La Vocation/Deuxième partie/IV

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Paul Ollendorff (pp. 87-96).
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IV


Mme Daneele, en effet, voyait aussi sans déplaisir l’idylle commençante. Les sentiments de Hans, elle les ignorait à cette heure. Son amie lui avait fait part de son chagrin, autrefois, de ses appréhensions. Mais ces rêves de vie religieuse sont fréquents chez les jeunes gens, chez les jeunes filles élevés par des prêtres ou des sœurs. Cette soi-disant vocation chancelle vite. Hans s’obstinerait-il ? C’était peu probable, quoiqu’il n’eût rien laissé transparaître encore d’un commencement d’amour pour Wilhelmine… Quant à celle-ci, il semblait bien qu’elle fût atteinte… Les mères ont un instinct qui les avertit. Il y a un lien, le lien sacré des entrailles, qui n’est jamais tout à fait coupé. Et quand la chair des enfants subit quelque secousse, même la secousse délicieuse de l’amour, il s’en propage des cercles de sensibilité, des moires d’eau troublée, jusqu’à la chair sensitive des mères.

Mme Daneele devinait, éprouvait l’amour naissant de Wilhelmine. Des riens : une rougeur, la préférence d’un livre, un goût de la solitude, le choix d’une romance au piano, des larmes sans cause, lui étaient des signes… Hans ne se déclarait pas. N’importe. Mme Daneele ne demandait pas mieux pour le moment. Sa fille était trop jeune. Est-ce qu’on se lie pour toujours à dix-sept ans ? Elle préférait la voir sortir un peu, fréquenter le monde, ne fût-ce qu’un hiver.

Les fêtes sont rares à Bruges ; mais, chaque année, le gouverneur donne un grand bal qui rassemble les personnages officiels, la haute société de la province. La vieille noblesse y assiste, parée de dentelles immémoriales, d’antiques bijoux contemporains des temps de gloire, quand une reine de France se plaignit, à voir tant de luxe, de ne trouver à Bruges que des reines. Wilhelmine aurait préféré ne pas assister à cette fête, à cause de Hans sans doute. Mais Mme Daneele, de vieille famille aussi, mettait un petit orgueil à y présenter sa fille. Elle la voulut charmante. On débattit longtemps la toilette. Le rose siérait bien, puisqu’elle était brune. Mais le blanc était plus une couleur candide et d’inauguration. Est-ce que le verger n’est pas blanc en avril, quand les arbres débutent ? On lui fit donc une robe blanche décolletée, laissant voir les épaules, la nuque adorable avec le nid noir des frisons, les bras nus un peu grêles, mais où de courtes manches bouffaient, ouvraient des ailes. Toute la robe était en tulle, flottante, vaporeuse, immatérielle, — une nuée épinglée ! Justes atours de la dix-septième année ! Unanime blancheur ! Au cou, un rang de perles ; des mules de satin blanc ; un éventail qui avait l’air d’un lys tuyauté.

Ce fut une grande affaire quand le soir du bal arriva et que Wilhelmine se vit enfin parée ainsi. Elle était fluide comme un berceau voilé de courtines, fraîche comme une azalée blanche. La grande psyché Empire de sa chambre, quand elle s’y regarda, irradia, autant que si tout le clair de lune y était entré.

Mme Cadzand avait demandé à Wilhelmine de passer un moment par chez elle. Elle voulait la voir dans sa première toilette de bal, et que Hans aussi la vît, puisqu’il n’avait point voulu se rendre à la fête, toujours casanier et pas mondain.

Une voiture s’arrêta dans la rue de l’Âne-Aveugle : un instant après, Wilhelmine et sa mère pénétraient dans la salle à manger de la vieille demeure, où Mme Cadzand se tenait d’habitude. Celle-ci se récria, admira…

— Wilhelmine ! mais tu es ravissante !… Comme tu as bien fait de choisir du blanc. Et quelle jolie coiffure ! Qui t’a coiffée ?

Mme Cadzand voulait tout savoir, tout voir, faisait tourner la jeune fille pour la contempler de dos, de côté, puis de face encore, examina la façon du corsage, — et cette belle ampleur de la jupe qui circule autour d’elle, se casse en plis, déferle à ses pieds…

— Tiens ! j’oubliais ! observa Mme Cadzand ; j’ai voulu, moi aussi, Wilhelmine, participer à ta beauté de ce soir.

Et elle alla prendre une branche de lilas blanc commandée par elle chez un fleuriste.

— On l’a fait venir de Nice, parait-il…

Wilhelmine lui avait pris des mains la gerbe pâle, très contente, très touchée. Elle embrassa Mme Cadzand, attacha à sa ceinture les fragiles fleurs qui s’unifièrent avec la fragile étoffe.

— Il faut que Hans aussi vous voie ainsi !

Mme Cadzand, pour qu’on l’avertît, sonna les bonnes qui, à leur tour, s’extasièrent, surtout la vieille cuisinière Barbara, depuis vingt ans dans la maison, et à laquelle on pardonnait certaines familiarités ; elle joignit les mains, admira comme si c’était une princesse de la procession.

On entendit des pas dans le silence de l’escalier. C’était Hans qui descendait de sa chambre. Il entra.

— Eh bien ? la trouves-tu jolie ? demanda Mme Daneele.

Rodenbach – La Vocation, 1895 Illustr. p 099.png

Hans avait regardé, parut troublé, gêné. Il répondit oui, par politesse et machinalement. Puis il se recula dans un angle plus obscur de la chambre. Il ne parla pas. Mme Cadzand avait recommencé ses louanges. Elle rattacha la branche de lilas, mal fixée, et dont les petits pétales blancs semblaient des flocons s’envolant hors de la neige immobile du tulle.

Wilhelmine tourna les yeux du côté de Hans, triste de son silence. Elle se sentait moins heureuse, moins blanche, comme si Hans, en entrant, avait mis une grande ombre sur sa robe si claire, avait éteint une des lampes en entrant.

Mme Daneele s’informa de l’heure.

— Comment ! dix heures déjà ! Partons vite.

Et elles s’en allèrent, laissant Mme Cadzand tout assombrie, toute déçue de cette expérience qu’elle croyait utile au doux avenir qu’elle poursuivait. Est-ce que Hans, pour avoir vu Wilhelmine parée et délicieuse, ne se prendrait pas à la trouver belle, à commencer de l’aimer ? La virginale toilette blanche l’induirait peut-être à la pensée de l’autre robe blanche qu’elle mettrait un jour, pour s’acheminer à l’autel de ses noces. Il y a de ces associations d’idées qui soudain élucident ce qu’on n’avait pas encore supposé en soi. Hélas ! le charme blanc n’avait pas opéré. Hans avait plutôt éprouvé un recul, un ennui sans doute de la trouver frivole, de la juger mondaine et vaine.

Il y avait plus : en réalité, quand il entra dans la salle à manger, il fut choqué de trouver Wilhelmine habillée ainsi et qu’on l’eût convoqué lui-même pour la voir. Une jeune fille pousser l’immodestie jusqu’à ce point, et les deux mères être complices ! Hans n’avait jamais voulu aller dans une fête. Il n’imaginait pas que les femmes en se décolletant, eussent l’impudeur de montrer autant de leur chair : les épaules, la ligne du dos, les bras, et surtout ce troublant gonflement de la poitrine dont il n’avait jamais osé en pensée envisager le mystère, et qui lui faisait baisser les yeux même devant les statues et les images. Aujourd’hui, il avait presque entrevu le couple blotti, la vallée tiède. Wilhelmine, droite, avait l’air de s’élancer nue de tout ce tulle. Corps de la femme, tronc de la tentation, espalier des seins mûrs, autour duquel le Serpent éternel se cachait sans doute, s’enroulait.

Hans s’était reculé vers l’ombre, pris de peur comme devant un danger pour son âme. Longtemps il demeura hanté par l’apparition, les détails, dont il cherchait à noyer la trace en lui…