La Troisième République française et ce qu’elle vaut/43

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CHAPITRE XLIII.

Il s’en donna malheureusement un peu l’air en adoptant la formule : « par la volonté nationale ».

De pareilles précautions oratoires ne sont bonnes à rien. Suppose-t-on par là désarmer la colère des ennemis ou encourager les timides ? Les ennemis ne font que rire de la concession et, en effet, elle n’a ni portée ni valeur. Un républicain ne saurait jamais admettre que c’est la volonté nationale qui fait un Roi ou un Empereur ; à son avis, ce sera tout au plus la volonté nationale surprise ou déçue ou abusée ou mal interprétée ; mais la volonté nationale qui est sa volonté à lui, ne se donne jamais qu’à la République. Autrement, de quoi s’aviserait-il de préconiser cette dernière ? On objectera que certaines consciences ont besoin d’une telle déclaration pour passer au parti victorieux qui les allèche par tout ce qu’ils en espèrent, mais auquel ils ne peuvent passer sans une planche jetée sur le ruisseau. La volonté nationale est cette planche ; car, en effet, ils sont républicains et en sont fiers ; mais si la volonté nationale exige une monarchie, comme en tant que républicains c’est à la souveraineté du peuple qu’ils rendent leurs hommages, du moment que le peuple veut un maître, leur premier devoir est de s’incliner devant sa fantaisie.

Je ne suis pas fort touché de cette série de calembourgs et je tiens pour assuré que les consciences qui les réclament se contenteront toujours de la moindre aumône. Ou les aura même sans leur fournir aucun prétexte, car l’envie de venir les harcèle et on les gardera juste le même temps auprès de soi, c’est-à-dire tant qu’on sera en prospérité. Au jour des embarras, s’apercevant que la volonté nationale regarde ailleurs, elles ne manquent pas de vous laisser et d’y courir.

La combinaison de 1830 avait eu aussi son amorce : on avait dit aux uns, en leur montrant M. le Duc d’Orléans, « nous le prenons quoique Bourbon » et on supposait que cela suffirait aux républicains, aux Bonapartistes, aux irréconciliables, ce qui ne se réalisa pas ; aux royalistes faibles, on murmurait dans les oreilles : « parce que Bourbon » et on n’eut guère plus de succès. En ces matières on gagne en allant droit son chemin, sans employer de tels ménagements, car rien ne vaut comme d’être résolu si ce n’est d’en avoir bien l’air.

Il n’est pas certain qu’il existe jamais un grand profit à définir exactement une situation politique. En tout cas c’est souvent difficile. Lorsqu’une dynastie se fonde, déclarer que c’est par la grâce de Dieu, c’est le mieux du monde et tout-à-fait incontestable, car si Dieu ne voulait pas d’elle, elle ne se fonderait pas. Ira-t-on ensuite déterminer par quelles raisons humaines elle a surgi ? Ceci devient très compliqué : c’est par le mérite personnel du héros, la présence d’esprit, le courage dans un moment donné, une repartie opportune, l’habileté à se faire valoir, tout cela ensemble ou séparément. Puis lassitude ou ruine des compétitions arrivant à l’heure juste ; l’alliance de Monsieur Tel, ou les bons avis d’un autre, il y a de tout, des grandes et des petites choses dans le plus important des résultats, excepté ce qu’on appelle la volonté nationale qui n’est dans rien et qui ne constitue pas un ingrédient. La nation n’a pas de volonté. C’est un champ de blé dont les épis s’inclinent à droite et à gauche suivant que le vent les pousse. Faut-il rappeler le plébiscite de 1870 et ce qu’à la fin de l’année pensait la volonté qui l’avait fourni, si on veut absolument qu’elle ait pensé quelque chose. Mais la vérité vraie est qu’elle ne pensait absolument rien. Au commencement de l’année, elle s’en allait sur la route où la poussaient les préfets ; à la fin de l’année, elle courait comme ses nouveaux maîtres semblaient le vouloir. Elle voudra toujours ce qui se sera produit sous le soleil, pourvu qu’on le lui montre, car d’amener quoi que ce soit, elle en est parfaitement incapable, n’étant de sa nature qu’un fantôme ou moins encore, une phrase.

Elle servit à gâter la restauration des Napoléonides et lui mit dans le sein un mauvais germe d’où avec le temps s’épanouit en lui, ce qu’on appelle sa démocratie qui s’appuyant sur un retour de goût pour le parlementarisme n’a pas manqué de le perdre. Mais, au fond et en réalité, l’Empire aurait pu s’épargner un si dangereux parasite qui ne résulte pas nécessairement de son essence. En lui-même, il s’attache à une dynastie, repoussée par les uns, voulue par les autres, longtemps idolâtrée et dont ceux qui lui veulent aujourd’hui le plus de mal, les libéraux, ont créé eux-mêmes, avec tout l’amour possible, la solidité et le prestige. Cette dynastie en est aujourd’hui à son quatrième anneau, ce qui augmente sensiblement son influence sur les esprits conservateurs.