La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 8

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Le P Mersenne dans le cours de ses voyages avoit mandé à M Descartes parmi les diverses nouvelles de littérature celle de l’impression d’un livre du Pére Gibieuf, qui étoit sorti depuis peu de la presse de Cottereau à Paris, et qui étoit écrit en latin sous le titre de la liberté de Dieu et de la créature . Il lui avoit rendu conte en même-têms des choses principales, qui étoient contenuës dans le livre. L’importance des matiéres et la considération de l’auteur excitérent dans M Descartes le desir d’avoir incessamment ce livre.

Mais en attendant que les libraires d’Amsterdam en fussent pourvûs, il récrivit au Pére Mersenne en ces termes. Si vous voyez le Pére Gibieuf, vous m’obligerez extrémement de lui témoigner combien je l’estime, lui et le Pére De Gondren, et combien je vous ai témoigné que j’approuvois et suivois les opinions que vous m’avez dit être dans son livre. Vous lui direz que je n’ai encore osé lui écrire, parce que je suis honteux de ne l’avoir encore pû recouvrer pour le lire, n’en ayant eu des nouvelles que depuis que vous avez été hors de Paris. Je ne serai pas fâché qu’il sçache aussi plus particuliérement que mes autres amis, que j’étudie à quelque autre chose qu’à l’art de tirer des armes. Pour les autres, vous m’avez obligé de leur parler comme vous avez fait, (en leur ôtant la pensée que j’aye aucun dessein de jamais rien faire imprimer de ma vie, et que je veüille étudier dans d’autres vuës que celle de mon instruction particuliére).

Le Pére Gibieuf n’avoit pas oublié M Descartes dans la distribution des présens qu’il vouloit faire de son livre à ses amis. Mais la commodité de lui faire tenir l’exemplaire qu’il lui avoit destiné, lui avoit toûjours manqué pendant tout le têms de l’absence du Pére Mersenne, qui étoit le seul en France qui sçût le lieu de la demeure de M Descartes. Ce pére ne manqua point de le lui envoyer à son retour avec d’autres livres, et ce qu’il avoit pû ramasser de nouveautez ou curiositez du têms selon sa coûtume. M Descartes reçût le paquet vers la fin de l’année ; et il répondit à ce pére vers le mois de février de l’année suivante, pour le remercier et lui dire sa pensée en ces termes. Je n’ai encore lû que fort peu du livre du Pére Gibieuf : mais j’estime beaucoup ce que j’en ai vû, et je souscris tout-à-fait à son opinion. M Reneri m’a prié de le lui prêter, ce qui m’a empêché de le lire tout entier. D’ailleurs, comme j’ai maintenant l’esprit rempli d’autres pensées, j’ai crû que je ne serois pas capable de bien entendre cette matiére, qui est à mon avis l’une des plus hautes et des plus difficiles de la métaphysique. Si vous voyez le P Gibieuf, je vous prie de ne lui point témoigner que j’aye encore reçu son livre. Car mon devoir seroit de lui écrire dés maintenant pour l’en remercier. Mais je serai bien-aise de différer encore deux ou trois mois, afin de lui apprendre par le même moyen des nouvelles de ce que je fais.

Nous avons perdu la lettre que M Descartes écrivit au P Gibieuf, pour lui rendre conte du fruit qu’il tira de la lecture de son livre : mais nous apprenons par ce qu’il en a mandé dans les occasions au P Mersenne, qu’il approuvoit beaucoup cet ouvrage ; qu’il étoit entiérement d’accord avec son auteur sur le libre arbitre ; et qu’il s’est étudié dans la suite à expliquer l’indifférence de Dieu et de l’homme, et les autres matiéres concernant la volonté et la liberté, de la même maniére que cet auteur. Lorsqu’on lui fit des objections dix ans aprés sur l’endroit de ses méditations où il parle de cette matiére, il ne crut pas devoir trop s’embarasser d’y répondre, jugeant que c’étoit plûtôt la cause du P Gibieuf que la sienne, ou du moins qu’il auroit en lui un habile avocat. Quant à ce que j’ai écrit, dit-il, que l’indifférence est plûtôt un défaut qu’une perfection de la liberté en nous, il ne s’ensuit pas delà qu’il en soit de même en Dieu. Et toutefois je ne sçache point qu’il soit de foy de croire qu’il est indifférent ; et je me promets que le Pére Gibieuf défendra bien ma cause en ce point. Car je n’ai rien écrit qui ne s’accorde avec ce qu’il a mis dans son livre de la liberté de Dieu et de la créature .

Le livre du P Gibieuf fit dans sa naissance beaucoup d’éclat parmi les sçavans, sur tout parmi ceux qui se mêloient de théologie. Un religieux de l’ordre des augustins nommé A Riviere, prêta son nom à un théologien célébre qui demeuroit à Lyon pour l’éxaminer. Ce théologien ne fut pas tout-à-fait du goût de M Descartes dans le jugement qu’il en fit.

Car ayant publié dés la même année un livre contre les calvinistes sur la liberté de l’homme et la grace de Jésus-Christ, sous le titre de (…), il parut avoir voulu donner au calvinisme des bornes plus étenduës qu’il n’avoit euës jusqu’alors, et y renfermer divers catholiques romains, dont les principaux étoient Bannés ou Bagnez dominicain espagnol, Estius chancelier de l’université de Doüay, et particuliérement le P Gibieuf. Mais ce prétendu Riviére ne réüssit pas à décrier la doctrine de ces auteurs ; et il eut la confusion de se voir luy même condamné à Rome, où son livre fut mis à l’index , et censuré dans un decret de la sacrée congrégation donné le Xix jour de Mars de l’an 1633.

La réputation que M Descartes s’étoit faite en France sur les mathématiques donnoit beaucoup d’éxercice au P Mersenne. Les particuliers sçachant qu’il n’y avoit point d’autre voye de communication que le canal de ce pére pour envoyer leurs consultations à M Descartes, et pour en recevoir les réponses, alloient en foule à son couvent lui porter leurs questions, et retournoient y prendre les solutions et les éclaircissemens de M Descartes. Ce concours donnoit à ce pére une occupation dont il avoit la bonté de ne jamais se plaindre : et non content d’exhorter M Descartes à répondre à toutes les questions qui luy étoient proposées dans les paquets qu’il luy envoyoit, il le provoquoit encore à luy envoyer de son côté des problêmes à proposer aux autres, dont il se chargeoit de lui renvoyer les solutions. M Descartes qui n’avoit peut-être pas la patience du P Mersenne, le fit souvenir qu’il avoit renoncé à l’étude des mathématiques depuis plusieurs années ; et qu’il tachoit de ne plus perdre son têms à des opérations stériles de géométrie et d’arithmétique, dont la fin n’aboutissoit à rien d’important. Il lui fit connoître qu’il n’étoit plus dans le dessein de proposer aucun probléme aux autres, et qu’il croyoit beaucoup prendre sur luy même que de se reduire dorênavant à ne résoudre que les problémes des autres, dont il se trouvoit déja fort fatigué.

Dans l’année même que M Descartes envoyoit au P Mersenne pour la derniére fois des problémes de sa façon, qu’il avoit trouvez longtêms auparavant sans autre secours que celui de la géométrie simple, c’est-à-dire, de la régle et du compas, le public perdit l’un des prémiers mathématiciens de ce siécle en la personne de Jean Képler, qui mourut au mois de novembre. Il étoit né à Weyl en Soüabe dans le duché de Wirtemberg le 27 jour de Décembre de l’an 1571, et il s’étoit fait connoître dés l’an 1595 par des ouvrages qui lui avoient attiré l’estime de Galilée et de Tyco Brahé. Il avoit particuliérement cultivé l’astronomie et l’optique : et quoi qu’il ait laissé aprés lui beaucoup de choses à découvrir ou à perfectionner, il faut avoüer néanmoins que la lecture de ses écrits n’avoit pas été inutile à M Descartes. Il avoit été professeur des mathématiques à Graecz en Styrie depuis l’an 1594, jusqu’à ce qu’en 1600 il alla demeurer en Bohéme avec Tyco Brahé ; et il fut fait mathématicien de l’empereur, à condition néanmoins qu’il ne quitteroit pas Tyco, et qu’il travailleroit sous luy. Le soin de ses appointemens l’ayant fait aller à la diéte de Ratisbonne qui se tenoit en 1630, il fut attaqué dans cette ville d’une maladie, qui l’emporta au commençement de novembre, aprés 58 ans dix mois et quelques jours de vie.

Dans ce même têms M Le Comte De Marcheville nommé par le roy pour être son ambassadeur à la porte, songeoit aux préparatifs de son voyage pour se mettre en état de partir à la fin de l’hyver. Ce comte qui n’avoit pas moins de générosité pour avancer les sciences songeoit à rendre son ambassade remarquable, sur tout par le nombre et le mérite des sçavans qu’il prétendoit mener à Constantinople et dans le levant.

M Gassendi étoit retenu pour faire le voyage, et il en avoit déja écrit à ses amis d’Allemagne et des Pays-Bas, pour leur offrir ses services dans tous les lieux où il devoit aller. Le Sieur Jean Jacques Bouchard parisien demeurant à Rome, le Sieur Holstein ou Holstenius de Hambourg chanoine du vatican, et quelques autres sçavans d’Italie se préparoient pour se joindre à l’ambassade. M De Chasteüil et le Pére Théophile Minuti minime devoient se trouver incessamment chez M De Peiresc à Beaugensier pour y attendre l’ambassadeur : et l’on ne parloit de rien moins que d’enlever à l’orient tous ses manuscrits et ses autres raretez concernant l’avancement des sciences. Le Comte De Marcheville fit pier M Descartes de vouloir bien honorer l’ambassade de sa compagnie, et le Sieur Ferrier qui cherchoit toutes les occasions de se remettre en commerce avec M Descartes se fit charger de la commission de lui en écrire. M Descartes fut extrémement surpris de la proposition de M De Marcheville, parce qu’il ne croyoit pas être connu de luy, et qu’ils n’avoient rélation ensemble par aucun endroit. C’est ce qui lui rendit suspecte la fidélité du Sieur Ferrier, et qui l’obligea d’en récrire au P Mersenne en ces termes. Il y a huit jours que j’ay reçû du Sieur F une lettre, par laquelle il me convie comme de la part de M De Marcheville à faire le voyage de Constantinople. Je me suis mocqué de cela : car outre que je suis maintenant fort éloigné du dessein de voiager, j’ay crû plûtôt que c’étoit une feinte de mon homme pour m’obliger à luy répondre, que de m’imaginer que M De Marcheville, de qui je n’ay point du tout l’honneur d’être connu, luy en eût donné charge, comme il me le mande. Néanmoins, si par hazard cela étoit vray, ce que vous pourrez sçavoir sans doute de M Gassendi qui doit faire le voyage avec luy ; je seray bien aise qu’il sçache que je me ressens extrémement obligé à le servir pour les offres honnêtes qu’il me fait, et que j’eusse cheri une telle occasion il y a quatre ou cinq ans, comme l’une des meilleures fortunes qui eussent pu m’arriver. Mais je suis maintenant occupé à des desseins qui ne me la peuvent permettre : et M Gassendi m’obligeroit extrémement, s’il vouloit prendre la peine de luy dire cela de ma part, et de luy témoigner que je suis son trés-humble serviteur. Pour le Sieur Ferrier, comme ce n’est pas un homme sur les lettres de qui je me voulusses assurer pour prendre quelque résolution, aussi n’ay-je pas crû devoir lui faire réponse. Je seray bien-aise que vous fassiez voir à M Gassendi ce que je vous écris sur ce sujet, et que vous l’assuriez que je l’estime et l’honnore extrémement. Je lui aurois écrit particuliérement pour cela, si j’eusse pensé que ce qu’on me mandoit fût véritable. Au reste je seray bien-aise qu’on sçache que je ne suis pas, graces à dieu, en condition de voyager, pour chercher fortune ; et que je suis assez content de celle que je posséde, pour ne me mettre pas en peine d’en avoir une autre : mais que si je voyage quelquefois, c’est seulement pour apprendre, et pour contenter ma curiosité.

M Descartes ne fut pas le seul qui manqua au voyage de Constantinople. M Gassendi malgré toute l’envie qu’il en témoignoit ne put en être. Bouchard et Holstenius avec toute leur diligence ne purent tenir leurs affaires prêtes pour le têms du départ, quoique M De Marcheville eût été obligé de le différer jusqu’au 20 jour de Juillet 1631. Il n’y eut de tant de sçavans que M De Chasteüil qui s’embarqua à Marseille avec m. L’ambassadeur. Ce n’étoit pas dans le dessein de rechercher des manuscrits ni de faire des observations physiques que M De Chasteüil entreprenoit ce voyage. Mais il avoit engagé à sa compagnie le P Minuti, qui quelque têms auparavant avoit rapporté du levant à M De Peiresc, un beau manuscrit du pentateuque samaritain sur lequel M De Chasteüil avoit fait de sçavantes notes, et qui étoit encore chargé par le même M De Peiresc de rechercher et d’acheter ce qu’il pourroit trouver de manuscrits de langues orientales, comme avoit fait Golius.

M De Chasteüil surnommé le solitaire du mont Liban, étoit un gentil-homme de la ville d’Aix En Provence, plus âgé que M Descartes d’un peu plus de sept ans et demi. Il s’étoit fait remarquer dés sa prémiére jeunesse par la pratique des vertus chrétiennes, et par l’éxercice de ses études dans les sçiences humaines, et particuliérement dans les mathématiques et les langues orientales. Il avoit renoncé ensuite aux mathématiques, et sur tout à l’astrologie, pour se réduire à l’unique étude de l’ecriture sainte selon le sens littéral.

Cette étude acheva de le dégouter de la compagnie des personnes du monde, et augmenta beaucoup l’amour de la solitude, que l’application aux mathématiques lui avoit donné. Elle lui inspira même le desir d’abandonner ses parens et son propre pays, pour se retirer dans des lieux où il ne pût être connu ni fréquenté des personnes de sa connoissance. Il crut que le mont Liban pourroit lui fournir la retraitte la plus avantageuse qu’il eût sçû trouver pour ses fins, tant parce que les maronites qui y habitent sont des peuples catholiques, soumis au s. Siége, vivans dans la misére et la pauvreté, que parce qu’il espéroit trouver dans les monastéres de ses deserts des religieux assez intelligens dans les langues orientales, pour lui lever les difficultez de l’ecriture sainte, que les sçavans de l’ occident ne pouvoient résoudre. Dans cette résolution il suivit l’ambassadeur de France jusqu’à Constantinople, d’où aprés diverses conférences qu’il eut avec les juifs sur le texte de l’ecriture, il passa au mont Liban l’année suivante. Il y demeura jusqu’à la mort dans les éxercices d’une vie austére et pénitente, et se sanctifia dans une solitude exquise, qui ne put être altérée, ni par les sollicitations du monde, ni par les mouvemens intérieurs de ses passions, ni par les pratiques de l’ennemi de nôtre salut.

La solitude de Monsieur Descartes n’étoit point de la même nature : et il ne nous appartient pas de vouloir pénétrer dans les desseins de Dieu, qui fait toujours reconnoître la sagesse de sa providence dans la diversité des routes par lesquelles il conduit les hommes à leur fin. Il semble qu’elle ait été interrompuë cette même année par le voyage d’Angleterre, qu’il n’avoit pû faire l’année précédente selon les prémiéres mesures qu’il en avoit prises.

Nous avons vû qu’il s’étoit préparé à ce voyage dés le mois de mars de l’an 1630 dans le dessein de s’embarquer au mois d’avril suivant. Les difficultez qui lui survinrent alors le conduisirent jusqu’au mois de décembre, où il fit connoître qu’il n’en avoit pas encore perdu le dessein : et il est trés-probable qu’il attendit à l’éxécuter dans le printêms ou dans l’eté de l’année suivante. L’incertitude du têms auquel il faudroit placer ce voyage n’est pas une raison suffisante pour nous porter à nier qu’il l’ait fait.

La maniére dont il parla neuf ans aprés de la ville de Londres, et de quelques observations qu’il sembloit avoir faites dans le voisinage de cette ville, ne nous permet presque pas de le révoquer en doute. Voici comme il s’en expliqua pour lors au P Mersenne, qui lui avoit envoyé l’observation des déclinaisons de l’ayman qui varient en Angleterre, par une lettre du quatriéme jour de mars de l’an 1640. Comme je ne crois pas, dit-il, que les déclinaisons de l’ayman viennent d’ailleurs que des inégalitez de la terre, aussi ne crois-je point que la variation de ces déclinaisons ait une autre cause que les altérations qui se font dans la masse de la terre ; soit que la mer gagne d’un côté et perde de l’autre, comme on void à l’œil qu’elle fait dans ce pays ; soit qu’il s’engendre d’un côté des mines de fer, ou qu’on en épuise de l’autre ; soit seulement qu’on ait transporté quelque quantité de fer, ou de brique, ou d’argile d’un côté de la ville de Londres vers l’autre. Car je me souviens que voulant voir l’heure à un quadran où il y avoit une aiguille frottée d’ayman, étant aux champs proche d’une maison qui avoit de grandes grilles de fer aux fenêtres, j’ai trouvé beaucoup de variation dans l’aiguille, en m’éloignant même à plus de cent pas de cette maison, et passant de sa partie orientale vers l’occidentale, pour en mieux remarquer la différence. Pour le ciel, il n’est pas croyable qu’il y soit arrivé assez de changement en si peu d’années, pour causer cette variation : car les astronomes l’auroient aisément remarquée.