La Vie de M. Descartes/Livre 2/Chapitre 7

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La mort du Pape Grégoire Xv arrivée le huitiéme de juillet, et suivie de l’élection d’Urbain Viii aprés un mois de conclave, réveilla dans l’esprit de M Descartes le desir qu’il avoit eu, étant en Allemagne, de faire un voyage en Italie. La curiosité qui l’avoit porté autrefois à se procurer le spectacle de tout ce qui est accompagné de formes et de cérémonies parmi les grands, n’étoit pas encore entiérement éteinte. Mais il ne put la satisfaire sur l’élection et le couronnement du nouveau pape, à cause de la diligence avec laquelle on avançoit toutes choses à Rome. Ainsi ne se souciant plus d’aller droit à Rome, il rangea ses affaires suivant la disposition où il étoit de passer deux hivers dans ce voyage : de sorte que son séjour de Rome ne devoit plus se rencontrer qu’avec le commençement du jubilé de l’an 1625.

La pensée d’éxécuter le dessein de ce voyage luy étoit venuë dés le mois de mars, sur la nouvelle qu’il avoit reçeuë de la mort de M Sain ou Seign son parent, qui de controlleur des tailles à Châtelleraut, étoit devenu commissaire général des vivres pour l’armée du côté des Alpes. Le prétexte étoit d’aller mettre ordre aux affaires de ce parent, et de prendre cette occasion pour se faire donner, s’il étoit possible, la charge d’intendant de l’armée. Il s’étoit pourvû de toutes les procurations nécessaires pour réüssir dans cette affaire ; et il devoit partir en poste le Xxii du même mois, aprés avoir mandé à ses parens qu’un voyage au delà des Alpes luy seroit d’une grande utilité pour s’instruire des affaires, acquerir quelque expérience du monde, et former des habitudes qu’il n’avoit pas encore ; ajoutant que s’il n’en revenoit plus riche, au moins en reviendroit-il plus capable . Mais l’empressement qu’il avoit de vendre le bien qu’il possédoit en Poitou, luy avoit fait différer le voyage.

Il partit au mois de septembre, et prit sa route vers la ville de Basle et les suisses, avec la résolution de visiter ce qu’il n’avoit pû voir de la haute Allemagne dans ses prémiers voyages. Il luy auroit été facile de trouver à Basle, à Zurich, et dans d’autres villes, des philosophes et des mathématiciens capables de l’entretenir : mais il fut plus curieux de voir des animaux, des eaux, des montagnes, l’air de chaque païs avec ses météores, et généralement ce qui étoit le plus éloigné de la fréquentation des hommes, pour mieux connoître la nature des choses qui paroissent les moins connuës au vulgaire des sçavans. Lorsqu’il passoit dans les villes, il n’y voyoit les sçavans que comme les autres hommes, et il n’observoit pas moins leurs actions que leurs discours.

Des suisses il passa chez les grisons, parmi lesquels les mouvemens de la Valteline le retinrent pendant quelque têms. Dés l’an 1619 le Roy D’Espagne de concert avec les archiducs et autres princes de la maison d’Autriche au comté de Tyrol, avoit envoyé des troupes du Milanez pour envahir la Valteline sur les grisons, à qui elle appartenoit.

Le prétexte de l’invasion selon la méthode ordinaire des Roys D’Espagne, étoit la protection des catholiques contre les protestans : mais le motif véritable étoit le dessein de faire un passage libre du Milanez au comté de Tirol, et de joindre par ce moyen les etats du Roy D’Espagne à ceux de la maison d’Autriche en Allemagne. Les etats voisins, et particuliérement la seigneurie de Venise, le Duc De Savoye, le grand Duc De Toscane, et tous ceux qui redoutoient la puissance espagnole en Italie, outre les suisses et les grisons, étoient intéressez dans cette affaire. C’est ce qui avoit porté le Roy Loüis Xiii à solliciter puissamment la restitution de la Valteline tant auprés du pape, qu’auprés du Roy D’Espagne Philippes Iii, qui mourut sur le point de donner cette satisfaction au pape qui luy en avoit écrit un bref, et au roy qui luy avoit dépêché M De Bassompierre. Philippes Iv à son avénement à la couronne avoit paru fort disposé à faire éxécuter en ce point les derniéres volontez de son pére. Mais le têms s’écoula insensiblement à des traitez divers, passez à Milan entre les députez du Roy D’Espagne et de la maison d’Autriche, et ceux des grisons : jusqu’à ce que par un accord fait à Rome le quatriéme de février 1623 entre le pape et les ministres de France et d’Espagne, on convint de mettre la Valteline en dépôt, entre les mains de sa sainteté, qui y envoya le Marquis De Bagni comme commissaire du saint siége. Ce marquis fut depuis nonce en France, et cardinal. Il faisoit profession d’aimer les gens de lettres, et paroissoit curieux d’observations physiques. Il n’est pas hors de vray-semblance que M Descartes luy ait rendu ses civilitez dans Chiavenne ou dans Tirano, qui étoit la principale place de la Valteline où il commandoit.

Mais cette rencontre ne doit pas le faire confondre avec un autre célébre cardinal du même nom, plus ancien que luy de quelques années, qui n’étoit pas moins amateur des lettres et des sciences que ce marquis, et qui honora particuliérement M Descartes de son amitié. Celuy-ci se nommoit Jean François Guidi. Il fut nonce en France aprés Spada au têms du siége de La Rochelle, et fut révêtu de la pourpre un an aprés. Mais le marquis dont il est icy question n’éxerça la nonciature qu’aprés Bolognetti Bichi, et Grimaldi, qui succedérent l’un aprés l’autre au prémier Cardinal De Bagni, qui mourut à Rome le 24 De Juillet 1641 âgé de 76 ans. Le marquis étoit romain de naissance, s’appelloit Nicolas, fut nonce en France durant le pontificat entier d’Innocent X, et les deux prémiéres années d’Aléxandre Vii, qui le fit cardinal en 1657 : et il mourut à Rome le 23 D’Août 1663 âgé de 80 ans.

Les négociations qui se traitoient à Rome sous le nouveau pape pour la restitution de la Valteline, échoüérent par l’obstination que les espagnols témoignérent à vouloir conserver la liberté du passage d’Italie en Allemagne par cette province.

On reconnut en même têms qu’il n’y avoit eu que de la feinte dans les protestations que faisoit Philippes Iv de vouloir éxécuter le traité de Madrid, signé par le roy son pére à l’article de la mort. C’est ce qui obligea le Roy Loüis Xiii à prendre des voies de fait pour faire justice à ses alliez. Il envoya des troupes dans la Valteline sous la conduite du Marquis De Cœuvres, qui chassa les espagnols et les autrichiens ; prit toutes les places ; et réduisit toute la province en moins de deux mois.

M Descartes ne put être présent à cette belle expédition, étant sorti de la Valteline dés le commençement des négociations de Rome. Il continua ses voyages par le comté de Tyrol, d’où il alla à Venise aprés avoir vû la cour de l’Archiduc Leopold frére de l’Empereur Ferdinand Ii à Inspruck. Il avoit pris ses mesures sur la disposition de ses affaires pour arriver à Venise au têms des rogations, et il vit le jour de l’ascension la fameuse cérémonie des épousailles du doge avec la mer Adriatique. Ce doge étoit François Contarini qui n’étoit en place que depuis huit mois, ayant succedé à Antoine Prioli mort au mois d’août 1623. M Descartes étant à Venise, songea à se décharger devant Dieu de l’obligation qu’il s’étoit imposée en Allemagne au mois de novembre de l’an 1619, par un vœu qu’il avoit fait d’aller à Lorette, et dont il n’avoit pû s’acquiter en ce têms-là. Nous ne sçavons pas quelles furent les circonstances de ce pélerinage ; mais nous ne douterons pas qu’elles n’ayent été fort édifiantes, si nous nous souvenons qu’au têms de la conception de son vœu, il étoit bien résolu de ne rien omettre de ce qui pourroit dépendre de luy, pour attirer les graces de Dieu, et pour se procurer la protection particuliére de la sainte vierge.

Ayant accompli son vœu à Lorette, il eut le loisir de vaquer aux affaires qui avoient servi de prétexte à son voyage touchant l’intendance de l’armée, avant que de se rendre à Rome, où il ne vouloit arriver qu’aprés la toussaints. Il n’y avoit point alors de nouvelle plus universellement répanduë en Italie que celle du jubilé des Xxv ans, dont on devoit faire l’ouverture à Rome au commençement de l’année suivante. Le Pape Urbain Viii en avoit déja fait publier la célébration par une bulle du 29 d’avril, affichée et proclamée le 17 de may suivant. La cérémonie de l’ouverture y étoit indiquée pour la veille de noël 1624, et celle de la clôture pour la fin de l’année 1625. Elle portoit ordre de visiter les trois principales eglises, sçavoir, de Saint Jean De Latran, des Bb apôtres S Pierre et S Paul, et de Sainte Marie Majeure pendant l’espace de trente jours de suite, ou autrement pour les romains ou habitans de la ville ; et de quinze seulement pour les étrangers. Le pape avoit publié quelques jours aprés une autre bulle pour faire surseoir et suspendre absolument toutes les indulgences de quelque nature qu’elles fussent, afin de rendre la nécessité de ce jubilé plus universelle, et pour attirer plus de monde à Rome. Cette occasion fit naître quelques mouvemens de dévotion dans l’esprit de M Desc qui n’avoit eu d’abord pour motif de ce voyage que la curiosité de voir la ville de Rome et la cour du pape. Il arriva dans la ville peu de jours avant le commençement de l’avent : et le concours prodigieux des peuples qui y abordoient de tous les endroits de l’Europe catholique, ne tarda guéres à la remplir.

L’affluence y fut pourtant moins grande, qu’elle n’avoit été au jubilé séculaire de l’an 1600 : et l’on attribua cette diminution au bruit des maladies épidémiques qui affligeoient la ville et le voisinage ; à la guerre de la Valteline ; et aux allarmes répanduës sur toutes les frontiéres d’Italie du côté de France.

Le plus apparent des pélerins du jubilé fut Ladislas Prince De Pologne, qui du siége de Breda, et des Pays-Bas catholiques étoit passé en France, et delà s’étoit rendu à Rome, afin de pouvoir assister à la procession, que le pape accompagné de tous les cardinaux qui étoient dans la ville, fit en l’eglise de Saint Pierre la véille de noël, pour faire l’ouverture. Il y vint aussi divers autres princes parmi lesquels se trouva même l’Archiduc Leopold Comte De Tyrol malgré les affaires que le Maréchal d’Estrées et le Sieur De Haraucourt maréchal de camp luy donnoient dans la Valteline, et dans le Comté De Chiavenne. Par ce moyen M Descartes trouva dans Rome un abrégé de toute l’Europe, et ce concours luy parut si favorable à la passion qu’il avoit toûjours euë de connoître le genre humain par luy-même, qu’au lieu de passer son têms à éxaminer des édifices, des antiques, des manuscrits, des tableaux, des statues, et les autres monumens de l’ancienne et de la nouvelle Rome, il s’appliqua particuliérement à étudier les inclinations, les mœurs, les dispositions, et les caractéres d’esprit dans la foule et le mélange de tant de nations différentes. Cette commodité le dispensa de faire d’autres voyages, et luy ôta l’envie d’aller au fonds de la Sicile et de l’Espagne chercher les peuples qui luy restoient à voir.