La Troisième République française et ce qu’elle vaut/24

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  XXIII
XXV  ►

CHAPITRE XXIV.

On pourrait compter en ce moment en France un certain nombre de militaires se consultant, regardant autour d’eux, essayant de se rendre compte de ce qu’ils peuvent tenter et de ce qu’en un besoin, leur entourage penserait. On a beaucoup répété qu’il n’existe pas matière à conspirations de régiments ; pour le moment, cela peut être. On a assuré aussi et on le répète trop, que les généraux ne sont pas en main pour se saisir du maniement de la chose publique. Le vrai d’aujourd’hui, en tant qu’il serait vrai, peut cesser de l’être demain. Ce qui est non moins manifeste c’est que la situation est circonvenue par le hasard, en tant que le hasard n’est autre chose que la conséquence incalculable mais logique d’une crise et que de ce hasard peut et doit sortir, pour la société abandonnée de tous les secours ordinaires, la nécessité impérieuse de se défendre par les moyens extraordinaires.

Le moyen extraordinaire, c’est un moyen violent et un général est ce moyen-là.

Il devient alors sans difficulté l’instrument providentiel. Chacun en tombe d’accord, chacun le proclame. Celui qui essaye de discuter est un esprit faux, dangereux, malintentionné et auquel on ne saurait donner d’autre avis que de se taire. Quand la société a peur, la société devient terrible ; elle veut des refuges terribles et ne s’arrête dans son tremblement et ne se calme que si un sabre la couvre. La société est à deux doigts d’avoir horriblement peur ; alors le général devient indispensable.

On ne va lui marchander ni le dévouement, ni même l’adoration. Non seulement, on se montrera prêt à lui tout permettre, mais on le conjurera, à mains jointes, au nom du salut de la patrie en naufrage, de tout vouloir. C’est un peu la méthode dans les cas difficiles de tous les peuples répandus sur le globe ; mais c’est surtout la méthode française et ce peuple auquel on a si bien persuadé de se saturer d’égalité a le rêve incessant du grand homme, de l’être qui ne ressemble aux autres êtres que par certaines généralités de forme extérieure, mais qui, au fond, est supérieur, dans des proportions incommensurables, à tout ce qu’on peut s’imaginer de plus élevé et auquel appartiennent, de ce fait, tous les droits. On en peut tout attendre et on n’a rien absolument à lui interdire. Or, la marque essentielle du grand homme, celle à laquelle on le reconnaît, c’est une imperturbable énergie et l’énergie ne se manifeste que par les coups bien assenés qu’on attend avec une admiration anticipée. Jamais théorie ne fut ni plus simple ni plus claire.

Vu qu’elle circule et s’échauffe à cette heure dans toutes les imaginations du beau pays où le oui résonne, les généraux qui sont, par profession, à la nature de grand homme ajustée suivant la formule, ce que les cardinaux sont au pape, fons et origo, se préoccupent du moment où l’un d’entre eux deviendra le type du salut de la société en détresse. On comprend du reste qu’il ne s’agit que des généraux pourvus d’un tempérament propre aux circonstances. À ne regarder qu’à l’épaulette, la plupart de ces officiers ne pensent sans doute qu’à faire leur service et à mériter leur pension de retraite. Il s’agit des généraux qui ont du tempérament.