La Tulipe noire/XXII

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Calmann Lévy (p. 208-215).


XXII

ÉPANOUISSEMENT.


La nuit s’écoula bien douce mais en même temps bien agitée pour Cornélius. À chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa l’appelait ; il s’éveillait en sursaut, il allait à la porte, il approchait son visage du guichet : le guichet était solitaire, le corridor était vide.

Sans doute Rosa veillait de son côté ; mais plus heureuse que lui, elle veillait sur la tulipe, elle avait là sous ses yeux la noble fleur, cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue impossible.

Que dirait le monde lorsqu’il apprendrait que la tulipe noire était trouvée, qu’elle existait, et que c’était van Baerle le prisonnier qui l’avait trouvée ?

Comme Cornélius eût envoyé loin de lui un homme qui fût venu lui proposer la liberté en échange de sa tulipe.

Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n’était pas fleurie encore.

La journée passa comme la nuit.

La nuit vint et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa légère comme un oiseau.

— Eh bien ? demanda Cornélius.

— Eh bien ! tout va à merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe fleurira ?

— Et fleurira noire ?

— Noire comme du jais.

— Sans une seule tache d’une autre couleur ?

— Sans une seule tache.

— Bonté du Ciel ! Rosa, j’ai passé la nuit à rêver, à vous d’abord…

Rosa fit un petit signe d’incrédulité.

— Puis à ce que nous devions faire.

— Eh bien ?

— Eh bien ! voilà ce que j’ai décidé. La tulipe fleurie, quand il sera constaté qu’elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver un messager.

— Si ce n’est que cela, j’ai un messager tout trouvé.

— Un messager sûr ?

— Un messager dont je réponds, un de mes amoureux.

— Ce n’est pas Jacob, j’espère ?

— Non, soyez tranquille. C’est le batelier de Lœvestein, un garçon alerte, de vingt-cinq à vingt-six ans.

— Diable !

— Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n’a pas encore l’âge, puisque vous-même vous avez fixé l’âge de vingt-six à vingt-huit ans.

— Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme ?

— Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Vahal ou dans la Meuse, à mon choix, si je le lui ordonnais.

— Eh bien, Rosa, en dix heures ce garçon peut être à Harlem ; vous me donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de l’encre, et j’écrirai, ou plutôt vous écrirez, vous ; moi, pauvre prisonnier, peut-être verrait-on, comme voit votre père, une conspiration là-dessous. Vous écrirez au président de la société d’horticulture, et, j’en suis certain, le président viendra.

— Mais s’il tarde ?

— Supposez qu’il tarde un jour, deux jours même ; mais c’est impossible, un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une minute, pas une seconde à se mettre en route pour voir la huitième merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardât-il un jour, tardât-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La tulipe vue par le président, le procès-verbal dressé par lui, tout est dit, vous gardez un double du procès-verbal, Rosa, et vous lui confiez la tulipe. Ah ! si nous avions pu la porter nous-mêmes, Rosa, elle n’eût quitté mes bras que pour passer dans les vôtres ; mais c’est un rêve auquel il ne faut pas songer, continua Cornélius en soupirant ; d’autres yeux la verront défleurir. Oh ! surtout, Rosa, avant que ne la voie le président, ne la laissez voir à personne. La tulipe noire, bon Dieu ! si quelqu’un voyait la tulipe noire, on la volerait !…

— Oh !

— Ne m’avez-vous pas dit vous-même ce que vous craignez à l’endroit de votre amoureux Jacob ; on vole bien un florin, pourquoi n’en volerait-on pas cent mille ?

— Je veillerai, allez, soyez tranquille.

— Si pendant que vous êtes ici elle allait s’ouvrir ?

— La capricieuse en est bien capable, dit Rosa.

— Si vous la trouviez ouverte en rentrant ?

— Eh bien ?

— Ah ! Rosa, du moment où elle sera ouverte, rappelez-vous qu’il n’y aura pas un moment à perdre pour prévenir le président.

— Et vous prévenir, vous. Oui, je comprends.

Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence à comprendre une faiblesse, sinon à s’y habituer.

— Je retourne auprès de la tulipe, monsieur van Baerle, et aussitôt ouverte, vous êtes prévenu ; aussitôt vous prévenu, le messager part.

— Rosa, Rosa, je ne sais plus à quelle merveille du ciel ou de la terre vous comparer.

— Comparez-moi à la tulipe noire, monsieur Cornélius, et je serai bien flattée, je vous jure ; disons-nous donc au revoir, monsieur Cornélius.

— Oh ! dites : Au revoir, mon ami.

— Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consolée.

— Dites : Mon ami bien aimé.

— Oh ! mon ami…

— Bien aimé, Rosa, je vous en supplie, bien aimé, bien aimé, n’est-ce pas ?

— Bien aimé, oui, bien aimé, fit Rosa palpitante, enivrée, folle de joie.

— Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien aimé, dites aussi bien heureux, dites heureux comme jamais homme n’a été heureux et béni sous le ciel. Il ne me manque qu’une chose, Rosa.

— Laquelle ?

— Votre joue, votre joue fraîche, votre joue rose, votre joue veloutée. Oh ! Rosa, de votre volonté, non plus par surprise, non plus par accident, Rosa. Ah !

Le prisonnier acheva sa prière dans un soupir ; il venait de rencontrer les lèvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les lèvres de Julie.

Rosa s’enfuit.

Cornélius resta l’âme suspendue à ses lèvres, le visage collé au guichet.

Cornélius étouffait de joie et de bonheur. Il ouvrit sa fenêtre et contempla longtemps, avec un cœur gonflé de joie, l’azur sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant par delà les collines. Il se remplit les poumons d’air généreux et pur, l’esprit de douces idées, l’âme de reconnaissance et d’admiration religieuse.

— Oh ! vous êtes toujours là-haut, mon Dieu ! s’écria-t-il, à demi prosterné, les yeux ardemment tendus vers les étoiles, pardonnez-moi d’avoir presque douté de vous ces jours derniers, vous vous cachiez derrière vos nuages, et un instant j’ai cessé de vous voir, Dieu bon, Dieu éternel, Dieu miséricordieux. Mais aujourd’hui ! mais ce soir, mais cette nuit, oh ! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et surtout dans le miroir de mon cœur.

Il était guéri, le pauvre malade, il était libre, le pauvre prisonnier !

Pendant une partie de la nuit Cornélius demeura suspendu aux barreaux de sa fenêtre, l’oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou plutôt en deux seulement : il regardait et écoutait.

Il regardait le ciel, il écoutait la terre.

Puis, l’œil tourné de temps en temps vers le corridor :

— Là-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi attendant de minute en minute. Là-bas, sous les yeux de Rosa, est la fleur mystérieuse, qui vit, qui s’entr’ouvre, qui s’ouvre ; peut-être en ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de ses lèvres son calice entr’ouvert ; effleure-le avec précaution, Rosa, Rosa, tes lèvres brûlent ; peut-être en ce moment, mes deux amours se caressent-ils sous le regard de Dieu.

En ce moment, une étoile s’enflamma au midi, traversa tout l’espace qui séparait l’horizon de la forteresse et vint s’abattre sur Lœwestein.

Cornélius tressaillit.

— Ah ! dit-il, voilà Dieu qui envoie une âme à ma fleur.

Et comme s’il eût deviné juste, presque au même moment, le prisonnier entendit dans le corridor des pas légers, comme ceux d’une sylphide, le froissement d’une robe qui semblait un battement d’ailes et une voix bien connue qui disait :

— Cornélius, mon ami, mon ami bien aimé et bien heureux, venez, venez vite.

Cornélius ne fit qu’un bon de la croisée au guichet ; cette fois encore ses lèvres rencontrèrent les lèvres murmurantes de Rosa, qui lui dit dans un baiser :

— Elle est ouverte, elle est noire, la voilà.

— Comment, la voilà ! s’écria Cornélius, détachant ses lèvres des lèvres de la jeune fille.

— Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande joie, la voilà, tenez.

Et, d’une main, elle leva à la hauteur du guichet, une petite lanterne sourde, qu’elle venait de faire lumineuse ; tandis qu’à la même hauteur elle levait de l’autre la miraculeuse tulipe.

Cornélius jeta un cri et pensa s’évanouir.

— Oh ! murmura-t-il, mon Dieu ! mon Dieu ! vous me récompensez de mon innocence et de ma captivité, puisque vous avez fait pousser ces deux fleurs au guichet de ma prison.

— Embrassez-la, dit Rosa, comme je l’ai embrassée tout à l’heure.

Cornélius, retenant son haleine toucha du bout des lèvres la pointe de la fleur, et jamais baiser donné aux lèvres d’une femme, fût-ce aux lèvres de Rosa, ne lui entra si profondément dans le cœur.

La tulipe était belle, splendide, magnifique, sa tige avait plus de dix-huit pouces de hauteur, elle s’élançait du sein de quatre feuilles vertes, lisses, droites comme des fers de lance, sa fleur tout entière était noire et brillante comme du jais.

— Rosa, dit Cornélius tout haletant, Rosa, plus un instant à perdre, il faut écrire la lettre.

— Elle est écrite, mon bien aimé Cornélius, dit Rosa.

— En vérité !

— Pendant que la tulipe s’ouvrait, j’écrivais, moi, car je ne voulais pas qu’un seul instant fût perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous la trouvez bien.

Cornélius prit la lettre et lut, sur une écriture qui avait encore fait de grands progrès depuis le petit mot qu’il avait reçu de Rosa :

« Monsieur le président,

« La tulipe noire va s’ouvrir dans dix minutes peut-être. Aussitôt ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-même en personne la chercher dans la forteresse de Lœvestein. Je suis la fille du geôlier Gryphus, presque aussi prisonnière que les prisonniers de mon père. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C’est pourquoi j’ose vous supplier de la venir prendre vous-même.

» Mon désir est qu’elle s’appelle Rosa Barlænsis.

» Elle vient de s’ouvrir ; elle est parfaitement noire… Venez M. le président, venez.

» J’ai l’honneur d’être votre humble servante.

» Rosa Gryphus. »

— C’est cela, c’est cela, chère Rosa. Cette lettre est à merveille. Je ne l’eusse point écrite avec cette simplicité. Au congrès, vous donnerez tous les renseignements qui vous seront demandés. On saura comment la tulipe a été créée, à combien de soins, de veilles, de craintes, elle a donné lieu ; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant à perdre… Le messager ! le messager !

— Comment s’appelle le président ?

— Donnez que je mette l’adresse. Oh ! il est bien connu. C’est mynheer van Herysen, le bourgmestre de Harlem… Donnez, Rosa, donnez.

Et, d’une main tremblante, Cornélius écrivit sur la lettre :

« À mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et président de la Société horticole de Harlem. »

— Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornélius ; et mettons-nous sous la garde de Dieu, qui jusqu’ici nous a si bien gardés.