elle vous voie ici… Flahaut, ce que je ne vous pardonne pas, c’est que Denise vous ait deviné avant moi.


Flahaut, dur.

Vous ne sentiez plus que par Sorrèze !


Claude.

Après lui, vous étiez mon meilleur attachement. Je bénissais mon métier d’avoir donné à ma vie des compagnons tels que vous, et vous m’obligez à vous dire adieu.


Flahaut, geste impatient.

Des liaisons comme la nôtre… ce n’est pas si simple à dénouer. Vous n’êtes pas seulement une femme qui éloigne un homme reçu dans son intimité… Vous êtes mon maître, vous n’avez pas le droit de m’abandonner.


Claude.

Je n’ai pas le droit de torturer ma fille.


Flahaut.

Toutes ces soirées que je passais auprès de vous…


Claude.

Chut !


Flahaut.

Vous continuerez à parler, à vivre pour les autres… Claude… vous viendrez me voir !


Claude.

Vous travaillerez… vous écrirez de belles choses qui me feront battre le cœur… Allez-vous en bien vite, maintenant, il faut que je pense à ma fille. (Flahaut se laisse tomber et lui enserre les genoux.). Flahaut, je vous aime comme un fils. (La porte s’ouvre, Denise entre et ne voit le jeune homme qu’au milieu de la scène. Elle a un petit sursaut et s’arrêté net.)


Scène 3


Claude.

Flahaut, puisque vous partez, dites au revoir à Denise.

(Flahaut se relève, il est obstiné, douloureux et contraint.)


Denise, les yeux hostiles, la voix âpre.

Ne vous croyez donc pas obligé d’éloigner Monsieur Flahaut, je vous affirme qu’il n’y a jamais rien eu entre nous.


Claude, un peu interdite.

Mais je ne l’éloigne pas, Flahaut fait ce qu’il lui plaît.


Denise, même jeu.

En ce cas je ne comprends pas bien pourquoi je l’ai trouvé vous embrassant les genoux.


Claude, un peu âpre, à sa fille.

Je te dirai, on te dira, on t’expliquera plus tard…


Denise, blessante.

Je ne demande pas d’explications.


Claude.

Denise…


Flahaut.

C’est avec un grand chagrin que je me sépare de madame Bersier. Mais Je viens de lui donner une déception, j’ai dû décliner un honneur auquel elle m’appelait…


Denise, nerveuse.

L’honneur d’être son gendre ! Monsieur Flahaut, je me charge d’arranger les choses… Ma mère a fait du roman, c’est son métier… Il ne me viendra jamais à l’esprit de chercher un mari parmi ses adorateurs.


Claude.

Oh !… (Claude regarde sa fille avec une pitié douloureuse).


Flahaut, se retournant vers Claude.

Alors, c’est bien adieu ? (Elle fait un signe imperceptible.) Et vous, mademoiselle Denise, n’oubliez pas que Claude est votre meilleur ami.

(Flahaut sort.)


Scène 4

Claude, Denise.


Denise, âpre et sèche.

Il tient donc bien à s’en aller ? Je croyais, moi, que j’allais tout arranger.


Claude, très triste.

Ma petite Denise, arrive un peu.


Denise.

Oh ! je vous en prie, maman, pas d’airs de commisération ! Ne pouvez-vous admettre qu’on ne soit pas amoureuse de M. Flahaut ?


Claude.

Ce que je ne puis admettre, c’est le ton, c’est le visage, c’est l’attitude à laquelle tu t’efforces en ce moment.


Denise, désespérée, sincère.

Mais croyez-vous que j’ai besoin d’efforts ? Maman, croyez-vous qu’on puisse vivre auprès de vous ?


Claude, émue, indignée.

Ma fille !


Denise.

Mais il n’y a d’air que pour une femme dans cette maison. Est-ce que j’existe ici ? Qui me regarde, qui m’aime ? J’arrive dans le monde, qui me doit mon bonheur, j’ai tous les droits de ma jeunesse, et voilà que je viens trop tard, la place est prise… une femme m’a ruinée d’avance, sous sa dangereuse tutelle j’ai tout perdu… Ma mère est ma rivale…


Claude, même jeu.

Ah ! tu es bien la fille de ton père…


Denise.

Mais croyez-vous que ce soit la première fois ? Mais toujours je vous ai trouvée contre moi… Ah ! je sais trop ce que vous valez, maman. Si je n’avais pas été votre fille, je vous aurais adorée comme les autres… mais on ne peut pas, maman, on ne peut pas être votre fille… on ne peut pas être auprès de vous cette pauvre chose enfantine, qui ne sait pas parler, qui ne sait pas écrire, qui peut-être même, ne sait pas sentir comme vous… Ils savent trop qu’ils n’auraient qu’à perdre avec moi (amère, ironique.) Ah ! ce ne sont pas des amours illustres qu’ils pourraient me demander. Que voulez-vous, maman, vous tenez les cœurs et les vanités.


Claude, profondément.

Pas tant que tu le crois.


Denise.

Flahaut, mon Dieu, je l’aurais épousé, peut-être, mais ce n’est pas lui (âpre), ce n’est pas lui. (Elle s’arrête pour respirer.)


Claude, résignée, immobile, glacée.

Voyons, qui est-ce ?


Denise.

Il y a deux ans, j’ai aimé de tout mon cœur. J’étais une naïve, j’avais seize ans, il en avait vingt, il était toujours ici… Par parenthèse, maman, vous auriez pu nous observer… il est vrai que vous saviez à quoi vous en tenir…


Claude, de plus en plus immobile.

Va, va…


Denise.

Vous étiez tous à l’admirer, à le dire charmant, supérieur, plein d’avenir… maman, vous en parliez sans cesse, j’étais une sotte, j’ai cru que vous nous encouragiez. Il vous regardait avec de si grands yeux affamés d’espoir, maman… j’ai cru qu’il attendait de vous… ah ! je n’ai pas de génie, moi… que vous lui donniez votre fille. (Claude est très sombre.) Un jour… (Elle s’angoisse.) un jour j’ai appris que Fréville venait de se tuer pour vous.


Claude, plus statue que jamais.

Qui t’a dit cela ?


Denise.

On entend plus de choses que vous ne croyez.


Claude, dans une grande rêverie.

Tu aimais Jacques Fréville ?


Denise.

Celui-là, au moins, je le croyais plus près de moi que de vous.


Claude, âpre à son tour.

Tu te trompais. (Remords immédiat.) Ma pauvre, pauvre petite, tu viens d’être bien insensée… et tellement injuste.


Denise.

Non, maman, je ne suis pas injuste. Est-ce que je vous reproche vos actes ?


Claude.

Mais, à la fin, quel reproche m’adresses-tu ?


Denise.

À vous, aucun… c’est moi qui ai tort, tort d’être votre fille.


Claude.

Tu y reviens encore, malheureuse petite ingrate…


Denise.

Mais vous le voyez bien que ma vie est finie, que vous m’étouffez… mais qu’est-ce que je fais ici, qu’est-ce que j’espère ? d’épouser un jour un de vos habitués de médiocre importance, un monsieur d’assez mince envergure pour ne prétendre qu’à moi ?


Claude.

Dieu, l’affreuse petite fille… Denise, à cause de toi, je viens de traiter durement, cruellement mon vieil ami Flahaut. Il est capable de ne plus rien faire… Il n’a pas d’amis, pas de milieu… Il ne vivait que chez moi… c’est peut-être un talent que je viens d’assassiner…


Denise, ironie, rancune.

Ce monsieur fera comme des autres : il se passera de talent !


Claude.

Ah ! (Elle a un mouvement de rage.) Si tu ne viens pas m’embrasser à l’instant, Denise, c’est fini. Tu me feras horreur, je ne pourrai plus te voir…


Denise, en petite fille, épuisée.

Maman, maman, pardon !


Claude, l’étreint furieusement comme ferait un amant.

Oublier, oublier, Denise, oublier tout cela ! On peut être heureuse avec moi, ma chérie, je t’aimais tant… tu m’as dit des choses monstrueuses… tu aimais Fréville… Ah ! tu avais bien raison, Denise. Je te pardonne à cause de cela, c’est tout ce que tu m’as dit de bien. Et nous en trouverons un autre, ma fille, ils sont quelques-uns comme cela… Je me ferai toute petite… et puis je ne compte plus, moi… Regarde comme mes cheveux blanchissent… c’est toi ma rivale, maintenant, c’est toi qui n’aurais qu’à vouloir… Ah ! Denise, est-ce que j’ai jamais souhaité te voir épouser un crétin ? (La jeune fille est immobile, douloureuse, fermée.) Mais réponds donc, dis-moi une bonne parole, embrasse-moi ! (Sa fille l’embrasse du bout des lèvres.) Dieu ! quel vilain baiser… Il faudra qu’on lui apprenne cela. Allons, Denise, un bon mouvement ! (La jeune fille, avec découragement, laisse aller ses bras aux épaules de sa mère. Claude la couvre de baisers.) Mon enfant, ma seule enfant…


Scène 5

Les mêmes, Bersier.


Bersier, machinalement.

Vous travaillez, Claude ? Je vous dérange ? (Les deux femmes se séparent et tâchent de prendre une contenance. Curieux.) Qu’est-ce qu’il y a ? Denise a pleuré ?


Claude.

C’est fini. C’est passé, n’est-ce pas, Denise ?


Denise, très de sang-froid.

Complètement passé. (Elle s’éloigne.)


Claude.

Où vas-tu ?


Denise.

J’ai à sortir.

(Claude la suit des yeux en soupirant.)


Scène 6

Claude, Bersier.


Bersier.

Elle a une mauvaise figure.


Claude.

Est-ce que vous êtes très amis avec Denise ? Vous causez souvent ?


Bersier.

Bon dieu, ma chère Claude… je me suis toujours pris pour le meilleur des pères. Denise me comble de caresses et d’amitiés, quant à causer… j’aurais cru que cela vous regardait plutôt.


Claude.

Cela ne vient pas de nous réussir… Denise m’en veut de ce que cela n’a pas marché avec Flahaut.


Bersier.

Ah ! c’est ennuyeux… Je m’étais fait à l’idée… il était très simple ce garçon-là. Est-ce que c’est tout à fait manqué ?


Claude.

Hélas, oui… aidez-moi à mieux faire… Ma fille ne me pardonnera que lorsqu’elle ne pourra plus douter de mon dévouement. Ah ! si je pouvais lui ramener Flahaut.


Bersier.

Pourquoi est-ce tellement impossible ?


Claude.

Flahaut n’est pas à l’âge où l’on s’éprend des jeunes filles. Denise est bien sage, bien simple, pas très brillante.


Bersier.

Il est certain que vous l’éclipsez un peu.


Claude, vivement.

Nous avons les mêmes notes de couturière…


Bersier, court éclat de rire.

Enfin, je vois que Denise et moi nous somme logés à la même enseigne…


Claude.

Henri…


Bersier.

Nous ne représentons évidemment pas l’aristocratie de la maison (Claude a un mouvement de lassitude.) Tenez, puisque décidément je lis Saint-Simon, en ce moment… on ne peut pas toujours lire sa femme… Je vous rappellerai ce qu’il dit du maréchal de Villeroi… ma chère Claude, vous me faites l’effet d’une machine pneumatique, vous pompez l’air autour de vous.


Claude, revenue à son immobilité.

Votre fille vient de me dire cela.


Bersier.

Ah ! ah ! la petite aussi, parbleu. Ça devait arriver… que voulez-vous, ma chère, il est évident que vous n’avez pas uniquement vécu pour votre mari et pour votre enfant.


Claude a un petit frisson et semble rêver.

Envers Denise, je n’ai rien à me reprocher. Toute la force vive que je puisais dans mon travail a entretenu chez moi un éveil, une ardeur, une joie maternelle, dont l’absence chez les autres femmes, m’a souvent fait froid.


Bersier.

Envers Denise, disons-nous, soit. Je ne fais pas difficulté d’admettre que vous étiez une mère séduisante et l’enfant le sentait… mais il arrive un moment, ma chère amie, où le devoir est de charmer un peu moins et de s’effacer un peu plus.


Claude.

Je ne comprends pas bien la leçon que vous me donnez là ?


Bersier.

Je veux dire que la meilleure mère est celle qu’on ne remarque pas… Voilà ce qui manque à votre fille… cette enfant a compris mieux que vous, avec tout votre esprit, la loi qui régit les générations, la mère est une femme abdiquée.


Claude, a les larmes aux yeux.

Grand Dieu ! mais si ma mère… si elle avait vécu comme je l’ai fait… Je ne souhaite pas à ma petite Denise de voir sa vie étouffée à quarante ans.


Bersier.

Voilà qui vous juge, faire le bonheur de sa fille vous paraît une vie étouffée.


Claude, énervée.

Ah ! voyons, qu’elle y collabore un peu à ce bonheur… il n’en vaudra que mieux.


Bersier.

Dieu me sauve des femmes ouvrières de leur bonheur.


Claude.

Croyez qu’elles aimeraient mieux qu’on s’en chargeât.


Bersier.

En ce cas-là, ma chère, elles en rencontrent plus d’un.


Claude.

Ah ! en voilà assez… Faut-il que j’aime la vie pour que malgré vos scènes, malgré vos reproches, malgré vos voix et malgré vos yeux, j’arrive encore à bander en moi-même l’arc difficile du travail quotidien… Que ne travaillez-vous, Henri, que ne travailles-tu, Denise !


Bersier.

Taisez-vous, on a sonné… le coup de sonnette de Sorrèze. (Sarcastique.) Ah ! voilà un travailleur. (Claude se tait.) Il y a longtemps que je n’ai vu Sorrèze… Comment va son foie ? (Claude garde un silence impatient). Mon Dieu, ma chère, que voulez-vous ? on apprend à vivre, on se fait à toutes les situations… le plus fort est que c’est vous qui soyez choquée.


Claude, épiant du dehors.

Je ne me choque que de vos intentions…


Scène 7

Claude, Bersier, Sorrèze.


Sorrèze, il a une mine affreuse, l’œil nerveux, inquiet, soupçonneux, malheureux.

Bonjour, Claude… Bonjour, Bersier…

(Il jette sur son bureau une liasse de coupures de la Presse.)


Bersier.

Bonjour, Sorrèze. Ah ! vous aussi… les coupures. Je me demande pourquoi nous les recevons, Claude ne les lit même plus.


Claude, frappée de l’aspect de Sorrèze.

Vous êtes mécontent ?


Sorrèze.

Pis que cela, je vous dirai…

(Il regarde Bersier).


Bersier.

Quel temps fait-il dehors ?


Sorrèze.

Très beau, je ne sais pas… il ne pleut plus.


Bersier.

Alors, je vais promener Denise, cela nous fera du bien à tous les deux.


Claude.

Elle nous a quittés bien brusquement, ramenez-la à de meilleurs sentiments.


Bersier.

Ça, je ne promets rien, avec Denise… Adieu, Sorrèze, vous m’excusez… Je vous laisse à votre confrère. J’ai l’impression d’être une dame entre vous deux.


Sorrèze, qui pense à autre chose, lui serrant la main.

Amitiés à Denise.


Bersier.

Adieu, ma chère amie, vous n’avez pas de courses à nous faire faire ? (Sortant.) Je compte passer chez ma couturière et chez ma modiste…


Scène 8

Claude, Sorrèze.


Claude, qui pleure d’énervement.

Et ces plaisanteries-là n’auront jamais de fin… Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais il a l’âme d’un désœuvré. Quand il n’est plus à ses écritures de Comptoir — il appelle cela travailler ! — il n’a plus rien à faire dans la vie… Vous ne m’écoutez pas, c’est un ennui sérieux ?


Sorrèze.

Un éreintement de Flahaut.


Claude.

Non !


Sorrèze.

Lisez… (Au bout d’un moment elle retourne la page pour voir la signature.) Ah ! vous faites comme moi, c’est bien lui. Il ne signe là que de ses initiales.


Claude, lisant.

Le ton est mesuré…


Sorrèze.

Le ton seul.


Claude, même jeu.

Ce n’est pas de Flahaut…


Sorrèze.

Achevez. (Claude devient tout à fait silencieuse, elle lit longuement.) Eh bien ?


Claude.

Je n’y comprends rien… Vous n’avez pas de plus grand admirateur que Flahaut.


Sorrèze.

Je le croyais… Vous voyez qu’il nous en faut revenir… Je vous avoue que cela m’a ému plus que tout le reste.

(Il a un regard vers les coupures.)


Claude, hésitant.

Je pourrais peut-être vous expliquer…


Sorrèze.

L’ingratitude de Flahaut ? Ce n’est pas cela qui m’étonne… mais qu’il n’ait pas été retenu par vous, par la certitude de vous blesser. (Amer.) Vous ne savez donc pas tout ce que je vous dois ? Mais si je n’étais pas votre amant, ma chère, si je n’étais votre faiblesse à vous, la grande femme, la femme à la mode. (Le mot atteint Claude qui a un mouvement.) Il y a longtemps, si l’on ne craignait de vous déplaire, que j’essuierais toutes leurs insolences.


Claude.

Michel, Flahaut vous admire et vous aime !


Sorrèze.

Il m’a admiré et il m’a aimé… depuis, un autre idéal, une autre esthétique…


Claude, nerveuse.

Lesquels ?


Sorrèze.

Dame, les vôtres, à ce que je croyais. Flahaut n’est-il pas votre disciple ?


Claude.

En ce cas, vous seriez notre maître à tous deux !


Sorrèze, vivement.

Quand avez-vous été mon élève ? Et je vous en félicite, ma chère Claude, ne me faites pas la politesse de protester… M’avez-vous jamais imité ? Vous savez bien qu’avec nos divergences…


Claude.

Voilà la première fois que vous me parlez de nos divergences…


Sorrèze.

Laissez faire la jeune génération. Elle se chargera de vous les indiquer.


Claude.

Cet article de Flahaut est odieux.


Sorrèze.

Il n’est pas odieux, il est cruel. J’aurais souhaité que près de vous, j’aurais pensé trouver dans votre voisinage immédiat, une compréhension, une appréciation… moins parcimonieuses.


Claude.

Michel, est-ce que vraiment vous allez croire… Jamais Flahaut ne m’aurait parlé ainsi d’un livre de vous.


Sorrèze.

Il a renchéri sur vos antipathies, voilà tout… Nous cessons de nous comprendre, ma pauvre Claude… c’est presque infaillible, tant qu’on est deux.


Claude, émue.

Nous ne sommes pas deux…


Sorrèze.

Si… croyez-vous que je ne l’ai jamais senti…


Claude, vivement.

Nous sommes deux écrivains, ça c’est probable, mais le métier n’a rien à faire dans l’unité que nous sommes… Jusqu’ici, il ne nous a jamais gênés…


Sorrèze.

Qu’est-ce que vous en savez ?


Claude.

Vous auriez mieux aimé…


Sorrèze.

Eh bien oui, on souffre à la fin… si vous croyez que c’est drôle de voir tourner trente imbéciles autour de vous, trente imbéciles intelligents, qui vous comprennent et qui vous admirent, qui ont votre portrait chez eux, mieux que votre portrait, le décalque de votre être, esprit, cœur et le reste, dans la dizaine de bouquins qui sont en leur possession légitime et quotidienne, qu’ils relisent et qu’ils jugent pour écrire ces articles, où tout en vous est connu, discuté, disputé, votre cerveau, votre cœur et jusqu’à votre sensualité…


Claude, persuadée.

Oui, c’est vrai, c’est ennuyeux… mais il y a des compensations.


Sorrèze, sec.

Il n’y en a pas.


Claude.

Michel, une pareille sortie, parce que vous êtes mécontent d’un article de Flahaut…


Sorrèze.

Vous avez des euphémismes…


Claude, embarrassée.

Eh bien, cet article, je n’aurais pas osé vous le dire… je commence à me l’expliquer. Ce ne sont pas des raisons littéraires qui vous font un ennemi de Flahaut. Flahaut était ici, il n’y a pas une heure ! Il est parti, il ne reviendra plus… d’ici quelque temps… Je l’en ai prié… nous venions d’avoir une conversation, il s’était conduit comme un fou.


Sorrèze, respirant, un temps.

Il vaut mieux que ce soit cela.


Claude, l’observant, comme en rêve.

Bien mieux…


Sorrèze, comme à lui-même.

Les femmes rendent toujours les questions plus complexes.


Claude, même jeu.

Beaucoup plus complexes… Flahaut est un emballé, un profond, un dangereux… pour lui-même.


Sorrèze, continuant à se rasséréner.

Il est tout naturel qu’épris de vous, il m’en veuille.


Claude.

L’absence aura pour résultat de l’exaspérer, mais que faire ?… Il sera à surveiller au retour…


Sorrèze.

Comment ne l’ai-je pas compris de suite… cet article sue la mauvaise foi. Il a fait tout ce qu’il a pu pour ne pas comprendre, pis que cela, pour avoir l’air de ne pas comprendre.


Claude, qui l’a attentivement écouté.

J’aime beaucoup Flahaut. Je n’ai pas voulu vous parler de son état… inquiétant. Je n’ai pas voulu compliquer vos rapports. D’ailleurs, il me semblait le même avec vous, il n’y avait rien à vous éclaircir.


Sorrèze.

Nous verrons à la Revue de France, Flahaut y a sa rubrique de quinzaine. Je l’attends là… envoyez-le-moi demain soir.


Claude, assez froide.

Je viens de vous dire que je ne reverrai pas Flahaut… Écrivez-lui.


Sorrèze.

Après son éreintement ? Vous y allez bien quand il s’agit de ma dignité.


Claude.

Que voudriez-vous donc ?


Sorrèze.

Que vous vous chargiez de me l’envoyer.


Claude, émue.

Et par la même occasion, de le rappeler chez moi ?


Sorrèze.

Ça, c’est une autre affaire et dont vous êtes juge.


Claude, gravement.

Seul juge, en effet. (Se domptant.) Je le rappellerai.


Sorrèze, se prépare à sortir, serre la main à Claude.

Au revoir, Claude.

(Il sort.)


Scène 9

Claude, Denise.


Claude, se renverse dans un fauteuil, les yeux fermés, le masque durci. Reconnaissant les pas de sa fille.

Denise, c’est toi, mon bijou ?


Denise.

Vous êtes souffrante, maman ?


Claude.

Viens t’asseoir là, viens vite ma petite fille, j’ai tant besoin de toi.


Denise.

Voulez-vous que je sonne Emma ?


Claude.

Non, c’est toi qu’il me faut, assieds-toi là. Je vais mettre ma tête sur ton épaule… c’est le monde renversé, n’est-ce pas ? Quand tu étais toute petite et que j’avais besoin d’une grande amie, je te plantais debout sur une table et je mettais mon front dans ta collerette, dans ton cou de petit oiseau fragile.


Denise, émue, un peu gênée

Maman !

(Un silence, Claude a la tête dans le cou de sa fille.)


Claude, sans bouger.

Cela va déjà un peu mieux.


Denise.

Mal à la tête ?


Claude.

Un moment de grand découragement, Denise.


Denise.

Vous ! Ce n’est pas possible, maman, vous devez vous tromper…


Claude, a un léger rire.

Et dès demain… oui, dès demain, je me laisse aller en grand…


Denise.

Vous vous ennuierez, maman, mais je suis là, et vous me ferez une autre tête.


Claude, intime.

Denise, cela va mieux… (Confidente.) Nous nous sommes fait de la peine, tout à l’heure, ma chérie. Il faut que ce malentendu se dissipe… Fréville ? Je voudrais tant que tu m’en parles sans… sans défiance aucune, Denise ?


Denise, mauvaise.

Je ne vous demande rien. Vos affaires ne me regardent pas, maman.


Claude.

Ceci est un point contestable, mais ce qu’il y a de certain, ma fille, c’est que les tiennes me regardent, moi. Or, Denise, je puis te dire ceci, et je pense que tu as le cœur et l’esprit assez ouverts pour sentir que cela devrait régler toute chose entre nous, je peux te dire ceci, que ton amour pour Fréville est ce que j’aime le mieux en toi. Il était exquis, ce garçon… et ma chère grande fille a compris qu’il valait mieux que les autres. Elle n’a rien oublié. Pendant quatre ans, alors que personne ne prononçait ici un nom, elle a gardé le grand, le douloureux souvenir. (Doucement.) Pleure, ma chérie.


Denise.

Fréville s’est tué pour vous.


Claude.

On peut hélas ! se tuer pour une femme qui ne vous aime pas, qui ne vous a jamais aimé. Il n’y a jamais eu que de l’amitié entre Fréville et moi, ma chérie, ne crois jamais autre chose… même si on te le dit. Tu m’entends, à la fin, petite borne.


Denise.

Fréville s’est tué pour vous.


Claude.

Que dire ? Que faire ?… Fréville ne pouvait rien espérer… parce qu’il savait que j’en aimais un autre.


Denise.

Vous dites cela pour me consoler…


Claude.

Tu ne me crois pas ?… Alors, cela ne suffit pas ? Ce n’est pas encore assez ?… Je viens de faire pour toi ce qu’une mère n’a jamais fait… Pour garder le cœur de ma fille, pour la consoler, je viens de lui faire un aveu qu’on ne fait qu’à son lit de mort.


Denise.

Je ne vous juge pas, maman.


Claude.

En voilà trop… Eh ! bien, écoute. Puisque tu parles de juger, tu vas m’entendre, et je ne veux pas d’équivoque. Oui, tu m’entendras. (Elle lui saisit les deux poignets.) Vois-tu, ma petite fille, il n’y a rien de plus beau qu’un mariage heureux. Il faut être heureuse dans le mariage, avoir le mari de son existence à son foyer… Je souhaite à ma fille une vie toute droite et toute simple. Je veux la lui préparer de mes mains si je peux… parce qu’ici, vois-tu, parce qu’ici tout est manqué… Ton père t’aime, nous t’aimons tous deux… mais ton père et moi nous sommes deux divorcés… J’étais très malheureuse, Denise, malheureuse comme les sages jeunes femmes le sont quelquefois, malheureuse à mourir sans desserrer les dents… quand mon premier livre me fit connaître Michel Sorrèze. (Claude a un frémissement, Denise s’émeut.) Et sans un mot, sans un geste et sans un élan, sans que rien ait encore changé, il n’y eut plus de malheur, Denise, il n’y eut plus de détresse. (Un silence.) Ensuite, il s’est passé du temps… beaucoup de temps… Je n’étais pas sûre de Sorrèze, j’ignorais sa vie, quand moi j’arrivais tout entière, ayant tout à prendre… Ah ! si je n’avais pas vu là les éléments d’une grave et durable union, le bonheur, quand il est vraiment grand, vaut ce qu’il coûte… mais c’est toujours un grand malheur d’être heureuse à côté de sa vie… ce douloureux bonheur a été le mien. Je l’ai accepté ainsi… pour que tu puisses grandir en paix. (Réveillant sa fille, qui semble accablée, annihilée sous la personnalité de sa mère.) Je l’ai souffert ainsi, pour que, devenue grande, tu puisses me juger et me juger bonne. (Denise ne bouge pas.) Eh bien, Denise, valais-tu ce sacrifice ?


Denise, écrasée.

Maman, maman, je ne sais pas.


Claude.

Non, ce n’est pas tout. J’ai connu des heures incroyables… Il y a quatre ans, Michel Sorrèze a été malade, très malade, il a failli mourir… Je savais qu’il me demandait, et il m’était interdit de le voir… Il n’y a pas d’enfer plus effrayant. Être ailleurs, être on ne sait où, quand ce qu’on aime a le visage de l’agonie. Ensuite, quand je l’ai revu, dans la joie surhumaine de la convalescence, il m’ordonnait de partir, de le suivre chez lui, dans une autre demeure, et j’ai eu le courage, devant ces yeux qui me disaient tout le jour : « Je ne veux pas mourir sans toi », j’ai eu la cruauté de ne pas bouger, de rester à l’attache, auprès d’un homme et d’une jeune fille qui, peut-être, n’avaient pas besoin de moi…


Denise, dans l’épaule de sa mère.

Maman, vous êtes bonne.


Claude, très bas.

Et si un jour, Denise, il ne me restait que toi… la vie est si monstrueuse…


Denise.

Si Michel Sorrèze mourait ?


Claude.

Enfin, si j’étais plus malheureuse que je ne l’ai jamais été…


Denise.

Vous n’êtes pas de l’étoffe dont on fait les malheureux.


Claude.

Non ? Pourtant ce qui m’arrive en ce moment est d’un goût si épouvantable. (Rêverie affolée.) J’ai trop demandé à l’existence, j’ai voulu un bonheur qui dépassât les autres de cent coudées… Eh ! bien, si ma petite Denise m’en a voulu, si elle m’a trouvée trop gâtée comme femme, si elle a fait un retour sur elle-même… elle a bien fait ! La providence l’a entendue… Ah ! comme elle va être vengée !


Denise.

Ne me parlez pas comme cela, maman, que voulez-vous

que je devienne ?

Claude, avec un soupir.

Allons, je vois qu’il faut te laisser. J’avais espéré un mot… je ne sais pas, tu es ma fille pourtant… Mais tu es là à me répondre comme un pauvre petit mouton que je torture. (Elle remet la tête sur l’épaule de Denise.) Allons, tiens, souffle sur mon front. Qu’est-ce que tu attends ? (Denise sourit et souffle.) C’est ma grande fille, ma fidèle… On ne se comprend pas toujours, mais on s’aime bien. (Denise a un geste instinctif pour se dégager.) Je t’ennuie, mon pauvre petit, allons, va t’amuser, va jouer… Va jouer du piano. (Affectueuse.) Qu’est-ce que tu, vas faire, Denise ?


Denise, réticente.

J’ai à écrire…


Claude.

Bon, bon… tu n’es pas obligée, de me dire à qui. (Impatiente.) Allons, file.

(La jeune fille partie, Claude éclate en sanglots.)


Bersier, tenant une dépêche fermée et sans voir les sursauts de sa femme qui sanglote silencieusement.

Une dépêche… J’ai ouvert par mégarde… Vous avez le prix Nobel.


RIDEAU.



ACTE III

Même décor.


Scène 1

Denise, Coralie.


Coralie.

2 130 francs, mademoiselle. Si j’étais allée dans certaines maisons, j’aurais pu en avoir plus, mais je n’ai pas voulu porter les bijoux et les robes de mademoiselle…


Denise.

Bon, bon… Personne ne vous a vue ? On n’a pas remarqué la sortie des robes ?


Coralie.

Par l’escalier de service, dans ma malle à moi… Oh ! non, mademoiselle, personne ne se doute de rien.


Denise.

Vous avez pu vous cacher de la femme de chambre ?


Coralie.

Bien sûr. Mademoiselle m’a monté ses robes pendant qu’Emma était à coiffer madame, je n’ai eu qu’à fermer mon cadenas.


Denise.

Et le valet de chambre ?


Coralie.

C’est le concierge qui m’a descendu ma malle. Mademoiselle me répond qu’elle ne me fera pas regretter… Je suis depuis trop longtemps chez madame… Si mademoiselle ne partait pas toute seule…


Denise, un peu de rancune.

Avec qui voulez-vous que je m’en aille ?


Coralie.

Il y a un jeune monsieur d’écrivain qui était à lire les ouvrages de mademoiselle…


Denise.

Comme cela se gagne ! Coralie aussi qui fait du roman… Non, ma bonne fille, je m’en vais toute seule, vous me conduirez à la gare, et vous verrez bien…


Coralie.

Si mademoiselle me disait où elle va…


Denise, taquine.

Trop tard, Coralie, maintenant que vous m’avez donné les 2 000 francs.


Coralie.

Je ne pourrai pas regarder madame en face.


Denise.

As pas peur, ma fille, je vais chez grand’mère.


Coralie, stupéfaite.

La mère de monsieur ?


Denise.

Dame ! il me semble que je n’ai pas deux grand’mères.


Coralie.

Mais on est fâché avec elle.


Denise.

Ma mère oui… mais ni mon père, ni moi.


Coralie.

Alors, mademoiselle me promet qu’elle va là ?


Denise.

Oui, et même je laisserai une lettre où je donnerai mon adresse.


Coralie.

Ah ! bien, comme ça…


Denise.

Prenez toujours les 130 francs, Coralie ; si je n’avais pas besoin du reste.


CORALIE.

Oh ! non, non, mademoiselle, le voyage est long, gardez-les, et puis, s’il y en a de trop, mademoiselle saura toujours où retrouver ses bijoux.


Denise.

Une montre ancienne et une opale. C’était une folie de ma mère, je n’aurai pas de quoi les racheter, prenez les 130 francs, Coralie.


CORALIE.

Une si belle montre et une si jolie bague…


Denise.

Je n’y tenais pas.


CORALIE.

On a sonné, mademoiselle, je remercie mademoiselle, mais ce n’est pas de bon cœur.


Scène 2

Denise, Flahaut.


Denise, sèche.

Vous venez pour ma mère… monsieur Flahaut ? Je vois avec plaisir que vous n’êtes pas parti.


Flahaut.

Si c’est avec plaisir, me voilà bien heureux. Je vous croyais un peu froissée.


Denise.

Pourquoi cela, par exemple ?


Flahaut.

Vous n’aviez pas été bien aimable ; vous étiez un peu excitée, la dernière fois…


Denise.

Il ne faut pas faire attention à ce qui peut se passer entre ma mère et moi, nous étions très montées toutes les deux. (Gracieuse.) Je serais au désespoir de vous laisser une mauvaise impression… (s’embrouillant) une impression dont, à un certain point, vous pourriez vous croire responsable.


Flahaut.

Mais non, mais non, mademoiselle Denise, je ne suis pas si fat, je ne me méprends pas…


Denise.

Et puis, je ne suis pas votre genre, hein ? Nous pouvons bien avouer cela… Je manque d’étoffe, au physique et au moral… cela vient avec les années… mais, dame, il nous faudrait attendre… (Flahaut garde le silence.) Un conseil d’ami, monsieur Flahaut, défiez-vous de cette maison, ce n’est pas la première fois qu’elle serait néfaste.


Flahaut, grave.

Je ne comprends pas du tout, mademoiselle, de quel usage peut m’être cette recommandation.


Denise.

Elle est étrange de ma part, n’est-ce pas ? Voilà ce que vous voulez dire ? N’appuyons donc pas, ma situation aussi est étrange…


Flahaut.

Votre situation est enviable, ma chère enfant, elle devrait être heureuse entre toutes. Vous êtes la fille d’une mère admirable et qui vous adore… Vous auriez des tendances à l’oublier, prenez-y garde.


Denise.

Ah ! ma mère vous a monté contre moi. (Les larmes aux yeux.) Vous aussi, vous criez à l’ingratitude… et ce sera toujours ainsi, je n’en aurai pas un, pas un pour moi… C’est toujours ma mère qui sera comprise, comprise et admirée…


Flahaut.

Que reprochez-vous à Claude ?


Denise.

Oh ! je sais, on n’a pas le droit, on est dans son tort, on n’a pas le beau rôle en se plaignant de sa mère…


Flahaut.

Si vous avez un chagrin, même venant d’elle, il faut le lui dire, elle comprendra.

(Il va au devant de Claude.)


Scène 3

Claude, Flahaut.


Claude, surprise, heureuse.

Tu es là, Denise ? Vous causiez tous les deux ? (La jeune fille s’éclipse. Claude, soucieuse.) Ah ! celle-là. Voyez-vous, Flahaut, j’y renonce… Il faudrait qu’un autre m’aide, je compte sur le mari… (Émue.) Denise ne m’aime pas.


Flahaut.

À cet âge-là, on n’aime guère…


Claude.

Si, au moins, elle était contente. (Désolée.) C’est un vrai bonnet de nuit… Dieu sait que ma vie n’a pas toujours été drôle, mais je n’ai jamais eu cette tête-là. (S’énervant.) Je vais donner des bals, des matinées, des cotillons, j’inviterai tout ce qu’il y a de plus jeune, tout ce qu’il y a de plus bête. On ne dira pas ouf, mais on rira peut-être. Je crèverai d’ennui s’il le faut, mais Denise s’amusera, elle s’amusera chez moi !


Flahaut, qui ne l’écoute pas, tremblant, la voix centenue, plein d’attente.

Vous m’avez rappelé, Claude ?


Claude, âpre, ironique.

Cette démarche-là ne vous prouvera guère ma tendresse… J’agis indignement envers vous, Flahaut, au moins, tâchez de m’en aimer moins.


Flahaut, hésitant.

Que voulez-vous ?


Claude, même ton.

Je vous ai rappelé pour vous parler de Sorrèze.


Flahaut.

Expliquez-moi.


Claude, nerveuse.

Vous venez d’agir envers lui en débutant, en « jeune » hostile et inconvenant !


Flahaut, blessé.

Vous êtes rude, madame.


Claude.

Nous avons été stupéfaits, votre article est une exécution.

(Un temps. Flahaut semble peser ses paroles.)


Flahaut.

Je vous jure qu’il n’y a aucune acrimonie de ma part, et je n’en reviens pas de l’effet produit par ce feuilleton. Ce n’est pas un éreintement, c’est une analyse et un jugement consciencieux. Sorrèze n’est pas habitué aux vérités. Je suis désolé qu’un homme qui a écrit ses admirables Études se trouve atteint par moi. J’ai admiré Sorrèze de toutes mes forces, il écrit un livre médiocre, presque détestable, c’est mon droit d’admirateur, c’est mon devoir de critique de lui assigner exactement son rang.


Claude.

Ces mises au point-là sont plus inacceptables que tout le reste, vous le savez. Vous deviez plus de respect à un maître. Enfin, vous voyez le résultat. Si vous tenez à ne pas vous brouiller avec notre plus grand écrivain français…


Flahaut, calme.

Il n’est pas notre plus grand écrivain français.


Claude, rapidement.

Si vous tenez à ne pas vous brouiller avec Sorrèze, surveillez la Revue de France, corrigez l’effet produit.


Flahaut.

Mon article est écrit…


Claude, émue.

Alors, c’est la guerre ?


Flahaut.

Il n’y aura jamais la guerre entre Sorrèze et moi. Mes articles sont de ceux qu’il doit accepter, même d’un ami. Voyons, Claude, vous l’avez lu…


Claude.

Il était dur.


Flahaut.

Mais son roman était bien mauvais.


Claude, avec un soupir.

Vous veniez de me consacrer un tel numéro…


Flahaut, froid.

Cela nous regarde. À la Revue vous avez des enthousiastes.


Claude.

C’était choquant. Cela semblait préparé.


Flahaut, sec.

Nous n’entrons pas dans ces considérations-là.


Claude, n’y tenant plus.

Ah ! Flahaut, quel mal vous m’avez fait.


Flahaut.

Je vous demande seulement d’être persuadée d’une chose… Tout ceci date, et de bien avant notre conversation… Rappelez-vous, Claude, c’est le jour même où vous avez été si dure que Sorrèze vous apportait la Revue. Ne voyez là aucune intention mesquine, j’en serais au désespoir… Notre opinion était faite sur les deux ouvrages parus.


Claude, a un long frémissement.

La femme n’est pas faite pour cela… Tenez, Flahaut, j’en suis malade ! Heureuse la compagne qui se penche sur la table du mari, celle qui admire et se tait, heureuse la mercenaire qui copie et qui sert, heureuses toutes les autres, toutes les autres…

(Elle sanglote.)


Flahaut.

Claude, est-il possible ? Quand votre carrière est si belle, votre succès si pur… quand je vous croyais toute à la satisfaction des dernières victoires. Hier, le prix Nobel… Demain, la critique dramatique de notre plus grand quotidien.


Claude, dans ses larmes.

Il l’avait demandé…


Flahaut.

Il n’était nullement indiqué pour cela.


Claude.

Mais il va me haïr, et il aura raison ! On ne trouve pas ainsi toujours sur son chemin la femme qui prétend vouloir votre bonheur… Je suis au supplice, cette vie est un enfer… et depuis que je ne demande plus rien, ils sont là qui s’acharnent. Est-ce que l’on ne me parlait pas l’autre jour d’une promotion. (Elle indique sa rosette.) Il y avait une cravate à donner… ah ! la folie, ah ! le ridicule… Flahaut, Sorrèze n’est pas médiocre, nul autre, à sa place, n’aurait eu sa patience, mais c’est trop, c’est trop… que voulez-vous qu’il devienne ? Je suis le rival exaspérant, irrémissible. Il change, et il le faut bien…


Flahaut, banal.

Vous exagérez vos scrupules.


Claude.

Non, et c’est affreux. Il change affreusement. Au début, c’est lui qui exagérait. Il avait un respect si chevaleresque venant d’un homme, d’un amant. Il me gâtait, il se moquait de lui, il disait que les maris maintenant devraient apprendre un autre métier, le plus difficile de tous, celui du prince Albert, celui de prince-époux. Sorrèze a été admirable. Flahaut, il m’a aidée… il a été d’une patience inlassable, préoccupé de mes manuscrits comme des siens… Il m’a fait des courses et des démarches, il a été le vrai mari de ma carrière… Mais il était sûr de moi… il savait qu’en me servant il me faisait une grâce. Ce prince-consort auprès de moi, avait son royaume ailleurs… et vous le lui démembrez, vous le contestez, vous le jugez, vous l’humiliez ! Il faudrait que Sorrèze n’ait aucune dignité pour ne pas souffrir… C’est ce qu’il y a de noble en lui qui se révolte… Il a maintenant des réserves, il m’accueille comme une femme qui trahirait, comme une femme dont on n’est pas sûr !…


Flahaut.

J’imagine qu’il n’est pourtant pas jaloux de vous ?


Claude.

Jaloux ! personne ne l’était moins que lui. Non, il ne le sera jamais… Il faudrait d’autres mots… ces souffrances-là, ça ne s’est jamais vu. Je le mets dans une situation impossible, voilà tout.


Flahaut, sarcastique.

Vous n’allez pourtant pas exiger que je le plaigne ?


Claude, affolée.

Ah ! vous aussi ? Tout m’est hostile, mari, enfant, amour, amis, tout m’en veut et m’accuse. Je me suis dépensée de toutes mes forces, j’ai voulu tirer de moi tous les efforts qu’on admire, je me suis dépensée pour ce monde comme les saints le font pour l’autre. J’étais orgueilleuse, je n’estimais pas mon bonheur moins cher que leur éternité. (Changeant de ton, sarcastique.) Mon bonheur ! eh ! bien, le voilà, c’est le fiasco parfait…


Scène 4

Les mêmes, Sorrèze.


Sorrèze, son mauvais visage du dernier acte devenu le masque habituel. Cordial et sincère.

Bonjour, Claude. Je passais, j’ai voulu vous féliciter… Le prix Nobel, c’est une sanction. C’est un très beau succès. Vous l’emportez sur deux académiciens et… sur votre serviteur… (Ombrageux.) Bonjour, Flahaut. Je ne vous avais pas vu, vous n’avez pas aimé mon livre ?…


Flahaut.

Non, monsieur, et madame Bersier m’apprenait que mon article n’avait pas eu le bonheur de vous satisfaire. Je ne peux pas dire que j’y comptais. J’espérais que vous auriez vu à travers les réserves…


Sorrèze.

Eh, mon cher, c’est votre droit de n’être pas content, comme c’est le mien de vous mécontenter.


Flahaut.

Vous savez que l’auteur des Études n’a pas de plus grand fanatique que moi…


Sorrèze, bourru.

Les Études, les Études, il y a vingt ans de cela… Vous n’êtes pas encourageant, mon petit Flahaut, prenez garde qu’on ne vous dise un jour : Ah ! les Barbares, les Barbares


Flahaut.

Je vous demande pardon, monsieur, je suis navré…


Claude, vivement, à Flahaut.

Eh ! bien, espoir de la critique française, vous serez plus intelligent une autre fois.


Sorrèze, cassant.

Sans rancune, Flahaut, venez me voir quelquefois, car vous ne me cultivez guère et Claude a raison, nous nous rattraperons une autre fois.


Flahaut, banal.

Je n’en doute pas, monsieur.


Sorrèze.

Quand vous optez pour la sympathie, vous êtes des meilleurs. Votre article sur Claude est certainement ce qu’on a fait de mieux sur elle.


Flahaut, de mauvaise grâce.

Il y en a eu d’autres…


Sorrèze.

Personne n’a su voir en elle l’admirable virilité de l’esprit et du caractère. Claude n’est pas seulement un grand écrivain, elle est tout près d’être un grand homme.


Claude, étonnée.

Comment cela ?


Sorrèze.

Je veux dire que la femme en vous, la femme avec ses faiblesses et ses étroitesses n’existe pas. (Mouvement de Claude.) Ferme et droite, intelligente et forte, vous êtes un homme Claude, un homme fait pour l’estime et l’admiration.


Claude, gênée.

Ah… alors voilà probablement ce qu’on dira sur ma tombe ?


Sorrèze, riant.

Soyez absolument sans inquiétude, on dira cela.


Claude, qui se reprend, se renferme.

J’en doute si peu qu’il m’a semblé entendre mon oraison funèbre — à votre avis, quelles sont donc ces faiblesses de la femme qui me feraient défaut ? Ces faiblesses et ces étroitesses si cela allait être des charmes ?


Sorrèze.

Rassurez-vous, vous avez les vôtres. Admirable équilibre. (Claude a un mouvement des épaules.) Vous n’êtes pas nerveuse Claude, première virilité. Vous ne flatterez pas chez l’homme l’instinct de défendre et de protéger.


Flahaut.

Pour moi, Claude Bersier est très femme, elle ne m’est jamais apparue sous cet angle viril.


Sorrèze.

Défiez-vous, mon cher, la beauté n’est pas toujours femme.

(Claude a l’air douloureux et regarde au loin.)


Flahaut.

Jérôme Tiersot est à tel point l’œuvre d’une femme. Pensez à l’enveloppante chaleur du sentiment…


Sorrèze.

Ici, nous divergeons, je ne tiendrai jamais Claude pour une amoureuse. Une amoureuse, non… en littérature s’entend.


Flahaut, après un silence, la voix mal assurée.

Vous ne protestez pas, madame ?


Claude, du bout des lèvres.

Non…


Sorrèze, réparant.

Claude est plus intelligente que nous. Elle est la première à savoir ce qu’elle a voulu mettre dans ses livres.


Flahaut, allant prendre une main que Claude pour la baiser.

Je vous ai bien mal lue, madame. Jamais un livre de femme ne m’a troublé comme les vôtres.

(Il sort, Claude n’a pas bougé.)


Scène 5

Claude, Sorrèze.


Sorrèze.

… En voilà un qui a changé ! J’avais tout de même écrit autre chose que les Études quand il venait tous les jours avenue Marceau. (Claude fait de la tête un grand oui.) Vous m’en voulez, Claude, n’est-ce pas ? Dites-le donc, vous ne m’avez pas trouvé suffisamment jaloux en cette affaire ? (Claude fait de la tête un grand « non » ) Alors qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi vous taisez-vous ?


Claude, se levant.

Parce que j’ai envie de pleurer et que cela me gêne pour parler, là !


Sorrèze, mouvement banal de caresse et de consolation.

Envie de pleurer…


Claude, l’éloignant.

Je ne suis pas une femme. On ne m’embrasse pas.


Sorrèze.

Ah ! nous y voilà…


Claude.

Si c’est toute votre rétractation…


Sorrèze, repris par l’hostilité de tout à l’heure.

Et quand cela eût été une plainte ?


Claude, très simple.

Que vous êtes ingrat !


Sorrèze. nerveux, avec des sursauts qui l’emportent.

Vous avez été un camarade, un ami merveilleux, Claude (plus sourdement), une maîtresse aussi… je ne nie pas cela (la voix vibrante) mais une femme, jamais.


Claude, se détourne brusquement et fait quelques pas, on y sent de l’impatience et de la détresse.

Sorrèze, mélancolie, sincère. On sent qu’il a trouvé des prétextes à sa souffrance.

Une querelle longtemps étouffée… Je vous ai beaucoup aimée, Claude…


Claude, toujours le dos tourné.

C’est donc fini ?


Sorrèze, simple et émouvant.

Pas encore, hélas, pour nous deux mais cela va mal… Est-ce que deux êtres comme nous peuvent se regarder et ne pas tout comprendre ?


Claude, se retournant.

Alors vous comprenez que j’en meurs ?


Sorrèze, vivement, traîtreusement.

De quoi donc ?


Claude, d’abord surprise, après un silence.

De votre désaffection.


Sorrèze. sincère.

Elle naît d’une telle désillusion.


Claude.

Voilà ce que je ne puis supporter. Je ne vis que par vous, tout ce qui n’est pas vous est lugubre…


Sorrèze.

Erreur, erreur, illusion… mais ce n’est pas de votre faute, mon amie, vous ne pouviez pas savoir. (Avec désespoir.) Il fallait être une femme, et la nature en vous douant à tel point, n’a pas permis, Claude, que cette humble science vous fût révélée.


Claude, les bras ouverts.

Que faut-il faire pour être une femme ?


Sorrèze.

Qu’il est difficile de s’entendre avec des mots ! Nous faisons une querelle, une querelle douloureuse de ce qui était au plus un aveu.


Claude.

L’aveu que nos amours nous ont complètement déçus ! Vous allez gâcher nos deux vies et je sens presque que vous le désirez. (Un domestique entre et présente une carte. Claude la déchire sans la regarder.) Je ne reçois pas.


Sorrèze.

Voyez au moins ce que c’est…


Claude.

On me harcèle, cela dépasse les bornes, je ne veux voir personne.


Sorrèze.

Le moment est trop important pour vous. Voyez ce que c’est, Claude.


Claude.

Non ! je me soucie bien de ce qui m’arrive.


Sorrèze, va prendre la carte sur le plateau.

C’est un reporter du New-York Telegraph. (Au domestique.) Faites entrer.

(Claude est assise, indifférente et lointaine.)


Scène 6

Les mêmes. Un Américain.


L’américain, à Sorrèze qui s’avance.

Madame Claude Bersier ?

(Geste de Sorrèze, le reporter salue, Claude répond vaguement.)


Sorrèze.

Vous venez de la part du New York Telegraph ?


L’américain.

Madame Bersier connaît bien notre journal. Elle a daigné plusieurs fois être notre collaboratrice. À l’occasion de la prochaine exposition, nous organisons des conférences. Toutes les sommités de l’Europe ont accepté nos propositions. À Paris, nous avons déjà l’adhésion des plus grands écrivains. Si nous avions de Madame Bersier la même assurance…

(Il se tourne vers elle, Claude dans une attitude douloureuse, presse et tord son mouchoir. Elle regarde ailleurs et ne répond pas.)


Sorrèze.

Madame Bersier est tout à fait souffrante. On vous a introduit parce que j’étais là… Vous pouvez tout conclure avec moi. Je la représente.


L’américain.

C’est que j’aurais voulu tenir de Madame Bersier elle-même plutôt que d’un secrétaire…

(Claude a un regard suppliant vers Sorrèze.)


Sorrèze, nettement.

Ne la fatiguons pas. Quels sont vos offres ?


L’américain.

Nous avons traité avec ces messieurs à 200 000 francs

les dix conférences.

Sorrèze.

Bien entendu, madame Bersier choisira son moment… Quelle est la durée de l’exposition ?


L’américain.

Six à huit mois.


Sorrèze.

Bien. La date reste à débattre. Naturellement, les frais du voyage…


L’américain.

Par nos meilleurs paquebots. Madame Bersier est assurée d’une cabine de luxe. En outre, notre journal se réserverait la publication des conférences.


Sorrèze, interrompant.

Quel chiffre ?


L’américain.

20 000 francs.


Sorrèze.

En Argentine, ils ont fait mieux que cela : 30 000.


L’américain.

Soit, 30 000. Notre journal est prêt à tous les sacrifices pour faire le trust des grands écrivains du continent.


Sorrèze.

Vous pouvez apporter le traité. On vous demande vingt-quatre heures pour le signer.


L’américain.

C’est beaucoup… je pars après-demain.


Sorrèze.

Apportez-le demain dans la matinée, et repassez le soir.


L’américain.

Il sera fait comme vous le désirez. (Vers Claude.) Je regrette que madame Bersier soit malade. J’espère qu’elle va se remettre pour écrire beaucoup de grands chefs-d’œuvre.

(Claude fait un signe imperceptible.)


Sorrèze, congédiant le journaliste.

Demain, madame Bersier sera rétablie, elle jugera et décidera. Vous aurez sa réponse définitive dans la soirée.

(L’américain salue très légèrement Sorrèze et disparaît.)


Scène 7

Claude, Sorrèze.


Sorrèze.

Il ne fallait pas manquer cela, Claude.


Claude, toujours lointaine.

Je n’irai pas en Amérique.


Sorrèze.

Si, vous irez, mon amie… parce que vous avez besoin de 200 000 francs.


Claude, même jeu.

Je n’ai besoin de rien.


Sorrèze.

Pardon ! je ne voudrais pas voua faire de reproches, mais vous êtes un grand bourreau d’argent, Claude… et je ne serais pas étonné que vous soyiez pauvre. Avouez que vous n’avez pas 200 000 francs.


Claude, comme une enfant prise en faute.

Non !


Sorrèze.

Au moins, pensez à Denise.


Claude.

Pourquoi êtes-vous si bon, puisque vous ne m’aimez plus ?


Sorrèze, ému.

Pourrais-je ne pas être un ami ? Ai-je dit que je ne vous aimais plus ? J’ai dit que je souffrais par vous, mais tant que cela sera possible, Claude… (La voix tremblante.) Tant que vous ne m’aurez pas positivement évincé, vous me trouverez à vos côtés… (de plus en plus tremblant.) Vous me comprenez, n’est-ce pas ?


Claude, toujours assise lui tend les bras ; il se penche et ils s’étreignent longuement.

Pardon, pardon… j’ai tant souffert tout à l’heure de ce misérable qui ne vous reconnaissait pas…


Sorrèze, franchement.

Oh ! chère Claude… qu’un journaliste ait pu me prendre pour votre secrétaire, faites-moi l’honneur de croire que je ne souffre pas de cela.


Claude, murmurant.

C’est la goutte d’eau. Je suis plus lasse que vous d’une situation pareille.


Sorrèze.

Le fait est que, depuis quelque temps, nous n’avons guère connu la paix, la confiance, la sécurité…


Claude.

Depuis quelque temps… Mais depuis quatre ans nous nous adorons, chacun de nous deux est irréprochable, qu’y a-t-il de changé ?


Sorrèze.

Ce qu’il y a de changé ? Vcue me demandez cela quand vous êtes pâle comme une morte et quand moi-même… Vous le voyez bien, ce qu’il y a de changé…


Claude, hésitant.

Michel… Depuis ce malheureux article de Flahaut.


Sorrèze.

Oui… Vous m’avez connu moins susceptible, n’est-ce pas ? Si j’ai tant souffert de cette jeune et rude poigne, c’est qu’elle passait entre nous comme le vent froid d’un coup de bâche. (Un temps. Claude réfléchit douloureusement. Bas et vite.) Je ne sais pas concilier l’amour et l’humilité du mâle.


Claude, luttant.

Vous avez été un admirable ami. Rien ne dira le tact, le dévouement… J’ai senti par vous, pour la première fois, la protection masculine. Par vous j’ai connu l’honneur de plier devant ce qu’on aime… C’est vous qui m’avez conduite où je suis… Et cette gloire qui est votre ouvrage, que vous m’avez voulue, que vous avez aimée peut-être en moi, comment nous serait-elle une ennemie ? Elle est notre lien, notre parenté, notre mariage…


Sorrèze, patiemment.

Je l’avais cru, ne me faites pas l’injure de consoler mon amour-propre. Ce n’est pas lui qui souffre. Nous serions médecins, avocats, commerçants, la situation serait la même…


Claude, exténuée.

Je ne comprends pas.


Sorrèze.

Si… vous comprenez, vous comprenez admirablement. Quand l’homme et la femme se rencontrent… fût-ce sur un terrain de jeu… Quelle est la championne qui se toquerait d’une mazette ? Moi, je suis un littérateur… c’est par là qu’il faut que je vaille. Mais vous, vous qui m’aimez… vous qui me jugez, vous à qui j’inspire un sentiment incomparable.


Claude.

Ce n’est pas vrai !


Sorrèze.

Ah ! laissez-moi dire, puisque c’est la première et la dernière fois, ces choses-là, on n’y revient pas… Vous êtes au supplice, ma pauvre Claude, vous ne savez comment guérir, effacer… comment vous faire pardonner votre gloire toujours montante… et moi, je ne sais pas davantage comment vous féliciter, vous admirer avec assez d’élan, vous prouver à toute heure, prouver à tout le monde que je ne suis pas jaloux… Jaloux, quelle chose vraie, pourtant, quelle chose due, quand votre âme n’est pas vile… ou pis que cela un mari qui renonce, si je n’étais pas jaloux de vous…


Claude, avec élan.

Ah, si vous n’étiez pas malheureux, je vous dirais : soyez jaloux de toutes vos forces… J’aime votre jalousie moi, elle ne me gêne pas !


Sorrèze.

Il n’y a pas de solution possible. La grandeur même de votre abdication m’écraserait… Il y avait une ressource : mon équivalence. Ah ! je vous prie de croire que je l’ai voulue… Je me suis acharné… l’homme n’a pas encore goûté de ces luttes-là. Le premier match émouvant, conscient, celui où j’ai compris qu’il y allait de notre amour, le voici. J’ai la sensation d’être insulté, frappé devant vous et que, devant vous encore, la réparation devait être ajournée. (Plus âpre.) La réparation ! Même pour les autres, pour le monde, il en faut une… Je ne puis être ce pauvre, à côté de vos millions. (La voix vibrante.) Ce n’est pas à moi, Claude, de me glorifier en votre amour, il faut qu’à vous aussi un orgueil vienne de moi.


Claude, adroite et élusive, elle le regarde avec une acuité amoureuse et murmure.

Je vous aime ainsi, humilié, douloureux, ulcéré…


Sorrèze, troublé.

Ne m’aimez pas trop… Il faut nous préparer… Nous sommes émus aujourd’hui, mais il y a les lendemains…


Claude, après un temps.

Michel, vous vous êtes trop éloigné de moi, voilà d’où le mal est venu… (Très bas.) Vous oubliez trop que je suis une femme… comme toutes les autres. Une femme avec laquelle on peut oublier ses soucis…

(Elle est toute penchée vers lui, n’osant se pendre à son cou.)


Sorrèze, la retenant du geste.

Non…


Claude.

Michel, voilà ce qui nous perd… une fois, une seule fois, viens là-bas…


Sorrèze, très triste.

Non.


Claude, la tête dans ses mains.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Puisque tout mon cœur, toute mon âme, ne peuvent te persuader… Si tu savais à quel point d’esclavage… je dépends plus de toi dans cette épreuve atroce que dans tout le bonheur passé.


Sorrèze.

Épargnez-moi.


Claude, tape du pied avec colère.

Ah !… Pourquoi me laisses-tu, pourquoi faut-il que ce soit moi ? Je ne te dirai plus un mot, Michel, je ne répondrai plus à ton inqualifiable obsession, que tu ne sois là-bas, chez nous… Si jamais une scène finale doit avoir lieu entre nous… je ne l’accepte que là où je serai moi toute entière… Quand je sentirai encore le poids de ta nuque dans mes mains, ou quand tu me prendras par les épaules de ton beau geste menaçant, quand je ne sais pas si tu vas me battre ou m’aimer…


Sorrèze, bouleversé.

Vous cherchez l’holocauste a notre orgueil, la réparation ? Car notre amour ne peut plus être que cela : une réparation… Je ne veux pas que votre corps tenu jadis dans la joie nouvelle de l’égalité, me soit une amorce… (Un silence, ils sont prêts à sangloter. Simplement.) Allons, vous voyez bien que c’est fini, adieu.

(Il lui tend la main.)


Claude, le regardant, timidement.

Michel, vous ne souffrirez plus… quand vous m’aurez quittée ?


Sorrèze, net.

Je souffrirai d’une autre façon que je préfère… (Elle ne peut dire un mot.) Je m’en vais à temps, je refuse d’assister à ma déchéance, voilà tout… taisez-vous… rappelez-vous ce que nous étions… et puis là, tout à l’heure, avec Flahaut, cette épée flamboyante entre vous et moi… non, non, non… la déception deviendrait impatience et puis tolérance… jamais, jamais…


Claude, affolée.

Vous êtes un inventeur de tortures… tout cela n’existe pas.


Sorrèze, avec autorité.

Si, tout cela existe… L’amour de l’homme seul peut descendre, celui de la femme doit monter. (Sombre et brusque.) Je vous ai tout dit. Laissez-moi partir quand mon départ vous blesse encore, quand vous pouvez souffrir encore par moi.


Claude.

Vous ne m’aimez plus.


Sorrèze, ému.

L’ami vous reste, Claude… c’est mieux ainsi, croyez-moi. (Il lui tend la main.) On peut humilier un ami, on n’humilie pas un amant.

(Claude sans le regarder, soulève à peine une main qu’il presse avec une sorte de soulagement. Il reprend sa serviette et sort rapidement. Pendant un moment, Claude est seule en scène.)


Scène 8

Claude Bersier, Un Domestique.


Un domestique, entrant.

Madame, ah ! madame est rentrée. On croyait madame avec mademoiselle. Est-ce qu’il faut enlever le couvert de mademoiselle… il est huit heures et demie.


Claude, sans bouger, lointaine.

Priez mademoiselle de descendre…


Un domestique.

Mais mademoiselle est sortie, il n’y a pas une heure, elle n’est pas encore rentrée.


Voix dans l’antichambre.

J’ai vu mademoiselle mettre une lettre sur le plateau, j’ai cru que c’était pour la boîte, mais il y a le nom de madame dessus.


Bersier, entrant.

Denise est sortie en laissant une lettre… j’ouvre ?

(Claude fait un signe.)

Bersier.

« Chère maman, je vous surprendrai peut-être moins que je ne le crains. Vous m’avez dit souvent que votre métier est de comprendre. Je pars chez grand’mère. J’y resterai sans doute jusqu’à mon mariage, si je me marie. Après ce qui s’est passé entre nous, je crois une explication inutile. Je regrette de partir dans un moment où vous avez du chagrin, tout était décidé, je n’ai pu remettre… » Mais Denise est toquée, qu’est-ce que toutes ces affaires que je ne soupçonnais pas ? (Claude a un geste de découragement.) Vous étiez au courant, vous ?


Claude, qui ne sort pas de sa léthargie.

Elle m’avait jamais dit qu’elle partirait, qu’elle voulait partir… hier encore… non, je n’aurais jamais cru !


Bersier.

Je vous trouve bien large… vous n’auriez jamais cru, parbleu ! Enfin, que s’est-il passé… des scènes entre vous deux ?


Claude.

Pas même. (Frissonnant un peu). Cette enfant-là ne m’aimait pas.


Bersier.

Et la raison vous suffit ? D’abord pourquoi ne vous aimait-elle pas, vous l’avez toujours choyée et gâtée…


Claude, grande mélancolie.

Vous voyez bien qu’elle est partie.


Bersier.

Tudieu ! ma chère, vous en parlez comme d’une alternative acceptable… j’aurai vite fait de vous la ramener…


Claude, doucement.

Non… laissez Denise (Comme un regain de sa vivacité.) Dieu me préserve de garder les gens malgré eux !


Bersier.

Mais sapristi, vous n’êtes pas seule en cause, il y a moi, j’admire comme Denise y a pensé. On ne quitte pas ainsi ses père et mère, surtout quand on a mûrement réfléchi, comme Denise prétend l’avoir fait.


Claude, fataliste.

Persuadez-la de revenir.


Bersier.

Je vous le promets bien.


Claude.

Et si elle refuse ?


Bersier.

Vous me donnerez votre explication… si je ne la tire pas d’elle-même.


Claude, grande tristesse.

Ne tourmentez pas cette enfant… laissez Denise être heureuse à sa guise… puisqu’ici nous avons échoué.


Bersier.

Elle était fille unique, comblée… beaucoup trop gâtée. Je me demande ce que nous n’avons pas fait pour elle. (Tout à l’embêtement du départ de sa fille, il oublie ses anciens griefs.) Que votre mère soit une femme célèbre, ce n’est tout de même pas une raison pour la planter là… Enfin, que faisons-nous ?


Claude, lentement, avec lassitude.

Le mieux… j’écrirai une lettre, une longue lettre à Denise… je n’ai pas d’orgueil, moi… je tâcherai, je lui

expliquerai… mais pas ce soir, ah ! non, pas ce soir…

Bersier.

Bien, comme vous voudrez, laissons lui le temps de la réflexion. Moi je vais écrire à ma mère.


Claude.

Oui, c’est cela… Ne soyez pas trop monté, songez que Mme Bersier va être contente.


Bersier, sortant bougonnant.

Tout de même, à la place de Denise (convaincu) entre ma mère et vous… Bonjour, Flahaut.


Scène 9

Claude, Flahaut, Mlle Haller.


Flahaut, entrant.

Je m’excuse de vous déranger, mon cher maître. Je me suis permis de vous amener Mlle Haller qui demande des nouvelles de son livre. Elle est là, dans la galerie, et je vous rapporte le manuscrit de Mlle Denise. Voulez-vous vous charger de le lui rendre.


Claude, assise à son bureau, les mains inertes, en désœuvrée, presque sans intonation.

Denise est partie.


Flahaut.

Pour où ?


Claude.

Elle s’est sauvée.


Flahaut, stupéfait.

Avec qui ?


Claude.

Toute seule. Elle était malheureuse chez moi.


Flahaut, véhément.

Elle était jalouse de vous, ce n’est pas la même chose.


Claude, qui commence à s’y connaître.

D’abord, c’est la même chose, et puis, au fond, elle avait peut-être raison.


Flahaut.

Vous avez beaucoup de chagrin, Claude ?


Claude, toujours sans geste et sans intonation.

Moi ? Je n’y pense même pas… J’ai reçu un bien autre coup de massue, je défie tout le reste de m’assommer.


Flahaut, qui l’observe.

Sorrèze ?


Claude.

Oui.


Flahaut.

Une scène ?


Claude.

Pis que cela.


Flahaut.

La rupture ?


Claude.

Oui.


Flahaut.

Le miracle est que vous ayiez mis trois ans à en venir là. Vous allez connaître une crise affreuse… et vous la surmonterez. (Claude se tait.) Vous m’entendez, Claude, vous guérirez de cela.


Claude, elle a une sorte de rire.

Que voulez-vous que cela me fasse de ne plus souffrir ?


Flahaut.

Il faudra faire rentrer Denise à la maison.


Claude.

Son père y pourvoira. Elle n’a pas besoin de moi.


Flahaut, doucement.

C’est vous qui aurez besoin d’elle.


Claude, avec force.

Denise ne peut rien pour moi, et quand même elle m’aimerait… (Toute au frisson du passé.) On ne bâtit pas sa vie sur un cœur qui ne vous préfère pas…


Scène 10

Les mêmes, Mlle Haller.


Mlle Haller, s’avançant avec gêne.

Madame ? Je n’ai rien reçu de vous, j’ai peur que mon livre ne vous ait pas plu.


Claude, froide, lente.

Pourquoi vous obstiner à écrire, mademoiselle ? Vous n’avez pas de talent, vous n’en aurez jamais…

(Les deux jeunes gens sont interdits.)

Mlle Haller, écrasée.

Mais vous m’aviez dit…


Claude, qui s’agite.

Je m’étais trompée, d’ailleurs vous avais-je donné le conseil d’écrire ? ai-je jamais donné à une femme le conseil d’écrire ? Je vous laissais aller, voilà tout.


Mlle Haller.

Alors, c’est donc mauvais ? Tout est à recommencer ?


Claude, ambiguë.

Vous ne ferez jamais mieux, laissez cela… Apprenez la tapisserie et le cuir repoussé.


Flahaut.

Ne faites pas attention, Claude est souffrante.


Claude, avec autorité.

Je n’ai jamais été plus lucide.


Mlle Haller, les larmes aux yeux.

Pourquoi me découragez-vous ainsi ?


Flahaut.

Claude a de grands ennuis… Elle m’a dit que votre livre était superbe…


Mlle Haller.

Est-ce vrai, madame ?


Claude.

Évidemment, vous avez du style… comme tout le monde. Une certaine originalité… qui n’en a pas ? Mais le volume manque… je ne sens pas l’avenir en ce que vous faites. Vous n’avez pas de talent, vous n’avez rien à faire ici…

Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Mlle Haller, tremblante.

Je ne savais pas qu’il était d’usage d’apprendre aussi durement ces choses-là.


Claude.

Vous n’en continuerez pas moins à écrire… Plus tard vous vous rappellerez mon conseil…


Mlle Haller, ravalant ses larmes.

Il faut que je vous aie bien déçue… Adieu, madame, soyez tranquille, il me faudra quelque temps avant de venir à bout d’un nouveau travail.


Claude, la regardant s’en aller.

Adieu, mademoiselle Haller.


Scène 11

Claude, Flahaut.


Flahaut, indigné.

Pourquoi avez-vous fait cela ?


Claude.

Parce qu’elle m’intéresse, cette jeune fille-là.


Flahaut.

Elle est capable de vous croire !


Claude.

C’est bien ce qu’elle a de mieux à faire au monde.


Flahaut.

Tous les hommes ne sont pas des Sorrèze.


Claude, lente, monotone.

Vous n’étiez pas entre nous, vous ne savez pas… Il n’y a pas de la faute de Sorrèze.


Flahaut.

Voyons, renversez un peu les rôles, auriez-vous cessé de l’aimer si l’être supérieur avait été lui ?


Claude.

Ce n’est pas la même, chose… (Lentement.) Mais si j’avais été un homme, Flahaut… j’ai beaucoup réfléchi… si j’avais été un homme, eh ! bien, j’aurais souffert comme Sorrèze, et peut-être moins patiemment que lui.


Flahaut.

En attendant, il va falloir réagir et ne pas accumuler les mauvaises actions… Ne pas vous conduire comme envers Mlle Haller… Je vous la ramènerai dans huit jours et vous me ferez le plaisir. (Claude le regarde curieusement, il s’arrête.) Dans huit jours… (Claude rit un peu, comme elle hausserait les épaules. Flahaut l’observe de très près.) Claude… vous allez me promettre…


Claude, comme si elle répondait à ses pensées.

Les femmes ne se tuent pas.


Flahaut, la regardant dans les yeux.

Bien vrai ?


Claude, simplement, même jeu.

Elles se laissent mourir.


RIDEAU.



PRÉFACE


On ne tient pas assez les serments pris envers soi-même. Mon projet était pourtant bien arrêté depuis ma dernière pièce de ne plus aller à une générale sans un bon manifeste paru la veille ! Voilà ce que j’ai voulu faire.

À mes débuts je m’en serais franchement gardée. Je croyais inutile, et l’aveu d’une défaillance, d’écrire : « Ici, il y a une forêt », je croyais au principe que le dessin n’a pas besoin de légende. J’ignorais que, la plupart du temps, le dessin n’était pas vu par les rétines, encore sous l’impression des images antérieures.

Qui ne sait combien il est difficile de faire lire un texte ? Qui lit une lettre ? Qui n’y répond pas à côté, à faux, à rebours ? Ce n’est pas toujours la faute de celui qui l’écrit. Il importe donc de bien déclarer d’avance ce que vous savez, ce que vous avez voulu faire. On y aura beaucoup moins d’objections que vous ne pensez. Le public lettré et même le public tout court n’est ni bête, ni méchant, mais l’un et l’autre public sont très paresseux, non pas à juger, non pas même à louer, mais à inventer leur jugement. Au plus vite, au plus tôt, donnez-leur donc un thème. Ce qu’il faut éviter, c’est de laisser le critique chargé non seulement de juger, mais de raconter votre pièce, y aller sans préparation de sa bonne petite histoire, telle qu’il la cueille au passage, généralement avec une adresse, un talent, une mémoire incomparable qui témoigne d’une puissance d’attention qui est vraiment de la conscience professionnelle. Seulement, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela du tout. « Ce n’était donc pas clair ? » se demandera l’auteur. L’histoire littéraire dit que toute œuvre originale doit être plus ou moins commentée avant d’apparaître sous son véritable jour, et mieux vaut que le commentaire vienne de l’esprit le plus intéressé à la compréhension de cette œuvre, c’est-à-dire de l’auteur lui-même.

Qu’il n’accuse donc pas même soi, mais commente, souligne, explique, réplique. Malheur à l’écrivain qui ne dogmatise pas !

Platon a dit qu’« apprendre, c’est se ressouvenir ». Pour les esprits distingués qui viennent à vous, saturés de précédentes littéraires, le cou tordu, à la manière des damnés du Dante, regardant la veille et le passé, c’est comprendre qui est se ressouvenir. On a fait à la Triomphatrice l’honneur de se ressouvenir de Vigny, le poète des supériorités condamnées. C’était romantiser une pièce qui se donnait plutôt comme une petite anticipation, à la Wells, sur certains rapport déjà vrais entre les sexes, et que chaque jour fera plus vrais encore.

À cause du précédent romantique on a vu surtout le fiasco du bonheur chez la femme qui brise ses cadres, qui vaut par elle-même, et vaut plus que les êtres qui l’entourent. Nouveauté de situation, peut-être, mais non de principe, vérité psychologique retournée, observation courante dans la vie des hommes qui se distinguent. On a voulu voir plus banal encore : le cliché « malheur du génie » et surtout, chose extravagante à laquelle MM. Émile Bergerat et Paul Souday ont eu des objections péremptoires, le postulat du génie féminin.

Le mot génie est prononcé deux lois dans la pièce, « à la blague », par l’héroïne elle-même, puis dans une effusion d’amoureux. J’avoue ne m’en être pas défiée, attachant peu d’importance à ce mot vague, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Mais quand même j’aurais cru au « génie » à la manière de MM. Paul Souday et Bergerat, je n’en eusse pas expressément doté mon héroïne, persuadée que, pour être professionnellement supérieure à l’homme aimé, il n’est tout de même pas indispensable a une femme de monter jusque-là. Car la vraie donnée de la Triomphatrice, celle qui en faisait pour moi l’intérêt, donnée que je retrouve dans l’esprit de chaque scène et sous chaque réplique, est simplement et uniformément celle-ci : « La femme a besoin d’aimer au-dessus d’elle, d’aimer en adorant ; en s’élevant, elle donne à l’homme la tâche amoureuse de la dominer de plus haut ; ne se lassera-t-il pas de l’effort ? ne demandera-t-il pas grâce ? Malheur pourtant à celui qui faiblit ! si l’on prétend qu’il aime encore, est-ce lui qui aimera de bas en haut ? »

Eh oui ! je le sais bien qu’il y avait un défi dans cette pièce, et ce défi, je l’ai osé malgré le danger prévu ; et je le demande encore à mes contemporains, à mes contemporains de valeur. Qu’auriez-vous donc fait à la place de Sorrèze ? Auriez-vous aimé le beau monstre ?

Oh ! même en effigie, qu’il ne vous a pas semblé beau, qu’on vous a senti peu amoureux !

Une femme, une maîtresse, professionnellement supérieure à l’homme aimé, allons donc ! mais je n’admettrai même pas la supériorité morale de l’homme qui accepterait cela. Je le plaindrais surtout : voilà tout ce que ma pièce a voulu dire. La vérité est que la situation est si atrocement brûlante, que pas un homme n’accepte de s’y unir. Je n’ai de ressource qu’à la nier et à la fuir. Les femmes elles-mêmes n’en conviennent pas, tant elle est mortelle à l’amour.

Le cas de jalousie professionnelle illustré par les ménages d’artiste et les romans si intéressants de Mme Colette Yver, a été naturellement un de ces « ressouvenirs » à travers lesquels on croit comprendre. Ce n’était pourtant pas ma donnée. J’avais voulu faire pis, ne recourir pour le drame qu’à la seule cruauté de la situation sans qu’il y eût de la faute de personne. En effet, un protagoniste qui pourrait éluder le drame par telle ou telle action ou disposition personnelle, me paraît toujours prouver l’arbitraire de la donnée, ou l’à-faux dans la position du problème, ou je ne sais quelle tricherie que l’auteur se permettrait.

C’est la grande supériorité dramatique du théâtre « d’idées » sur le théâtre de caractère, de mœurs ou d’action. Lui seul découvre les vrais drames humains et non les drames d’auteur, les vraies situations dramatiques, celles qu’une chiquenaude, un mot du personnage ne suffirait pas à renverser, la véritable action qui a son ressort en elle-même et non dans le coup de pouce, les incidents gratuits, les ignorances ou révélations accidentelles. C’est pourquoi les connaisseurs disent « qu’il n’y a pas d’action ».

Après, comme avant la Triomphatrice, je reste persuadée que la femme qui vaut mentalement, mais bien plus sûrement encore si elle vaut professionnellement, souffrira, sera gênée, déçue dans son amour jusqu’au détachement peut-être, si elle ne se sent dominée, à tout le moins égalée par l’homme aimé, que la situation de cet homme aimé devient intolérable, s’il est assez intelligent, assez affiné, ou simplement assez averti par les circonstances pour ressentir l’interversion des rôles, qu’il n’y a là nulle jalousie, mais le sentiment d’une catastrophe ; impossible d’incriminer ici la clarté de la pièce, j’ai pris soin de le redire à chaque pas ! « Jaloux, il ne l’est pas, il ne le sera jamais. C’est ce qu’il y a de noble en lui qui se révolte. Je le mets dans une situation impossible, voilà tout. » Et non seulement j’ai pris soin de dire, mais d’agir cette négation de la jalousie.

Sur la scène même, pour servir Claude comme il l’a toujours fait dans sa carrière, Sorrèze acceptera, d’un cœur léger, d’être pris pour le secrétaire de sa maîtresse, alors qu’il traite pour elle, avec un étranger, une affaire urgente et importante : « Faites-moi l’honneur de croire que je ne souffre pas de cela… mais vous qui m’aimez, me jugez… qui n’avez pas pour moi ce sentiment incomparable, l’estime professionnelle… j’ai peur que vous compariez et que je ne l’emporte pas. L’amour de la femme doit monter, celui de l’homme doit descendre. »

Si l’on veut mon sentiment, je trouve Sorrèze un homme admirable et absolument tel qu’il doit être. Dans la vie, sans doute n’aurait-il pas parlé ; il se fût détaché sans paroles et peut-être même avec une moindre lucidité, en cherchant d’autres causes à sa lassitude. Mais on ne fait pas de théâtre à bouche close et du dialogue avec des personnages muets. Et si je m’adresse ce reproche que nul n’a songé à me faire, d’avoir voulu un Sorrèze encore trop supérieur, trop intelligent, trop conscient, trop délicat, trop ombrageux, trop digne d’amour enfin pour justifier ses craintes, pour le faire décliner dans l’estime confraternelle de Claude, c’est pour avoir trop redouté mon inéluctable donnée. J’ai eu trop peur de décourager l’amour de la femme avant celui de l’amant, car un Sorrèze sans « jalousie », sans cette jalousie-là, un Sorrèze de second plan et inconscient du rôle, une sorte d’amant de cœur inégal en rang spirituel, je ne sais quel Ruy-Blas dans la maison de la Reine, c’est cela qui eût été déchéance, cruauté gratuite envers mon héros, invraisemblance envers mon héroïne, car enfin, enfin la reine d’Espagne aimait au moins un homme d’État…

Je n’ose dire que Claude n’ait pu aimer le premier venu — on me le reprocherait trop dans l’état actuel de la psychologie du théâtre — qu’on me permette de dire qu’alors elle en aurait vraisemblablement aimé dix. Et ceci revient à cela.

Tout compte fait, cette pièce cruelle envers un amant me paraît être un rude hommage à l’homme. Une femme de lettres m’en a reproché l’agenouillement et c’est en toute conscience du signe qu’un jeu de scène en réalise le geste. Vieux réflexe qui disparaîtra sans doute. La Triomphatrice est pour moi une pièce de transition. La femme qui, peu à peu, se met à vivre et à valoir comme l’homme, peu à peu aimera et désaimera comme lui. Aujourd’hui, si grande qu’elle soit, elle exige encore d’aimer plus haut qu’elle. Sans doute apprendra-t-elle à s’en passer. Il y faudra bien du temps, car, tout de même, il n’est pas encore très facile ni très fréquent chez les femmes d’être professionnellement supérieures à l’homme aimé, il y faudra bien du temps et quelques drames.

Tout le mérite comme tout le danger de la Triomphatrice vient peut-être d’avoir montré le premier de ces drames-là.

MARIE LENÉRU.



LA TRIOMPHATRICE

Représentée à la Comédie-Française,
le 21 janvier 1918




À Madame Julia Bartet
suivant le vœu de Marie Lenéru,
en profonde admiration et affectueuse reconnaissance.


PERSONNAGES

 
Mme Bartet. Claude Bersier
MM. R. Duflos. Michel Sorrèze
Georges Le Roy. Flahaut
Jacques Fenoux. Bersier
Mmes Guintini. Denise
Yvonne Ducos. Mlle Haller
M. Dorival. Brémont
Une Femme de Chambre
Un Journaliste




ACTE I

Le grand cabinet de travail de Claude Bersier. Il doit donner une impression d’immensité par la hauteur et la profondeur. Une forêt de livres. Nuances de cathédrale des vitraux éclairés par derrière et des tapis d’Orient.


Scène 1

Claude, Mlle Haller.

(Claude, derrière sa table de ministre. Moulée dans une princesse noire et courte, elle a l’air d’une jeune femme. Coiffure à la mode, minuscule rosette de la Légion d’Honneur.)


Claude.

Eh bien oui, vous avez du talent, mademoiselle, vous en aurez même davantage. Mais, en vérité, je ne sais si je dois vous encourager à travailler… Avez-vous besoin de cela pour vivre ?


Mlle Haller.

Pour vivre, oui. Pour subsister, non.


Claude.

Expliquons-nous. Avez-vous une dot ?


Mlle Haller.

De celles avec lesquelles on ne se marie pas, oui.


Claude.

Serait-il bien indiscret de vous demander qui vous êtes ?


Mlle Haller.

Oh ! madame, c’est si bon à vous de me poser de telles questions… La fille d’un ancien consul à Prague.


Claude (toutes ces questions posées très vite).

Quel âge avez-vous ?


Mlle Haller.

Vingt-six ans.


Claude.

Eh bien ! ma chère enfant, comme je vous le disais, cela vaut par les détails, et le style est déjà très poussé… Vous avez lu et vous avez su lire. Cela vaut quelquefois mieux que d’avoir vécu : oui, oui, quand on vit, c’est toujours très peu à la fois, et l’on s’exagère, on s’hypnotise. Il est très bon d’écrire en désintéressée, surtout pour nous (riant.) Cela apprend à regarder les autres femmes.


Mlle Haller.

Alors, je peux continuer ?


Claude.

Surveillez vos ensembles, composez, pensez au public… Déjà, si vous me coupez un ou deux chapitres, je pourrai peut-être en parler à mon éditeur.


Mlle Haller.

Oh ! madame, ne croyez pas… Je n’étais pas venue vous demander un service ! C’était déjà si beau d’être lue, encouragée par vous… Nous vous admirons tant, madame, nous sommes si heureuses, si fières de votre gloire…


Claude, la coupant.

Vous n’avez pas autre chose à me montrer ?


Mlle Haller.

Non, madame, non. Rien que je me soucie de vous faire voir, mais il y aura, je vous promets, il y aura.


Claude, se levant pour mettre fin à la visite.

Eh bien, nous verrons, nous examinerons ensemble… mais il faudra travailler, travailler régulièrement… ni trop, ni trop peu… deux heures par jour, c’est assez pour soi… vous qui n’avez pas de besognes mercenaires… On ne travaille bien que lorsqu’on en éprouve du repos.


Mlle Haller.

Mais vous travaillez six heures par jour !


Claude.

À moins que ce ne soit par nuit. Mais je fais de la copie, moi, du métier. J’ai une fille à doter, mademoiselle.


Mlle Haller, convaincue.

Jérôme Tiersot n’était pas du métier.


Claude, un peu de mélancolie.

Il y a longtemps de cela…


Mlle Haller.

On annonce un volume de vous en mai.


Claude, souriant.

Eh bien vous me direz si cela vaut Jérôme.


Mlle Haller.

Vos séries aux Débats et au Figaro sont passionnantes !


Claude.

Quand vous ferez ce métier-là, il ne vous passionnera plus… ma pauvre enfant, il faut en prendre votre parti, je suis ici l’homme et la femme… mon mari, un ancien officier de cavalerie sans fortune… c’est l’ennui mortel des garnisons et la saine impatience de notre pauvreté qui m’ont jetée dans la littérature.


Mlle Haller.

Heureuse vénalité !


Claude.

Si l’on savait tous les motifs, les origines… Il n’est pas si naturel qu’on croit d’écrire. La nature ne fait pas de bas-bleus. (La regardant bien.) Vous-même, oui, vous-même, si vous étiez très satisfaite de l’existence…


Mlle Haller, corrigeant.

Je n’ai pas pu me satisfaire de ce qu’elle m’offrait.


Claude, riant.

Je ne voulais pas dire qu’elle vous ait tout à fait négligée…


Mlle Haller.

J’ai tenté de valoir plus que ses offres.


Claude, brusque.

Vous voulez donc que je vous aime ?

(Un jeune homme entre en familier, sans chapeau, sans canne et sans gants.)


Scène 2

Les mêmes, Flahaut.


Claude, présentant.

Jean Flahaut, l’auteur des Barbares, dernier prix Goncourt.


Mlle Haller, mouvement.

Ah ! par exemple, je suis bien contente… C’est très beau, Les Barbares.


Flahaut.

Vous les avez donc lus ?


Claude.

Flahaut, retenez le nom de Mlle Haller… Vous aimerez ce qu’elle écrit. Elle aura du talent comme vous et moi.


Flahaut, à la jeune fille.

Et elle s’y connaît, mademoiselle. C’est incroyable ce qu’il lui tombe de femmes tous les jours ici. Sous prétexte que Claude Bersier est une dame, elles se croient des droits à son patronage… eh bien, voilà la première fois que je la trouve comme ça avec une débutante.


Brémont, s’est introduit, va saluer Claude et Flahaut qui n’y font pas la moindre attention.

Bonjour cher maître. Tiens, c’est vous Flahaut ?


Mlle Haller.

Comme c’est gentil de me dire cela, moi qui la croyais surtout bonne.


Claude.

Bonne, moi ! Mais je ne veux pas être bonne, entendez-vous, je ne le veux pas. Rien n’est plus mauvais pour les autres. Ne dites jamais que je suis bonne !


Flahaut.

C’est entendu, vous êtes une rosse. Quand on n’a pas de talent vous êtes un vrai butor.


Claude, qui passe devant le fauteuil où s’est assis le dernier venu et lui tourne exactement le dos.

Si l’on vous apportait vingt manuscrits par mois, Flahaut, et si, dans ces deux mille pages, jamais, jamais vous n’aviez pu découvrir, je ne dis pas un écrivain, mais seulement une créature vivante, avec des yeux, des oreilles, une âme… ou tout simplement un corps.


Brémont, assis

Moi qui vous parle, j’ai retenu un manuscrit en cinq ans. (Personne n’a l’air de l’entendre.)


Flahaut.

Oui, il faut tout leur apprendre. C’est nous qui leur donnons la vue, l’ouïe, l’odorat… C’est nous qui leur donnons leurs amours et jusqu’à leur sensualité.


Claude, qui réfléchit.

Peut-être pas. Mais il y a vraiment une incroyable déperdition d’intelligence dès qu’on se met à faire œuvre d’écrivain. On vaut toujours mieux que ce qu’on fait.


Brémont.

C’est bien vrai.


Flahaut et Haller, ensemble.

Oh ! non. Pas vous !


Claude, riant.

Vous êtes gentils, qu’est-ce que vous en savez ?… Et puis au fait, cela m’est égal. Je laisse une œuvre propre. Au point de vue matériel, et même au point de vue gloire, j’ai tiré des hommes tout ce qu’ils pouvaient donner… C’est en dernière analyse, ce que je réclamais d’eux… À cela près, je me serais très bien contentée de vivre mon esprit sans l’écrire.


Brémont.

Il y a pourtant le rêve, l’œuvre d’art à réaliser.


Claude, qui, pour la première fois, a l’air de l’entendre.

Le rêve, le rêve… allons donc ! Le rêve est de vivre… Nous ne sommes pis des potiers par prédestination, des tourneurs dont la fin est de tourner des pièces bien faites. C’est déjà bien assez misérable de s’enfermer, de s’isoler, de se remémorer péniblement la vie, alors qu’elle est là qui passe à notre porte et que nous n’y sommes pas. Dieu me sauve de l’écrivain qui croit « que c’est arrivé » et qui prend « son œuvre » au tragique.


Mlle Haller.

Vous devez pourtant prendre la vôtre avec un certain sérieux.


Claude.

Pas du tout. Je fais cela parce que les femmes n’ont guère le choix. Je n’étais pas une studieuse, moi, j’étais une active, une vivante. Je me reproche bien, parfois, les livres que je n’aurai pas lus, les pays que je n’aurai pas vus, les hommes que je n’aurai pas connus, à cause de ces heures chambrées, de ces heures cachées, de ces heures qui ont tort, sans doute, où j’arrête ma courte vie pour je ne sais quel simulacre, pour je ne sais quel faux…


Flahaut.

Ah ! voyons, n’en dégoûtez pas les autres ! Il faut des écrivains pour goûter la vie, pour goûter aux livres, aux pays et même aux gens.


Mlle Haller.

C’est singulier. Je n’ai jamais vu personne aussi peu littérature que les littérateurs. Entendre Claude Bersier mépriser l’état d’écrivain !


Claude.

Eh bien, oui, cela me gênera toujours d’être une « romancière ». Si vous croyez que c’est agréable de lire sur son

adresse la mention « femme de lettres » !

Flahaut, agacé.

Passez-vous donc d’écrire et de fréquenter des écrivains !


Brémont.

Vous alliez oublier la gloire ?


Claude, furieuse.

Oh ! vous, pour un mot que vous dites, vous tombez à pic.


Brémont.

Je pensais que vous saviez ce que c’est. Puisqu’aussi bien vous l’avez courtisée.


Claude.

Vous ne pourriez pas vous taire, mon petit Brémont ? La gloire, « courtiser la gloire », est-ce qu’on emploie chez moi des clichés pareils ? La gloire ? l’admiration que chacun a pour moi en son particulier, n’est-ce pas ? Brrr…


Brémont.

Mais la postérité est là…


Claude.

Justement non, elle n’est pas là. Et ce tort pour moi est si considérable que je préfère encore le plus rosse de mes contemporains, celui que j’ai vu jaunir d’envie, au plus dévoué célébrateur de mon centenaire. Si mes livres devaient en être plus beaux, je consentirais à ce que pas un ne survive une heure.


Flahaut.

Alors, mon cher maître, je ne comprends pas bien, pourquoi, pour qui écrivez-vous ?


Claude, sérieuse.

Pour vous, Flahaut.


Flahaut.

Vous avez raison, nous écrivons, nous vivons les uns pour les autres.


Brémont.

On écrit aussi pour soi.


Claude.

Allons donc ! Vous croyez que si j’étais seule sur la terre, j’écrirais des nouvelles et des romans ? Si personne ne devait le lire, pas même mon journal, je vous le promets bien.


Mlle Haller.

Je vous quitte, madame, si heureuse d’être venue…


Claude.

Alors, vous reviendrez ?


Mlle Haller, riant, heureuse.

Je reviendrai trop !


Claude.

Jamais trop si, de temps en temps, vous m’apportez d’aussi bien que cela. (Elle a un regard vers le manuscrit sur son bureau.)


Mlle Haller.

J’oubliais de l’emporter.


Claude.

Mais non, j’en ai besoin, je le garde. Cela ne vous gêne pas ?


Mlle Haller, s’en allant.

Grand Dieu ! Pour moi il a accompli sa destinée.

(Claude sort avec elle.)


Scène 3

Flahaut, Brémont


Brémont, à Flahaut qui feuillette un livre.

Elle a beau dire, elle n’est pas assez rosse.


Flahaut, ironique.

Vous trouvez ?


Brémont.

On l’embête du matin au soir.


Flahaut, sans lâcher son livre.

C’est bien mon avis.


Brémont.

Elle ne fiche plus rien. Depuis Jérôme, elle n’a rien donné.


Flahaut.

Attendons-la en mai. Nous verrons le bouquin.


Brémont.

Elle a mis trois ans à en venir à bout… Il y a toujours trente personnes chez elle.


Flahaut, acerbe.

Ainsi, nous par exemple, je me demande ce que nous faisons ici ?


Brémont.

Oh ! des intimes, des disciples…


Flahaut.

Vous imitez Claude, vous ?


Brémont.

On n’imite plus, voyons. Mais il est convenu qu’elle est le maître, le chef de file de la jeune génération… Vous, vous relèveriez plutôt de Michel Sorrèze.


Flahaut, à lui-même.

Parbleu ! Il n’y a qu’eux deux.


Brémont.

Bersier est plus forte.


Flahaut.

Non, et elle a de la chance, car, après tout, elle est femme, et j’imagine que, dans ces cas-là, il doit être cruel de ne rien attendre au-dessus de soi.


Brémont.

N’empêche qu’elle a dix ans de moins que lui. Le jour où il sera vidé, où elle continuera de battre son plein…


Flahaut.

Bah ! Sorrèze est monté si haut… il pourra la regarder venir.


Brémont.

Vous croyez à cet amour-là ? (Haussant les épaules.) Littérature…


Flahaut.

Je ne leur en vois pas d’autres, et j’imagine qu’ils sont faits comme tout le monde.


Brémont.

Sorrèze a cru se devoir ce qu’il y avait de mieux en femme, en tous les genres.


Flahaut.

Claude est la dernière… elle est arrivée assez tard.


Brémont.

Elle a su se faire attendre… On dit qu’elle aurait pu précéder la princesse Czarhedine.


Flahaut, avec une certaine amertume.

En tout cas, chez elle, personne n’a précédé Sorrèze.


Brémont.

Allons donc ! et Fréville ?


Flahaut.

Jamais.


Brémont.

Fréville ne se serait pas tué…


Flahaut, fiévreux.

Fréville m’a dit huit jours avant sa mort : ce qu’on perd, on l’a eu. Mais ce qui vous manque, ce qui vous manquera toujours, ce dont personne ne vous croit frustré, voilà la ruine et la catastrophe.


Brémont.

Fréville avait du talent… À votre place, je demanderais tout simplement la vérité à Claude.


Flahaut.

Je ne tiens pas à la connaître.


Brémont, après un temps.

Et puis, ton mépris de la gloire… Allons donc ! Si on lui disait que ce n’est pas elle qui décrochera le prix Nobel…


Flahaut.

195 000 francs.


Brémont.

195 000 francs. Oui, mais en attendant, voilà Sorrèze qui s’agite ; lui, si dédaigneux jusque-là…


Scène 4

Les mêmes, Claude.


Claude.

Elle est très gentille… elle a l’air d’une femme bien élevée.


Flahaut.

Et vous n’en rencontrez pas trop parmi nous, hein, mon cher maître ? Au fond, vous ne nous pardonnez pas votre encanaillement…


Brémont.

On vous fait une réputation de snobisme.


Claude.

Ils ont raison, je suis très snob… J’aime tout ce qui est raffiné, élégant, distant… J’aime les fleurs rares et les bêtes de race, les manières de certains officiers de cavalerie (à Flahaut) et les allures de votre style.


Flahaut.

Eh bien, cela vous nuit, mon cher maître… Ah ! si vous étiez bon garçon, si vous me disiez tu, si vous vous habilliez en homme, et si vous fumiez comme George Sand…


Claude.

Mais, pardonnez-moi, je fume. (Elle passe la boite à cigarettes aux jeunes gens et en allume une.)


Flahaut.

Oui, mais trop simplement, vous fumez à voix basse… et vous vous habillez comme tout le monde ! Pas de « cachet personnel », aucune « note particulière ». Vos robes sont à la mode et vous vont bien.


Claude.

Je suis un Philistin !


Brémont.

Est-ce que vous êtes contente de mon article, madame ?


Claude.

Ah ! oui, vous m’avez envoyé… Je vous remercie… Vous dites que je n’ai pas de tempérament.


Brémont, effrayé.

Moi j’ai dit ? Mais vous devez confondre.


Claude.

En effet, c’est dans un autre article… il y a six semaines, un autre que vous ne m’avez pas envoyé.


Brémont.

On m’a calomnié, mon cher maître.


Claude.

Ne m’appelez donc pas comme cela ! Flahaut, encore, il croit que c’est arrivé… Je n’ai jamais pu prendre sur moi d’appeler un homme ainsi… Vous pouvez dire madame. (Ironique.) Je suis une femme du monde ! Allons dites-moi : au revoir, madame.


Brémont, s’inclinant, prétentieux.

Au revoir, madame, et mon très vénéré maître.


Claude, quand il est parti.

Enfin, pourquoi celui-là vient-il me voir ? Je ne l’en ai jamais prié, je le reçois mal, il ne peut pas aimer mes livres, je ne lui servirai jamais à rien.


Flahaut.

D’abord, il est bien trop bien avec vous pour avoir besoin qu’on lui dise de venir. Pour imaginer que vous le recevez mal, il faudrait une défiance de soi qu’il n’est pas en voie d’acquérir. Vos livres ? il n’est même pas coupable d’incompréhension : il ne les a pas lus. Enfin, vous vous trompez et vous lui servez à quelque chose. Il dit du mal ou du bien de vous, peu importe, il n’est pas méchant, un écho est un écho, c’est toujours cinq francs.


Claude.

Ah, bon ! alors qu’il vienne. D’ailleurs, j’ignore bien ce qu’il faudrait faire pour l’en empêcher.


Flahaut.

Et puis, vous savez, ses échos… il n’est pas le seul. Il va y avoir un article sur vous dans la Revue de France.


Claude.

Encore…


Flahaut.

Un article de moi.


Claude.

Flahaut, c’est le troisième depuis un an. Vous ne vous renouvelez pas.


Flahaut.

Dites plutôt que je fais preuve de méthode et d’esprit de suite : « Claude Bersier, le style », « Claude Bersier et les femmes »…


Claude.

Et à présent ?


Flahaut.

« Claude Bersier et l’homme ».


Claude.

Cela va m’instruire.


Flahaut.

Pourrai-je vous en faire la lecture ?


Claude.

Mais, puisque nous voilà tranquilles, allez-y.


Flahaut.

Je ne l’ai pas apporté : fixez-moi une heure.


Claude.

Déjeunez avec moi, demain.


Flahaut.

Avec joie, mon cher maître, l’on est si bien chez vous !


Claude.

Tiens… voilà un son nouveau.


Flahaut.

Vous plaisantez, il me semble que je fréquente assez votre maison.


Claude.

Vous m’avez fait l’honneur de me cultiver beaucoup. Mais cette fois-ci, mon cher, si j’ai bien entendu, ce n’est pas la maison de votre patron que vous venez d’apprécier… c’est la maison d’une femme.


Flahaut.

Vraiment ? J’ai fait comprendre cela…


Claude.

Vous aviez la mine d’un bon chat casanier qui se chauffe au coin de mon feu… Je vais relire vos premières lettres, quand vous légifériez si hardiment sur le mariage et sur les femmes…


Flahaut.

Alors vous croyez vraiment que je me laisserai marier par vous ?


Claude.

Autrefois, vous étiez pour le mariage jeune.


Flahaut.

Je le suis toujours, en principe…


Claude.

Je voudrais vous voir riche… Voulez-vous un million, Flahaut ? Une très jolie fille… ce n’est pas la mienne.


Flahaut, légèrement.

Tant pis !… et puis ne dites pas de mal de ma grande amie Denise. Je vous apprends qu’elle est fort jolie.


Claude, même ton léger.

Denise n’est pas un assez bon parti pour vous.


Flahaut, même jeu.

Au point de vue parti je vous prie de croire que je n’en rêverais pas de meilleur.


Claude, riant.

Ne me tentez pas, Flahaut, vous pousseriez trop loin la politesse. (Revenant au sérieux, mais comme si elle parlait d’autre chose.) Denise à vingt ans. Je ne peux malheureusement lui donner que 200 000 francs, mais tant que je vivrai je compléterai les 20 000 francs de rente.


Flahaut, incidemment.

Vous gagnez beaucoup d’argent, mon cher maître.


Claude.

Je travaille beaucoup, plus qu’il ne serait nécessaire à ma gloire… j’aime le luxe, et nous n’avions rien… D’ailleurs, pour la gloire aussi… à force de répéter… Si George Sand avait été une femme de peu de livres… Il est bon d’être un auteur à fatras. (À sa fille, qui ouvre une porte, gaiement.) Denise ! qu’est-ce que tu viens faire ici ?


Scène 5

Claude, Flahaut, Denise.


Denise.

Oh ! maman, je vous croyais toujours seule.


Claude.

C’est Jean Flahaut, tu peux entrer.


Denise.

Je ne le reconnaissais pas. (À Flahaut.) Bonjour, monsieur Flahaut, quand direz-vous à maman de me faire lire votre livre ?


Flahaut.

Pourquoi désirez-vous ça, mademoiselle ?


Denise.

J’en meurs d’envie ! Et puis si on ne lisait pas les livres de ses amis…


Flahaut.

Rien n’est moins nécessaire, je vous assure.


Claude, bourrue.

Ça n’est pas fait pour toi. Tu n’y comprendrais rien.


Denise.

Vous dites toujours la même chose, même à propos des vôtres. (À Flahaut.) Vous n’imaginez pas à quel point, dans cette maison, l’éducation est rétrograde. Croiriez-vous que je n’ai rien lu de maman ?


Flahaut.

Je vous prêterai ses livres.


Claude, riant.

Si vous le prenez sous votre responsabilité.


Denise.

Enfin, maman, vous n’êtes pas si raide que cela ?


Claude, rieuse.

Oh ! moi je ne suis pas raide : je suis pire.


Flahaut, souriant.

Alors Claude Bersier est iune mère aux idées étroites ?


Claude, à sa fille.

Qu’est-ce que tu tiens là ?


Denise, vivement.

Rien du tout, maman, je vous dirai plus tard.


Claude, lui enlevant un rouleau.

Un manuscrit… un manuscrit de toi !


Denise, au supplice.

Non, maman, non, je vous assure.


Claude.

Avoue donc, c’est ce que tu as de plus spirituel à faire (Très amusée.) Flahaut, un manuscrit de ma fille !


Denise.

Maman, vous êtes cruelle, ne le lui montrez pas !


Claude, qui parcourt le manuscrit.

Ah ! tu peux être tranquille… personne ne verra ça.


Denise.

Vous êtes décourageante… Pourquoi ne ferais-je pas de la littérature comme tout le monde ?


Claude.

Si tu veux faire de la littérature comme tout le monde, tu iras porter tes élucubrations à la boutique d’en face…


Denise.

Pourtant, maman, avec votre nom… Votre éditeur me prendrait tout de suite.


Claude, à Flahaut.

C’est qu’elle le croit !


Flahaut.

Mademoiselle, ne tâtez pas du métier. Si vous saviez quelle peine Claude Bersier et Michel Sorrèze ont eue à me faire imprimer.


Denise.

Ça ne vous a pas empêché d’avoir le prix Goncourt.


Claude.

Peut-être n’y aura-t-il qu’un moyen de la guérir, c’est de la laisser aller. Je te donnerai ma carte : « Claude Bersier recommande chaleureusement une amie, Mlle Denise Bersier. »


Denise.

Mais, maman, vous nous dites toujours que nous n’avons que ce que vous gagnez. Papa dit que, sans vous, nous habiterions au cinquième et ferions nos robes nous-mêmes…


Claude.

Veux-tu te charger de pourvoir à ta toilette ?


Denise.

Je voudrais essayer.


Claude.

Fais-toi modiste ou couturière.


Denise.

Je préfère les lettres.


Claude.

Flahaut, c’est l’expiation !


Flahaut.

Eh bien, mademoiselle Denise, montrez-le moi, à moi, ce que vous faites. Je vous conseillerai.


Denise.

Vous feriez cela ?


Flahaut.

Après tout, vous êtes la fille de mon maître, je ne vois pas pourquoi vous n’auriez pas de talent.


Claude, remettant le manuscrit à sa fille.

Tu es bien décidée à le lui donner ?


Denise, avec défi et solennité.

J’aurai confiance en lui comme en vous, maman.


Claude, contente.

Ah ! Flahaut, Flahaut… épluchez-le lui, son roman, et tâchez d’en faire quelque chose… Tenez, passez dans le salon, tous les deux, et laissez-moi travailler.


Denise, sortant avec le jeune homme.

Monsieur Flahaut, vous allez voir, c’est un essai d’étude psychologique.

(Claude les suit affectueusement du regard et rit doucement en se frottant les mains. Elle se met au travail quand la porte s’ouvre.)


Scène 6

Claude, Henri Bersier.


Henri.

Vous travaillez, Claude, je vous dérange ?


Claude.

Ma matinée est fichue… on ne me dérange plus… à rattraper cette nuit…


Henri.

Vous vous surmenez, c’est absurde.


Claude.

Et l’argent ?


Henri.

Nous pourrions bien en dépenser la moitié.


Claude.

Denise à doter…


Henri.

Ça, ma pauvre amie, je ne peux pas vous aider… Vous gagnez exactement six fois mes appointements… Si vous croyez que c’est drôle.


Claude.

Vous avez sauvé la face, puisque personnellement, vous n’avez jamais consenti à me rien devoir… alors qu’est-ce que cela vous fait que je gagne le superflu ?


Henri, bougon.

Le superflu, la dot de Denise ? Le superflu, cet appartement de 8 000 francs, les domestiques et les frais de table ?…


Claude.

Si vous aviez épousé une femme riche…


Henri, vivement.

Ce ne serait pas la même chose ! C’est l’argent de son père qu’elle m’aurait apporté, ou de son grand-père… c’est l’argent d’un homme.


Claude.

Retournons rue Notre-Dame-des-Champs.


Henri, agressif.

Vous m’aimiez dans ce temps-là.


Claude.

Vous le regrettez, ce temps-là ?


Henri, bref.

Oui.


Claude.

Au moins vous n’allez pas prétendre que ce soit pour l’amour de moi.


Henri.

Comme si la rupture n’était pas venue de vous ! (Claude se tait.) Vous avez été cynique… Ah ! l’on peut me vanter le féminisme… et vous n’aviez pas même un amant !


Claude.

C’est pour me dire cela que voua êtes venu ici, croyant me déranger ?


Henri.

Vous disiez que votre matinée est « fichue »…


Claude.

Vous n’allez pas me reprocher ma liberté… un fait acquis depuis dix ans.


Henri.

On ne chicane pas sa liberté à une femme qui gagne plus d’argent que vous…


Claude, énervée.

Franchement, Henri, vous pourriez mettre votre amour-propre ailleurs ? Voulez-vous que j’abandonne mes droits d’auteur ?


Henri.

Il n’est pas question de cela.


Claude.

Alors ? J’imagine qu’il ne s’agit pas de vos regrets… Si je ne me trompe pas, je ne vous plais guère, mon personnage vous fait horreur… ce n’est que par revanche, par amour-propre masculin…


Henri.

Avouez que ce serait déjà quelque chose.


Claude.

Pas assez pour rompre l’équilibre auquel nous nous sommes prêtés tous deux… et je vous assure que, depuis quelque temps, vous vous surveillez moins, votre mauvaise humeur pèse lourdement. Pourquoi ne voulez-vous pas être bons amis ? Je vous aime bien, moi, Henri, en souvenir du passé.


Henri.

Il a si peu duré. Vous vous êtes reprise dès que vous avez cru en vous.


Claude, avec un soupir.

Dès que j’ai jugé notre amour…


Henri.

Il vous avait suffi quelque temps… Je ne voudrais pas vous être désagréable, ma chère Claude, mais pendant quelques années, il est très vraisemblable que vous m’aviez aimé.


Claude.

Je le crois aussi… j’étais si différente alors.


Henri.

J’avoue que je n’ai jamais très bien compris ce qui s’est passé.


Claude.

Si vous l’aviez compris, nous n’en serions pas là… D’ailleurs, vous avez très élégamment pris votre parti, vous avez vite aperçu les avantages de la situation et, comme, décidément, je vous plaisais de moins en moins…


Henri.

Vous faisiez bien tout ce qu’il fallait pour ça.


Claude, douceur grave.

Oui, je devenais plus intelligente, plus active et plus équilibrée. Je perdais ma veulerie, mes bâillements et ma mauvaise humeur… Je n’aimais plus les conversations ennuyeuses…


Henri.

Alors, c’est parce que je vous ennuyais ?


Claude.

Non, bien au contraire, c’est moi qui ne vous amusais plus.


Henri.

Il me semble que je ne me plaignais pas encore ?


Claude.

Je m’arrangeais pour ne pas vous en donner lieu…


Henri.

Comment cela ?


Claude.

En me taisant… Oh, ! vous ne vous en aperceviez pas : vous vous disiez : Claude s’abrutit, elle s’absorbe, elle travaille trop, alors que je mordais mes lèvres sur tout ce qui ne devait pas sortir. (Presque gaiement.) Ô repas désastreux, dont je garde la mémoire ! Vous me reprochiez de manger trop vite…


Henri.

En un quart d’heure… vous pressiez le service…


Claude.

Jamais je n’ai été plus vivante et jamais l’expansion ne me fut plus interdite. Ô joie de la parole jaillissante, du rire sûrement partagé ! Moi je vivais de silence, du silence des vieilles femmes…


Henri.

Dame ! J’aurais été bien incapable de vous parler littérature.


Claude.

« Littérature », c’est vrai… Vous croyez qu’on « parle littérature » comme on parle chinois… Au fond, je crois que nous n’avons jamais échangé beaucoup de paroles, mais j’étais seule à m’en douter. Et ces paroles qu’il fallait mordre à mes lèvres, ravaler, refouler toujours, comme on refoule ses larmes, peu à peu elles devenaient des cris, de l’étouffement, de la colère, du désespoir. Je passais mes jours à me défendre, à me garder, à vous refuser mon âme, et jusqu’à mes gaîtés qui n’étaient plus les vôtres, et vous vouliez que la nuit… ah ! tenez, je devrais encore me taire. (Se reprenant, se domptant.) J’aurais voulu me faire pardonner, être une amie, vous être utile… Je n’avais pas cette sottise, mon cher Henri, de vous en vouloir, de me trouver incomprise… C’était à moi de comprendre. (Doucement.) C’est ce que j’ai fait. (Un temps.) Je me suis efforcée par la discrétion de ma vie…


Henri.

Au début, je l’accorde, pendant… oui, je le reconnais, pendant sept ans… mais depuis !


Claude.

Ah ! pardon… Vous savez que c’est un sujet auquel on ne touche pas. Nous l’avons traité une fois pour toutes, loyalement et nettement, nous avons discuté le divorce…


Henri.

Je m’y serais opposé de toutes mes forces.


Claude.

Je ne sais même pas pourquoi…


Henri.

Vous oubliez que je n’étais pas le seul obstacle. Sorrèze aussi est marié.


Claude, doucement.

Je vous en prie… Oui, là-bas aussi une femme s’est obstinée… Nous avons obéi…


Henri.

Vous avez des mots !


Claude.

Croyez-vous qu’il n’eût pas suffi de nous rejoindre ? mais le monde nous aurait acclamés… Sans amour, sans raison, sans convictions, deux êtres nous ont retenus… ont refusé, alors qu’il en était temps, de refaire leur vie ailleurs, ont préféré au foyer normal, au foyer heureux qu’ils pouvaient encore fonder, leur haine pour deux créatures d’une autre race, avec lesquels ils n’auraint jamais dû rien avoir de commun.


Henri, raide.

Votre devoir était de rester auprès de votre fille.


Claude.

Vous savez qu’il eût suffi de nous entendre.


Henri.

Moi vivant, jamais vous n’épouserez Sorrèze.


Claude.

Votre rancune sera donc éternelle ?


Henri.

Je voudrais vous voir à ma place !


Claude.

Je n’y serais pas restée.


Henri.

Trop commode d’évincer le gêneur (misogyne) ; les femmes, Dieu me pardonne, ne connaîtront plus de frein.


Claude.

Alors, vous êtes resté pour un principe ?


Henri.

Je suis resté parce qu’il m’a plu de rester chez moi. Je suis resté parce qu’on ne répudie pas encore son mari… parce que je vous ai prise jeune fille et qu’avec mes idées arriérées, je me sens responsable de vous…


Claude, dressée.

Tout ce que vous voudrez… hypocrisie à part !


Henri.

Vous vous êtes égarée sous mon toit, j’ai donc été un mari coupable, je n’ai pas su vous surveiller.


Claude, avec un grand rire amer.

En somme, vous attendez le retour de l’enfant prodigue pour lui ouvrir vos bras.


Henri, dans lequel s’émeut je ne sais quel sentiment de revanche.

On ne peut pas toujours crâner… Il vient un jour où les chefs-d’œuvre se raréfient, où le cerveau baisse.


Claude.

Vous attendez le ramollissement et la pénitence finale ?


Henri, hostile.

Je demande à voir la fin.


Claude.

Dieu ! que tout cela est bas… (Elle se dompte.) Henri, vous n’êtes pas venu ici uniquement pour me faire de la peine. Vous allez sortir ? Vous ne déjeunerez pas ici ?


Henri.

Justement non, j’étais venu vous provenir… Vous m’excuserez…


Claude.

Alors, en vous en allant, passez donc par le salon. Vous trouverez là quelque chose de gentil. Denise et Flahaut piochent ensemble un manuscrit de votre fille. Hein ? Flahaut… Est-ce que je n’ai pas bien trouvé ?


Henri.

Vous tenez beaucoup à la marier à un littérateur ?


Claude.

C’est encore ceux-là que je connais le mieux. Flahaut ira très loin, c’est tout ce qu’il y a de plus distingué, et un volontaire, un régulier.


Henri.

C’est bien vous que cela regarde… Denise est jeune.


Claude.

Mais Flahaut l’est aussi, et si nous attendons, j’ai peur. Mieux vaut le capter tout de suite, quand je le sais libre comme l’air. Je l’ai vu tous les jours, ces derniers mois… c’est un garçon exquis. Comme écrivain, il aura bientôt fait de nous valoir tous.


Henri, ironique.

Vous êtes le chef de famille, votre fille vous doit tout.


Claude.

Votre insistance est de mauvais goût… enfin allez les voir et remarquez, s’il vous plaît, la belle figure de Flahaut.


Henri, sortant.

Une autre fois, je suis vraiment en retard.


Claude, elle entend sonner.

Bon ! je n’aurai pas eu une minute pour travailler, ce matin.


Scène 7

Claude, Sorrèze.


Claude, avec soulagement et bonheur.

Ah ! (Elle va au visiteur, lui prend la main, la garde sur ses lèvres.)


Sorrèze, quarante-huit ans, type d’homme du monde, pour l’ensemble. Mais quant au visage, intelligent jusqu’à la souffrance, jusqu’à la névrose.

Vous travailliez ?


Claude.

Oh, Dieu non ! mon livre est fini… de la copie à bâcler.


Sorrèze, avec tristesse.

Comme je n’aime pas vous voir faire cela… Travaillez donc pour vous, Claude.


Claude, mélancolique.

Vous voyez bien qu’en trois ans je suis venue à bout d’un livre… autrefois il me fallait six mois… Bah ! je n’éprouve plus le besoin de travailler.


Sorrèze.

Vous ne me ferez pas croire ça.


Claude.

Je m’en passe très bien, je vous assure, depuis…


Sorrèze.

Depuis ?


Claude.

Depuis que je suis heureuse.


Sorrèze, ombre de raillerie.

Et depuis quand êtes-vous heureuse ?


Claude, grave.

Depuis trois ans.


Sorrèze, impressionné.

Trois ans seulement. C’est à donner le frisson quand on regarde en arrière…


Claude.

Ne soyez pas ingrat envers celles qui m’ont précédée.


Sorrèze.

Non, Claude… puisqu’elles m’ont donné la notion des distances. (Mouvement de Claude.) Rassurez-vous, je ne vous dirai pas que je n’ai jamais aimé que vous, mais dans toute ma vie il est un amour culminant, tellement incomparable qu’il peut regarder en face le passé… plus insoutenable à nos yeux que le sommeil.


Claude.

Michel !… et vous voulez que je fasse de la littérature, que je m’occupe de la vie, des besoins, des amours des autres… quand j’ai à venger votre passé et le mien !


Sorrèze.

Que dirait de moi la postérité, si Claude Bersier n’était plus bonne à rien, à compter du jour où elle m’a aimé…


Claude.

La postérité dirait que vous avez sans doute changé son sort pour celui d’une femme heureuse.


Sorrèze.

Je vais me mettre en devoir de vous faire souffrir pour vous rappeler à l’ordre…


Claude.

Je vous en défie bien !


Sorrèze, curieux.

Vraiment ? vous me défiez de vous faire souffrir ? Vous m’avez dit cela une fois… quand vous n’étiez pas encore… ce que vous auriez dû être… quand j’ai tenté de vous rendre jalouse…


Claude, très grave.

Il y a pourtant une femme dont je suis jalouse.


Sorrèze.

Laquelle ?


Claude.

La vôtre.


Sorrèze.

Ah ! mon pauvre Claude…


Claude.

Vous-même ne savez pas tout ce que vous lui êtes… Voyez-vous, cette femme qui vit chez vous, que vous embrassez machinalement le matin et le soir, dont le visage est inséparable de votre passé… cette femme que vous appelez : Marie ! et qui vient à vous pour un objet perdu, pour un vêtement froissé…


Sorrèze.

Vous êtes jalouse de cela, Claude ? quand vous avez toutes les forces vives de l’être, quand nous avons mis tout notre talent, qui n’est pas petit, à nous pénétrer l’âme, à nous posséder d’esprit et de cœur ?


Claude.

Elle aura été plus vous que moi-même !


Sorrèze.

Mon grand Claude, est-ce que, même pour les autres, nous ne sommes pas associés, confondus ? Si l’un de nous fait le voyage de l’immortalité, est-ce que nous ne traverserons pas les siècles épaulés comme nous le sommes ? (Il s’appuie fortement à son côté.)


Claude.

Je me demande parfois si je n’ai pas été trop scrupuleuse… s’il ne fallait pas vous arracher au passé, dresser mariage contre mariage, foyer contre foyer… Nous sommes de ceux à qui rien ne résiste.


Sorrèze.

Non, Claude, tout est mieux comme ceci… Il faut épargner les faibles… Nous étions trop forts.


Claude.

Ils ne nous en haïssent pas moins. Ils sentent davantage peut-être l’injure de tous les jours.


Sorrèze.

J’emploie tout mon effort à la pallier…


Claude.

Et moi ? Si vous saviez la camarade, l’ami que je suis pour cet homme qui me déteste et me jalouse. Cette femme, cette compagne à laquelle il n’avait pas droit, je la lui donne autant que je peux… Je me dépense à la maison, comme les autres épouses dans le monde. Si sa vanité ne souffrait pas, il devrait être heureux.


Sorrèze.

Sophiste ! Vous n’êtes qu’un sophiste, mon Claude.


Claude.

Ah ! ne parlons plus de ces choses-là. Donnez-moi des nouvelles de votre livre.


Sorrèze.

Il paraîtra sans doute en même temps que le vôtre. On les annonce déjà.


Claude.

Les indiscrétions… nous n’y pouvons rien. Croyez-vous que nous ayions raison de paraître ensemble ?


Sorrèze.

Cela regarde nos éditeurs. Je ne vois pas le tort que nous pourrions nous faire.


Claude.

Flahaut m’a dit que vous en aviez exprimé un peu d’ennui. Voulez-vous que je donne l’ordre d’attendre octobre ?


Sorrèze.

En ce cas, ma chère amie, c’est moi qui vous céderais la place, mais il n’y a aucun inconvénient à ce qu’on parle de nous ensemble. Ça ne changera rien à leurs habitudes.


Claude.

Vous êtes tout à fait prêt ?


Sorrèze, sous les armes.

Oui, Claude… (Un temps.) Vous le regrettez ? Avouez que vous n’aimez pas ce livre-là.


Claude.

Moins que les autres.


Sorrèze.

Franchement… est-il bon, oui ou non ?


Claude.

Michel, les uns diront oui, les autres non. Je ne serai pas avec ceux-là. C’est tout de même fait avec votre style… votre style qui nous bouleverse l’esprit, comme d’autres choses bouleversent le cœur… Mais je n’aime pas vos personnages, je n’aime pas leur atmosphère, je n’aime pas…


Sorrèze, l’embrassant.

Assez, assez ! D’ailleurs, moi aussi j’ai à me plaindre. (Claude lève la tête.) Voilà quinze jours que vous n’êtes venue rue Michel-Ange…


Claude.

Vous ne m’y aviez pas appelée.


Sorrèze.

Par discrétion, je vous laissais à votre livre.


Claude, sincère.

Michel… est-ce qu’un livre compte ?


Sorrèze.

Dame, il me semble.


Claude.

Vous serez toujours un homme !


Sorrèze.

Vous n’allez pas me faire croire que vous vous désintéressez complètement de vos succès ?


Claude.

Non, mais il est certain que nous n’y apportons pas la même conviction, ni peut-être la même naïveté que vous.


Sorrèze.

Vous voulez dire que vous n’avez pas la même passion désintéressée de l’art ?


Claude, avec un doute.

L’art… Ah ! j’avoue que je tiens d’abord à la vie. Si j’ai travaillé, si j’ai eu du talent, c’est parce que j’ai trouvé là une plus forte maniière d’exister, appelez-le, si vous le voulez, l’amour non désintéressé de l’art. Si cela m’a passionnée d’être plus que les autres femmes, supérieure de corps, d’âme et d’esprit, c’est pour valoir plus d’amour qu’elles, c’est pour vous arracher quelque chose de plus fort, de plus désespéré…


Sorrèze.

Claude…


Claude.

Ah ! nous n’arrivons pas à l’art par le même chemin que vous. Si vous saviez les années que j’ai traversées, les premières années de ce mariage…


Sorrèze.

Si vous n’aviez pas souffert, vous ne seriez pas aujourd’hui ce que vous êtes.


Claude, court éclat de rire.

Il y aurait un romancier de moins sur la terre !


Sorrèze. avec reproche.

Et je ne vous aurais pas rencontrée !


Claude, émue.

J’ai donc eu raison de souffrir…


Sorrèze, murmurant.

La revanche approchait…


Claude.

La revanche ? il a fallu la machiner à la sueur de son front. Entre vingt-cinq et trente ans, j’ai failli mourir de l’effort. J’étais dans une solitude à crier… J’étais si lâche que j’ai tenté d’aimer mon mari. Un instinct de conservation m’a sauvée. Voyez-vous, Michel, ce qu’il faut aimer en moi, c’est d’avoir préféré le désespoir au bonheur indigne… C’est alors que j’écrivis Jérôme… J’avais trente et un ans.


Sorrèze, très ému.

Et Jérôme vous donnait à moi.


Claude.

Je suis venue comme la Sibylle, à une heure où j’avais les livres entiers de l’avenir dans mes bras. On m’en a refusé le prix et trois furent jetés au feu. De ce qui restait, j’ai eu la même exigence, et, devant le refus, trois encore ont été brûlés. C’est des trois derniers livres que la Sibylle reçut le prix qu’elle avait attendu de tous. (Un silence. Sorrèze tient la main de Claude et la serre avec force. Ils ne se regardent pas.)


Sorrèze.

Que puis-je pour vous ?


Claude, dans un cri de bonheur.

Être… être là que je vous aime.


Sorrèze.

Exigez tout de moi… Vous ne m’avez jamais laissé dire ma passion.


Claude.

Chut ! J’ai si peur des mots…


Sorrèze.

Mais ceux que nous n’écrirons pas, Claude ? Je me souviens… la première fois que je vous ai vue, on disait en vous regardant : le physique et la supériorité, c’est trop !


Claude, passionnée.

Ce n’est jamais assez !


Sorrèze.

Je vous avoue, Claude, le rival m’a d’abord ému. J’ai tout de suite compris que je n’aurais de repos qu’en vous aimant : Celui-là me vaut, et c’est une femme. Elle est tout ce que je suis et on le verra bien. Elle m’équivaut, donc elle m’annule… Que faire ? Elle est une femme, une femme qu’un homme aimera… Elle brise la gloire entre mes mains, elle m’est dangereuse, et un homme l’aimera, la tiendra dans le proche et tendre mépris de l’amour. Elle me doit son humilité, elle s’agenouillera devant moi, parce qu’elle est femme et que, si grande qu’elle soit, moi seul peux lui donner toute sa destinée.


Claude, s’est agenouillée et met ses deux mains dans les mains de Sorrèze, dans l’attitude de l’hommage. Très émue, elle rit.

Voilà ! Est-ce que le rival est bien gênant ?


Sorrèze.

Devant les autres, j’ai trop d’orgueil de vous, Claude, mais, entre nous, j’ai peur de vous savoir consciente de tant de valeur, de tant de force, j’ai peur de vous qui avez aimé l’ambition, jusqu’à en vouloir en votre nom propre, j’ai peur que vous compariez et que je ne l’emporte pas.


Claude.

Michel, je n’ai pas trouvé une déception en vous. Vous avez été le salut, vous avez été le miracle. Sans vous, j’étais une condamnée. (Ironique, amère.) Ce que je vaux ? Qu’est-ce que cela fait pour mon bonheur ?


Sorrèze.

Dans un amour normal, l’homme doit primer la femme.


Claude, fermement.

Oui.


Sorrèze, la scrutant avec anxiété.

Et si c’était vous, Claude, si c’était vous la plus grande, la plus forte et la plus altière…


Claude.

Vous étiez le premier écrivain de France quand j’étais un pauvre grimaud de journal de modes.


Sorrèze, avec conviction.

Depuis…


Claude, passionnée.

Disparaissez de ma vie et l’on verra ce qui reste de ma gloire et de mon talent.


Sorrèze.

Bien que mon royaume ne soit point de ce monde, vous n’en êtes pas moins un sujet inquiétant. Je ne vous tiens que par l’amour : une inférieure, je l’aurais par orgueil et par l’intérêt. Oh ! c’est un cruel amour que le nôtre. Depuis que vous êtes mienne, je ne connais plus le repos. J’ai dix ans de plus que vous, Claude, et comme les amoureuses je ne dois plus vieillir. Je dois me garder intact, me garder entier pour la lutte : cerveau, travail et succès. Ah ! vous vengez les femmes, et nous connaîtrons la beauté qui s’efface et l’amour que nous ne valons plus.


Claude.

Quel malade vous faites…


Sorrèze.

Un lucide.


Claude.

Il vous fallait aimer une petite femme, la « vraie femme », l’héroïne chère à vos confrères.


Sorrèze.

Avant, soit, mais après vous… Claude, vous avez détruit nos amours de jadis… êtes-vous sûre de ce que vous donnez en échange ?


Claude, passionnée.

Si ces amours de jadis faisaient encore vraiment battre votre cœur, nous serions restées celles de jadis… et c’est à nous de nous plaindre, Michel, c’est votre exigeant désir qui a fait de nous les femmes que nous sommes, c’est votre lassitude, votre mépris des esclaves, votre ennui même de l’épouse séculaire. Allez, ce seront toujours les plus aimées qui vivront et qui survivront, et « la femme de demain » sera la plus aimée de demain.


Sorrèze.

Eh ! bien, laissons les autres se sauver eux-mêmes. J’aime mieux croire que vous êtes un bel accident, hasardeux, un peu terrible, et que, pour mon malheur, j’aime tant à aimer.


Claude, gravement.

Michel, voulez-vous une chose ? Voulez-vous que je renonce au métier ? Si vous saviez comme le travail m’ennuie, m’a toujours ennuyée, comme je suis paresseuse, comme j’aimerais mieux m’amuser…


Sorrèze, se levant.

Je n’ai même pas la ressource de vous demander cela… Votre silence me serait encore plus suspect. Je veux savoir ce qui se passe en vous, ce que vous avez dans le cœur.


RIDEAU.



ACTE II

Même décor.


Scène 1

Claude, Denise.

Claude assise, elle étreint fortement sa fille assise à ses pieds et lui renverse la tête.


Claude.

Tu as du chagrin, Denise, et tu ne veux pas me le dire ?


Denise.

Je n’ai pas de chagrin.


Claude.

Depuis huit jours, tu passes comme une petite ombre qui ne rit pas, qui ne parle pas, qui n’écoute pas…


Denise.

Je n’ai pas votre entrain, maman, je ne suis pas brillante comme vous.


Claude.

Pardon ! quand j’entendais toujours ta voix, et quand j’étais occupée avec d’autres, je t’écoutais et cela me réchauffait le cœur.


Denise, incrédule.

Oh ! maman, quand vous êtes avec les autres, vous ne pensez pas à moi !


Claude, émue.

Denise, est-ce que je ne t’ai jamais négligée ? Est-ce que tu as jamais souffert d’avoir une mère écrivain ?


Denise.

Oh ! non, non, je ne dis pas cela. Je sais bien que vous m’aimez…


Claude.

J’étais à la maison plus que les mamans des autres petites filles, et peut-être, parce que j’étais sérieuse et attentive, je jouissais mieux de la mienne que les mamans étourdies… Est-ce que tu n’étais pas souvent, bien souvent, dans la pièce où je travaillais ? Tu jouais sur le tapis avec les chiens et je ne me fâchais jamais, on pouvait rire et crier, et même gronder et aboyer, si je mettais à la porte, c’était toujours en riant.


Denise.

Vous étiez si patiente, maman.


Claude.

Je ne t’ai jamais quittée… je ne parle pas de tes petites maladies, ce n’est pas rare de soigner sa fille… Pourtant, nous, femmes qui travaillons, nous sommes mises en telle suspicion… Enfin, ma chérie, jamais tu n’as pu souffrir d’avoir une mère célèbre. Si j’avais été comme les autres, je t’aurais moins aimée… Quand on vit beaucoup avec son cœur, il se développe, comme un bon muscle qui travaille… Et puis, nous méditons comme les moines et nous les remplaçons un peu. Comme eux nous savons que tout passe, que les êtres ne nous sont que prêtés. (Elle serre sa fille avec un frisson.)


Denise, très triste.

Maman chérie, vous avez été très bonne.


Claude, exaspérée.

Mais alors, qu’est-ce que tu as ? Tu m’en veux de quelque chose. Tu as un regard. (Faux mouvement de la jeune fille.) Oui, c’est bien cela, un regard de vilaine petite ennemie. (Le visage de la jeune fille se ferme, se durcit. Elle a un geste pour se dégager. Claude la retient.) Denise ! Ce n’est pas pour ce malheureux manuscrit… parce que je me suis moquée de toi ?


Denise.

Non, maman, vous avez bien fait. Je sais bien que je n’ai pas de talent.


Claude, avec élan.

Veux-tu en avoir du talent ? Veux-tu que nous collaborions ensemble ? Personne ne le saura, personne ne devinera… je me déguiserai si bien… Hein, veux-tu ? C’est ça qui serait amusant !


Denise, très triste.

Non, maman.


Claude.

Mais alors, qu’est-ce qu’il faut que je fasse… Denise ? Cela ne marche pas avec Flahaut ?


Denise.

Monsieur Flahaut est charmant.


Claude.

Mon pauvre petit, pourquoi ne me le disais-tu pas ?


Denise, se dégageant.

Nous ne nous comprenons pas, maman. Soyez assurée qu’il est impossible à monsieur Flahaut de me causer du chagrin.


Claude, se levant avec découragement.

Je doute si peu qu’il est la cause de ta manière d’être, que je vais l’interroger dès qu’il arrivera… Seulement, Denise, ce qui me fait une peine insensée, ce qu’il ne pourrait pas me dire, c’est pourquoi tu te refuses si… vilainement à t’ouvrir à moi.


Denise.

Oui, parlez-lui, maman, c’est cela. (Désolée.) Et après, si vous le voulez, nous reprendrons l’entretien.


Claude, stupéfaite.

Qu’a-t-elle ? mais qu’a-t-elle ? Flahaut t’a-t-il choquée en quelque chose ? Il ne partage pas tes idées…


Denise.

Monsieur Flahaut a vos idées, maman. Vous n’avez pas voulu que ce soit les miennes…


Claude, sautant sur le prétexte.

Alors, c’est cela ? Vous ne vous entendez pas sur les grandes questions.


Denise, avec une indulgence très douce.

Oh non, non, nous n’avons rien discuté de cela, nous ne sommes pas allés si loin.


Claude.

Tu veux me rendre folle… Denise, tu as été la première vie de mon cœur, avant toi je ne tenais à rien. Pendant dix ans, je n’ai eu dans le monde qu’une petite fille en robe blanche qui n’aimait pas se faire embrasser… Denise, j’ai confessé trente femmes et je verrais ma fille se miner de chagrin…


Denise, un peu d’ironie.

Vous êtes un trop grand psychologue, maman. Vous allez chercher des choses extraordinaires.


Claude.

Je ne sais pas si je suis un psychologue, mais je suis bien sûre que le coupable est cet imbécile de Flahaut, et celui-là va me rendre raison de ce qui m’arrive…


Denise, doucement résignée.

Ne parlez pas à Flahaut…


Claude.

Ne pas lui parler ? Je regrette infiniment de te déplaire… Celui-là n’est pas une sotte petite fille. En cinq bonnes minutes, nous saurons à quoi nous en tenir.


Denise, qui observe sa mère.

Vous regretterez, maman.


Claude.

Entre gens raisonnables, tout s’arrange… Flahaut m’en a confié bien d’autres, il n’y a rien d’indiscret de ma part à lui demander où il en est avec toi. Il sait que je désire ce mariage ; s’il ne voulait pas s’y prêter, il n’avait qu’à s’éloigner. (Denise regarde sa mère avec des yeux étranges.) Eh bien oui, à s’en aller. Je ne serai jamais embarrassée de caser ma fille. Par parenthèse, c’est un des avantages du métier. Denise, veux-tu un artiste, un écrivain, un millionnaire ou un marquis ? Tiens, Roquelaure t’épouserait tout de suite.


Denise, nerveuse.

Maman, laissez mon mariage en repos, je ne vous demande que cela. Je n’épouserai ni grand seigneur, ni littérateur.


Claude, de toute sa force de créature victorieuse.

Tu épouseras qui tu voudras, je te le certifie !


Denise, résignée.

Pas davantage, maman, je n’épouserai sans doute personne.


Claude.

Petite loque ! Peut-on se laisser aller… Je vais te le préparer ton Flahaut. Ah ! Denise, embrasse-moi, nous rirons bien ce soir. (La jeune fille se laisse aller inerte et sans abandon.) Ma sotte petite chérie, oh ! l’héroïne bêbête, quel roman idiot on ferait avec cette demoiselle-là…

(Flahaut entre pendant que Claude berce encore sa fille, qu’elle garde dans ses bras pendant les premières répliques.)


Scène 2

Claude, Flahaut, Denise.


Flahaut, ému, sourdement, avec une dévotion d’adorateur.

Je suis content de vous, mon cher maître, quel livre ! J’ai passé ma nuit à vous lire et vous relire… quel style ! ah ! le métier ne vous tue pas, vous ! Vous êtes la verve, la force, la vie. Je plains ceux qui devront avoir du génie après vous… Il y a des mots pour lesquels on ne sait pas si l’on doit vous haïr ou vous adorer, tant l’on est certain qu’on ne les retrouvera jamais.


Claude, jouant la distraction, la bouche dans les cheveux de sa fille, qui a fermé les yeux.

Oui, oui… c’est très bien ce qu’il dit là… Ce n’est pas le premier venu, personne ne sait flatter comme ce garçon-là… Et puis, il aime vraiment les belles choses… ce qui ne l’empêche pas quelquefois d’être bouché, bouché, borné… (La jeune fille s’est dégagée, s’éloigne et sort pendant les répliques suivantes.)


Flahaut, nullement inquiet.

Si borné que cela, madame ?


Claude.

Va-t-en, Denise. (S’asseyant et regardant le jeune homme avec souci.) Pourquoi faites-vous de la peine à ma fille ?


Flahaut.

De la peine à… mais nous sommes les meilleurs amis du monde !


Claude.

Où en êtes-vous exactement ?


Flahaut, surpris.

Mais… je suis le conseilleur très écouté, je vous assure. J’ai fait supprimer le commencement et changer la fin. Nous ferons peut-être de ce roman-là une nouvelle très présentable.


Claude, se lève, agacée.

Dites-moi donc tout de suite que c’est moi qui suis bouchée, bouchée, bornée ! Si vous ne vouliez pas épouser Denise, pourquoi lui faisiez-vous la cour ?


Flahaut, sincère.

J’ai fait la cour à Denise ?


Claude.

Vous êtes toujours fourré ici…


Flahaut.

Il y a cinq ans de cela, et c’est la première fois que vous me le reprochez.


Claude.

Vous ne la quittez pas et vous étiez fort capable de voir que vous la troublez.


Flahaut, de l’ennui sur le visage. Après un temps.

Vous n’êtes pas une mère comme les autres. Denise m’accueillait en vieil ami de la maison et, ces derniers mois, en littérateur, en professeur de roman ; nous avons beaucoup pioché ensemble, d’où un rapprochement qui pouvait faire illusion.


Claude.

Vous êtes bien aussi clairvoyant que moi. Vous avez vu venir l’émotion, cela ne vous a pas déplu, vous avez continué le jeu, un flirt de salon… Oh ! Flahaut…


Flahaut, la voix vibrante.

Denise est la dernière femme avec laquelle j’eusse jamais songé à flirter.


Claude.

Allons donc ! Quand un homme s’amuse…


Flahaut.

Vous voulez que je sois sincère ? En effet, pouvais-je ne pas voir ce qui se passait ? Quand j’ai vu certains fléchissements dans le regard de votre fille, j’ai été atterré, voilà la vérité, atterré, vous m’entendez.


Claude.

Il n’y avait pas de quoi.


Flahaut.

Si, puisque j’étais parfaitement décidé à ne pas l’épouser, et qu’être éloigné de votre maison m’apparaissait comme une chose inacceptable.


Claude, qui réfléchit.

Je connaissais vos idées sur le mariage… je vous voyais toujours ensemble… j’ai cru, sans être une mère indiscrète…


Flahaut, la voix un peu altérée.

Je ne pouvais pas épouser votre fille.


Claude.

Mais enfin, pourquoi ? Pardonnez-moi, Flahaut, nous nous sommes dit tant de choses… j’ai cru que vous ne me cachiez rien. J’ai cru même que vous comptiez sur moi… de là à penser à Denise…


Flahaut, étrange.

Il y a des bornes aux plus belles clairvoyances… Je pense qu’il faudra m’en aller à présent ?


Claude.

Dieu m’est témoin que ce n’est pas ce que j’avais souhaité. Mais puisqu’il vous est tellement impossible d’épouser Denise…


Flahaut, âpre.

Peut-être que si j’aimais moins Denise, je l’épouserais tout de même.


Claude, gênée par le ton.

Je ne vous comprends pas bien…


Flahaut, même jeu.

Parce que la dernière chose que vous supposerez jamais, est que le disciple qui vous aime et qui vous admire, ait puisé dans votre incomparable amitié le dégoût de tout ce qui ne la vaut pas. (Très ému.) L’impossibilité de vivre ailleurs qu’en vous.


Claude, frappée.

Flahaut, vous oubliez mon âge !


Flahaut, rire cruel.

Regardez donc votre fille auprès de vous !


Claude.

Vous êtes l’ami de Sorrèze…


Flahaut, âpre.

Sorrèze a cinquante ans.


Claude.

Ainsi, pas même vous, pas même vous n’aurez compris avec quelle passion nous tenons l’un à l’autre… comme tous les badauds dont nous n’avons pu nous cacher, vous n’avez vu qu’un scandale dont on escompte la fin !


Flahaut.

Ne m’en veuillez pas trop, Claude, c’est dur, je vous assure, c’est dur de s’habituer à vous, d’avoir, de par son esprit, le droit de passer des heures auprès de vous… de vous voir vivre, ardente, intelligente et grave, d’entendre votre belle voix parler de ce qui m’est le plus cher au monde, de savoir que nulle part ailleurs il n’existe une atmosphère comme la vôtre (très sourdement) et de vous savoir une femme, Claude, une femme qui a besoin d’amour…


Claude, s’interrogeant.

Je n’ai rien fait… je ne suis plus coquette. Avec vous j’ai toujours été un confrère, une amie, un camarade… je n’ai jamais été une femme.


Flahaut.

La pire coquetterie est de valoir plus d’amour que les autres… Quand on a rêvé d’être aimé par vous, Claude, comment voulez-vous qu’une petite fille…


Claude.

J’ai cinq ans de plus que vous… Allons, Flahaut, ne confondez pas vos amours spirituelles et les simples étreintes du cœur.


Flahaut.

Vous êtes tout l’intérêt de ma vie. La chaleur, l’élan quotidien, je ne les trouve que chez vous… Je m’endors et je m’éveille dans la passion de nos belles causeries… Depuis cinq ans, je viens ici, je ne pourrai pas ne pas revenir toujours…


Claude.

Vous êtes très coupable, vous, plus averti que tant d’autres, très coupable de gâcher notre belle amitié.


Flahaut.

Vous préférez sans doute les hommes qui ne vous aiment pas !


Claude, cruelle à mesure qu’elle s’énerve.

Je préfère les hommes qui savent qu’on ne devient jamais le rival d’un Sorrèze.


Flahaut, même jeu, hors de tout ménagement.

Sorrèze ! Mais il ne vous vaut pas ! Regardez donc son dernier livre où il a soin de répandre sa belle âme… Comparez-le donc à vous ! Cerveau, cœur, effort, volonté, vous êtes à cent piques au-dessus de Sorrèze… Comment ne le sentez-vous pas ? Comment n’en souffrez-vous pas ? Ah ! Claude, moi, au moins, vous ne savez pas encore qui je suis.


Claude, qui a bien senti et souffert, enragée.

Sorrèze est plus grand que nous tous ! et vous êtes indigne, Flahaut, indigne comme ami et comme disciple… un livre peut être une défaillance. Le passé de Sorrèze a tué tous vos avenirs !


Flahaut.

Vous criez trop fort… avouez donc votre déception ! Le triomphe de Sorrèze est qu’il n’avait jamais parlé de l’amour… le voilà qui s’en mêle, et je sais bien que vous en avez pleuré. (Sarcastique.) Il n’y a rien de tel que d’aimer un écrivain, on finit toujours par savoir ce qu’il y a dedans.


Claude, très douloureuse, avec reproche.

Oui, et ils n’ont même pas toujours besoin de l’écrire.


Flahaut.

Pardonnez-moi, on vous combat comme on peut, vous êtes trop forte.


Claude, prête aux larmes.

Trop forte ! on m’a dit cela toute ma vie. Trop forte ! Est-ce que nous ne sommes pas aussi faibles, aussi mendiantes… (Pleurant.) Vous m’énervez, vous me blessez… Vous ne pouvez rien pour moi, vous le savez… Pourquoi vous en prendre au seul qui a fait de ma vie une chose acceptable… et de ma mort une chose à laquelle je peux penser… Sorrèze ne parle pas de l’amour aussi bien que moi, qu’est-ce que cela fait ? Qu’est-ce que cela prouve ? Oh ! les forçats que nous sommes : toujours des prodiges, toujours des chefs-d’œuvre.


Flahaut.

Claude, je suis là. Aimez Sorrèze, et quand vous souffrirez quand vous douterez, pensez à moi. Dites-vous qu’un autre cœur aussi profond que le sien, une autre âme attentive comme la sienne, par sa ferveur, par sa détresse, achève la rançon, le prix que vous valez.


Claude.

Je ne souffre pas, je ne doute pas. Je ne permets à personne de douter pour moi.


Flahaut, passionné.

Si je ne jugeais pas Sorrèze… Il ne peut pas être tout ce que vous aurez eu ! Claude, un jour vous ouvrirez les yeux… cet homme n’aimera jamais, que lui-même, c’est notre plus illustre égoïste.


Claude, brusque.

Ai-je besoin de l’amour des dévoués ?


Flahaut.

Vous souffrirez… Son livre… mais c’est vous, mais c’est votre histoire… et voyez ce qu’il en a fait !… Oh ! je ne dis pas qu’il ait exploité… c’est pire : il n’en a rien tiré.


Claude.

Eh bien, oui, là, je n’en ai pas dormi… ce livre m’a énervée, ce livre m’a déçue, ce livre est manqué, n’en parlons plus ! C’est de ma faute… il fallait être une bête… il fallait ne pas sentir… il fallait ne pas écrire… (Ironique.) Ah ! ne pas être une « femme de génie »…


Flahaut.

Ne vous reniez donc pas, Claude, parce que vous valez plus que lui. Si vous croyez que nous ne le savons pas tous… lui-même finira bien par s’en douter, allez ! Et ce jour-là, ah ! ma pauvre Claude, vous verrez alors ce que vaut un amant !


Claude.

Taisez-vous ! Si jamais l’ombre d’une rivalité professionnelle, l’ombre de cette abominable jalousie auprès de laquelle toute autre est une félicité, s’élevait entre nous, je ne serais pas une heure, entendez-vous, à venger la femme en moi, à détruire cet être factice, que l’ennui, le désœuvrement ont fait éclore dans mon cerveau.


Flahaut, dans un cri.

Claude, vous ne voulez pas dire…


Claude.

Mon talent ! Ah ! Seigneur Dieu de mon salut, si vous saviez comme je m’en moque, si vous saviez comme j’en ai trop d’écrire. Que me sont vos admirations ? Qu’est-ce que la gloire pour une femme, et même pour un homme ? On nous admire, Sorrèze et moi, mais on ne vit pas de nous admirer. Il n’y a pas un homme, une femme, si piètres qu’ils soient, pour lesquels chacun ne nous trahisse. Qu’ai-je à dire de ces cœurs que je ne remplis pas ? La vérité est que Sorrèze et moi n’avons l’un que l’autre, et qu’il me soit enlevé pour une jonglerie, pour une misérable virtuosité.


Flahaut.

Cette jonglerie, cette misérable virtuosité, il n’est pas près de vous les sacrifier !


Claude.

Et je ne le désire pas ! (Frissonnante.) Mais il ne me faudrait pas deux conversations comme celle-ci, mon cher, pour me séparer à jamais d’un métier auquel je me suis trop donnée. (Elle a un long frémissement, ils se taisent.)


Flahaut, avec remords.

Pardon, pardon, pardon…


Claude.

Plus tard… quand vous serez parti, et revenu.


Flahaut, comme il étoufferait un juron.

Non…


Claude, ironie triste.

Ah ! il faudra renoncer à quelques habitudes…


Flahaut.

Permettez-moi de rester, Claude, même encore ! Vous me connaissez… sans doute je ne me soucie plus de rien, je ne me soucie plus d’être et de valoir. Je crois, Dieu me pardonne, que si j’ai travaillé, c’est pour vous atteindre, pour rapprocher nos lointaines existences… Claude, vous êtes mon but. Défendez-le, faites-vous inaccessible. Mais laissez-moi vous poursuivre, laissez-moi vous combattre…


Claude.

S’il n’y avait que moi, je vous garderais tout de même, fiévreux, malade, insensé, qu’importe ! Je tâcherais de refaire de vous le beau cerveau équilibré que j’admirais, le régulier, le travailleur qui devait nous dépasser tous. (Souriant.) Le « cœur classique » qui me plaisait tant. Mais il y a ma pauvre fille ; celle-là, il ne faut pas qu’elle vous voie ici… Flahaut, ce que je ne vous pardonne pas, c’est que Denise vous ait deviné avant moi.


Flahaut, dur.

Vous ne sentiez plus que par Sorrèze !


Claude.

Après lui, vous étiez mon meilleur attachement. Je bénissais mon métier d’avoir donné à ma vie des compagnons tels que vous, et vous m’obligez à vous dire adieu.


Flahaut, geste impatient.

Des liaisons comme la nôtre… ce n’est pas si simple à dénouer. Vous n’êtes pas seulement une femme qui éloigne un homme reçu dans son intimité… Vous êtes mon maître, vous n’avez pas le droit de m’abandonner.


Claude.

Je n’ai pas le droit de torturer ma fille.


Flahaut.

Toutes ces soirées que je passais auprès de vous…


Claude.

Chut !


Flahaut.

Vous continuerez à parler, à vivre pour les autres… Claude… vous viendrez me voir !


Claude.

Vous travaillerez… vous écrirez de belles choses qui me feront battre le cœur… Allez-vous en bien vite, maintenant, il faut que je pense à ma fille. (Flahaut se laisse tomber et lui enserre les genoux.). Flahaut, je vous aime comme un fils. (La porte s’ouvre, Denise entre et ne voit le jeune homme qu’au milieu de la scène. Elle a un petit sursaut et s’arrêté net.)


Scène 3


Claude.

Flahaut, puisque vous partez, dites au revoir à Denise.

(Flahaut se relève, il est obstiné, douloureux et contraint.)


Denise, les yeux hostiles, la voix âpre.

Ne vous croyez donc pas obligé d’éloigner Monsieur Flahaut, je vous affirme qu’il n’y a jamais rien eu entre nous.


Claude, un peu interdite.

Mais je ne l’éloigne pas, Flahaut fait ce qu’il lui plaît.


Denise, même jeu.

En ce cas je ne comprends pas bien pourquoi je l’ai trouvé vous embrassant les genoux.


Claude, un peu âpre, à sa fille.

Je te dirai, on te dira, on t’expliquera plus tard…


Denise, blessante.

Je ne demande pas d’explications.


Claude.

Denise…


Flahaut.

C’est avec un grand chagrin que je me sépare de madame Bersier. Mais Je viens de lui donner une déception, j’ai dû décliner un honneur auquel elle m’appelait…


Denise, nerveuse.

L’honneur d’être son gendre ! Monsieur Flahaut, je me charge d’arranger les choses… Ma mère a fait du roman, c’est son métier… Il ne me viendra jamais à l’esprit de chercher un mari parmi ses adorateurs.


Claude.

Oh !… (Claude regarde sa fille avec une pitié douloureuse).


Flahaut, se retournant vers Claude.

Alors, c’est bien adieu ? (Elle fait un signe imperceptible.) Et vous, mademoiselle Denise, n’oubliez pas que Claude est votre meilleur ami.

(Flahaut sort.)


Scène 4

Claude, Denise.


Denise, âpre et sèche.

Il tient donc bien à s’en aller ? Je croyais, moi, que j’allais tout arranger.


Claude, très triste.

Ma petite Denise, arrive un peu.


Denise.

Oh ! je vous en prie, maman, pas d’airs de commisération ! Ne pouvez-vous admettre qu’on ne soit pas amoureuse de M. Flahaut ?


Claude.

Ce que je ne puis admettre, c’est le ton, c’est le visage, c’est l’attitude à laquelle tu t’efforces en ce moment.


Denise, désespérée, sincère.

Mais croyez-vous que j’ai besoin d’efforts ? Maman, croyez-vous qu’on puisse vivre auprès de vous ?


Claude, émue, indignée.

Ma fille !


Denise.

Mais il n’y a d’air que pour une femme dans cette maison. Est-ce que j’existe ici ? Qui me regarde, qui m’aime ? J’arrive dans le monde, qui me doit mon bonheur, j’ai tous les droits de ma jeunesse, et voilà que je viens trop tard, la place est prise… une femme m’a ruinée d’avance, sous sa dangereuse tutelle j’ai tout perdu… Ma mère est ma rivale…


Claude, même jeu.

Ah ! tu es bien la fille de ton père…


Denise.

Mais croyez-vous que ce soit la première fois ? Mais toujours je vous ai trouvée contre moi… Ah ! je sais trop ce que vous valez, maman. Si je n’avais pas été votre fille, je vous aurais adorée comme les autres… mais on ne peut pas, maman, on ne peut pas être votre fille… on ne peut pas être auprès de vous cette pauvre chose enfantine, qui ne sait pas parler, qui ne sait pas écrire, qui peut-être même, ne sait pas sentir comme vous… Ils savent trop qu’ils n’auraient qu’à perdre avec moi (amère, ironique.) Ah ! ce ne sont pas des amours illustres qu’ils pourraient me demander. Que voulez-vous, maman, vous tenez les cœurs et les vanités.


Claude, profondément.

Pas tant que tu le crois.


Denise.

Flahaut, mon Dieu, je l’aurais épousé, peut-être, mais ce n’est pas lui (âpre), ce n’est pas lui. (Elle s’arrête pour respirer.)


Claude, résignée, immobile, glacée.

Voyons, qui est-ce ?


Denise.

Il y a deux ans, j’ai aimé de tout mon cœur. J’étais une naïve, j’avais seize ans, il en avait vingt, il était toujours ici… Par parenthèse, maman, vous auriez pu nous observer… il est vrai que vous saviez à quoi vous en tenir…


Claude, de plus en plus immobile.

Va, va…


Denise.

Vous étiez tous à l’admirer, à le dire charmant, supérieur, plein d’avenir… maman, vous en parliez sans cesse, j’étais une sotte, j’ai cru que vous nous encouragiez. Il vous regardait avec de si grands yeux affamés d’espoir, maman… j’ai cru qu’il attendait de vous… ah ! je n’ai pas de génie, moi… que vous lui donniez votre fille. (Claude est très sombre.) Un jour… (Elle s’angoisse.) un jour j’ai appris que Fréville venait de se tuer pour vous.


Claude, plus statue que jamais.

Qui t’a dit cela ?


Denise.

On entend plus de choses que vous ne croyez.


Claude, dans une grande rêverie.

Tu aimais Jacques Fréville ?


Denise.

Celui-là, au moins, je le croyais plus près de moi que de vous.


Claude, âpre à son tour.

Tu te trompais. (Remords immédiat.) Ma pauvre, pauvre petite, tu viens d’être bien insensée… et tellement injuste.


Denise.

Non, maman, je ne suis pas injuste. Est-ce que je vous reproche vos actes ?


Claude.

Mais, à la fin, quel reproche m’adresses-tu ?


Denise.

À vous, aucun… c’est moi qui ai tort, tort d’être votre fille.


Claude.

Tu y reviens encore, malheureuse petite ingrate…


Denise.

Mais vous le voyez bien que ma vie est finie, que vous m’étouffez… mais qu’est-ce que je fais ici, qu’est-ce que j’espère ? d’épouser un jour un de vos habitués de médiocre importance, un monsieur d’assez mince envergure pour ne prétendre qu’à moi ?


Claude.

Dieu, l’affreuse petite fille… Denise, à cause de toi, je viens de traiter durement, cruellement mon vieil ami Flahaut. Il est capable de ne plus rien faire… Il n’a pas d’amis, pas de milieu… Il ne vivait que chez moi… c’est peut-être un talent que je viens d’assassiner…


Denise, ironie, rancune.

Ce monsieur fera comme des autres : il se passera de talent !


Claude.

Ah ! (Elle a un mouvement de rage.) Si tu ne viens pas m’embrasser à l’instant, Denise, c’est fini. Tu me feras horreur, je ne pourrai plus te voir…


Denise, en petite fille, épuisée.

Maman, maman, pardon !


Claude, l’étreint furieusement comme ferait un amant.

Oublier, oublier, Denise, oublier tout cela ! On peut être heureuse avec moi, ma chérie, je t’aimais tant… tu m’as dit des choses monstrueuses… tu aimais Fréville… Ah ! tu avais bien raison, Denise. Je te pardonne à cause de cela, c’est tout ce que tu m’as dit de bien. Et nous en trouverons un autre, ma fille, ils sont quelques-uns comme cela… Je me ferai toute petite… et puis je ne compte plus, moi… Regarde comme mes cheveux blanchissent… c’est toi ma rivale, maintenant, c’est toi qui n’aurais qu’à vouloir… Ah ! Denise, est-ce que j’ai jamais souhaité te voir épouser un crétin ? (La jeune fille est immobile, douloureuse, fermée.) Mais réponds donc, dis-moi une bonne parole, embrasse-moi ! (Sa fille l’embrasse du bout des lèvres.) Dieu ! quel vilain baiser… Il faudra qu’on lui apprenne cela. Allons, Denise, un bon mouvement ! (La jeune fille, avec découragement, laisse aller ses bras aux épaules de sa mère. Claude la couvre de baisers.) Mon enfant, ma seule enfant…


Scène 5

Les mêmes, Bersier.


Bersier, machinalement.

Vous travaillez, Claude ? Je vous dérange ? (Les deux femmes se séparent et tâchent de prendre une contenance. Curieux.) Qu’est-ce qu’il y a ? Denise a pleuré ?


Claude.

C’est fini. C’est passé, n’est-ce pas, Denise ?


Denise, très de sang-froid.

Complètement passé. (Elle s’éloigne.)


Claude.

Où vas-tu ?


Denise.

J’ai à sortir.

(Claude la suit des yeux en soupirant.)


Scène 6

Claude, Bersier.


Bersier.

Elle a une mauvaise figure.


Claude.

Est-ce que vous êtes très amis avec Denise ? Vous causez souvent ?


Bersier.

Bon dieu, ma chère Claude… je me suis toujours pris pour le meilleur des pères. Denise me comble de caresses et d’amitiés, quant à causer… j’aurais cru que cela vous regardait plutôt.


Claude.

Cela ne vient pas de nous réussir… Denise m’en veut de ce que cela n’a pas marché avec Flahaut.


Bersier.

Ah ! c’est ennuyeux… Je m’étais fait à l’idée… il était très simple ce garçon-là. Est-ce que c’est tout à fait manqué ?


Claude.

Hélas, oui… aidez-moi à mieux faire… Ma fille ne me pardonnera que lorsqu’elle ne pourra plus douter de mon dévouement. Ah ! si je pouvais lui ramener Flahaut.


Bersier.

Pourquoi est-ce tellement impossible ?


Claude.

Flahaut n’est pas à l’âge où l’on s’éprend des jeunes filles. Denise est bien sage, bien simple, pas très brillante.


Bersier.

Il est certain que vous l’éclipsez un peu.


Claude, vivement.

Nous avons les mêmes notes de couturière…


Bersier, court éclat de rire.

Enfin, je vois que Denise et moi nous somme logés à la même enseigne…


Claude.

Henri…


Bersier.

Nous ne représentons évidemment pas l’aristocratie de la maison (Claude a un mouvement de lassitude.) Tenez, puisque décidément je lis Saint-Simon, en ce moment… on ne peut pas toujours lire sa femme… Je vous rappellerai ce qu’il dit du maréchal de Villeroi… ma chère Claude, vous me faites l’effet d’une machine pneumatique, vous pompez l’air autour de vous.


Claude, revenue à son immobilité.

Votre fille vient de me dire cela.


Bersier.

Ah ! ah ! la petite aussi, parbleu. Ça devait arriver… que voulez-vous, ma chère, il est évident que vous n’avez pas uniquement vécu pour votre mari et pour votre enfant.


Claude a un petit frisson et semble rêver.

Envers Denise, je n’ai rien à me reprocher. Toute la force vive que je puisais dans mon travail a entretenu chez moi un éveil, une ardeur, une joie maternelle, dont l’absence chez les autres femmes, m’a souvent fait froid.


Bersier.

Envers Denise, disons-nous, soit. Je ne fais pas difficulté d’admettre que vous étiez une mère séduisante et l’enfant le sentait… mais il arrive un moment, ma chère amie, où le devoir est de charmer un peu moins et de s’effacer un peu plus.


Claude.

Je ne comprends pas bien la leçon que vous me donnez là ?


Bersier.

Je veux dire que la meilleure mère est celle qu’on ne remarque pas… Voilà ce qui manque à votre fille… cette enfant a compris mieux que vous, avec tout votre esprit, la loi qui régit les générations, la mère est une femme abdiquée.


Claude, a les larmes aux yeux.

Grand Dieu ! mais si ma mère… si elle avait vécu comme je l’ai fait… Je ne souhaite pas à ma petite Denise de voir sa vie étouffée à quarante ans.


Bersier.

Voilà qui vous juge, faire le bonheur de sa fille vous paraît une vie étouffée.


Claude, énervée.

Ah ! voyons, qu’elle y collabore un peu à ce bonheur… il n’en vaudra que mieux.


Bersier.

Dieu me sauve des femmes ouvrières de leur bonheur.


Claude.

Croyez qu’elles aimeraient mieux qu’on s’en chargeât.


Bersier.

En ce cas-là, ma chère, elles en rencontrent plus d’un.


Claude.

Ah ! en voilà assez… Faut-il que j’aime la vie pour que malgré vos scènes, malgré vos reproches, malgré vos voix et malgré vos yeux, j’arrive encore à bander en moi-même l’arc difficile du travail quotidien… Que ne travaillez-vous, Henri, que ne travailles-tu, Denise !


Bersier.

Taisez-vous, on a sonné… le coup de sonnette de Sorrèze. (Sarcastique.) Ah ! voilà un travailleur. (Claude se tait.) Il y a longtemps que je n’ai vu Sorrèze… Comment va son foie ? (Claude garde un silence impatient). Mon Dieu, ma chère, que voulez-vous ? on apprend à vivre, on se fait à toutes les situations… le plus fort est que c’est vous qui soyez choquée.


Claude, épiant du dehors.

Je ne me choque que de vos intentions…


Scène 7

Claude, Bersier, Sorrèze.


Sorrèze, il a une mine affreuse, l’œil nerveux, inquiet, soupçonneux, malheureux.

Bonjour, Claude… Bonjour, Bersier…

(Il jette sur son bureau une liasse de coupures de la Presse.)


Bersier.

Bonjour, Sorrèze. Ah ! vous aussi… les coupures. Je me demande pourquoi nous les recevons, Claude ne les lit même plus.


Claude, frappée de l’aspect de Sorrèze.

Vous êtes mécontent ?


Sorrèze.

Pis que cela, je vous dirai…

(Il regarde Bersier).


Bersier.

Quel temps fait-il dehors ?


Sorrèze.

Très beau, je ne sais pas… il ne pleut plus.


Bersier.

Alors, je vais promener Denise, cela nous fera du bien à tous les deux.


Claude.

Elle nous a quittés bien brusquement, ramenez-la à de meilleurs sentiments.


Bersier.

Ça, je ne promets rien, avec Denise… Adieu, Sorrèze, vous m’excusez… Je vous laisse à votre confrère. J’ai l’impression d’être une dame entre vous deux.


Sorrèze, qui pense à autre chose, lui serrant la main.

Amitiés à Denise.


Bersier.

Adieu, ma chère amie, vous n’avez pas de courses à nous faire faire ? (Sortant.) Je compte passer chez ma couturière et chez ma modiste…


Scène 8

Claude, Sorrèze.


Claude, qui pleure d’énervement.

Et ces plaisanteries-là n’auront jamais de fin… Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais il a l’âme d’un désœuvré. Quand il n’est plus à ses écritures de Comptoir — il appelle cela travailler ! — il n’a plus rien à faire dans la vie… Vous ne m’écoutez pas, c’est un ennui sérieux ?


Sorrèze.

Un éreintement de Flahaut.


Claude.

Non !


Sorrèze.

Lisez… (Au bout d’un moment elle retourne la page pour voir la signature.) Ah ! vous faites comme moi, c’est bien lui. Il ne signe là que de ses initiales.


Claude, lisant.

Le ton est mesuré…


Sorrèze.

Le ton seul.


Claude, même jeu.

Ce n’est pas de Flahaut…


Sorrèze.

Achevez. (Claude devient tout à fait silencieuse, elle lit longuement.) Eh bien ?


Claude.

Je n’y comprends rien… Vous n’avez pas de plus grand admirateur que Flahaut.


Sorrèze.

Je le croyais… Vous voyez qu’il nous en faut revenir… Je vous avoue que cela m’a ému plus que tout le reste.

(Il a un regard vers les coupures.)


Claude, hésitant.

Je pourrais peut-être vous expliquer…


Sorrèze.

L’ingratitude de Flahaut ? Ce n’est pas cela qui m’étonne… mais qu’il n’ait pas été retenu par vous, par la certitude de vous blesser. (Amer.) Vous ne savez donc pas tout ce que je vous dois ? Mais si je n’étais pas votre amant, ma chère, si je n’étais votre faiblesse à vous, la grande femme, la femme à la mode. (Le mot atteint Claude qui a un mouvement.) Il y a longtemps, si l’on ne craignait de vous déplaire, que j’essuierais toutes leurs insolences.


Claude.

Michel, Flahaut vous admire et vous aime !


Sorrèze.

Il m’a admiré et il m’a aimé… depuis, un autre idéal, une autre esthétique…


Claude, nerveuse.

Lesquels ?


Sorrèze.

Dame, les vôtres, à ce que je croyais. Flahaut n’est-il pas votre disciple ?


Claude.

En ce cas, vous seriez notre maître à tous deux !


Sorrèze, vivement.

Quand avez-vous été mon élève ? Et je vous en félicite, ma chère Claude, ne me faites pas la politesse de protester… M’avez-vous jamais imité ? Vous savez bien qu’avec nos divergences…


Claude.

Voilà la première fois que vous me parlez de nos divergences…


Sorrèze.

Laissez faire la jeune génération. Elle se chargera de vous les indiquer.


Claude.

Cet article de Flahaut est odieux.


Sorrèze.

Il n’est pas odieux, il est cruel. J’aurais souhaité que près de vous, j’aurais pensé trouver dans votre voisinage immédiat, une compréhension, une appréciation… moins parcimonieuses.


Claude.

Michel, est-ce que vraiment vous allez croire… Jamais Flahaut ne m’aurait parlé ainsi d’un livre de vous.


Sorrèze.

Il a renchéri sur vos antipathies, voilà tout… Nous cessons de nous comprendre, ma pauvre Claude… c’est presque infaillible, tant qu’on est deux.


Claude, émue.

Nous ne sommes pas deux…


Sorrèze.

Si… croyez-vous que je ne l’ai jamais senti…


Claude, vivement.

Nous sommes deux écrivains, ça c’est probable, mais le métier n’a rien à faire dans l’unité que nous sommes… Jusqu’ici, il ne nous a jamais gênés…


Sorrèze.

Qu’est-ce que vous en savez ?


Claude.

Vous auriez mieux aimé…


Sorrèze.

Eh bien oui, on souffre à la fin… si vous croyez que c’est drôle de voir tourner trente imbéciles autour de vous, trente imbéciles intelligents, qui vous comprennent et qui vous admirent, qui ont votre portrait chez eux, mieux que votre portrait, le décalque de votre être, esprit, cœur et le reste, dans la dizaine de bouquins qui sont en leur possession légitime et quotidienne, qu’ils relisent et qu’ils jugent pour écrire ces articles, où tout en vous est connu, discuté, disputé, votre cerveau, votre cœur et jusqu’à votre sensualité…


Claude, persuadée.

Oui, c’est vrai, c’est ennuyeux… mais il y a des compensations.


Sorrèze, sec.

Il n’y en a pas.


Claude.

Michel, une pareille sortie, parce que vous êtes mécontent d’un article de Flahaut…


Sorrèze.

Vous avez des euphémismes…


Claude, embarrassée.

Eh bien, cet article, je n’aurais pas osé vous le dire… je commence à me l’expliquer. Ce ne sont pas des raisons littéraires qui vous font un ennemi de Flahaut. Flahaut était ici, il n’y a pas une heure ! Il est parti, il ne reviendra plus… d’ici quelque temps… Je l’en ai prié… nous venions d’avoir une conversation, il s’était conduit comme un fou.


Sorrèze, respirant, un temps.

Il vaut mieux que ce soit cela.


Claude, l’observant, comme en rêve.

Bien mieux…


Sorrèze, comme à lui-même.

Les femmes rendent toujours les questions plus complexes.


Claude, même jeu.

Beaucoup plus complexes… Flahaut est un emballé, un profond, un dangereux… pour lui-même.


Sorrèze, continuant à se rasséréner.

Il est tout naturel qu’épris de vous, il m’en veuille.


Claude.

L’absence aura pour résultat de l’exaspérer, mais que faire ?… Il sera à surveiller au retour…


Sorrèze.

Comment ne l’ai-je pas compris de suite… cet article sue la mauvaise foi. Il a fait tout ce qu’il a pu pour ne pas comprendre, pis que cela, pour avoir l’air de ne pas comprendre.


Claude, qui l’a attentivement écouté.

J’aime beaucoup Flahaut. Je n’ai pas voulu vous parler de son état… inquiétant. Je n’ai pas voulu compliquer vos rapports. D’ailleurs, il me semblait le même avec vous, il n’y avait rien à vous éclaircir.


Sorrèze.

Nous verrons à la Revue de France, Flahaut y a sa rubrique de quinzaine. Je l’attends là… envoyez-le-moi demain soir.


Claude, assez froide.

Je viens de vous dire que je ne reverrai pas Flahaut… Écrivez-lui.


Sorrèze.

Après son éreintement ? Vous y allez bien quand il s’agit de ma dignité.


Claude.

Que voudriez-vous donc ?


Sorrèze.

Que vous vous chargiez de me l’envoyer.


Claude, émue.

Et par la même occasion, de le rappeler chez moi ?


Sorrèze.

Ça, c’est une autre affaire et dont vous êtes juge.


Claude, gravement.

Seul juge, en effet. (Se domptant.) Je le rappellerai.


Sorrèze, se prépare à sortir, serre la main à Claude.

Au revoir, Claude.

(Il sort.)


Scène 9

Claude, Denise.


Claude, se renverse dans un fauteuil, les yeux fermés, le masque durci. Reconnaissant les pas de sa fille.

Denise, c’est toi, mon bijou ?


Denise.

Vous êtes souffrante, maman ?


Claude.

Viens t’asseoir là, viens vite ma petite fille, j’ai tant besoin de toi.


Denise.

Voulez-vous que je sonne Emma ?


Claude.

Non, c’est toi qu’il me faut, assieds-toi là. Je vais mettre ma tête sur ton épaule… c’est le monde renversé, n’est-ce pas ? Quand tu étais toute petite et que j’avais besoin d’une grande amie, je te plantais debout sur une table et je mettais mon front dans ta collerette, dans ton cou de petit oiseau fragile.


Denise, émue, un peu gênée

Maman !

(Un silence, Claude a la tête dans le cou de sa fille.)


Claude, sans bouger.

Cela va déjà un peu mieux.


Denise.

Mal à la tête ?


Claude.

Un moment de grand découragement, Denise.


Denise.

Vous ! Ce n’est pas possible, maman, vous devez vous tromper…


Claude, a un léger rire.

Et dès demain… oui, dès demain, je me laisse aller en grand…


Denise.

Vous vous ennuierez, maman, mais je suis là, et vous me ferez une autre tête.


Claude, intime.

Denise, cela va mieux… (Confidente.) Nous nous sommes fait de la peine, tout à l’heure, ma chérie. Il faut que ce malentendu se dissipe… Fréville ? Je voudrais tant que tu m’en parles sans… sans défiance aucune, Denise ?


Denise, mauvaise.

Je ne vous demande rien. Vos affaires ne me regardent pas, maman.


Claude.

Ceci est un point contestable, mais ce qu’il y a de certain, ma fille, c’est que les tiennes me regardent, moi. Or, Denise, je puis te dire ceci, et je pense que tu as le cœur et l’esprit assez ouverts pour sentir que cela devrait régler toute chose entre nous, je peux te dire ceci, que ton amour pour Fréville est ce que j’aime le mieux en toi. Il était exquis, ce garçon… et ma chère grande fille a compris qu’il valait mieux que les autres. Elle n’a rien oublié. Pendant quatre ans, alors que personne ne prononçait ici un nom, elle a gardé le grand, le douloureux souvenir. (Doucement.) Pleure, ma chérie.


Denise.

Fréville s’est tué pour vous.


Claude.

On peut hélas ! se tuer pour une femme qui ne vous aime pas, qui ne vous a jamais aimé. Il n’y a jamais eu que de l’amitié entre Fréville et moi, ma chérie, ne crois jamais autre chose… même si on te le dit. Tu m’entends, à la fin, petite borne.


Denise.

Fréville s’est tué pour vous.


Claude.

Que dire ? Que faire ?… Fréville ne pouvait rien espérer… parce qu’il savait que j’en aimais un autre.


Denise.

Vous dites cela pour me consoler…


Claude.

Tu ne me crois pas ?… Alors, cela ne suffit pas ? Ce n’est pas encore assez ?… Je viens de faire pour toi ce qu’une mère n’a jamais fait… Pour garder le cœur de ma fille, pour la consoler, je viens de lui faire un aveu qu’on ne fait qu’à son lit de mort.


Denise.

Je ne vous juge pas, maman.


Claude.

En voilà trop… Eh ! bien, écoute. Puisque tu parles de juger, tu vas m’entendre, et je ne veux pas d’équivoque. Oui, tu m’entendras. (Elle lui saisit les deux poignets.) Vois-tu, ma petite fille, il n’y a rien de plus beau qu’un mariage heureux. Il faut être heureuse dans le mariage, avoir le mari de son existence à son foyer… Je souhaite à ma fille une vie toute droite et toute simple. Je veux la lui préparer de mes mains si je peux… parce qu’ici, vois-tu, parce qu’ici tout est manqué… Ton père t’aime, nous t’aimons tous deux… mais ton père et moi nous sommes deux divorcés… J’étais très malheureuse, Denise, malheureuse comme les sages jeunes femmes le sont quelquefois, malheureuse à mourir sans desserrer les dents… quand mon premier livre me fit connaître Michel Sorrèze. (Claude a un frémissement, Denise s’émeut.) Et sans un mot, sans un geste et sans un élan, sans que rien ait encore changé, il n’y eut plus de malheur, Denise, il n’y eut plus de détresse. (Un silence.) Ensuite, il s’est passé du temps… beaucoup de temps… Je n’étais pas sûre de Sorrèze, j’ignorais sa vie, quand moi j’arrivais tout entière, ayant tout à prendre… Ah ! si je n’avais pas vu là les éléments d’une grave et durable union, le bonheur, quand il est vraiment grand, vaut ce qu’il coûte… mais c’est toujours un grand malheur d’être heureuse à côté de sa vie… ce douloureux bonheur a été le mien. Je l’ai accepté ainsi… pour que tu puisses grandir en paix. (Réveillant sa fille, qui semble accablée, annihilée sous la personnalité de sa mère.) Je l’ai souffert ainsi, pour que, devenue grande, tu puisses me juger et me juger bonne. (Denise ne bouge pas.) Eh bien, Denise, valais-tu ce sacrifice ?


Denise, écrasée.

Maman, maman, je ne sais pas.


Claude.

Non, ce n’est pas tout. J’ai connu des heures incroyables… Il y a quatre ans, Michel Sorrèze a été malade, très malade, il a failli mourir… Je savais qu’il me demandait, et il m’était interdit de le voir… Il n’y a pas d’enfer plus effrayant. Être ailleurs, être on ne sait où, quand ce qu’on aime a le visage de l’agonie. Ensuite, quand je l’ai revu, dans la joie surhumaine de la convalescence, il m’ordonnait de partir, de le suivre chez lui, dans une autre demeure, et j’ai eu le courage, devant ces yeux qui me disaient tout le jour : « Je ne veux pas mourir sans toi », j’ai eu la cruauté de ne pas bouger, de rester à l’attache, auprès d’un homme et d’une jeune fille qui, peut-être, n’avaient pas besoin de moi…


Denise, dans l’épaule de sa mère.

Maman, vous êtes bonne.


Claude, très bas.

Et si un jour, Denise, il ne me restait que toi… la vie est si monstrueuse…


Denise.

Si Michel Sorrèze mourait ?


Claude.

Enfin, si j’étais plus malheureuse que je ne l’ai jamais été…


Denise.

Vous n’êtes pas de l’étoffe dont on fait les malheureux.


Claude.

Non ? Pourtant ce qui m’arrive en ce moment est d’un goût si épouvantable. (Rêverie affolée.) J’ai trop demandé à l’existence, j’ai voulu un bonheur qui dépassât les autres de cent coudées… Eh ! bien, si ma petite Denise m’en a voulu, si elle m’a trouvée trop gâtée comme femme, si elle a fait un retour sur elle-même… elle a bien fait ! La providence l’a entendue… Ah ! comme elle va être vengée !


Denise.

Ne me parlez pas comme cela, maman, que voulez-vous

que je devienne ?

Claude, avec un soupir.

Allons, je vois qu’il faut te laisser. J’avais espéré un mot… je ne sais pas, tu es ma fille pourtant… Mais tu es là à me répondre comme un pauvre petit mouton que je torture. (Elle remet la tête sur l’épaule de Denise.) Allons, tiens, souffle sur mon front. Qu’est-ce que tu attends ? (Denise sourit et souffle.) C’est ma grande fille, ma fidèle… On ne se comprend pas toujours, mais on s’aime bien. (Denise a un geste instinctif pour se dégager.) Je t’ennuie, mon pauvre petit, allons, va t’amuser, va jouer… Va jouer du piano. (Affectueuse.) Qu’est-ce que tu, vas faire, Denise ?


Denise, réticente.

J’ai à écrire…


Claude.

Bon, bon… tu n’es pas obligée, de me dire à qui. (Impatiente.) Allons, file.

(La jeune fille partie, Claude éclate en sanglots.)


Bersier, tenant une dépêche fermée et sans voir les sursauts de sa femme qui sanglote silencieusement.

Une dépêche… J’ai ouvert par mégarde… Vous avez le prix Nobel.


RIDEAU.



ACTE III

Même décor.


Scène 1

Denise, Coralie.


Coralie.

2 130 francs, mademoiselle. Si j’étais allée dans certaines maisons, j’aurais pu en avoir plus, mais je n’ai pas voulu porter les bijoux et les robes de mademoiselle…


Denise.

Bon, bon… Personne ne vous a vue ? On n’a pas remarqué la sortie des robes ?


Coralie.

Par l’escalier de service, dans ma malle à moi… Oh ! non, mademoiselle, personne ne se doute de rien.


Denise.

Vous avez pu vous cacher de la femme de chambre ?


Coralie.

Bien sûr. Mademoiselle m’a monté ses robes pendant qu’Emma était à coiffer madame, je n’ai eu qu’à fermer mon cadenas.


Denise.

Et le valet de chambre ?


Coralie.

C’est le concierge qui m’a descendu ma malle. Mademoiselle me répond qu’elle ne me fera pas regretter… Je suis depuis trop longtemps chez madame… Si mademoiselle ne partait pas toute seule…


Denise, un peu de rancune.

Avec qui voulez-vous que je m’en aille ?


Coralie.

Il y a un jeune monsieur d’écrivain qui était à lire les ouvrages de mademoiselle…


Denise.

Comme cela se gagne ! Coralie aussi qui fait du roman… Non, ma bonne fille, je m’en vais toute seule, vous me conduirez à la gare, et vous verrez bien…


Coralie.

Si mademoiselle me disait où elle va…


Denise, taquine.

Trop tard, Coralie, maintenant que vous m’avez donné les 2 000 francs.


Coralie.

Je ne pourrai pas regarder madame en face.


Denise.

As pas peur, ma fille, je vais chez grand’mère.


Coralie, stupéfaite.

La mère de monsieur ?


Denise.

Dame ! il me semble que je n’ai pas deux grand’mères.


Coralie.

Mais on est fâché avec elle.


Denise.

Ma mère oui… mais ni mon père, ni moi.


Coralie.

Alors, mademoiselle me promet qu’elle va là ?


Denise.

Oui, et même je laisserai une lettre où je donnerai mon adresse.


Coralie.

Ah ! bien, comme ça…


Denise.

Prenez toujours les 130 francs, Coralie ; si je n’avais pas besoin du reste.


CORALIE.

Oh ! non, non, mademoiselle, le voyage est long, gardez-les, et puis, s’il y en a de trop, mademoiselle saura toujours où retrouver ses bijoux.


Denise.

Une montre ancienne et une opale. C’était une folie de ma mère, je n’aurai pas de quoi les racheter, prenez les 130 francs, Coralie.


CORALIE.

Une si belle montre et une si jolie bague…


Denise.

Je n’y tenais pas.


CORALIE.

On a sonné, mademoiselle, je remercie mademoiselle, mais ce n’est pas de bon cœur.


Scène 2

Denise, Flahaut.


Denise, sèche.

Vous venez pour ma mère… monsieur Flahaut ? Je vois avec plaisir que vous n’êtes pas parti.


Flahaut.

Si c’est avec plaisir, me voilà bien heureux. Je vous croyais un peu froissée.


Denise.

Pourquoi cela, par exemple ?


Flahaut.

Vous n’aviez pas été bien aimable ; vous étiez un peu excitée, la dernière fois…


Denise.

Il ne faut pas faire attention à ce qui peut se passer entre ma mère et moi, nous étions très montées toutes les deux. (Gracieuse.) Je serais au désespoir de vous laisser une mauvaise impression… (s’embrouillant) une impression dont, à un certain point, vous pourriez vous croire responsable.


Flahaut.

Mais non, mais non, mademoiselle Denise, je ne suis pas si fat, je ne me méprends pas…


Denise.

Et puis, je ne suis pas votre genre, hein ? Nous pouvons bien avouer cela… Je manque d’étoffe, au physique et au moral… cela vient avec les années… mais, dame, il nous faudrait attendre… (Flahaut garde le silence.) Un conseil d’ami, monsieur Flahaut, défiez-vous de cette maison, ce n’est pas la première fois qu’elle serait néfaste.


Flahaut, grave.

Je ne comprends pas du tout, mademoiselle, de quel usage peut m’être cette recommandation.


Denise.

Elle est étrange de ma part, n’est-ce pas ? Voilà ce que vous voulez dire ? N’appuyons donc pas, ma situation aussi est étrange…


Flahaut.

Votre situation est enviable, ma chère enfant, elle devrait être heureuse entre toutes. Vous êtes la fille d’une mère admirable et qui vous adore… Vous auriez des tendances à l’oublier, prenez-y garde.


Denise.

Ah ! ma mère vous a monté contre moi. (Les larmes aux yeux.) Vous aussi, vous criez à l’ingratitude… et ce sera toujours ainsi, je n’en aurai pas un, pas un pour moi… C’est toujours ma mère qui sera comprise, comprise et admirée…


Flahaut.

Que reprochez-vous à Claude ?


Denise.

Oh ! je sais, on n’a pas le droit, on est dans son tort, on n’a pas le beau rôle en se plaignant de sa mère…


Flahaut.

Si vous avez un chagrin, même venant d’elle, il faut le lui dire, elle comprendra.

(Il va au devant de Claude.)


Scène 3

Claude, Flahaut.


Claude, surprise, heureuse.

Tu es là, Denise ? Vous causiez tous les deux ? (La jeune fille s’éclipse. Claude, soucieuse.) Ah ! celle-là. Voyez-vous, Flahaut, j’y renonce… Il faudrait qu’un autre m’aide, je compte sur le mari… (Émue.) Denise ne m’aime pas.


Flahaut.

À cet âge-là, on n’aime guère…


Claude.

Si, au moins, elle était contente. (Désolée.) C’est un vrai bonnet de nuit… Dieu sait que ma vie n’a pas toujours été drôle, mais je n’ai jamais eu cette tête-là. (S’énervant.) Je vais donner des bals, des matinées, des cotillons, j’inviterai tout ce qu’il y a de plus jeune, tout ce qu’il y a de plus bête. On ne dira pas ouf, mais on rira peut-être. Je crèverai d’ennui s’il le faut, mais Denise s’amusera, elle s’amusera chez moi !


Flahaut, qui ne l’écoute pas, tremblant, la voix centenue, plein d’attente.

Vous m’avez rappelé, Claude ?


Claude, âpre, ironique.

Cette démarche-là ne vous prouvera guère ma tendresse… J’agis indignement envers vous, Flahaut, au moins, tâchez de m’en aimer moins.


Flahaut, hésitant.

Que voulez-vous ?


Claude, même ton.

Je vous ai rappelé pour vous parler de Sorrèze.


Flahaut.

Expliquez-moi.


Claude, nerveuse.

Vous venez d’agir envers lui en débutant, en « jeune » hostile et inconvenant !


Flahaut, blessé.

Vous êtes rude, madame.


Claude.

Nous avons été stupéfaits, votre article est une exécution.

(Un temps. Flahaut semble peser ses paroles.)


Flahaut.

Je vous jure qu’il n’y a aucune acrimonie de ma part, et je n’en reviens pas de l’effet produit par ce feuilleton. Ce n’est pas un éreintement, c’est une analyse et un jugement consciencieux. Sorrèze n’est pas habitué aux vérités. Je suis désolé qu’un homme qui a écrit ses admirables Études se trouve atteint par moi. J’ai admiré Sorrèze de toutes mes forces, il écrit un livre médiocre, presque détestable, c’est mon droit d’admirateur, c’est mon devoir de critique de lui assigner exactement son rang.


Claude.

Ces mises au point-là sont plus inacceptables que tout le reste, vous le savez. Vous deviez plus de respect à un maître. Enfin, vous voyez le résultat. Si vous tenez à ne pas vous brouiller avec notre plus grand écrivain français…


Flahaut, calme.

Il n’est pas notre plus grand écrivain français.


Claude, rapidement.

Si vous tenez à ne pas vous brouiller avec Sorrèze, surveillez la Revue de France, corrigez l’effet produit.


Flahaut.

Mon article est écrit…


Claude, émue.

Alors, c’est la guerre ?


Flahaut.

Il n’y aura jamais la guerre entre Sorrèze et moi. Mes articles sont de ceux qu’il doit accepter, même d’un ami. Voyons, Claude, vous l’avez lu…


Claude.

Il était dur.


Flahaut.

Mais son roman était bien mauvais.


Claude, avec un soupir.

Vous veniez de me consacrer un tel numéro…


Flahaut, froid.

Cela nous regarde. À la Revue vous avez des enthousiastes.


Claude.

C’était choquant. Cela semblait préparé.


Flahaut, sec.

Nous n’entrons pas dans ces considérations-là.


Claude, n’y tenant plus.

Ah ! Flahaut, quel mal vous m’avez fait.


Flahaut.

Je vous demande seulement d’être persuadée d’une chose… Tout ceci date, et de bien avant notre conversation… Rappelez-vous, Claude, c’est le jour même où vous avez été si dure que Sorrèze vous apportait la Revue. Ne voyez là aucune intention mesquine, j’en serais au désespoir… Notre opinion était faite sur les deux ouvrages parus.


Claude, a un long frémissement.

La femme n’est pas faite pour cela… Tenez, Flahaut, j’en suis malade ! Heureuse la compagne qui se penche sur la table du mari, celle qui admire et se tait, heureuse la mercenaire qui copie et qui sert, heureuses toutes les autres, toutes les autres…

(Elle sanglote.)


Flahaut.

Claude, est-il possible ? Quand votre carrière est si belle, votre succès si pur… quand je vous croyais toute à la satisfaction des dernières victoires. Hier, le prix Nobel… Demain, la critique dramatique de notre plus grand quotidien.


Claude, dans ses larmes.

Il l’avait demandé…


Flahaut.

Il n’était nullement indiqué pour cela.


Claude.

Mais il va me haïr, et il aura raison ! On ne trouve pas ainsi toujours sur son chemin la femme qui prétend vouloir votre bonheur… Je suis au supplice, cette vie est un enfer… et depuis que je ne demande plus rien, ils sont là qui s’acharnent. Est-ce que l’on ne me parlait pas l’autre jour d’une promotion. (Elle indique sa rosette.) Il y avait une cravate à donner… ah ! la folie, ah ! le ridicule… Flahaut, Sorrèze n’est pas médiocre, nul autre, à sa place, n’aurait eu sa patience, mais c’est trop, c’est trop… que voulez-vous qu’il devienne ? Je suis le rival exaspérant, irrémissible. Il change, et il le faut bien…


Flahaut, banal.

Vous exagérez vos scrupules.


Claude.

Non, et c’est affreux. Il change affreusement. Au début, c’est lui qui exagérait. Il avait un respect si chevaleresque venant d’un homme, d’un amant. Il me gâtait, il se moquait de lui, il disait que les maris maintenant devraient apprendre un autre métier, le plus difficile de tous, celui du prince Albert, celui de prince-époux. Sorrèze a été admirable. Flahaut, il m’a aidée… il a été d’une patience inlassable, préoccupé de mes manuscrits comme des siens… Il m’a fait des courses et des démarches, il a été le vrai mari de ma carrière… Mais il était sûr de moi… il savait qu’en me servant il me faisait une grâce. Ce prince-consort auprès de moi, avait son royaume ailleurs… et vous le lui démembrez, vous le contestez, vous le jugez, vous l’humiliez ! Il faudrait que Sorrèze n’ait aucune dignité pour ne pas souffrir… C’est ce qu’il y a de noble en lui qui se révolte… Il a maintenant des réserves, il m’accueille comme une femme qui trahirait, comme une femme dont on n’est pas sûr !…


Flahaut.

J’imagine qu’il n’est pourtant pas jaloux de vous ?


Claude.

Jaloux ! personne ne l’était moins que lui. Non, il ne le sera jamais… Il faudrait d’autres mots… ces souffrances-là, ça ne s’est jamais vu. Je le mets dans une situation impossible, voilà tout.


Flahaut, sarcastique.

Vous n’allez pourtant pas exiger que je le plaigne ?


Claude, affolée.

Ah ! vous aussi ? Tout m’est hostile, mari, enfant, amour, amis, tout m’en veut et m’accuse. Je me suis dépensée de toutes mes forces, j’ai voulu tirer de moi tous les efforts qu’on admire, je me suis dépensée pour ce monde comme les saints le font pour l’autre. J’étais orgueilleuse, je n’estimais pas mon bonheur moins cher que leur éternité. (Changeant de ton, sarcastique.) Mon bonheur ! eh ! bien, le voilà, c’est le fiasco parfait…


Scène 4

Les mêmes, Sorrèze.


Sorrèze, son mauvais visage du dernier acte devenu le masque habituel. Cordial et sincère.

Bonjour, Claude. Je passais, j’ai voulu vous féliciter… Le prix Nobel, c’est une sanction. C’est un très beau succès. Vous l’emportez sur deux académiciens et… sur votre serviteur… (Ombrageux.) Bonjour, Flahaut. Je ne vous avais pas vu, vous n’avez pas aimé mon livre ?…


Flahaut.

Non, monsieur, et madame Bersier m’apprenait que mon article n’avait pas eu le bonheur de vous satisfaire. Je ne peux pas dire que j’y comptais. J’espérais que vous auriez vu à travers les réserves…


Sorrèze.

Eh, mon cher, c’est votre droit de n’être pas content, comme c’est le mien de vous mécontenter.


Flahaut.

Vous savez que l’auteur des Études n’a pas de plus grand fanatique que moi…


Sorrèze, bourru.

Les Études, les Études, il y a vingt ans de cela… Vous n’êtes pas encourageant, mon petit Flahaut, prenez garde qu’on ne vous dise un jour : Ah ! les Barbares, les Barbares


Flahaut.

Je vous demande pardon, monsieur, je suis navré…


Claude, vivement, à Flahaut.

Eh ! bien, espoir de la critique française, vous serez plus intelligent une autre fois.


Sorrèze, cassant.

Sans rancune, Flahaut, venez me voir quelquefois, car vous ne me cultivez guère et Claude a raison, nous nous rattraperons une autre fois.


Flahaut, banal.

Je n’en doute pas, monsieur.


Sorrèze.

Quand vous optez pour la sympathie, vous êtes des meilleurs. Votre article sur Claude est certainement ce qu’on a fait de mieux sur elle.


Flahaut, de mauvaise grâce.

Il y en a eu d’autres…


Sorrèze.

Personne n’a su voir en elle l’admirable virilité de l’esprit et du caractère. Claude n’est pas seulement un grand écrivain, elle est tout près d’être un grand homme.


Claude, étonnée.

Comment cela ?


Sorrèze.

Je veux dire que la femme en vous, la femme avec ses faiblesses et ses étroitesses n’existe pas. (Mouvement de Claude.) Ferme et droite, intelligente et forte, vous êtes un homme Claude, un homme fait pour l’estime et l’admiration.


Claude, gênée.

Ah… alors voilà probablement ce qu’on dira sur ma tombe ?


Sorrèze, riant.

Soyez absolument sans inquiétude, on dira cela.


Claude, qui se reprend, se renferme.

J’en doute si peu qu’il m’a semblé entendre mon oraison funèbre — à votre avis, quelles sont donc ces faiblesses de la femme qui me feraient défaut ? Ces faiblesses et ces étroitesses si cela allait être des charmes ?


Sorrèze.

Rassurez-vous, vous avez les vôtres. Admirable équilibre. (Claude a un mouvement des épaules.) Vous n’êtes pas nerveuse Claude, première virilité. Vous ne flatterez pas chez l’homme l’instinct de défendre et de protéger.


Flahaut.

Pour moi, Claude Bersier est très femme, elle ne m’est jamais apparue sous cet angle viril.


Sorrèze.

Défiez-vous, mon cher, la beauté n’est pas toujours femme.

(Claude a l’air douloureux et regarde au loin.)


Flahaut.

Jérôme Tiersot est à tel point l’œuvre d’une femme. Pensez à l’enveloppante chaleur du sentiment…


Sorrèze.

Ici, nous divergeons, je ne tiendrai jamais Claude pour une amoureuse. Une amoureuse, non… en littérature s’entend.


Flahaut, après un silence, la voix mal assurée.

Vous ne protestez pas, madame ?


Claude, du bout des lèvres.

Non…


Sorrèze, réparant.

Claude est plus intelligente que nous. Elle est la première à savoir ce qu’elle a voulu mettre dans ses livres.


Flahaut, allant prendre une main que Claude pour la baiser.

Je vous ai bien mal lue, madame. Jamais un livre de femme ne m’a troublé comme les vôtres.

(Il sort, Claude n’a pas bougé.)


Scène 5

Claude, Sorrèze.


Sorrèze.

… En voilà un qui a changé ! J’avais tout de même écrit autre chose que les Études quand il venait tous les jours avenue Marceau. (Claude fait de la tête un grand oui.) Vous m’en voulez, Claude, n’est-ce pas ? Dites-le donc, vous ne m’avez pas trouvé suffisamment jaloux en cette affaire ? (Claude fait de la tête un grand « non » ) Alors qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi vous taisez-vous ?


Claude, se levant.

Parce que j’ai envie de pleurer et que cela me gêne pour parler, là !


Sorrèze, mouvement banal de caresse et de consolation.

Envie de pleurer…


Claude, l’éloignant.

Je ne suis pas une femme. On ne m’embrasse pas.


Sorrèze.

Ah ! nous y voilà…


Claude.

Si c’est toute votre rétractation…


Sorrèze, repris par l’hostilité de tout à l’heure.

Et quand cela eût été une plainte ?


Claude, très simple.

Que vous êtes ingrat !


Sorrèze. nerveux, avec des sursauts qui l’emportent.

Vous avez été un camarade, un ami merveilleux, Claude (plus sourdement), une maîtresse aussi… je ne nie pas cela (la voix vibrante) mais une femme, jamais.


Claude, se détourne brusquement et fait quelques pas, on y sent de l’impatience et de la détresse.

Sorrèze, mélancolie, sincère. On sent qu’il a trouvé des prétextes à sa souffrance.

Une querelle longtemps étouffée… Je vous ai beaucoup aimée, Claude…


Claude, toujours le dos tourné.

C’est donc fini ?


Sorrèze, simple et émouvant.

Pas encore, hélas, pour nous deux mais cela va mal… Est-ce que deux êtres comme nous peuvent se regarder et ne pas tout comprendre ?


Claude, se retournant.

Alors vous comprenez que j’en meurs ?


Sorrèze, vivement, traîtreusement.

De quoi donc ?


Claude, d’abord surprise, après un silence.

De votre désaffection.


Sorrèze. sincère.

Elle naît d’une telle désillusion.


Claude.

Voilà ce que je ne puis supporter. Je ne vis que par vous, tout ce qui n’est pas vous est lugubre…


Sorrèze.

Erreur, erreur, illusion… mais ce n’est pas de votre faute, mon amie, vous ne pouviez pas savoir. (Avec désespoir.) Il fallait être une femme, et la nature en vous douant à tel point, n’a pas permis, Claude, que cette humble science vous fût révélée.


Claude, les bras ouverts.

Que faut-il faire pour être une femme ?


Sorrèze.

Qu’il est difficile de s’entendre avec des mots ! Nous faisons une querelle, une querelle douloureuse de ce qui était au plus un aveu.


Claude.

L’aveu que nos amours nous ont complètement déçus ! Vous allez gâcher nos deux vies et je sens presque que vous le désirez. (Un domestique entre et présente une carte. Claude la déchire sans la regarder.) Je ne reçois pas.


Sorrèze.

Voyez au moins ce que c’est…


Claude.

On me harcèle, cela dépasse les bornes, je ne veux voir personne.


Sorrèze.

Le moment est trop important pour vous. Voyez ce que c’est, Claude.


Claude.

Non ! je me soucie bien de ce qui m’arrive.


Sorrèze, va prendre la carte sur le plateau.

C’est un reporter du New-York Telegraph. (Au domestique.) Faites entrer.

(Claude est assise, indifférente et lointaine.)


Scène 6

Les mêmes. Un Américain.


L’américain, à Sorrèze qui s’avance.

Madame Claude Bersier ?

(Geste de Sorrèze, le reporter salue, Claude répond vaguement.)


Sorrèze.

Vous venez de la part du New York Telegraph ?


L’américain.

Madame Bersier connaît bien notre journal. Elle a daigné plusieurs fois être notre collaboratrice. À l’occasion de la prochaine exposition, nous organisons des conférences. Toutes les sommités de l’Europe ont accepté nos propositions. À Paris, nous avons déjà l’adhésion des plus grands écrivains. Si nous avions de Madame Bersier la même assurance…

(Il se tourne vers elle, Claude dans une attitude douloureuse, presse et tord son mouchoir. Elle regarde ailleurs et ne répond pas.)


Sorrèze.

Madame Bersier est tout à fait souffrante. On vous a introduit parce que j’étais là… Vous pouvez tout conclure avec moi. Je la représente.


L’américain.

C’est que j’aurais voulu tenir de Madame Bersier elle-même plutôt que d’un secrétaire…

(Claude a un regard suppliant vers Sorrèze.)


Sorrèze, nettement.

Ne la fatiguons pas. Quels sont vos offres ?


L’américain.

Nous avons traité avec ces messieurs à 200 000 francs

les dix conférences.

Sorrèze.

Bien entendu, madame Bersier choisira son moment… Quelle est la durée de l’exposition ?


L’américain.

Six à huit mois.


Sorrèze.

Bien. La date reste à débattre. Naturellement, les frais du voyage…


L’américain.

Par nos meilleurs paquebots. Madame Bersier est assurée d’une cabine de luxe. En outre, notre journal se réserverait la publication des conférences.


Sorrèze, interrompant.

Quel chiffre ?


L’américain.

20 000 francs.


Sorrèze.

En Argentine, ils ont fait mieux que cela : 30 000.


L’américain.

Soit, 30 000. Notre journal est prêt à tous les sacrifices pour faire le trust des grands écrivains du continent.


Sorrèze.

Vous pouvez apporter le traité. On vous demande vingt-quatre heures pour le signer.


L’américain.

C’est beaucoup… je pars après-demain.


Sorrèze.

Apportez-le demain dans la matinée, et repassez le soir.


L’américain.

Il sera fait comme vous le désirez. (Vers Claude.) Je regrette que madame Bersier soit malade. J’espère qu’elle va se remettre pour écrire beaucoup de grands chefs-d’œuvre.

(Claude fait un signe imperceptible.)


Sorrèze, congédiant le journaliste.

Demain, madame Bersier sera rétablie, elle jugera et décidera. Vous aurez sa réponse définitive dans la soirée.

(L’américain salue très légèrement Sorrèze et disparaît.)


Scène 7

Claude, Sorrèze.


Sorrèze.

Il ne fallait pas manquer cela, Claude.


Claude, toujours lointaine.

Je n’irai pas en Amérique.


Sorrèze.

Si, vous irez, mon amie… parce que vous avez besoin de 200 000 francs.


Claude, même jeu.

Je n’ai besoin de rien.


Sorrèze.

Pardon ! je ne voudrais pas voua faire de reproches, mais vous êtes un grand bourreau d’argent, Claude… et je ne serais pas étonné que vous soyiez pauvre. Avouez que vous n’avez pas 200 000 francs.


Claude, comme une enfant prise en faute.

Non !


Sorrèze.

Au moins, pensez à Denise.


Claude.

Pourquoi êtes-vous si bon, puisque vous ne m’aimez plus ?


Sorrèze, ému.

Pourrais-je ne pas être un ami ? Ai-je dit que je ne vous aimais plus ? J’ai dit que je souffrais par vous, mais tant que cela sera possible, Claude… (La voix tremblante.) Tant que vous ne m’aurez pas positivement évincé, vous me trouverez à vos côtés… (de plus en plus tremblant.) Vous me comprenez, n’est-ce pas ?


Claude, toujours assise lui tend les bras ; il se penche et ils s’étreignent longuement.

Pardon, pardon… j’ai tant souffert tout à l’heure de ce misérable qui ne vous reconnaissait pas…


Sorrèze, franchement.

Oh ! chère Claude… qu’un journaliste ait pu me prendre pour votre secrétaire, faites-moi l’honneur de croire que je ne souffre pas de cela.


Claude, murmurant.

C’est la goutte d’eau. Je suis plus lasse que vous d’une situation pareille.


Sorrèze.

Le fait est que, depuis quelque temps, nous n’avons guère connu la paix, la confiance, la sécurité…


Claude.

Depuis quelque temps… Mais depuis quatre ans nous nous adorons, chacun de nous deux est irréprochable, qu’y a-t-il de changé ?


Sorrèze.

Ce qu’il y a de changé ? Vcue me demandez cela quand vous êtes pâle comme une morte et quand moi-même… Vous le voyez bien, ce qu’il y a de changé…


Claude, hésitant.

Michel… Depuis ce malheureux article de Flahaut.


Sorrèze.

Oui… Vous m’avez connu moins susceptible, n’est-ce pas ? Si j’ai tant souffert de cette jeune et rude poigne, c’est qu’elle passait entre nous comme le vent froid d’un coup de bâche. (Un temps. Claude réfléchit douloureusement. Bas et vite.) Je ne sais pas concilier l’amour et l’humilité du mâle.


Claude, luttant.

Vous avez été un admirable ami. Rien ne dira le tact, le dévouement… J’ai senti par vous, pour la première fois, la protection masculine. Par vous j’ai connu l’honneur de plier devant ce qu’on aime… C’est vous qui m’avez conduite où je suis… Et cette gloire qui est votre ouvrage, que vous m’avez voulue, que vous avez aimée peut-être en moi, comment nous serait-elle une ennemie ? Elle est notre lien, notre parenté, notre mariage…


Sorrèze, patiemment.

Je l’avais cru, ne me faites pas l’injure de consoler mon amour-propre. Ce n’est pas lui qui souffre. Nous serions médecins, avocats, commerçants, la situation serait la même…


Claude, exténuée.

Je ne comprends pas.


Sorrèze.

Si… vous comprenez, vous comprenez admirablement. Quand l’homme et la femme se rencontrent… fût-ce sur un terrain de jeu… Quelle est la championne qui se toquerait d’une mazette ? Moi, je suis un littérateur… c’est par là qu’il faut que je vaille. Mais vous, vous qui m’aimez… vous qui me jugez, vous à qui j’inspire un sentiment incomparable.


Claude.

Ce n’est pas vrai !


Sorrèze.

Ah ! laissez-moi dire, puisque c’est la première et la dernière fois, ces choses-là, on n’y revient pas… Vous êtes au supplice, ma pauvre Claude, vous ne savez comment guérir, effacer… comment vous faire pardonner votre gloire toujours montante… et moi, je ne sais pas davantage comment vous féliciter, vous admirer avec assez d’élan, vous prouver à toute heure, prouver à tout le monde que je ne suis pas jaloux… Jaloux, quelle chose vraie, pourtant, quelle chose due, quand votre âme n’est pas vile… ou pis que cela un mari qui renonce, si je n’étais pas jaloux de vous…


Claude, avec élan.

Ah, si vous n’étiez pas malheureux, je vous dirais : soyez jaloux de toutes vos forces… J’aime votre jalousie moi, elle ne me gêne pas !


Sorrèze.

Il n’y a pas de solution possible. La grandeur même de votre abdication m’écraserait… Il y avait une ressource : mon équivalence. Ah ! je vous prie de croire que je l’ai voulue… Je me suis acharné… l’homme n’a pas encore goûté de ces luttes-là. Le premier match émouvant, conscient, celui où j’ai compris qu’il y allait de notre amour, le voici. J’ai la sensation d’être insulté, frappé devant vous et que, devant vous encore, la réparation devait être ajournée. (Plus âpre.) La réparation ! Même pour les autres, pour le monde, il en faut une… Je ne puis être ce pauvre, à côté de vos millions. (La voix vibrante.) Ce n’est pas à moi, Claude, de me glorifier en votre amour, il faut qu’à vous aussi un orgueil vienne de moi.


Claude, adroite et élusive, elle le regarde avec une acuité amoureuse et murmure.

Je vous aime ainsi, humilié, douloureux, ulcéré…


Sorrèze, troublé.

Ne m’aimez pas trop… Il faut nous préparer… Nous sommes émus aujourd’hui, mais il y a les lendemains…


Claude, après un temps.

Michel, vous vous êtes trop éloigné de moi, voilà d’où le mal est venu… (Très bas.) Vous oubliez trop que je suis une femme… comme toutes les autres. Une femme avec laquelle on peut oublier ses soucis…

(Elle est toute penchée vers lui, n’osant se pendre à son cou.)


Sorrèze, la retenant du geste.

Non…


Claude.

Michel, voilà ce qui nous perd… une fois, une seule fois, viens là-bas…


Sorrèze, très triste.

Non.


Claude, la tête dans ses mains.

Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Puisque tout mon cœur, toute mon âme, ne peuvent te persuader… Si tu savais à quel point d’esclavage… je dépends plus de toi dans cette épreuve atroce que dans tout le bonheur passé.


Sorrèze.

Épargnez-moi.


Claude, tape du pied avec colère.

Ah !… Pourquoi me laisses-tu, pourquoi faut-il que ce soit moi ? Je ne te dirai plus un mot, Michel, je ne répondrai plus à ton inqualifiable obsession, que tu ne sois là-bas, chez nous… Si jamais une scène finale doit avoir lieu entre nous… je ne l’accepte que là où je serai moi toute entière… Quand je sentirai encore le poids de ta nuque dans mes mains, ou quand tu me prendras par les épaules de ton beau geste menaçant, quand je ne sais pas si tu vas me battre ou m’aimer…


Sorrèze, bouleversé.

Vous cherchez l’holocauste a notre orgueil, la réparation ? Car notre amour ne peut plus être que cela : une réparation… Je ne veux pas que votre corps tenu jadis dans la joie nouvelle de l’égalité, me soit une amorce… (Un silence, ils sont prêts à sangloter. Simplement.) Allons, vous voyez bien que c’est fini, adieu.

(Il lui tend la main.)


Claude, le regardant, timidement.

Michel, vous ne souffrirez plus… quand vous m’aurez quittée ?


Sorrèze, net.

Je souffrirai d’une autre façon que je préfère… (Elle ne peut dire un mot.) Je m’en vais à temps, je refuse d’assister à ma déchéance, voilà tout… taisez-vous… rappelez-vous ce que nous étions… et puis là, tout à l’heure, avec Flahaut, cette épée flamboyante entre vous et moi… non, non, non… la déception deviendrait impatience et puis tolérance… jamais, jamais…


Claude, affolée.

Vous êtes un inventeur de tortures… tout cela n’existe pas.


Sorrèze, avec autorité.

Si, tout cela existe… L’amour de l’homme seul peut descendre, celui de la femme doit monter. (Sombre et brusque.) Je vous ai tout dit. Laissez-moi partir quand mon départ vous blesse encore, quand vous pouvez souffrir encore par moi.


Claude.

Vous ne m’aimez plus.


Sorrèze, ému.

L’ami vous reste, Claude… c’est mieux ainsi, croyez-moi. (Il lui tend la main.) On peut humilier un ami, on n’humilie pas un amant.

(Claude sans le regarder, soulève à peine une main qu’il presse avec une sorte de soulagement. Il reprend sa serviette et sort rapidement. Pendant un moment, Claude est seule en scène.)


Scène 8

Claude Bersier, Un Domestique.


Un domestique, entrant.

Madame, ah ! madame est rentrée. On croyait madame avec mademoiselle. Est-ce qu’il faut enlever le couvert de mademoiselle… il est huit heures et demie.


Claude, sans bouger, lointaine.

Priez mademoiselle de descendre…


Un domestique.

Mais mademoiselle est sortie, il n’y a pas une heure, elle n’est pas encore rentrée.


Voix dans l’antichambre.

J’ai vu mademoiselle mettre une lettre sur le plateau, j’ai cru que c’était pour la boîte, mais il y a le nom de madame dessus.


Bersier, entrant.

Denise est sortie en laissant une lettre… j’ouvre ?

(Claude fait un signe.)

Bersier.

« Chère maman, je vous surprendrai peut-être moins que je ne le crains. Vous m’avez dit souvent que votre métier est de comprendre. Je pars chez grand’mère. J’y resterai sans doute jusqu’à mon mariage, si je me marie. Après ce qui s’est passé entre nous, je crois une explication inutile. Je regrette de partir dans un moment où vous avez du chagrin, tout était décidé, je n’ai pu remettre… » Mais Denise est toquée, qu’est-ce que toutes ces affaires que je ne soupçonnais pas ? (Claude a un geste de découragement.) Vous étiez au courant, vous ?


Claude, qui ne sort pas de sa léthargie.

Elle m’avait jamais dit qu’elle partirait, qu’elle voulait partir… hier encore… non, je n’aurais jamais cru !


Bersier.

Je vous trouve bien large… vous n’auriez jamais cru, parbleu ! Enfin, que s’est-il passé… des scènes entre vous deux ?


Claude.

Pas même. (Frissonnant un peu). Cette enfant-là ne m’aimait pas.


Bersier.

Et la raison vous suffit ? D’abord pourquoi ne vous aimait-elle pas, vous l’avez toujours choyée et gâtée…


Claude, grande mélancolie.

Vous voyez bien qu’elle est partie.


Bersier.

Tudieu ! ma chère, vous en parlez comme d’une alternative acceptable… j’aurai vite fait de vous la ramener…


Claude, doucement.

Non… laissez Denise (Comme un regain de sa vivacité.) Dieu me préserve de garder les gens malgré eux !


Bersier.

Mais sapristi, vous n’êtes pas seule en cause, il y a moi, j’admire comme Denise y a pensé. On ne quitte pas ainsi ses père et mère, surtout quand on a mûrement réfléchi, comme Denise prétend l’avoir fait.


Claude, fataliste.

Persuadez-la de revenir.


Bersier.

Je vous le promets bien.


Claude.

Et si elle refuse ?


Bersier.

Vous me donnerez votre explication… si je ne la tire pas d’elle-même.


Claude, grande tristesse.

Ne tourmentez pas cette enfant… laissez Denise être heureuse à sa guise… puisqu’ici nous avons échoué.


Bersier.

Elle était fille unique, comblée… beaucoup trop gâtée. Je me demande ce que nous n’avons pas fait pour elle. (Tout à l’embêtement du départ de sa fille, il oublie ses anciens griefs.) Que votre mère soit une femme célèbre, ce n’est tout de même pas une raison pour la planter là… Enfin, que faisons-nous ?


Claude, lentement, avec lassitude.

Le mieux… j’écrirai une lettre, une longue lettre à Denise… je n’ai pas d’orgueil, moi… je tâcherai, je lui

expliquerai… mais pas ce soir, ah ! non, pas ce soir…

Bersier.

Bien, comme vous voudrez, laissons lui le temps de la réflexion. Moi je vais écrire à ma mère.


Claude.

Oui, c’est cela… Ne soyez pas trop monté, songez que Mme Bersier va être contente.


Bersier, sortant bougonnant.

Tout de même, à la place de Denise (convaincu) entre ma mère et vous… Bonjour, Flahaut.


Scène 9

Claude, Flahaut, Mlle Haller.


Flahaut, entrant.

Je m’excuse de vous déranger, mon cher maître. Je me suis permis de vous amener Mlle Haller qui demande des nouvelles de son livre. Elle est là, dans la galerie, et je vous rapporte le manuscrit de Mlle Denise. Voulez-vous vous charger de le lui rendre.


Claude, assise à son bureau, les mains inertes, en désœuvrée, presque sans intonation.

Denise est partie.


Flahaut.

Pour où ?


Claude.

Elle s’est sauvée.


Flahaut, stupéfait.

Avec qui ?


Claude.

Toute seule. Elle était malheureuse chez moi.


Flahaut, véhément.

Elle était jalouse de vous, ce n’est pas la même chose.


Claude, qui commence à s’y connaître.

D’abord, c’est la même chose, et puis, au fond, elle avait peut-être raison.


Flahaut.

Vous avez beaucoup de chagrin, Claude ?


Claude, toujours sans geste et sans intonation.

Moi ? Je n’y pense même pas… J’ai reçu un bien autre coup de massue, je défie tout le reste de m’assommer.


Flahaut, qui l’observe.

Sorrèze ?


Claude.

Oui.


Flahaut.

Une scène ?


Claude.

Pis que cela.


Flahaut.

La rupture ?


Claude.

Oui.


Flahaut.

Le miracle est que vous ayiez mis trois ans à en venir là. Vous allez connaître une crise affreuse… et vous la surmonterez. (Claude se tait.) Vous m’entendez, Claude, vous guérirez de cela.


Claude, elle a une sorte de rire.

Que voulez-vous que cela me fasse de ne plus souffrir ?


Flahaut.

Il faudra faire rentrer Denise à la maison.


Claude.

Son père y pourvoira. Elle n’a pas besoin de moi.


Flahaut, doucement.

C’est vous qui aurez besoin d’elle.


Claude, avec force.

Denise ne peut rien pour moi, et quand même elle m’aimerait… (Toute au frisson du passé.) On ne bâtit pas sa vie sur un cœur qui ne vous préfère pas…


Scène 10

Les mêmes, Mlle Haller.


Mlle Haller, s’avançant avec gêne.

Madame ? Je n’ai rien reçu de vous, j’ai peur que mon livre ne vous ait pas plu.


Claude, froide, lente.

Pourquoi vous obstiner à écrire, mademoiselle ? Vous n’avez pas de talent, vous n’en aurez jamais…

(Les deux jeunes gens sont interdits.)

Mlle Haller, écrasée.

Mais vous m’aviez dit…


Claude, qui s’agite.

Je m’étais trompée, d’ailleurs vous avais-je donné le conseil d’écrire ? ai-je jamais donné à une femme le conseil d’écrire ? Je vous laissais aller, voilà tout.


Mlle Haller.

Alors, c’est donc mauvais ? Tout est à recommencer ?


Claude, ambiguë.

Vous ne ferez jamais mieux, laissez cela… Apprenez la tapisserie et le cuir repoussé.


Flahaut.

Ne faites pas attention, Claude est souffrante.


Claude, avec autorité.

Je n’ai jamais été plus lucide.


Mlle Haller, les larmes aux yeux.

Pourquoi me découragez-vous ainsi ?


Flahaut.

Claude a de grands ennuis… Elle m’a dit que votre livre était superbe…


Mlle Haller.

Est-ce vrai, madame ?


Claude.

Évidemment, vous avez du style… comme tout le monde. Une certaine originalité… qui n’en a pas ? Mais le volume manque… je ne sens pas l’avenir en ce que vous faites. Vous n’avez pas de talent, vous n’avez rien à faire ici…

Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Mlle Haller, tremblante.

Je ne savais pas qu’il était d’usage d’apprendre aussi durement ces choses-là.


Claude.

Vous n’en continuerez pas moins à écrire… Plus tard vous vous rappellerez mon conseil…


Mlle Haller, ravalant ses larmes.

Il faut que je vous aie bien déçue… Adieu, madame, soyez tranquille, il me faudra quelque temps avant de venir à bout d’un nouveau travail.


Claude, la regardant s’en aller.

Adieu, mademoiselle Haller.


Scène 11

Claude, Flahaut.


Flahaut, indigné.

Pourquoi avez-vous fait cela ?


Claude.

Parce qu’elle m’intéresse, cette jeune fille-là.


Flahaut.

Elle est capable de vous croire !


Claude.

C’est bien ce qu’elle a de mieux à faire au monde.


Flahaut.

Tous les hommes ne sont pas des Sorrèze.


Claude, lente, monotone.

Vous n’étiez pas entre nous, vous ne savez pas… Il n’y a pas de la faute de Sorrèze.


Flahaut.

Voyons, renversez un peu les rôles, auriez-vous cessé de l’aimer si l’être supérieur avait été lui ?


Claude.

Ce n’est pas la même, chose… (Lentement.) Mais si j’avais été un homme, Flahaut… j’ai beaucoup réfléchi… si j’avais été un homme, eh ! bien, j’aurais souffert comme Sorrèze, et peut-être moins patiemment que lui.


Flahaut.

En attendant, il va falloir réagir et ne pas accumuler les mauvaises actions… Ne pas vous conduire comme envers Mlle Haller… Je vous la ramènerai dans huit jours et vous me ferez le plaisir. (Claude le regarde curieusement, il s’arrête.) Dans huit jours… (Claude rit un peu, comme elle hausserait les épaules. Flahaut l’observe de très près.) Claude… vous allez me promettre…


Claude, comme si elle répondait à ses pensées.

Les femmes ne se tuent pas.


Flahaut, la regardant dans les yeux.

Bien vrai ?


Claude, simplement, même jeu.

Elles se laissent mourir.


RIDEAU.