La Vie est quotidienne (Baillon)/04

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Les Éditions Rieder (p. 47-56).

MA VOISINE ET SON CHIEN


Je suis sûre, dit Ma Nounouche, qu’en observant notre voisine, tu écrirais un très beau conte… Cela te rapporterait cinq cents francs !

— Oh ! cinq cents !… D’ailleurs, je ne vois rien à dire à propos de notre voisine.

— Tu crois ? En la croquant bien ?

— Que veux-tu que je croque ? Cette dame est très aimable. Elle habite d’un côté de la cour, nous habitons de l’autre. On se rend de menus services. Elle est très femme du monde, Cela ne fait pas un conte.

— Peut-être, si tu la prends seule… Mais si tu la prends avec son chien.

— Eh bien ! quoi, son chien ? Beaucoup de dames seules ont un chien. C’est une compagnie. Notre voisine aime le sien. Elle le choie, elle en est fière. C’est dit en deux lignes. Cela ne suffit pas comme conte.

— Non, dit Ma Nounouche, si tu considères ce chien comme un chien quelconque. Mais si tu penses que c’est un…

— Ah ! cela, pas besoin de me le dire ! Pour être un fox, c’est un fox turbulent. Ce monstre haletant, grognant, agressif, qui se rue hors de sa maison, occupe notre cour à lui seul, donne la chasse à mes chats et me perce les oreilles pendant que je travaille. Le diable soit d’une pareille peste !

— Surtout, insiste Ma Nounouche, quand on est, comme toi, amoureux du silence et même un peu maniaque.

— Oh ! maniaque !… Tu ne diras quand même pas que je suis comme ce Monsieur de l’autre rue qui appelle ses voisins devant le juge de paix parce que leurs coqs l’empêchent de dormir ! Mais quand on a quitté Paris pour écrire en paix à la campagne, on a le droit, sans être maniaque, de déclarer qu’un fox qui empoisonne le voisinage, épouvante mes chats, trouble par ses hurlements mon travail, est un animal insupportable. D’autant plus que sa maîtresse ne fait rien pour le corriger. Elle est pire qu’une mère avec son bébé. Tiens ! l’autre jour, des enfants sont venus la voir. Ils avaient peur du chien qui leur montrait les dents. Penses-tu qu’elle l’ait rappelé ? Non, elle leur a dit : « Ne lui montrez pas que vous avez peur. Cela le choque. » D’ailleurs, tout le long du jour, avec les gens qui viennent, ce sont des causettes. Rien qu’à propos du chien. Et je n’en perds pas un mot : « Bella est si gentille, Madame… Regardez son poitrail, Monsieur. Comme elle est drue… Viens manger ta sousoupe, ma jolie ! » Tout compte fait, j’aime autant qu’elle ne la corrige pas.

— Alors, cela lui arrive quand même quelquefois ?

— C’est-à-dire qu’à certains moments je suis exaspéré par le vacarme. Alors, je lance un « Zut ! » pour qu’on l’entende. Aussitôt, la comédie change : « Bella ! veux-tu te taire… Attends un peu… Tsst ! tsst ! tsst !… Gare au fouet. » Au lieu d’une Bella qui fait du bruit, il y a Bella et sa dame. Elle n’a du reste pas de fouet.

— Eh bien ! dit Ma Nounouche, si tu expliquais cela dans ton conte ?

— Peuh ! Mais pour te dire à quel point cette Bella est énervante : l’autre jour, je m’en plaignais à l’ami Taugourdeau…

— M. Taugourdeau, le libraire ?

— Oui, il est venu. Pendant que nous causions, on entendait, chez la voisine : Boum ! boum ! boum ! J’ai dit à Taugourdeau : « Écoutez-moi cela ! C’est Bella qui s’ennuie ; elle saute après les mouches. » Taugourdeau a ouvert de grands yeux : « Je croyais que c’était un cheval. »

— Un cheval !

— Oui. Qui frappait du sabot dans son écurie. Avoue : quand un chien fait un bruit de cheval parce qu’il saute après des mouches, on est en droit de s’énerver.

— Peut-être, réfléchit Ma Nounouche. Mais ne crois-tu pas que cette histoire ferait bien dans ton conte ?

— Encore une fois : il ne s’agit pas de conte.

— Non ?… Alors, si tu racontais ce que tu as dit, il n’y a pas longtemps ?

— J’ai dit quelque chose, moi ?

— Oui. Tu as dit : « Cette vilaine bête, si elle ne se tait pas, je lui donnerai une boulette. »

— Oui, je l’ai dit. Et bien sûr, quand elle me dérange, je lui donnerais cent mille boulettes, avec ma langue.

— Avec ta langue ?

— Je veux dire : en paroles. Car tu ne crois quand même pas qu’en réalité je…

— On ne sait jamais, dit Ma Nounouche qui sourit.

— Mais si, tu le sais ! La preuve : qu’est-ce que j’ai fait, le fameux jour où cette Bella a été « boulée » par une automobile, dans la forêt ?

— Ça, c’est vrai. Quand la dame est arrivée toute pâle, portant dans ses bras sa chienne à moitié morte, tu t’es empressé. Des frictions à l’une, un verre d’eau à l’autre, tu les as bien soignées.

— Ah ! tu vois. C’est ce qui s’appelle donner une boulette avec sa langue.

— Eh bien ! si tu utilisais cet accident pour ton conte ? Tu pourrais ajouter la suite, le lendemain, quand le médecin est venu pour ta grippe.

— Cela, en effet, c’était drôle. « Docteur, le chien de notre voisine a été tamponné par une auto. — Ah ! — Il est en piteux état… — Ah ! — Elle sait que vous êtes ici. Elle voudrait vous le montrer. — Ah ! » Cette entrée de la dame, sa chienne dans les bras, et ses petites manières : « Docteur, vous voulez bien l’examiner ? Nous avons tant souffert ! Comme vous êtes gentil. Elle est si gentille ! Tenez, elle vous regarde. Elle sait que vous lui voulez du bien. » Il en faisait une tête, le docteur ! Ce qui est sûr, c’est que, depuis cet accident, Bella a changé. Elle est neurasthénique. Si elle avait une machine à penser comme les hommes, on la dirait un peu folle et peut-être se ferait-elle du mauvais sang pour le cours du change ou quelque autre lubie.

— Dommage, insinue Ma Nounouche, que l’auto ne l’ait pas rendue muette.

— Quant à cela ! Sa neurasthénie est bruyante. Elle n’aboie plus : elle hurle, plein mes oreilles, et sa maîtresse hurle aussi. Je veux dire qu’elle n’en est que plus indulgente. Pense donc ! Sa Bella qui a failli mourir ! Il faut l’entendre : « Nous n’avons pas dormi, Madame. Nous avons eu si mal ! À cinq heures du matin, nous n’avions pas fermé l’œil. » Elle lui donne des hypnotiques, tu sais ? Et puis, elle s’est arrangée : Bella aura des petits « pour lui changer les idées ». La dame cherche déjà chez qui les placer. Elle est en pourparlers avec un employé du gaz « qui lui paraît un Monsieur convenable ». Pour un autre, elle hésite. Je lui ai conseillé d’exiger un certificat de moralité. Quand on parle de Bella c’est tellement grave, qu’elle n’a pas senti la plaisanterie, je parie.

— Oh ! tu exagères !

— C’est elle qui exagère. Et pour tout dire, avec son chien, notre voisine est vraiment so-sotte.

— Eh bien ! dit Ma Nounouche. Voilà de quoi écrire ton conte. Et pour bien le boucler, pour le corser, tu comprends, tu avouerais que si la voisine est sosotte avec son chien, toi, tu es sosot avec tes chats…

— Oh ! mes chats, ce n’est pas la même chose !

— Évidemment ! Douze chats, ce n’est pas un chien.

— Ils n’aboient pas.

— Ce serait drôle.

— Je ne répète pas à tout venant : « Ils sont gentils ».

— « Minou ! Minou ! Viens, Minou ! » Quand un chat manque à l’appel, tu réveilles le quartier.

— Je n’exige pas un certificat de moralité pour placer mes chatons.

— Pas besoin. Tu les gardes.

— Et puis, je ne suis pas leur esclave, moi ! Ils ne m’empêchent pas de travailler, moi. Je les dresse, moi !

— Entendu ! Entendu ! Regarde ta table : une assiette avec de la soupe, une assiette avec du foie, une soucoupe avec du lait, c’est au milieu de cela que tu travailles. Tes manuscrits, tes livres, ton porte-plume, par terre : de bons jouets ! Des poils, partout. Ton lit, il faut leur savoir gré, n’est-ce pas ? s’ils te laissent de quoi t’y faufiler en te cassant en petits morceaux. Donc, si tu préfères, tu diras qu’ils sont bien dressés, qu’ils ne t’encombrent pas, que tu n’es pas, comme la voisine avec son chien, un peu sosot avec tes chats. Mais ne crois-tu pas qu’avec ces éléments, tu réussiras un beau conte ?

— Le conte, peut-être. Mais en ne parlant pas de mes chats.

— Parfait, dit Ma Nounouche. Et comme titre, tu mettrais : « La paille et la poutre ».