La Troisième République française et ce qu’elle vaut/22

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CHAPITRE XXII.

Mais, il fallait construire cette constitution de telle sorte qu’il n’y existât pas trace d’une religion nationale ; il ne fallait pas non plus de bancs des Évêques, ni de cour des Prérogatives ; il ne fallait pas d’immunités municipales, ni de corps de ville dirigeant et conduisant leurs affaires à leur guise ; une aristocratie territoriale, je ne sais si on en eût voulu, mais au XVIIIe siècle, on ne possédait plus qu’une noblesse de cour besoigneuse vivant des bienfaits du Roi et une noblesse de province sans autorité dont les enfants allaient volontiers recevoir une solde de dix sous par jour dans les grenadiers de France ou autres corps à son usage ; les commis avaient réglementé tout cela ; par conséquent il n’était pas question de se servir de ce qu’on ne possédait pas. Comme il ne se trouvait pas sur la terre des legs d’existences indépendantes on ne pouvait pas non plus compter sur la formation de deux grands partis, l’un voulant que l’État marchât sans rien casser, l’autre qu’il restât prudent sans dépérir. Tout mis à part, on voulait passionnément une constitution à la mode anglaise et on se disait convaincu que rien n’était plus aisé que de se la procurer. Cette façon de juger des réalités des choses est particulière à l’esprit français. J’ai vu dans les premiers jours de 1848, sur les boulevards couverts de drapeaux de toutes les couleurs, et entre autres tricolores mais dont les trois bandes recherchaient des combinaisons nouvelles (on ne voulait plus de l’ancienne) — j’ai vu, au milieu de la foule, nombre d’hommes fort animés montés sur des chaises distribuant de petits billets à tous les passants, et sur ces billets était écrit : « constitution américaine », république unitaire c’est-à-dire : lumière éclatante dans une nuit profonde ou faire diligence en se couchant sur le dos. Le bon sens français ne se cabre pas devant ces logiques-là !

On trouva donc la théorie des trois pouvoirs : le Roi se battrait à perpétuité contre la Chambre basse et la Chambre haute servirait à perpétuité de bouclier à l’un contre l’autre. Quant au pays on commença alors à lui demander des majorités et les mandataires sortis de ces majorités devaient être nécessairement les hommes capables, vertueux, distingués en tous points que pouvait contenir la nation, et que l’élection comme une cornue allait distiller incessamment devant le public.

M. Guizot appelait cela en 1848, après la chute du gouvernement qu’il avait mené tant d’années, une aristocratie ouverte aux deux bouts ; on y entrait, on en sortait. On en sortait si bien que le Roi Louis XVI en eut le cou coupé et on usa beaucoup de tuyaux au frottement rapide de tant d’aristocrates de passage. Les libéraux tuèrent successivement toutes les royautés constitutionnelles qu’on leur a confiées. Autant on leur en donnerait, autant ils en tueraient. Mais ils n’ont pas cessé un seul jour d’être enchantés d’eux-mêmes, et leur confiance est à l’abri de tous les petits malheurs. Leur grande affaire c’est d’avoir des Chambres. Le reste doit être tenu pour secondaire ; Roi légitime, Roi par accident, Empereur, République, tout va, pourvu qu’ils aient des Chambres. S’ils ne peuvent s’en procurer deux, eh bien ! Ils se contenteront d’une seule et les mortels heureux qui y sont nommés par les électeurs qu’on voudra, par les suffrages arrangés comme on l’entendra, au scrutin de liste ou au scrutin d’arrondissement, peu importe ; tout leur est bon, ces mortels-là deviennent des demi-dieux.

Le jour où leur nomination est vérifiée, le Saint-Esprit descend sur la tête des élus ; ils deviennent bons à tout, propres à tout, dignes de tout. Les grands seigneurs de l’ancien régime se donnaient la peine de naître seulement, c’est vrai ; mais les choses étaient arrangées de telle sorte qu’on déposait ces glorieux nourrissons tout-de-suite dans un berceau où ils trouvaient illustration, crédit, puissance héréditaire, fortune immense, beaucoup d’éclat et quelquefois ils y ajoutaient d’eux-mêmes, ce qui n’était pas défendu, une certaine somme de mérite personnel.

Le député, en venant au monde, ne trouve absolument rien du tout. Il sort de l’urne qui est sa mère, engendré par un coup de hasard, le plus ordinairement. Il n’oserait pas toujours se risquer dans une seconde conception et généralement rien n’est moins immaculé. Il peut, il est vrai, comme le grand seigneur, n’avoir pas négligé de se munir de quelque valeur personnelle, mais ce n’est nullement un besoin. Le Saint-Esprit n’en est pas moins là qui plane imperturbablement sur son cerveau et il lui est loisible, il lui est commandé d’aspirer à toutes les fonctions, d’attendre tous les honneurs. Il y a droit. Seulement de même que dans son département, il lui a fallu une majorité pour venir au monde, oh ! mon Dieu ! quelques voix seulement suffisent ! de même pour être un député papable, il faut encore qu’il appartienne à une autre majorité, celle qui, pour le moment, a la haute main dans sa Chambre, mais ce point acquis, il regardera avec un dédain profond le grand seigneur auquel il a succédé, car celui-ci n’aurait jamais, certainement, où rêver le vol que le député va prendre.