La Troisième République française et ce qu’elle vaut/21

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CHAPITRE XXI.

Ceux d’entre eux qui se croient les plus avisés, se montrent encore les plus aveugles. Ce sont précisément ceux-là, qui recueillant les vieux habits de l’école libérale, s’en revêtent tout aussitôt que les premiers propriétaires n’en veulent plus. On les voit se présenter bravement avec des costumes démodés et ne pas même réussir à provoquer des discussions sur les théories qu’ils essayent de faire reprendre et dont chacun est saoul, l’école libérale elle-même qui s’est beaucoup perfectionnée depuis quelques années.

Lorsqu’elle vint au monde, vers la fin de l’ancien régime, ses yeux étaient à peine ouverts à la lumière, qu’elle aperçut au-delà de la Manche les institutions anglaises et elle en resta fascinée. Elle fut frappée de leur fonctionnement, mais beaucoup plus encore des allures de ceux qui en jouissaient. Elle ne prit pas garde qu’il existait dans ce pays-là une église nationale puissante par ses droits territoriaux et au moins autant par ses prérogatives politiques ; que des communautés municipales répandues sur tout le royaume y exerçaient des droits fort étendus et incontestés ; que les deux éléments essentiels à toute existence d’État comme d’individu, le mouvement et la conservation, s’étaient incorporés dans deux camps aussi dévoués au maintien des choses britanniques l’un que l’autre, les Whigs et les Torys, et qu’en se faisant échec, ces deux camps donnaient le mouvement à l’ensemble ; elle ne vit pas, enfin, qu’une aristocratie rompue à la pratique des affaires, fière de ses droits, habile à en user, entendait bien, Whig ou Tory qu’elle était, tirer le meilleur parti possible pour ses intérêts et ses vues, de la situation qu’une lutte incessante lui assurait dans les conseils de la couronne et la conduite générale et particulière de la politique, mais que pour rien au monde, les Whigs n’eussent voulu, en la contenant, souvent avec excès, annihiler l’autorité royale, ni les Torys en l’exaltant parfois au-delà de la vraie mesure, toucher gravement aux libertés publiques ; ils ne virent pas enfin, que sur l’autre rive du détroit, il y avait des hommes de parti dans tous les lieux et des révolutionnaires nulle part.

Cela, ils ne le virent pas le moins du monde ; ils n’en aperçurent absolument rien. Tout au contraire. Mais, avec M. de Voltaire à leur tête, ils furent extrêmement édifiés des modes intellectuelles régnant alors dans les salons et les cafés de Londres. On y prêchait volontiers le déisme, même l’athéisme et le plus absolu débraillé des mœurs ; on déclamait avec force contre tous les genres de tyrannie, et ce qui était assez naturel pour des protestants, on s’y moquait à cœur joie des superstitions catholiques et de l’influence du clergé ; on y était même un peu républicain après boire et les plus larges sentiments de liberté individuelle, de dignité humaine, de compassion pour les autres peuples, universellement et en bloc, reconnus pour des esclaves, par la superbe insulaire, fleurissaient naturellement sur les lèvres et dans les livres de tous les publicistes de ce temps et de ce pays-là.

Les libéraux français n’y regardèrent pas de plus près et déblayant leurs intelligences de toutes considérations à ce contraire ils reconnurent pour mathématiquement évident que de posséder une constitution à l’anglaise était leur besoin le plus pressé et qu’il importait de le satisfaire à tout prix.