La Vraie Histoire comique de Francion/À Francion

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A. Delahays (p. 11-12).




À FRANCION



Cher Francion, à qui pourrois-je dédier votre Histoire qu’à vous-même ? Ce seroit vous faire tort que de l’aller présenter à un autre ; car, s’il est besoin d’en donner le jugement, qui est-ce qui se trouve plus capable de le faire que vous, qui sçavez toutes les règles qu’il faut observer pour bien écrire ? Je me sentirai plus glorieux, si je reçois votre approbation, que si j’avois la faveur de tout un peuple ; mais je crains bien pourtant que, si vous me voulez juger à la rigueur, je ne sois pas tout à fait exempt de faute. Je ne doute point que, si vous eussiez voulu prendre la peine de mettre par écrit vos aventures, au lieu que vous vous êtes contenté de me les raconter un jour de vive voix, vous eussiez fait tout autre chose que ce que j’ai fait ; mais je ne veux point entrer aussi en comparaison avec vous. Il suffit que l’on connoisse que j’ai travaillé avec tout le zèle et le soin qu’il m’étoit possible ; que, si j’ai pris la hardiesse de toucher à des choses qui sembloient n’appartenir qu’à vous, ç’a été parce que vous m’en avez donné la licence, et que je n’ai pas voulu laisser écouler cette occasion de vous témoigner mon amitié, craignant qu’elle ne fût prise par un autre, il est vrai que vous avez longtemps résisté à mon dessein, n’étant pas d’avis que les actions de votre jeunesse fussent publiées ; mais nous avons aussi considéré ensemble qu’encore que vous vous soyez quelquefois laissé emporter à la débauche et à la volupté vous vous êtes arrêté vous-même sur des endroits bien glissans, et, gardant toujours de très-bons sentimens pour la vertu, vous avez même fait quantité de choses qui ont servi à punir et à corriger les vices des autres. D’ailleurs, vous avez toujours témoigné une telle générosité, que cela dissipe tout le blâme que l’on vous pourroit donner ; et l’on sçait bien que maintenant toutes vos mœurs sont pleines de gravité et de modestie ; de sorte que vous en êtes d’autant plus louable de ce que vous êtes délivré de tant d’attraits et de charmes qui vous attiroient de tous côtés, et que vous avez choisi courageusement la meilleure voie. Cela étant fort certain, il ne me semble point que votre réputation puisse courir de risque, si je fais une Histoire de vos aventures passées, vu que je les ai déguisées d’une telle sorte, y ajoutant quelque chose des miennes, et changeant aussi votre nom, qu’il faudroit être bien subtil pour découvrir qui vous êtes. Qu’il suffise au peuple de se donner du plaisir de la lecture de tant d’agréables choses, et d’en tirer aussi du profit, y apprenant de quelle sorte il faut vivre aujourd’hui dedans le monde, sans vouloir pénétrer plus outre. Pour ce qui est de moi, je serois assez content, quand même ce que j’ai fait ne plairoit qu’à vous seul, lorsque vous prendrez la peine de le lire, pour voir quels écueils vous avez évités ; et ce me sera toujours assez de gloire de sçavoir que vous me tenez pour

Votre très-affectionné Serviteur,
Du Parc.