La Troisième République française et ce qu’elle vaut/3

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CHAPITRE III.


Ce n’est pas le moins du monde, qu’en soi, en principe, une forme de gouvernement qui consiste, dans l’essentiel, à se donner périodiquement un nouveau chef électif, soit abhorrente au sens commun : en aucune manière. Tous les États qui l’ont pratiquée, ont reconnu vite ses inconvénients, mais aussi ses avantages, et il faut croire que les derniers sont d’importance, car parmi ces États, ceux qui ne s’étendaient pas sur un trop grand espace aréal, soit cantons suisses, villes libres impériales, ou autres entités politiques du même genre, l’ont conservée avec le plus grand soin et ne s’en sont jamais volontairement dépouillé, ni Venise, ni Florence, ni Lucques, ni Sienne, ni, dans le passé, Athènes, Cyrène ou Milet ; seulement, pour que l’opinion publique se montre si constante, si affectionnée à un tel régime, il faut absolument qu’elle soit notablement homogène, ce qui disparaît aussitôt qu’elle émane de trop de têtes différentes. La Hollande fut déjà subdivisée en trop d’intérêts divergents ; Venise n’échappa à l’écueil que par le fait d’être passé promptement d’une aristocratie déjà étroite à une oligarchie plus étroite encore. Les cantons suisses ont vécu subdivisés, ne se nourrissant au physique et au moral que de laitages ; s’ils arrivaient jamais, devenus plus compliqués, dans leurs différents genres de nourriture, à concentrer au-delà d’une certaine limite leur forme fédérative, on peut craindre qu’ils n’aboutissent à un despotisme démocratique, et quant aux États-Unis, ces anciens prototypes un peu démodés de la sagesse politique des temps modernes, les voilà sous la main noueuse du mob en attendant de nouvelles guerres civiles et la solution de la difficulté en dictature.

L’Angleterre, une fois dans sa vie, a paru vouloir goûter du pouvoir électif et partant de la forme républicaine. Ce fait s’est produit au xviie siècle et Cromwell en a été l’expression. Si l’on en considère les causes, on n’y trouve rien qui fasse déshonneur à la judiciaire de ceux qui l’ont amené. Désiraient-ils vraiment pratiquer à leur aise et sans les entraves dont ils se croyaient empêchés, quelque chose de nouveau ? Nullement. Ils ne voulaient que la grande coutume, les anciennes franchises, les institutions communales, ce qu’ils appelaient et avaient appelé de tout temps, ainsi que leurs pères, la liberté et dont ils n’avaient aucune volonté d’étendre les limites dans le domaine des aventures inconnues.

C’était le Roi Charles Ier qui rêvait des nouveautés et à force de flageller de sa prérogative toutes les habitudes de son peuple, ce qu’on lui laissa faire, il se piqua de vouloir les étrangler, ce qu’on ne lui permit pas. Il était insurgé depuis plusieurs années contre le pacte politique, lorsque le Parlement et la nation s’insurgèrent contre lui et, ainsi, on vit deux rebelles ; le Roi d’abord et la nation qui ne vint qu’ensuite et comme contrainte. L’état qui s’en suivit on l’a appelé la République, mais il est si difficile de conserver aux mots leur sens quand on les fait passer d’un milieu dans un autre ! L’« English commonwealth » ne singeait nullement les républiques antiques, pas plus que celles du moyen-âge. Il pensait un peu à Israël parce qu’il lisait beaucoup la Bible et, tout d’abord, parce qu’Israël avait eu des Juges, fort agréables aux Prophètes, il voulut Cromwell et en fit non pas un Président électif, non pas même un magistrat populaire, il en fit un Protecteur, c’est-à-dire qu’il rentra le plus vite qu’il lui fût possible dans la forme et dans la réalité, quoi ! dans l’excès de la doctrine monarchique. Il ne tint qu’à Richard Cromwell de produire une dynastie pour la plus complète satisfaction des républicains anglais.