La Troisième République française et ce qu’elle vaut/25

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CHAPITRE XXV.

Le moment s’approche donc où chacun va vouloir être sauvé. Je dis chacun, les républicains comme les autres ; mais ceux-ci assurément, en partie du moins, avec peu de bonne humeur et moins d’entrain que les libéraux, les royalistes, les modérés de toute dénomination, les propriétaires de maisons et de terres, partant la grande majorité des paysans et tout ce qui fait un négoce quelconque et n’est pas en état de faillite ouverte ou prochaine ; l’ouvrier qui sait gagner sa vie, voudra également être sauvé avec sa famille ; le pêcheur de la côte a une barque à lui et voudra qu’on la lui garantisse, et par-dessus tout, la nombreuse armée du clergé, depuis le pauvre prêtre d’une petite paroisse rurale vivant de sa portion congrue jusqu’à l’archevêque, aura un désir explicable de sauver non plus sa rente seulement mais sa vie ouvertement menacée, et les populations catholiques, en masse, les zélés et les tièdes, bien certains qu’on va leur prendre leurs chapelles, leurs églises, leurs cathédrales, leurs sanctuaires et fouler aux pieds leurs crucifix comme en 93, comme en 71, sont déjà parfaitement résolus à se faire sauver.

— Mais il n’y a pas lieu, répondent les hommes de la gauche. Vous voyez : nous nous tenons bien tranquilles. Nous ne menaçons, du geste ou de la parole, absolument personne. D’ailleurs, puisque vous aimez et estimez la force, vous devez considérer que nous la tenons. Quel usage en faisons-nous ? Le plus débonnaire du monde. Notre majorité parlementaire qui n’est autre, vous devez en convenir, que le souverain pouvoir, attendu que votre constitution nous donne par elle le droit de lier et de délier, sans que la minorité ait d’autre devoir que de plier les genoux et de se soumettre, cette majorité sacrosainte est la meilleure enfant qu’on ait jamais vue. De peur de s’égarer par passion, elle a abdiqué dans les mains de son comité des xviii, non moins volontaire que le feu Conseil des x, et le comité des xviii ne vit, ne respire que par l’organe des trois Inquisiteurs d’Etat, c’est-à-dire des trois personnages supérieurs qui disent « fiat », et la chose, non pas se fait (ce n’est pas encore venu) mais doit se faire et vient peu à peu.

Nous changerons tout, continuent ces philanthropes ; c’est exact et nous en convenons franchement ; d’ailleurs, si par un phénomène ordinaire dans les hautes régions où le tour de roue politique nous a transportés, nous venions jamais à envisager nos projets sous un jour nouveau qui nous pût porter à changer de visées, nous savons bien, que nous deviendrions à l’instant pour ceux qui nous poussent, nous dressent, nous portent, nous haussent, des traîtres ; nous n’ignorons pas que dans le métier que nous faisons, les soldats n’ont d’autre moyen d’assaut que de sauter sur les épaules du chef qui semble faiblir et nous ne voudrions pas qu’on nous sautât sur les épaules comme Danton l’a fait à Vergniaud, Robespierre à Danton, Tallien à Robespierre. Nous serons donc les hommes que l’on suppose au moins aussi longtemps que nous pourrons et donc, nous allons tout doucement, mais, soyons-en persuadés, tout doucement, porter la main sur tout, casser, c’est vrai, mais sans faire de bruit. Nous casserons ce qui reste de liberté individuelle ; nous casserons les conditions actuelles de la propriété ; non pas que nous en voulions à cette base indispensable de toute société humaine ; on nous fait tort quand on nous en accuse et on se trompe ; nous voulons seulement rendre possible et opérer un glissement qui la fasse passer dans d’autres mains inutiles à désigner ; quant à la religion, nous la casserons à coup sûr ; mais ne croyez pas que ce soit en tant que catholicisme ; nos idées sont plus larges que vous ne le supposez et nous n’en voulons pas plus au pape qu’au Mufti et au grand lama. Ce qu’il nous faut c’est que l’homme moderne appartienne tout entier à la Libre Pensée, c’est-à-dire au culte des intérêts positifs, c’est-à-dire à celui qui en dispose, c’est-à-dire à l’État, et l’État vous savez bien qui c’est.

Voilà à peu près ce que nous voulons faire. Mais, comme, en définitive, et grâce aux libéraux, nous sommes désormais les maîtres de tout, quelle folie de supposer possibles des violences ; des égorgements ! Pourquoi, je vous prie ? à quoi bon ? Nous ne prétendons amener l’avènement de la nouvelle couche sociale… Vous la connaissez ? Cette élite qui attend la fin de nos travaux dans les cabarets borgnes des grandes villes ou dans les bouchons décriés des villages, inculte, sale, barbue, déguenillée, plus qu’à demi-ivre, la pipe de terre sordide sous un coin de sa lèvre… Eh bien ! Cette nouvelle couche sociale nous allons l’amener paternellement à prendre les positions qu’elle a essayées et qui lui ont plu en 71 ; mais ce sera la loi en main, avec la plus pure légalité, et cette légalité nous sommes en train de la fabriquer, comme toujours, avec l’aide des libéraux, auxquels nous abandonnons en récompense, bien entendu temporairement, la jouissance de toutes les places qui peuvent leur convenir. C’est leur amorce éternelle.