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La Tulipe noire/XXI

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Calmann Lévy (p. 198-207).


XXI

LE SECOND CAÏEU.


La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.

Les jours précédents la prison s’était alourdie, assombrie, abaissée ; elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer à peine le jour.

Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon du soleil matinal jouait dans les barreaux, des pigeons fendaient l’air de leurs ailes étendues, tandis que d’autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la fenêtre encore fermée.

Cornélius courut à cette fenêtre et l’ouvrit, il lui sembla que la vie, la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la sombre chambre.

C’est que l’amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour de lui, l’amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement parfumée que toutes les fleurs de la terre.

Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant un petit air d’opéra.

Gryphus le regarda de travers.

— Hein ! fit celui-ci.

— Comment allons-nous, ce matin ?

Gryphus le regarda de travers.

— Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il ?

Gryphus grinça des dents.

— Voilà votre déjeuner, dit-il.

— Merci, ami Cerberus, — fit le prisonnier, il arrive à temps, car j’ai grand faim.

— Ah ! vous avez faim ? dit Gryphus.

— Tiens, pourquoi pas ? demanda van Baerle.

— Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.

— Quelle conspiration ? demanda Cornélius.

— Bon ! on sait ce qu’on dit, mais on veillera, monsieur le savant ; soyez tranquille, on veillera.

— Veillez, ami Gryphus ! dit van Baerle, veillez ! ma conspiration, comme ma personne, est toute à votre service.

— On verra cela à midi, dit Gryphus.

Et il sortit.

— À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire ? Soit, attendons midi ; à midi nous verrons.

C’était facile à Cornélius d’attendre midi : Cornélius attendait neuf heures.

Midi sonna et l’on entendit dans l’escalier, non seulement le pas de Gryphus, mais les pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.

La porte s’ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la porte derrière eux.

— Là ! maintenant, cherchons.

On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet, entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair ; on ne trouva rien.

On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit ; on ne trouva rien.

Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l’eût bien certainement trouvé, si bien caché qu’il fût, et il l’eût traité comme le premier.

Au reste, jamais prisonnier n’assista d’un visage plus serein à une perquisition faite dans son domicile.

Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius ; ce fut le seul trophée de l’expédition.

À six heures, Gryphus revint, mais seul ; Cornélius voulut l’adoucir, mais Gryphus grogna, montra un croc qu’il avait dans le coin de la bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu’on ne le force.

Cornélius éclata de rire.

Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers la grille :

— C’est bon, c’est bon ; rira bien qui rira le dernier.

Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c’était Cornélius, car Cornélius attendait Rosa.

Rosa vint à neuf heures ; mais Rosa vint sans lanterne. Rosa n’avait plus besoin de lumière, elle savait lire.

Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par Jacob.

Puis enfin, à la lumière, on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa rougissait.

De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là ? Des choses dont parlent les amoureux au seuil d’une porte en France, de l’un et de l’autre côté d’un balcon en Espagne, du haut en bas d’une terrasse en Orient.

Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures, qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.

Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.

Puis à dix heures, comme d’habitude, ils se quittèrent.

Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l’être un tulipier à qui on n’a point parlé de sa tulipe.

Il trouvait Rosa jolie comme tous les amours de la terre ; il la trouvait bonne, gracieuse, charmante.

Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu’on parlât tulipe ?

C’était un grand défaut qu’avait là Rosa.

Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n’était point parfaite.

Une partie de la nuit il médita sur cette imperfection. Ce qui veut dire que tant qu’il veilla il pensa à Rosa.

Une fois endormi, il rêva d’elle.

Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de Chine.

Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant : Rosa, Rosa, je t’aime.

Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se rendormir.

Il resta donc toute la journée sur l’idée qu’il avait eue à son réveil.

Ah ! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne d’Autriche, c’est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du monde.

Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait défendu qu’avant trois jours on causât tulipe.

C’était soixante-douze heures données à l’amant, c’est vrai ; mais c’était soixante-douze heures retranchées à l’horticulteur.

Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà passées.

Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre, dix-huit au souvenir.

Rosa revint à la même heure ; Cornélius supporta héroïquement sa pénitence. C’eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et pourvu qu’on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans selon les statuts de l’ordre sans parler d’autre chose.

Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu’on commande d’un côté, il faut céder de l’autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts par le guichet ; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le grillage.

Pauvre enfant ! toutes ces mignardises de l’amour étaient bien autrement dangereuses pour elle que de parler tulipe.

Elle comprit cela en rentrant chez elle le cœur bondissant, les joues ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.

Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu’on sent quand on ne le voit pas :

— Eh bien ! dit-elle, elle a levé !

— Elle a levé ! quoi ? qui ? demanda Cornélius n’osant croire que Rosa abrégeât d’elle-même la durée de son épreuve.

— La tulipe, dit Rosa.

— Comment, s’écria Cornélius, vous permettez donc ?

— Eh oui ! dit Rosa d’un ton d’une mère tendre qui permet une joie à son enfant.

— Ah ! Rosa ! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le grillage, dans l’espérance de toucher une joue, une main, un front, quelque chose enfin.

Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr’ouvertes.

Rosa poussa un petit cri.

Cornélius comprit qu’il fallait se hâter de continuer la conversation ; il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.

— Levé bien droit ? demanda-t-il.

— Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.

— Et elle est bien haute ?

— Haute de deux pouces au moins.

— Oh ! Rosa ayez-en bien soin, et vous verrez comme elle va grandir vite.

— Puis-je en avoir plus de soin ? dit Rosa. Je ne songe qu’à elle.

— Qu’à elle, Rosa ? Prenez garde, c’est moi qui vais être jaloux à mon tour.

— Et vous savez bien que penser à elle c’est penser à vous. Je ne la perds pas de vue. De mon lit je la vois ; en m’éveillant c’est le premier objet que je regarde, en m’endormant le dernier objet que je perds de vue. Le jour je m’assieds et je travaille près d’elle, car depuis qu’elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.

— Vous avez raison, Rosa, c’est votre dot, vous savez ?

— Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans que j’aimerai.

— Taisez-vous, méchante.

Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit, sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue.

Ce soir-là Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa main tant qu’il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son aise.

À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe et dans l’amour des deux jeunes gens. Une fois c’était les feuilles qui s’étaient ouvertes, l’autre fois c’était la fleur elle-même qui s’était nouée.

À cette nouvelle la joie de Cornélius fut grande, et ses questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur importance.

— Nouée, s’écria Cornélius, elle est nouée !

— Elle est nouée, répéta Rosa.

Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.

— Ah mon Dieu ! s’exclama-t-il.

Puis revenant à Rosa :

— L’ovale est-il régulier, le cylindre est-il plein, les pointes sont-elles bien vertes ?

— L’ovale a près d’un pouce et s’effile comme une aiguille, le cylindre gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s’entr’ouvrir.

Cette nuit-là Cornélius dormit peu, c’était un moment suprême que celui où les pointes s’entr’ouvriraient.

Deux jours après, Rosa annonçait qu’elles étaient entr’ouvertes.

— Entr’ouvertes, Rosa, s’écria Cornélius, l’involucrum est entr’ouvert ! mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà ?

Et le prisonnier s’arrêta haletant.

— Oui, répondit Rosa, oui l’on peut distinguer un filet de couleur différente, mince comme un cheveu.

— Et la couleur ? fit Cornélius en tremblant.

— Ah ! répondit Rosa, c’est bien foncé.

— Brun !

— Oh ! plus foncé.

— Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé ! merci. Foncé comme l’ébène, foncé comme…

— Foncé comme l’encre avec laquelle je vous ai écrit.

Cornélius poussa un cri de joie folle.

Puis s’arrêtant tout à coup :

— Oh ! dit-il en joignant les mains, oh ! il n’y a pas d’ange qui puisse vous être comparé, Rosa.

— Vraiment ! dit Rosa, souriant à cette exaltation.

— Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi ; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire, Rosa, Rosa, vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre !

— Après la tulipe cependant ?

— Ah ! taisez-vous, mauvaise. Taisez-vous, par pitié, ne me gâtez pas ma joie. Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir.

— Demain ou après-demain, oui.

— Oh ! et je ne la verrai pas, s’écria Cornélius, en se renversant en arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu’on doit adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux, comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du guichet.

Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté ; les lèvres du jeune homme s’y collèrent avidement.

— Dame ! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa.

— Ah ! non ! non ! Sitôt qu’elle sera ouverte, mettez-la bien à l’ombre, Rosa, et à l’instant même, à l’instant, envoyez à Harlem prévenir le président de la société d’horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C’est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l’argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l’argent, Rosa ?

Rosa sourit.

— Oh oui ! dit-elle.

— Assez ? demanda Cornélius.

— J’ai trois cents florins.

— Oh ! si vous avez trois cents florins, ce n’est point un messager qu’il vous faut envoyer, c’est vous-même, vous-même, Rosa, qui devez aller à Harlem.

— Mais pendant ce temps, la fleur…

— Oh ! la fleur, vous l’emporterez, vous comprenez bien qu’il ne faut pas vous séparer d’elle un instant.

— Mais en ne me séparant point d’elle, je me sépare de vous, monsieur Cornélius, dit Rosa attristée.

— Ah ! c’est vrai, ma douce, ma chère Rosa. Mon Dieu ! que les hommes sont méchants, que leur ai-je donc fait et pourquoi m’ont-ils privé de la liberté ! Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh bien, vous enverrez quelqu’un à Harlem, voilà ; ma foi, le miracle est assez grand pour que le président se dérange ; il viendra lui-même à Loevestein chercher la tulipe.

Puis, s’arrêtant tout à coup et d’une voix tremblante :

— Rosa ! murmura Cornélius, Rosa ! si elle allait ne pas être noire.

— Dame ! vous le saurez demain ou après-demain soir.

— Attendre jusqu’au soir pour savoir cela, Rosa ! je mourrai d’impatience. Ne pourrions-nous convenir d’un signal ?

— Je ferai mieux.

— Que ferez-vous.

— Si c’est la nuit qu’elle s’entr’ouvre, je viendrai, je viendrai vous le dire moi-même. Si c’est le jour, je passerai devant la porte et vous glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre la première et la deuxième inspection de mon père.

— Oh ! Rosa, c’est cela ! un mot de vous m’annonçant cette nouvelle, c’est-à-dire un double bonheur.

— Voilà dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte.

— Oui ! oui ! dit Cornélius, oui ! allez, Rosa, allez !

Rosa se retira presque triste.

Cornélius l’avait presque renvoyée.

Il est vrai que c’était pour veiller sur la tulipe noire.