La Vache tachetée (recueil)/Paysage d’hiver

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La Vache tachetéeFlammarion (p. 167-173).



Paysage d’hiver


L’autre jour, j’étais invité à une partie de chasse. Je ne suis pas chasseur, je suis même ce qu’on pourrait appeler un antichasseur. Mais je résolus, néanmoins, d’accepter cette invitation et de m’y rendre avec ma canne.

Le départ de Paris avait lieu, le matin, de très bonne heure, à la gare Saint-Lazare. Ce fut un spectacle curieux. Avant de pénétrer dans la salle d’attente, il fallut enjamber des corps couchés, de pauvres corps d’émigrants italiens qui dormaient roulés dans des guenilles, en attendant le train de l’exil. Faces terreuses, ossatures décharnées des êtres de faim et de misère, lamentable gibier traqué, chassé par des cynégètes de chair humaine qui finiront par détruire sur le sol sicilien jusqu’au souvenir de l’homme appelé, dans ce pays, à devenir une curiosité scientifique, un ornement de muséum, comme le mammouth et l’ichtyosaure.

Dans la salle d’attente ils étaient une trentaine de voyageurs — tous chasseurs, — armés d’étuis en cuir, bottés de cuir, sanglés de courroies de cuir où pendaient des filets pareils à des chevelures scalpées ; le collet du paletot de fourrures relevé jusqu’au bord du chapeau mou, on ne voyait de leurs visages que des barbes terribles et des ébouriffements de poils qui donnaient de la peur. Évidemment, le montagnard Tholrog, à la peau blanche, ou le brun lacustre Rob-Sen, si visionnairëment évoqués par J.-H. Rosny, dans son admirable Eyrimah, devaient être ainsi. Et de les voir, avec tant de cuir fauve, tant de fourrures, et tant de poils, arpenter la salle à grandes enjambées retentissantes, la narine flairant déjà le gibier, l’œil fouillant le buisson où dort la proie, le bras décrivant à l’avance des gestes de massacre, cela vous reportait au temps fabuleux de la Préhistoire, et des furieux combats de l’homme avec le tigre spœleus, l’aurochs et le loup. Ils parlaient entre eux, et leur langage presque incompréhensible, en argot quaternaire, ce langage fait d’articulations rauques ou sifflantes, d’abois variés et de chromatiques hurlements, n’était pas pour effacer cette impression que j’eusse devant moi de véridiques échappés des palafittes de la Suisse ou des grottes de l’Ariège. Autant que je pus saisir un sens verbal dans ce gutturalisme peu nuancé, je compris qu’ils célébraient leurs exploits de la semaine passée, leurs grandes victoires sur les lièvres, les perdrix et les formidables alouettes. Et moi aussi, j’eus la vision rapide, mais précise, des grands lacs et des forêts vierges où nos ancêtres, vêtus de peaux de bêtes, barrissaient, avec la même éloquence, la mort de l’aurochs et de l’antilope rupicapra.

Dans le wagon où nous nous empilâmes, la conversation — si tant est qu’on puisse appeler conversation un tel échange de cris discords, qui rappelaient ceux de l’urus, du cerf élaphe, de l’ours brun et du lœmmergejer, — en vint sur les braconniers. La clameur fut si forte et si unanimement vocifératrice, qu’il fallut, malgré le froid, ouvrir les portières, car on ne s’entendait plus, et on pouvait craindre que les cloisons du wagon ne résistassent pas à un pareil cyclone de colère. Chacun, et tous à la fois, les poils de leurs barbes plus hirsutes, les fourrures de leurs paletots plus ébouriffées, le cuir de leurs bottes, de leurs courroies et de leurs étuis animé d’une haine plus furibonde, ils proposaient des lois sanglantes, des supplices, des écartèlements, des tortures extra-chinoises, contre les braconniers qui enlevaient aux chasseurs le plaisir d’une plus vaste tuerie, la joie d’un plus complet massacre.

L’un d’eux émit cette idée que je traduis en langage connu :

— Pourquoi le gouvernement n’autorise-t-il pas la chasse au braconnier ? Pourquoi les préfectures ne paient-elles pas les pattes d’un braconnier mort, comme elles font pour les loups ?… Pourquoi l’Institut Pasteur ne vend-il pas des fioles qui donneraient aux braconniers des infections mortelles, comme il fait pour les campagnols et les mulots ?… Pourquoi n’abat-on pas les braconniers pour les boucheries militaires ?

Chaque interrogation était, par tous les autres chasseurs, accompagnée de vociférations approbatrices et de taïauts forcenés, qui couvraient le bruit du train en marche et les sifflements de la locomotive.

Nous voici dans la plaine. Le ciel est bas ; un vent aigre et glacé souffle du Nord-Ouest. Une brume sale tombe sur les coteaux, enveloppe les champs d’une tristesse indicible. Les chasseurs marchent, écrasent les mottes de terre, retournent du talon de leurs bottes les emblaves de seigle et de blé. Ils marchent, fusil au poing, œil attentif, narine frémissante, à distance régulière l’un de l’autre. J’ai choisi mon chasseur, un immense dolicocéphale, à barbe noire, harnaché comme pour une guerre sans merci, et je vais à côté de lui. À chaque pas qu’il fait sur le sol mou, il emporte des talles de blé, il s’acharne sur le blé, dont les frêles pousses verdissent à peine, et il insulte des bandes de moineaux qui se lèvent à son approche, et, en termes grossiers, il leur reproche de n’être pas des perdrix. À chaque minute, sa marche se fait plus agressive, plus colère. On entend des grondements sourds dans sa gorge. Il bouscule les pierres, les tas de fumier, les chaumes pourrissants et les jeunes mourons qui verdoient entre les mottes. De temps en temps, au loin, partent des volées de perdreaux, mais si loin que c’est à peine si on les distingue. Alors le chasseur rencolère. Il invective les perdreaux, les défie, les couvre d’outrages, ne pouvant pas les couvrir de plomb, et il me dit :

— Ils sont trop lâches pour venir à portée de mon fusil !…

Et il se met à philosopher :

— Du reste, en France, c’est partout la même chose… Tout fiche le camp… tout disparaît… les principes… les vertus… la gloire… le gibier… Nous sommes un peuple pourri, un peuple fini… Il n’y a plus d’autorité… il n’y a plus rien… Si vous croyez que c’est avec le suffrage universel qu’on repeuplera les chasses !… Autrefois, est-ce que les perdreaux partaient à de telles distances ?… Ils vous partaient dans les jambes, autrefois, les perdreaux… Seulement, voilà, il y avait une autorité !… des principes !… des lois !… Qu’est-ce que vous voulez ? C’est comme ça !… Tant qu’il n’y aura pas d’autorité, une main de fer, un sabre… Oui, un sabre… eh bien ! ce sera comme ça !…

À ce moment, un lièvre part et détale… Le chasseur l’ajuste, le tire et le manque.

— Vache ! crie-t-il, sale vache !… Oh ! le chameau !

Puis, après ce moment de stupéfaction passé, il se mit à courir après le lièvre, en aboyant comme un chien.

La journée n’a pas été bonne… Trois perdreaux seulement ont été tués. Les chasseurs, en rond, autour de ces trois dépouilles, se lamentent. Et comme l’un des trois perdreaux a frémi de l’aile et qu’un léger spasme d’agonie a couru sous ses plumes, l’un des chasseurs le prend, l’assomme en lui frappant la tête sur le talon de sa botte, et le rejette sur le sol à côté des autres, en criant :

— Saleté ! charogne !

Le soir, dans le compartiment qui nous ramène, les chasseurs fatigués dorment, dans leurs cuirs, leurs fourrures, et leurs poils. Et je vois leurs lèvres s’agiter, sous la pâle lumière qui tombe sur eux, et leurs bouches velues s’ouvrir, comme pour un aboi de chien.

Ils rêvent sans doute qu’ils sont chiens et qu’ils poursuivent, dans des plaines vierges, des lièvres grands comme des éléphants, et des perdreaux aux envergures d’aigles.