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La Troisième Jeunesse de Madame Prune/16

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Calmann Lévy (p. 76-81).



XVI



16 janvier.

Aujourd’hui, une visite dont je m’amusais d’avance, ma première à mademoiselle Pluie-d’Avril, dans son domicile particulier.

Et je l’ai trouvé tel que je l’imaginais, ce logis de petite cigale sans lendemain, de petite créature qui n’existe que par la grâce éphémère et le chatoiement des atours, à l’égal de quelque papillon éclos pour charmer nos yeux. C’est dans une vieille rue qui monte, — non vers les montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la « Montagne ronde », sorte de colline détachée en pleine ville et ne supportant que des maisons-de-thé ou des maisons de plaisir. Là, au premier étage d’une construction à la mode ancienne, toute de bois de cèdre et de papier, le nid de la petite danseuse s’avance en balcon, au-dessus des passants rares et discrets. On se déchausse, il va sans dire, dès le bas de l’escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre dans la maisonnette sonore, dont les bois, desséchés depuis cent ans, vibrent comme la caisse d’une guitare.

Mademoiselle Pluie-d’Avril habite avec M. Swong, un énorme chat, matou bien fourré, d’imposante allure, qui porte une collerette tuyautée, et madame Pigeon, une vieille, vieille femme à cheveux blancs qu’elle appelle grand’mère, — quelque « madame Prune » du temps passé, sans doute, mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aïeule, douce et presque respectable.

Après mille révérences, pendant qu’on se hâte de me préparer des bonbons et du thé, je passe, du coin de l’œil, l’inspection de ce logis. C’est drôle d’être là, et mademoiselle Pluie-d’Avril, en maîtresse de maison, comment dire ses belles manières, son affairement, et le sérieux de son impayable minois !… Un intérieur bien modeste ; on est comme chez des gens du peuple, mais soigneux. Ce qui détonne seulement, ce sont les coffres de laque contenant les costumes de danse, dont quelques-uns, jetés çà et là, semblent des robes de fée qui traîneraient dans une chaumine. Aux murs, de bois sec et de papier blanc, il y a des photographies de mademoiselle Pluie-d’Avril et de quelques-unes de ses camarades, dans leurs rôles à succès : frimousses de jeunes chattes, avec des falbalas comme les princesses nipponnes de jadis, ou avec des perruques de douairière. Et, à titre de curiosité exotique, il y a aussi deux images européennes : l’impératrice Eugénie et le roi Victor-Emmanuel… Cependant je ne vois nulle part la table des ancêtres, le recoin vénéré, toujours un peu noirci par la fumée des baguettes d’encens, que l’on trouve dans les maisons les plus pauvres. Non, il fait défaut ici, cet autel qui est l’indice de toute famille constituée ; la petite danseuse n’a donc point de parents, et n’est chaperonnée dans la vie que par ce matou sournois et cette grand’mère de hasard.

Au fait, pourquoi donc s’en est-elle allée, la soi-disant grand’mère, la vieille dame aux yeux restés honnêtes ?… Et pourquoi M. Swong, assis gravement sur son postérieur, la collerette relevée en fraise à la Médicis, m’observe-t-il fixement avec ses yeux verts ?… Dans ce milieu-là, tout est mystérieux et tout est possible… Cependant, non, je ne peux croire que cette éclipse de madame Pigeon soit intentionnelle ; un pareil soupçon me gâterait ce propret logis, cette petite créature fine, et la collation posée devant moi sur les nattes du plancher. Chassons le doute mauvais, et asseyons-nous par terre pour faire la dînette, avec des cérémonies, comme dans le monde…

Quand il est l’heure de prendre congé, j’embrasse mademoiselle Pluie-d’Avril et M. Swong, chacun sur la joue, et on me reconduit très aimablement, très cordialement, après avoir exprimé l’espérance de me revoir. Sans aucun doute, je reviendrai, car tout s’est passé à souhait, il n’y a eu nulle équivoque, et, sur la dernière marche du vieil escalier, mademoiselle Pluie-d’Avril, prosternée, son éventail à la main, me suit d’un franc et gentil sourire…

Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir, dans cette toute petite tête de danseuse, et dans ce petit cœur ?… Toujours la mélancolique interrogation sans réponse, que j’ai si souvent ressassée à propos d’êtres essentiellement différents de moi et indéchiffrables, chats, singes, ou enfants des races humaines très distantes de la nôtre, dont le regard était entré dans le mien par la route profonde… Et puis, quels seront ses lendemains, à celle-là, et quelles prostitutions l’attendent ? Restera-t-elle seulement jolie en grandissant, quand la fleur de l’enfance sera fanée sur ses joues ? Et alors, si elle ne l’est plus, jolie, dans quelle misère ira-t-elle finir, la petite fille aux belles robes ?

Tout en songeant à ces lendemains de mademoiselle Pluie-d’Avril, qui incarne encore un rêve du vieux Japon, du Japon des laques et des éventails, je retombe peu à peu dans le Nagasaki moderne, et voici les quais, les cabarets à l’américaine. C’est l’heure où la foule lamentable des ouvriers quitte les usines, visages noircis par ce hideux charbon de terre, qui aura été, plus que l’alcool peut-être, le fléau destructeur de notre espèce. Et là-bas, sur la rive d’en face, au pied de ces montagnes qui ne connaissaient naguère que les cèdres, les bambous et les pagodes, des tuyaux fument, fument, empoisonnent l’air du soir, et des machines sifflent, crient avec des voix de Guignol : là est l’arsenal maritime, où l’on s’épuise nuit et jour à construire les plus ingénieuses machines, pour ces grandes tueries d’ensemble, inconnues à nos ancêtres.