La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 4

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Joachim Descartes n’étoit pas tellement occupé des fonctions de sa charge, et des établissemens de sa nouvelle famille en Bretagne, qu’il ne se donnât aussi le loisir de songer à son fils, qu’il avoit coûtume d’appeller son philosophe , à cause de la curiosité insatiable avec laquelle il luy demandoit les causes et les effets de tout ce qui luy passoit par les sens.

La foiblesse de sa complexion, et l’inconstance de sa santé l’obligérent de le laisser long-temps sous la conduite des femmes. Mais dans le temps qu’on ne travailloit qu’à luy former le corps, et à luy acquerir de l’embon-point, l’enfant donnoit des marques presque continuelles de la beauté de son génie. Il fit paroître au milieu de ses infirmitez des dispositions si heureuses pour l’étude, que son pére pour commencer à cultiver ce fonds d’esprit, ne pût s’empêcher de luy procurer les éxercices convenables à ce dessein, malgré la résolution qu’il avoit prise de s’assurer de la santé corporelle de son fils, avant que de rien entreprendre sur son esprit.

On s’y conduisit avec tant de précaution, qu’on ne gâta rien. Aussi pouvoit-on dire que ces prémieres études n’étoient que des essais légers, et des ébauches assez superficielles de celles qu’on avoit intention de luy faire faire dans un âge plus avancé.

Le pére voyant son fils sur la fin de la huitiéme année de son âge, songeoit sérieusement aux moyens qui pourroient être les plus avantageux pour former son esprit et son cœur par une excellente éducation, lorsqu’il entendit parler de l’établissement d’un nouveau collége qui se préparoit à La Fléche en faveur des jésuites.

Le roy Henry Iv ayant rétabli la compagnie de ces péres en France par un edit vérifié au parlement le 2 jour de janvier 1604 ne termina point ses bontez pour eux à la simple restitution de ce qu’ils avoient perdu par leur retraitte. Leur présence fit réveiller en lui le dessein qu’il avoit conçeu depuis sa conversion, de fonder un collége dans lequel la noblesse françoise pût être élevée dans les bonnes lettres et dans les maximes de la véritable religion. Ce prince jetta les yeux sur eux pour l’accomplissement de ce grand dessein, et ils furent servis tres-efficacement dans une conjoncture si favorable par le Sieur De La Varenne, qui étoit le plus zélé de leurs amis, et l’un des plus avancez à la cour dans la faveur du roy. Cét homme, qui s’étoit élevé par divers degrez jusques à la charge de controlleur général des postes, s’étoit piqué dés auparavant de rendre riche et célébre la petite ville de La Fléche en Anjou, parce que c’étoit le lieu de sa naissance, et que le roy lui en avoit donné le gouvernement. Il venoit d’y faire établir un présidial, une election, et un grenier à sel, le tout de nouvelle création, lorsqu’on lui présenta cette occasion de faire réussir les desirs qu’il avoit témoignez d’y voir un collége de jésuites. La chose ne fut pas plûtôt proposée au roy qu’elle fut accordée. Ce bon prince ayant choisi ce lieu, qui étoit celui de sa conception, et l’héritage de ses ancêtres, pour être le glorieux monument de la tendresse qu’il avoit pour ces péres, leur donna son palais pour en faire un collége, avec de grandes sommes d’argent pour y rendre les bâtimens commodes et magnifiques. Il le dota trés richement par un revenu assuré de onze mille écus d’or, avec assignation de gages pour un médecin, un apoticaire, et un chirurgien, qui devoient servir le collége gratuitement. Afin que les ecoliers ne fussent pas obligez d’aller étudier ailleurs les sciences qui ne s’enseignent pas ordinairement chez les jésuites, il y établit encore quatre professeurs publics de jurisprudence, quatre de médecine, et deux d’anatomie ou de chirurgie, avec de gros apointemens dans la dépendance des péres du collége. Il laissa aussi des fonds pour entretenir de toutes choses vingt-quatre pauvres etudians ; et pour marier tous les ans douze pauvres filles qu’on devoit élevér dans la piété. Enfin il avoit resolu d’y fonder l’entretien de cent gentilshommes pour les dresser dans tous les éxercices convenables à la noblesse. Mais n’aiant pas assez vécu pour l’éxécution de ce dessein, cette belle maison est demeurée sur le pied des colléges ordinaires, dont on peut dire qu’elle a possédé long-temps le prémier rang en France, pour l’affluence des ecoliers de qualité : et qu’elle le posséde encore aujourd’hui pour la magnificence des bâtimens.

Les jésuites furent installez dans cette maison royale dés le mois de janvier de l’an mil six cent quatre et M Desc ne differa d’y envoier son fils, que pour le garantir des rigueurs de la saison, ausquelles il craignoit de l’exposer dans un âge si tendre, et dans un lieu si éloigné des douceurs de la maison paternelle. L’hyver et le caréme écoulez, il l’envoia pour commencer le semestre de pâques, et le recommanda particuliérement aux soins du Pére Charlet qui étoit parent de la maison. Ce pére, qui fut long-tems recteur de la maison de La Fléche avant que de passer aux autres emplois de la compagnie conçeut une affection si tendre pour le jeune Descartes, qu’il voulut se charger de tous les soins qui regardoient le corps aussi bien que l’esprit, et il luy tint lieu de pére et de gouverneur pendant huit ans et plus, qu’il demeura dans le collége. Le jeune ecolier ne fut point insensible à tant de bontez, et il en eut toute sa vie une reconnoissance dont il a laissé des marques publiques dans ses lettres. Le Pére Charlet, de son côté ne tarda point de joindre l’estime à l’affection : et aprés avoir été son directeur pour ses études et la conduite de ses mœurs, il s’en fit un ami qu’il conserva jusqu’à la mort, et qu’il entretint par un commerce mutuel de lettres et de recommandations.

Le jeune Descartes avoit apporté en venant au collége une passion plus qu’ordinaire pour apprendre les sciences, et cette passion se trouvant appuiée d’un esprit solide, mais vif et déja tout ouvert, il répondit toujours avantageusement aux intentions de son pere et aux soins de ses maîtres. Dans tout le cours de ses humanitez qui fut de cinq ans et demi, on n’apperçut en lui aucune affectation de singularité, sinon celle que pouvoit produire l’émulation avec laquelle il se picquoit de laisser derriére lui ceux de ses camarades qui passoient les autres. Aiant un bon naturel et une humeur facile et accommodante, il ne fut jamais gêné dans la soumission parfaite qu’il avoit pour la volonté de ses régens et de ses préfets : et l’assiduité scrupuleuse qu’il apportoit à ses devoirs de classe et de chambre ne luy coûtoit rien.

Avec ces heureuses dispositions, il fit de grands progrez dans la connoissance des deux langues : et il a témoigné en avoir compris de bonne heure l’importance et la nécessité pour l’intelligence des livres anciens.

Il aimoit les vers beaucoup plus que ne pourroient se l’imaginer ceux qui ne le considérent que comme un philosophe qui auroit renoncé à la bagatelle. Il avoit même du talent pour la poësie, aux douceurs de laquelle il a déclaré qu’il n’étoit pas insensible, et dont il a fait voir qu’il n’ignoroit pas les délicatesses. Il n’y renonça pas même au sortir du collége, et l’on sera surpris d’apprendre qu’il finit les compositions de sa vie par des vers françois qu’il fit à la cour de Suéde, peu de tems avant sa mort.

Il avoit trouvé aussi beaucoup de plaisir à la connoissance des fables de l’antiquité, non pas tant à cause des mystéres de physique ou de morale qu’elles peuvent renfermer, que parce qu’elles contribuoient à luy réveiller l’esprit par leur gentillesse.

Il n’avoit pas moins d’estime pour l’eloquence, que d’amour pour la poësie : mais nous ne voyons pas qu’il ait donné aux éxercices de la rhétorique d’autre tems que celuy de la classe. Il s’étoit mis en téte dés lors, que l’eloquence comme la poësie étoit un don de l’esprit plutôt que le fruit de l’étude. Ceux, dit-il, qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digérent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toûjours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas-breton, et qu’ils n’eussent jamais appris de rhétorique. Et ceux qui ont les inventions les plus agréables, et qui les sçavent exprimer avec le plus d’ornement et de douceur, ne laisseroient pas d’être les meilleurs poëtes, encore que l’art poëtique leur fût inconnu.

Il avoit pour l’histoire toute l’inclination que peut donner la curiosité naturelle que l’on a de connoître l’état de ses semblables. Il sentoit dés ce bas-âge que les faits remarquables, et principalement les événemens extraordinaires des histoires relévent l’esprit : et qu’elles aident à former le jugement, lorsqu’elles sont luës avec discretion.

Pour récompense de la fidélité et de l’éxactitude avec laquelle il s’acquittoit de ses devoirs, il obtint de ses maîtres la liberté de ne s’en pas tenir aux lectures, et aux compositions qui luy étoient communes avec les autres. Il voulut employer cette liberté à satisfaire la passion qu’il sentoit croître en luy avec son âge et le progrez de ses études, pour acquerir la connoissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, qu’on luy avoit fait espérer par le moyen des belles lettres. C’est sur sa parole qu’il faut croire que non content de ce qui s’enseignoit dans le collége, il avoit parcouru tous les livres qui traitent des sciences qu’on estime les plus curieuses, et les plus rares. Ce qui ne doit s’entendre que de ce qui put alors luy tomber entre les mains. J’ajoûteray, pour desabuser ceux qui l’ont soupçonné dans la suite de sa vie, d’avoir peu d’inclination ou d’estime pour les livres, que nous trouvons peu de sentimens plus avantageux que ceux qu’il en avoit dés ce tems-là. Il s’étoit persuadé que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siécles passez qui en ont été les auteurs, mais une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.