La Vraie Histoire comique de Francion/3

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A. Delahays (pp. 95-137).



LIVRE TROISIÈME



Comme cette pernicieuse vieille fut partie, laissant ceux qui l’avoient entendue discourir tout satisfaits des facétieux contes dont elle les avoit entretenus, il arriva dans la taverne un carrosse que le gentilhomme qui avoit couché avec Francion avoit envoyé querir chez soi dès le grand matin. Après dîner, voyant que la pluie étoit passée, il fit tant, que le pèlerin y monta, lui disant qu’il désiroit avoir cet honneur de le traiter en sa maison, où il seroit aussi bien inconnu qu’au bourg où il vouloit aller. Ce m’a été une bonne fortune, continua-t-il, de trouver si à propos un homme dont la connoissance m’est infiniment chère. Je revenois, avec un seul laquais, de voir une mignarde veuve de ce pays-ci, qui s’appelle Hélène : je soupai avec elle fort tard, et, en passant par ici pour m’en retourner en mon château, il m’arriva un accident qui me fit demeurer, et que je bénis, comme la cause de mon bonheur, c’est que mon cheval se rompit une jambe en sautant un fossé ; mais je ne voudrois pas pour cinquante coureurs tels que lui n’avoir eu votre rencontre.

Pour répondre à ces honnêtetés signalées, Francion usa des complimens qui lui semblèrent plus à propos ; et, ayant dit, sur la fin, que, pour récompense, il s’efforceroit de donner son sang et sa vie, et tout ce que l’on lui demanderoit, le gentilhomme lui dit que, pour lors, il ne vouloit rien autre chose de lui, sinon qu’il lui racontât le songe qu’il avoit fait la nuit passée ; si bien que, tandis que le carrosse rouloit à travers les champs, Francion commença ainsi à parler :

Monsieur, puisque votre bel esprit désire être récréé par des rêveries, je m’en vais vous en raconter les plus extravagantes qui aient jamais été entendues, et je mets encore de mon propre mouvement cette loi en mon discours que, s’il s’y trouve des fadaises qui vous ennuient, je les terminerai aussitôt que vous l’aurez dit. Vous ne finiriez jamais, interrompit le gentilhomme bourguignon, si vous attendiez que je vous fisse taire ; car vous ne pouvez dire que des choses qui seront extrêmement à propos et extrêmement délicieuses à entendre. Encore que ce que vous avez songé soit sans raison et sans ordre, je ne laisserai pas de l’écouter attentivement, afin de l’éplucher puis après si bien, que j’en puisse tirer l’explication. Je m’en vais donc vous contenter, dit le pèlerin, bien que je sois assuré qu’Artimidore [1] même demeureroit camus en une chose si difficile.

Après vous avoir donné le bonsoir, à la fin de mon histoire, je me laissai emporter à une infinité de diverses pensées. Je bâtissois des desseins incomparables, touchant mon amour et ma fortune, qui sont les deux tyrans qui persécutent ma vie. Comme j’étois en cette occupation, le sommeil me surprit sans que j’en sentisse rien, et tout du commencement il me sembla que j’étois en un champ fort solitaire, où je trouvai un vieillard qui avoit de grandes oreilles, et la bouche fermée d’un cadenas, lequel ne se pouvoit ouvrir que quand l’on faisoit rencontrer en certains endroits quelques lettres, qui faisoient ces mots : Il est temps, lorsque l’on les assembloit. Voyant que l’usage de la parole lui étoit interdit, je lui demandai pourquoi, croyant qu’il me répondroit par signes. Après qu’il eut mis de certains cornets à ses oreilles, pour mieux recevoir ma voix, il me montra de la main un petit bocage, comme s’il m’eût voulu dire que c’étoit là que je pourrois avoir réponse de ce que je lui demandois. Quand j’en fus proche, j’ouïs un caquet continuel, et m’imaginai alors que l’on parloit là assez pour le vieillard. Il y avoit six arbres au milieu des autres, qui au lieu de feuilles avoient des langues menues attachées aux branches avec des fils fort déliés, si bien qu’un vent impétueux, qui souffloit contre, les faisoit toujours jargonner. Quelquefois je leur entendois proférer des paroles pleines de blâme et d’injures. Un grand géant, qui étoit couché à leur ombre, oyant qu’elles me découvroient ce qu’il y avoit de plus secret, tira un grand cimeterre, et ne donna point de repos à son bras qu’il ne les eût toutes abattues et tranchées en pièces ; encore étoient-elles si vives qu’elles se remuoient à terre, et tâchoient de parler comme auparavant. Mais sa rage eut bien après plus d’occasion de s’accroître, parce que, passant plus loin, il me vit contre un rocher, où il connut que je lisois un ample récit de tous les mauvais déportemens de sa vie. Il s’approcha pour hacher aussi en pièces ce témoin de ses crimes, et fut bien courroucé de ce que sa lame rejaillissoit contre lui sans avoir seulement écaillé la pierre. Cela le fit entrer en une telle colère, qu’en un moment il se tua de ses propres armes ; et la puanteur qui sortit de son corps fut si grande, que je tâchai de m’en éloigner le plus tôt qu’il me fut possible.

Après cela, je ne sais de quelle sorte il avint que je me trouvai dans le ciel ; car vous savez que tous les songes ne se font ainsi qu’à bâtons rompus. Voici les plus fantasques imaginations que jamais aucun esprit ait eues ; mais écoutez tout sans rire, je vous en prie, parce que, si vous en riez, vous m’émouvrez par aventure à faire le même, et cela fera du mal à ma tête qui ne se porte pas trop bien.

Ah ! mon Dieu, tous me tuez de vous arrêter, tant j’ai hâte de savoir vos imaginaires aventures, dit le gentilhomme ; continuez, je me mordrai plutôt les lèvres, quand vous direz quelque chose de plaisant. Eh bien ! vous vous trouvâtes dans le ciel, y faisoit-il beau ?

Voilà une belle demande, répondit Francion, comment est-ce qu’il y feroit laid, vu que c’est là qu’est le siège de la lumière et l’assemblage des plus vives couleurs ?

Je reconnus que j’y étois, à voir les astres, qui reluisent aussi bien par-dessus que par-dessous, afin d’éclairer en ces voûtes. Ils sont tous attachés avec des boucles d’or, et je vis de belles dames, qui me semblèrent des déesses, lesquelles en vinrent défaire quelques-uns, qu’elles lièrent au bout d’une baguette d’argent, afin de se conduire en allant vers le quartier de la lune, parce que le chemin étoit obscur en l’absence du soleil, qui étoit autre part. Je pensai alors que de cette coutume de déplacer ainsi les étoiles provient que les hommes en voient quelquefois aller d’un lieu à l’autre.

Je suivois mes bonnes déesses, comme mes guides, lorsqu’une d’elles, se retournant, m’aperçut et me montra à ses compagnes, qui toutes vinrent me bien-veigner[2], et me faire des caresses si grandes, que j’en étois honteux. Mais, les mauvaises, elles ne firent guère durer ce bon traitement ; et, comme elles songeoient quel supplice rigoureux elles me feroient souffrir, la plus petite de leur bande commença à rendre son corps si grand, que de la tête elle touchoit à la voûte d’un ciel qui étoit au-dessus, et me donna un tel coup de pied, que je roulai en un moment plus de six fois tout à l’entour du monde, ne me pouvant arrêter, d’autant que le plancher est si rond et uni, que je glissois toujours ; et puis, comme vous pouvez savoir, il n’y a ni haut ni bas ; et, étant du côté de nos antipodes, l’on n’est non plus renversé qu’ici. À la fin, ce fut une ornière que le chariot du soleil avoit cavée qui m’arrêta, et celui qui pansoit ses chevaux, étant là auprès, m’aida à me relever, et me donna des enseignes, comme il avoit été en son vivant palefrenier de l’écurie du roi ; ce qui me fit conjecturer qu’après la mort l’on, reprend où l’on va l’office que l’on avoit eu en terre. Me rendant familier avec celui-ci, je le priai de me montrer quelques singularités du lieu où nous étions. Il me mena jusqu’à un grand bassin de cristal, où je vis une certaine liqueur blanche comme savon. Quand je lui eus demandé ce que c’étoit, il me répondit : C’est la matière des âmes des mortels, dont la vôtre est aussi composée. Une infinité de petits garçons ailés, pas plus grands que le doigt, voloient au-dessus, et, y ayant trempé un fétu, s’en retournoient je ne sais où. Mon conducteur, plus savant que je ne pensois, m’apprit que c’étoient des génies qui, avec leur chalumeau, alloient souffler des âmes dans les matrices des femmes, tandis qu’elles dormoient, dix-huit jours après qu’elles avoient reçu la semence ; et que, tant plus ils prenoient de la matière, tant plus l’enfant qu’ils avoient le soin de faire naître seroit plein de jugement et de générosité. Je lui demandai, à cette heure-là, pourquoi les sentimens des hommes sont-ils tous divers, vu que les âmes sont toutes composées de même étoffe ? Sçachez, me répondit-il, que cette matière-ci est faite des excrémens des dieux, qui ne s’accordent pas bien ensemble ; si bien que ce qui sort de leurs corps garde encore des inclinations à la guerre éternelle ; aussi voyez-vous que la liqueur de ce bassin est continuellement agitée, et ne fait que se mousser et s’élever en bouillons, comme si l’on souffloit dedans. Les âmes, étant épandues dans les membres des hommes, sont encore plus en discorde, parce que les organes d’un chacun sont différens, et que l’un est plein de pituite, et l’autre a trop de bile, ou bien il y a quelque autre cause de différence d’humeurs. Voilà qui va fort bien, repartis-je ; et à quoi tient-il que les hommes ne soient composés de telle sorte, qu’ils puissent vivre en paix ensemble ? Mais, à propos, vous dites que les dieux n’y vivent pas seulement l’un avec l’autre ? Vous avez menti, poursuivis je en lui baillant un soufflet ; vous êtes un blasphémateur. Alors ce rustre m’empoigna et me jeta au fond du bassin, où j’avalai, je pense, plus de cinquante mille âmes ; et je dois avoir maintenant bien de l’esprit et bien du courage. Cette boisson ne se peut mieux comparer qu’au lait d’ânesse pour sa douceur ; mais néanmoins ce n’étoit point une liqueur véritablement, c’étoit plutôt une certaine fumée épaisse ; car, étant sorti de là avec grande peine, je ne trouvai mes habits aucunement mouillés.

Ma curiosité n’étant pas encore assouvie, je passai plus outre, pour voir quelque chose de nouveau. J’aperçus plusieurs personnages qui tiroient une grosse corde à reposées, et suoient à grosses gouttes, tant leur travail étoit grand. Qui sont ces gens-là ? que font-ils ? demandai-je à un homme habillé en ermite qui les regardoit. Ce sont des dieux, me répondit-il avec une parole assez courtoise ; ils s’exercent à faire tenir la sphère du monde en son mouvement ordinaire. Vous en verrez tantôt d’autres, qui se reposent maintenant, les venir relever de leur peine. Mais comment, ce dis-je, font-ils tourner la sphère ? N’avez-vous jamais vu, reprit-il, une noix percée et un bâton mis dedans avec une corde, qui fait tourner un moulinet quand on la tire ? Oui-da, lui répondis-je, lorsque j’étois petit enfant, c’étoit-là mon passe-temps ordinaire. Eh bien, dit Termite, représentez-vous que la terre, qui est stable, est une noix ; car elle est percée de même, par ce long travers que l’on appelle l’essieu, qui va d’un pôle à l’autre, et cette corde-ci est attachée au milieu ; de sorte qu’en la tirant l’on fait tourner le premier ciel, qui, en certains lieux, a des créneaux qui, se rencontrant dans les trous d’un autre, le font mouvoir d’un pas plus vite, ainsi qu’il donne encore le branle à ceux qui sont après lui. Faites une petite promenade ici proche, et vous verrez un autre secret.

Je tournai du côté qu’il me montra à l’instant, et, au travers d’un endroit des cieux tout diaphane, je vis des femmes qui ne faisoient que donner un coup de main sur un des cercles et les faisoient tourner comme des pirouettes.

Un désir me venant alors de m’en aller à la terre, je demandai le chemin à l’ermite, et lui aussitôt me fit prendre à deux mains la corde que tenoient les dieux, et je me laissai couler jusques au bas, où je me gardai bien d’entrer dans une grande ouverture où elle passoit ; car, pour éviter ce précipice, je ne sais de quelle façon l’air me soutint, dès que j’eus remué mes bras, comme si c’eussent été des ailes. Je prenois plaisir à voler en cette nouvelle façon, et ne m’arrêtai point jusques à tant que je fus las. Je me trouvai près de deux petites fosses pleines d’eaux, ou deux jeunes hommes tout nus se plongeoient, en disant par plusieurs fois qu’ils étoient dans les délices jusques à la gorge. Désirant de jouir d’un bonheur pareil au leur, je me déshabillai promptement, et, voyant une fosse dont l’eau me sembloit encore plus claire que celle des autres, je m’y voulus baigner aussi ; mais je n’y eus pas sitôt mis le pied, que je chus dans un précipice, car c’étoit une large pièce de verre qui se cassa, et m’écorcha encore toutes les jambes.

Je tombai pourtant en un lieu où je ne me froissai point du tout. La place étoit couverte de jeunes tetons collés ensemble deux à deux, qui étoient comme des ballons sur lesquels je me plus longtemps à me rouler. Enfin, m’étant couché lâchement sur le dos, une belle dame se vint agenouiller auprès de moi, et, me mettant un entonnoir en la bouche, et tenant un vase, me dit qu’elle me vouloit faire boire d’une liqueur délicieuse. J’ouvrois déjà le gosier plus large que celui de ce chantre qui avala une souris en buvant, lorsque, s’étant un peu relevée, elle pissa plus d’une pinte d’urine, mesure de Saint-Denis, qu’elle me fit engorger. Je me relevai promptement pour la punir, et ne lui eus pas sitôt baillé un soufflet que son corps tomba tout par pièces. D’un côté étoit la tête, d’un autre côté les bras, un peu plus loin étoient les cuisses : bref, tout étoit divisé ; et ce qui me sembla plus merveilleux, c’est que la plupart de tous ces membres ne laissèrent pas peu après de faire leurs offices. Les jambes se promenoient par la caverne, les bras me venoient frapper, la bouche me faisoit des grimaces, et la langue me chantoit des injures. La peur que j’eus d’être accusé d’avoir fait mourir cette femme me contraignît de chercher une invention pour la faire ressusciter. Je pensai que, si toutes les parties de son corps étoient rejointes ensemble, elle reviendroit en son premier état, puisqu’elle n’avoit pas un membre qui ne fut prêt à faire toutes ses fonctions. Mes mains assemblérent donc tout, excepté ses bras et sa tête, et, voyant son ventre en un embonpoint aimable, je commençai de prendre la hardiesse de m’y jouer, pour faire la paix avec elle ; mais sa langue s’écria que je n’avois pas pris ses tetons mêmes, et que ceux que j’avois mis à son corps étoient d’autres que j’avois ramassés emmi la caverne. Aussitôt je cherchai les siens, et, les ayant attachés au lieu où ils devoient être, la tête et les bras vinrent incontinent se mettre en leur place, voulant avoir part au plaisir, comme les autres membres. La bouche me baisa et les bras me serrèrent étroitement, jusqu’à ce qu’une douce langueur m’eût fait quitter cet exercice.

La dame me força de me relever incontinent, et, par une ouverture d’où venoit une partie de la clarté qui étoit en l’autre, me mena par la main dans une grande salle, dont les murailles étoient enrichies de peintures qui représentoient, en diverses sortes, les yeux les plus mignards de l’amour. Vingt belles femmes, toutes nues comme nous, sortirent, les cheveux épars, d’une chambre prochaine, et s’avancèrent vers moi en faisant le colin-tampon[3] sur leurs fesses. Elles m’entourèrent, et s’en vinrent aussi frapper sur les miennes ; de sorte que, la patience m’échappant, je fus contraint de leur rendre le change. Considérant à la fin que je n’étois pas le plus fort, je me sauvai dans un cabinet que je trouvai ouvert, et dont tout le plancher étoit couvert de roses à la hauteur d’une coudée. Elles me poursuivirent jusque-là, où nous nous roulâmes l’un sur l’autre d’une étrange façon. Enfin, elles m’ensevelirent sous les fleurs, où, ne pouvant durer, je me relevai bientôt ; mais je ne trouvai plus pas une d’elles, ni dans le cabinet, ni dans la salle. Je rencontrai seulement une vieille, toute telle qu’Agathe en vérité, qui me dit : Baisez-moi, mon fils, je suis plus belle que ces effrontées que vous cherchez. Je la repoussai rudement, parce que j’étois même fâché de ce qu’une créature si laide parloit à moi. Mais, comme j’eus le dos tourné, elle me dit : Tu t’en repentiras, Francion ; alors que tu me voudras baiser, je ne voudrai pas que tu me baises. Je jetai les yeux vers le lieu où étoit celle qui parloit à moi, et aperçus, à mon grand étonnement, que ce n’étoit point une vieille, mais cette Laurette même pour qui je soupire. Pardon, ma belle, lui dis-je alors, vous vous étiez transformée, je ne vous reconnoissois point. En disant cela, je la voulus baiser, mais elle s’évanouit entre mes bras. Un ris démesuré que j’ouïs alors me fit tourner les yeux vers un autre endroit, où j’aperçus toutes les femmes que j’avois vues premièrement, lesquelles se moquoient de l’aventure qui m’étoit arrivée, et me disoient qu’au défaut de Laurette il falloit bien que je me passasse de l’une d’elles. J’en suis content, ce dis-je, çà, que celle qui a encore son pucelage s’en vienne jouer avec moi sur ce lit de roses. Ces paroles-ci causèrent encore de plus grands éclats de risée ; de sorte que je demeurai confus sans leur répondre. Venez, venez, me dit la plus jeune, ayant pitié de moi, nous vous allons montrer nos pucelages. Je les suivis donc jusques à un petit temple, sur l’autel duquel étoit le simulacre de l’amour, environné de plusieurs petites fioles, pleines d’une certaine chose que l’on ne pouvoit bonnement appeler liqueur. Elle étoit vermeille comme sang, et, en quelques endroits, blanche comme lait. Voilà les pucelages des femmes, ce me dit l’une, les nôtres y sont aussi parmi. Aussitôt qu’ils sont perdus, ils sont apportés en offrande à ce dieu, qui les aime sur toutes choses. Par les billets de dessus vous pouvez voir à qui ils ont appartenu, et qui sont les hommes qui les ont gagnés. Montrez-moi celui de Laurette, dis-je à une affétée, qui étoit auprès de moi. Le voilà, Francion, me dit-elle en m’apportant une fiole. Le voilà de fait, ce dis-je, son nom est écrit ici, mais je ne vois point celui du champion qui l’a eu. Apprenez, me répondit la belle, que, quand l’on perd son pucelage, n’étant point mariée, le nom de celui à qui l’on l’a donné ne se met point, parce que l’on veut tenir cela caché ; d’autant que, quelque-fois la nature nous pressant, il nous le faut bailler au premier venu, qui, ne le méritant pas, nous serions honteuses si l’on le savoit. De là, vous pouvez conjecturer que votre Laurette n’a pas attendu jusques au jour de son mariage à faire cueillir une fleur entièrement éclose, laquelle se fut fanée sans cela, et ne lui eût point apporté de plaisir. Allons, Francion, continua-t-elle, voici un autre temple non moins beau que celui-ci. En achevant ces paroles, elle me fit entrer dans un temple tout joignant, où je vis sur l’autel la statue de Vulcain qui portoit des cornes d’une toise de haut. Toutes les murailles étoient couvertes d’armoiries semblables. Est-ce quelque veneur qui vient ici attacher en trophée les bois de tous les cerfs qu’il prend ? dis-je à ma guide. Non, non, me répondit-elle, ce sont des panaches que portent invisiblement les cocus. Alors Valentin sortit du lieu le plus secret du temple, vêtu en ramoneur de cheminée, et paré de cornes d’argent. Ce n’est pas moi qui te fais porter ceci, dis-je en moi-même, mais je le voudrois bien. Les femmes qui étoient entrées, l’ayant vu paroître, commencèrent à le siffler et à lui faire mille niches, qui le contraignirent de se retirer. Les cornes d’argent qu’il porte, me dit-on après son départ, veulent signifier que son cocuage lui est profitable ; et, regardez, vous en verrez même en ce lieu de toutes chargées de pierreries : car, quant à celles qui sont simplement de bois, elles démontrent que celui à qui elles appartiennent, ou à qui elles doivent appartenir, est Janin [4] sans qu’il le sache, et n’est point plus riche pour cela. Ayant prié à loisir le dieu Vulcain à ce qu’il me donnât la grâce de plutôt planter des cornes que d’en recevoir, je retournai au temple de l’amour, à qui je fis une dévote oraison, où je le suppliois de me donner le pouvoir de gagner tant de pucelages que j’en couvrisse tout son autel. De là je m’en voulus retourner à la salle des dames ; mais je rencontrai Valentin sur la porte, qui, se courbant, me donna de roideur un tel coup de ses cornes dedans le ventre, qu’il m’y fit une fort large ouverture. Je m’allai coucher dans Je cabinet des roses, où je me mis à contempler mes boyaux, et tout ce qui étoit auprès d’eux de plus secret : je les tirai hors de leur place, et eus la curiosité de les mesurer avec mes mains, mais je ne me souviens pas combien ils avoient d’empans[5] de long : il me seroit bien difficile de vous dire en quelle humeur j’étois alors ; car, quoique je me visse blessé, je ne m’en attristois point, et ne cherchois aucun secours. Enfin cette femme, qui m’avoit auparavant pissé dans la bouche, s’en vint à moi et prit du fil et une aiguille, dont elle recousit ma plaie si proprement, qu’elle ne paroissoit plus après. Venez voir votre Laurette, me dit-elle à l’heure, elle est dedans ma caverne : je la suivis, ajoutant foi à ses paroles ; et, quand je fus descendu, j’aperçus Laurette en un coin tout immobile : à l’instant je courus l’embrasser ; mais, au lieu de sentir une chair douce et délicate, je ne sentis rien qu’une pierre froide, ce qui me fit imaginer que ce n’étoit qu’une statue. Toutefois je voyois les yeux se remuer comme s’ils eussent été vivans, et la bouche, après un mignard souris, me dit : Vous soyez le bienvenu, mon Francion ; ma colère est passée, il y a longtemps que je vous attends. La femme qui m’avoit conduit là, me voyant en grande peine alors, m’apprit qu’il étoit inutile d’embrasser Laurette, et qu’elle étoit enfermée d’un étui de verre à proportion de son corps, que l’on voyoit aisément au travers. Cela dit, elle me parla de Valentin, et me fit accroire que j’étois aussi impuissant que lui aux combats de l’amour, mais qu’elle avoit des remèdes pour me donner de la vigueur ; car, comme vous le savez, les songes ne sont remplis que des choses auxquelles on a pensé le jour précédent. M’ayant donc fait coucher tout de mon long, elle me fourra une baguette dedans le fondement, dont elle fit sortir un bout par le haut de ma tête ; néanmoins cela me causa si peu de mal, que j’étois plutôt ému à rire de cette plaisante recette qu’à me plaindre. Comme je me tâtois de tous cotés, je sentis que la baguette poussa de petites branches chargées de feuilles, et peu après poussa un bouton de fleur inconnue qui, s’étant éclos et étalé, se pencha assez pour réjouir mes yeux par sa belle couleur. J’eusse bien voulu savoir s’il avoit une odeur qui pût aussi bien contenter le nez, et, ne l’en pouvant pas approcher, je coupai sa queue avec mes ongles pour le séparer de la tige. Mais je fus bien étonné de voir que le sang sortit aussitôt par l’endroit où j’avois rompu la plante ; et peu après je commençai de souffrir un petit mal qui me contraignit de me plaindre à ma chirurgienne, qui, accourant à moi, et voyant ce que j’avois fait, s’écria : Tout est perdu, vous mourrez bientôt par votre faute. Je ne sais rien qui vous puisse sauver : la fleur que vous avez rompue étoit un des membres de votre corps. Eh ! rendez-moi la vie, ce dis-je, vous m’avez déjà montré que rien ne vous est impossible. Je m’en vais mettre tous mes efforts à vous guérir, me répliqua-t-elle ; puisque Laurette est ici présente, je crois que, par son moyen, je viendrai mieux à bout de mon entreprise. Alors elle alla trouer le verre qui couvroit Laurette au droit de la bouche, et lui commanda de souffler dans une longue sarbacane qu’elle fit entrer par en bas dans un petit creux qui étoit à terre, puis elle vint à moi, et, m’ayant tiré la baguette du corps, me retourna, et me mit le cul sur un petit conduit où répondoit la sarbacane. Poussez votre vent, dit-elle alors à Laurette, il faut que vous rendiez ainsi l’âme à votre serviteur, au lieu que les autres dames la rendent aux leurs par un baiser.

À l’heure même, une douce haleine m’entra dans le corps par la porte de derrière, de quoi je reçus un plaisir incroyable. Bientôt après, elle se rendit si véhémente, qu’elle me souleva de terre, et me porta jusqu’à la voûte ; puis petit à petit elle modéra sa violence, de sorte que je descendis à deux coudées près de la terre. Ayant lors moyen de regarder Laurette, je tournai ma tête vers elle, et vis que sa châsse de verre se rompit en deux parties, et qu’elle en sortit toute gaie pour venir faire des gambades autour de moi. Je me dressai alors sur mes pieds, parce qu’elle ne souffloit plus dans sa sarbacane, et que je ne pouvois plus être enlevé par son vent. Oubliant toute autre chose, j’étendois les bras pour étreindre son corps ; mais à l’instant vous me réveillâtes, et je trouvai que j’embrassois une vieille, au lieu de celle que j’aime tant. Quand je considère que vous me privâtes du bien que j’allois goûter en idée, je dis que vous me fîtes un très grand tort ; mais, quand je considère, en récompense, que vous me gardâtes de souiller mon corps en le joignant à un autre auquel je ne saurois penser qu’avec horreur, je confesse que je vous ai beaucoup d’obligation : car certes il me fût avenu du mal en effet, tandis que le bien ne me fût arrivé qu’en songe. Pour ce regard, je conclus que je vous, suis infiniment redevable.

En vérité, dit le gentilhomme, je voudrois que vous ne me fussiez point redevable de cette sorte-là, et suis marri de ce que je vous réveillai, d’autant que votre songe eût été plus long, et que le plaisir que je reçois à vous ouïr raconter eût été de même mesure : mes oreilles n’ont jamais rien entendu de si agréable. Mon Dieu ! que vous êtes heureux de passer la nuit parmi de si belles rêveries ! Si j’étois comme vous, je passerois plus des trois quarts de ma vie à dormir ; car pour le moins j’aurois par imagination tous les biens que la fortune me dénieroit. Ô l’heureux Endymion que vous êtes ! Eh ! dites-moi, de grâce, de quels breuvages usez-vous pour faire de si plaisans songes ? Moi, dit Francion, je bois à l’accoutumée du meilleur vin que je puisse trouver. Si le dieu Morphée me visite quelquefois, ce n’est pas qu’il soit appelé à moi par artifice : il se tient auprès de ma couche de son bon gré. Au reste, je ne trouve point qu’il y ait tant de plaisir à rêver comme j’ai fait que vous deviez souhaiter qu’une pareille chose vous arrivât. Car représentez-vous les inquiétudes que j’ai eues : ne sont-elles pas bien plus grandes que la joie que j’ai ressentie ? L’on m’a battu d’un côté, je suis chu d’un autre, et partout il m’est avenu quelque chose de sinistre. Ce qui me semble le plus facétieux, dit le gentilhomme, c’est que le palefrenier du soleil vous jeta dans le bassin des âmes. Tout aujourd’hui je vous ai vu cracher, et je pense que c’est que vous videz celles que vous y avalâtes. Ma foi, l’imagination en est bonne, dit Francion ; mais, or çà, expliquerez-vous bien quelque chose de mon songe, ainsi que vous vous êtes vanté ? Il me faut du terme, répondit le Bourguignon, nous en parlerons à souper entre la poire et le fromage. Encore ne suis-je pas assuré de donner la signification de tant d’énigmes que je ne croyois pas avoir tant d’obscurités, et puis c’est affaire à des niais de vouloir trouver les choses futures ou passées dedans ces fantaisies-là ; monsieur, il faut prendre le temps comme il vient, et ne se point alambiquer l’esprit sur la considération des succès d’aucune chose. Toutefois, si, par manière de passe-temps, vous trouvez bon que je philosophe sur ce songe, je le ferai, sans l’examiner pourtant que comme une fable dont je voudrois trouver l’explication. Voici donc sa mythologie. Il me semble que ce vieillard, que vous avez vu le premier avec son cadenas à la bouche, vouloit représenter les sages personnes qui ne parlent que quand il est temps ; que ces langues babillardes représentoient les personnes médisantes dont le caquet ne se peut étancher. Pour ce géant, qui se colère à cause des satires que l’on a faites de sa vie, c’est quelque prince brutal. Que si vous désirez sçavoir ce que veut dire ce qui vous arriva au ciel, ce ne sont rien que de petites gaillardises, pour se moquer des opinions des philosophes et des astrologues. Ce verre qui se cassa, quand tous chûtes en une caverne, vous montre l’instabilité des plaisirs du monde. Le pissat qu’une femme vous fit boire signifie que les plaisirs que vous cherchez avec les dames ne sont rien qu’ordure ; et, si d’un seul soufflet vous mîtes celle-là en diverses pièces, c’est pour vous faire entendre qu’il ne faut presque rien pour rendre les affections des femmes divisées et vagabondes. Que si la tête et les bras voulurent jouir des autres membres, c’est qu’elles veulent que l’on les adore pour tout ce qui est en elles, et qui n’y est pas, et qu’elles s’imaginent y être. Les femmes nues qui s’apparurent à vous ne veulent rien représenter que les délices mondaines en tout ce qu’elles firent. Pour les temples du pucelage et du cocuage, ils sont fort aisés à entendre d’eux-mêmes ; et, si Valentin vous donna un coup de ses cornes, c’est qu’il a bien envie de vous battre. Mais vous fûtes guéri incontinent, pour montrer que le mal qu’il vous fera ne vous sera guère nuisible. Quant à Laurette, que vous pouviez voir, mais que vous ne pouviez toucher, c’est possible que vous serez trompé lorsque vous croirez jouir d’elle. Et, pour le remède que l’on donna à votre impuissance imaginaire, et la fleur qui vous sortit de la tête, laquelle vous coupâtes, et le moyen ridicule dont l’on vous conserva la vie, c’est qu’une tête cassée, comme est maintenant la vôtre, ne se peut rien imaginer que des extravagances. Épluchez les autres circonstances, si vous voulez, comme celle des tetons sur lesquels vous tombâtes ; pour moi, je ne veux plus devenir fou en contrôlant les folies des autres. Votre raison est très-bonne, dit Francion, et, puisque ma tête est fêlée, je crains que ma cervelle ne s’envole par sa fente.

Pour ce qu’ils dirent là-dessus, et pour moi je ne conclus rien autre chose, sinon que ceux qui se laissent emporter aux vanités du monde y pensent éternellement, et que jamais leur sommeil n’est paisible. Je dirai bien même que je crois qu’ils dorment et qu’ils rêvent toujours ; car tout ce qu’ils voient n’est qu’illusion et tromperie : si bien qu’encore que Francion veuille distinguer son songe du reste de ses aventures, si est-ce que je le tiens pour pareil, et je pense que ses actions n’étoient pas alors plus réglées. Toutefois, comme la principale erreur de ceux qui rêvent est de croire qu’ils ne rêvent point, il s’imaginoit alors être fort bien éveillé, et son compagnon aussi ; car ceux qui ont le cerveau troublé par la fantaisie du monde ne connoissent pas cet abus. Ils tinrent plusieurs discours assez ingénieux et assez agréables sur le sujet du songe, et enfin ils arrivèrent à un fort beau château, qui appartenoît à ce gentilhomme bourguignon, duquel Francion reconnut, mieux qu’il n’avoit encore fait, la qualité éminente et les grandes richesses par un assez bon nombre de gens qui lui portoient beaucoup de respect, et par les meubles somptueux du logement.

Après qu’il eut soupé, son hôte le conduisit dans une chambre, où, dès l’heure même, il voulut à toute force qu’il se couchât, parce qu’il lui étoit besoin de repos ; lui ayant fait débander la plaie qu’il avoit à la tête, et ôter les onguens que le barbier y avoit appliqués, il y fit mettre d’un certain baume très-exquis que l’on lui avoit apporté de Turquie, et qui remédioit en peu de temps à toutes sortes de blessures. Vous me promîtes hier au soir dans la taverne, lui dit-il après, de m’apprendre sans fiction qui vous êtes et de me conter vos plus particulières aventures. Maintenant que nous sommes de loisir, vous vous rendrez quitte de cela envers moi, s’il vous plaît. Monsieur, dit Francion, je serois le plus ingrat du monde, si je ne vous accordois tout ce que vous me sçauriez demander ; car véritablement vous me traitez avec une courtoisie des plus remarquables du monde. Ce m’est un grand bonheur d’avoir rencontré un homme qui ne veut que des paroles pour récompense des plaisirs qu’il me fait ; je m’en vais donc vous satisfaire au mieux qu’il me sera possible. Son hôte s’étant alors assis sur une chaire proche de son lit, il poursuivit en cette façon :

Puisque nous avons le temps à souhait, il ne sera pas mauvais que je vous dise premièrement quelque chose de mon père : son nom étoit La Porte, son pays étoit la Bretagne, sa race étoit des plus nobles et des plus anciennes, et sa vertu et sa vaillance si notables, qu’encore qu’il ne soit point parlé de, lui dans les histoires de France, à cause de la négligence et de l’infidélité des auteurs de ce siècle, l’on ne laisse pas de sçavoir quel homme c’étoit, et en combien de rencontres et de batailles il s’est trouvé pour le service de son prince. Ayant passé ses plus belles années auprès des grands, où il voyoit que sa fortune n’égaloit pas son mérite, il s’en retira enfin tout dépité, et vint demeurer en sa patrie, où il possédoit quelques terres. Sa mère, qui s’étoit remariée depuis la mort de son père, vint à mourir en ce temps-là. Il ne put recueillir la succession sans procès, parce que le mari de la défunte aimoit fort a chicaner, et avoit recelé quelque chose des meubles, autant pour avoir sujet de passer par les mains de la justice que pour faire son profit. Les instances ordinaires furent formées, et le procès se vit en état d’être jugé par le bailly d’une des principales villes de notre pays. Mon père, qui eût mieux aimé aller à l’assaut d’une ville qu’à la sollicitation d’un juge, ou donner trois coups d’épée que d’écrire ou de voir écrire trois lignes de pratique, fut le plus empêché du monde. Il ne sçavoit par quel côté se prendre pour bien mener son affaire ; et enfin, considérant la force que les présens ont sur des âmes viles, comme celles des personnes qui sont maintenant élevées aux charges de judicature, il se délibéra de donner quelque chose d’honorable à M. le bailli. Ce qui lui sembla le plus à propos fut une pièce de satin pour lui faire une soutane ; et, ayant fait l’achat, il s’en alla recommander son procès à son juge, qui lui assura qu’il lui rendroit la justice. Mon père, laissant son laquais à la porte, avoit pris le satin sous son bras. Le juge, ne sçachant pas ce que c’étoit qu’il portoit, lui demanda : Ne portez-vous pas là un sac ? Avez-vous encore quelque pièce à me montrer ? Oui, monsieur, ce dit mon père, c’est une pièce de satin qui m’a été baillée par un marchand, en payement de quelque somme qu’il me devoit, et je prends la hardiesse de vous la présenter, afin qu’elle vous fasse souvenir des autres pièces de mon procès. Excusez si ce n’est un don digne de votre mérite. Le bailli, retroussant alors ses moustaches, et regardant mon père avec un œil sévère, lui dit : Comment, monsieur ! pour qui me prenez-vous, moi qui suis un juge royal dont la candeur est connue en tous lieux ? Croyez-vous qu’il soit nécessaire de me faire des présens pour m’obliger à visiter les pièces d’un procès ? Ne sçais-je pas bien à quoi mon devoir m’oblige ? Allez, allez, je n’ai que faire ni de vous ni de votre satin : encore que mon office me coûte bien cher, je ne veux point en regagner l’argent iniquement, il me suffit d’avoir de l’honneur et de l’autorité ; apprenez à ne plus essayer une autre fois de corrompre ceux qui sont incorruptibles. Est-ce votre procureur qui vous a conseillé cela ? Si je sçavois que ce fût lui, je lui défendrois de venir aux plaids d’un an, car il doit être mieux instruit que tous de ce qui concerne ma charge.

Lui semblant, à entendre les paroles et à voir les mines de son juge, qu’il étoit en grande colère, il reprit son satin sous son manteau, et, lui ayant fait une humble révérence, s’en alla sans lui rien dire. La femme, qui l’avoit ouï parler d’une autre chambre, et qui ne désiroit pas laisser échapper le gain qui se présentoit, s’en vint à sa rencontre, et lui dit courtoisement : Monsieur, vous avez vu, mon mari est un peu fâcheux, il n’y falloit pas aller de la sorte que vous y avez été ; baillez-moi votre satin, je lui en ferai trouver le présent agréable. Mon père s’étoit déjà résolu de s’en faire un habit, encore que ce ne fût pas bien sa coutume de porter du noir, parce qu’il le haïssoit infiniment, étant une couleur funeste et mal plaisante, qui n’appartient qu’à des gens qu’il n’aimoit guère, comme bien contraire à son humeur martiale.

Le satin fut donc mis entre les mains de madame la baillevesse, et M. le bailli, ne sçachant pas qu’elle l’eût, se mit à la fenêtre de sa salle, et, voyant mon père passer par la cour, lui dit : Là, monsieur de La Porte, l’on vous pardonne celle-ci, pourvu que vous ne retombiez jamais en une pareille : vous laisserez ici ce que vous m’avez voulu donner ; aussi bien vous seroit-ce trop de peine de le remporter encore chez vous. Je l’ai déjà baillé à madame, ce dit mon père. Après ceci, il s’esquiva doucement, et s’en alla droit chez son procureur, qui étoit des meilleurs qui se fassent. Il lui conta tout ce qui s’étoit passé avec son juge ; et l’autre dit sincèrement : Vous ne connoissez pas l’homme, l’on le devroit plutôt appeler preneur que bailli ; car il prend bien et ne baille guère. Il vous a demandé si c’étoit de mon avis que vous lui offriez un présent, parce qu’il sçait bien que nous tous, qui connoissons son humeur, n’avons garde de conseiller à nos parties de faire comme vous : il falloit tout d’un train donner l’étoffe à sa femme, ou, pour le mieux, la lui faire tenir par un tiers, afin de cacher d’autant plus la corruption, et faire que monsieur conservât la renommée qui court de sa prud’homie.

Or, nonobstant le don que mon père avoit fait, il perdit son procès tout au long, et fallut qu’il payât les frais et les épices, qui se montoient à beaucoup ; car le bailli aimoit fort les sauces de haut goût. Son adverse partie avoit sçu, du marchand qui lui avoit vendu le satin, le présent qu’il en avoit fait au juge, et, craignant que cela ne lui fit avoir gain de cause, il avoit été voir aussi le bailli, pour le solliciter ; mais, n’osant pas lui rien offrir, parce qu’il sçavoit la coutume du personnage, il s’étoit avisé d’une gentille subtilité, qui couvrait la corruption : c’est que, voyant un beau tableau dedans la salle, il dit qu’il en eût bien voulu avoir un pareil. Il est bien à votre service, répondit la dame du logis. Je vous remercie très-humblement, répliqua-t-il ; mais dites-moi ce qu’il vous coûte, je vous en donnerai tout à cette heure le même prix. Six écus, monsieur. Et vraiment en voilà trente-six que je vous baille, lui dit-il en lui mettant entre les mains une bourse. La peine que vous avez eue à l’acheter, et celle que vous aurez à vous accoutumer à ne le voir plus, mérite bien cette somme-là. La femme du bailli, qui entendoit bien à quel sujet il lui donnoit tant d’argent de son tableau, recommanda donc si bien son affaire à son mari, qu’elle lui fit gagner son procès.

Il n’y a chose si cachée au monde, qu’elle ne vienne un jour en évidence. Celle-ci fut publiée par une servante que le bailli avoit chassée après l’avoir bien battue. Pour diffamer son maître, elle ne se trouva depuis en pas un lieu où elle ne contât l’histoire, de sorte qu’il fut décrié partout

Mon père s’en alla communiquer son affaire à son avocat du parlement, pour savoir s’il seroit bien fondé en appellation. Celui-ci, qui ne dissuadoit jamais personne de chicaner, ne manqua pas à garder sa coutume, et anima mon père à relever son appel par plusieurs raisons : Vous qui êtes noble, lui disoit-il, il faut que vous montriez que vous avez du courage, et que vous ne vous laissez pas vaincre facilement ; le procès est une manière de combat où la palme est donnée à celui qui gagne, aussi bien qu’aux jeux Olympiques. Voyez-vous, qui se fait brebis, le loup le mange comme dit le proverbe ; vous avez à vivre aux champs, parmi des villageois opiniâtres qui vous dénieroient ce qui vous seroit dû, espérant de ne vous point payer, si vous vous étiez une fois laissé mener par le nez comme un buffle. Au reste, si vous plaidez en notre illustre cour, il vous adviendra des félicités incomparables ; vous serez connu de tel qui n’entendroit jamais parler de tous, et, qui plus est, vous serez immortalisé, car les registres, que l’on garde éternellement, feront mention de vous. Davantage les héritiers que vous aurez, possédant le bien pour lequel vous prenez tant de peine maintenant, béniront votre ménage, et prieront Dieu pour vous tout le temps de leur vie. Ceci vous doit ôter la considération d’un petit ennui passager qui vous dégoûte de poursuivre votre pointe. Je vous conseille donc, pour conclure, de ne point donner de repos à votre partie et de ne point faire d’accord, quand elle vous en parleroit. Il n’est que d’avoir un arrêt entièrement définitif. Ne craignez point qu’il ne soit donné à votre profit ; car vous avez une cause infiniment bonne.

Là-dessus il prenoit Barthole et Cujas par les pieds et par la tête, et citoit des lois de toutes sortes de façons, pour prouver le bon droit de mon père, qui crut tout ce qu’il lui disoit, ne sçachant pas qu’il étoit en un lieu où l’on s’entendoit des mieux à supposer de faux titres, à ne se souvenir que des raisons de ceux que l’on affectionnent, et à juger les procès dessus l’étiquette. L’on lui adressa un jeune procureur de la nouvelle crue, que je m’assure avoir baillé de l’argent pour le faire recevoir (je sçais bien à qui), car il n’y avoit pas apparence que ce fut la grande connoissance des affaires du palais qui lui eût fait obtenir la permission de postuler. Néanmoins, il n’étoit pas si ignorant qu’il ne sçût bien de quelle sorte il falloit accroître son talent ; et certes il étoit si bon procureur, qu’il procuroit plutôt pour lui-même que pour autrui. Mon père étoit en une très-mauvaise main ; car cet homme-ci se laissa gagner par sa partie, afin de faire double profit, et, au lieu d’avancer l’affaire, il la retardoit, malgré que mon père en eût, lui faisant accroire que toutes les procédures inutiles qu’il faisoit étoient nécessaires. Ses plus ordinaires discours n’étoient que d’argent, dont il assuroit toujours qu’il lui étoit besoin pour faire beaucoup de frais, encore qu’il n’en fallût faire que fort peu : mon père ne laissoit pas pourtant de lui en donner autant qu’il en demandoit, afin de l’induire à apporter plus de diligence en son affaire.

D’un autre côté, l’avocat faisoit des écritures où il ne mettoit que deux mots en une ligne, pour gagner davantage, et, afin de les enfler très-bien, son clerc usoit d’une certaine orthographe où il se trouvoit une infinité de lettres inutiles ; et croyez qu’il étoit bien ennemi de ceux qui veulent que l’on écrive comme l’on parle, et que l’on mette pied sans un d, et devoir sans un b. Outre cela, il usoit d’un certain caractère majuscule rempli de longs traits qui faisoient qu’en une ligne il n’y avoit que deux mots ; et le pire étoit qu’il n’y avoit rien que des discours frivoles qui n’éclaircissoient point la matière. Or cet avocat avoit cette gentille coutume que, quand il avoit quelque chose à acheter, il acquéroit, sur les premiers contredits que l’on lui donnoit à faire, tout l’argent qui lui étoit de besoin ; car il songeoit auparavant combien il étoit nécessaire qu’il fit de rôles, et il falloit qu’il les emplît après, quand c’eût été d’une chanson[6]. Mon père ne se put tenir de lui dire un jour, en lui payant de pareilles écritures, que tout ce qu’il avoit fait ne servoit de rien ; que, pour lui, il en eût autant fait, et possible davantage, encore qu’il ne fût pas du métier, et qu’aussi bien étoit-ce une chose vaine d’alléguer toutes les lois qui y étoient, vu qu’il étoit certain que la cour n’y avoit jamais égard. Il prit ceci au point d’honneur, et une grosse querelle s’émut entr’eux. Mon père, afin de le moins offenser, fit d’une attaque particulière une attaque générale, et se mit à parler contre la bande entière des praticiens, qu’il déchiffra d’une terrible façon : Quelle vilenie, disoit-il entre autres choses, que ces gens-ci exercent publiquement leurs brigandages ! Ils ont trouvé mille subtilités pour faire que les biens dont il s’agit n’aillent pas à une des parties, mais demeurent à eux seulement. Les hommes sont-ils si sots que de se laisser tirer par ces sangsues ? Ne voient-ils pas bien que tant de procédures fagotées ensemble ne se font que pour les tromper ? À quoi servent toutes ces choses, qui ne rendent pas les causes moins obscures ? Que ne juge-t-on dès l’instant que les plaideurs comparoissoient ? Encore, ce qu’il y a de pire, c’est qu’en toutes ces juridictions il y a diverses manières de procéder : je voudrois bien sçavoir pourquoi. Car que ne me prend-on partout celle qui est la meilleure et la plus courte ? Il faut que je m’imagine que c’est que l’on veut décevoir plus couvertement ceux qui n’entendent pas le chiquanoux. Vous vous formalisez de peu de chose, dit l’avocat, et j’oserai bien dire que vous vous plaignez sans raison. Est-il rien de plus beau que la façon dont l’on agite les procès ? N’est-ce pas une marque de la grandeur de la justice, que le grand nombre de ressorts qu’elle fait jouer ? Vous autres qui plaidez ne devez-vous pas avoir du contentement à voir marcher cette grande machine ? Quant à la différence des procédures des juridictions, elle est plus louable que blâmable ; car ne sçavez-vous pas bien qu’il faut que tout pays ait sa coutume ? Je vous le concède pour vous contenter, répondit mon père ; mais je me fâche de ce qu’après tous ces fatras le bon droit n’est point rendu : si l’on le rendoit comme il faut, il n’y a point de longueur ni de chicanerie qui ne fût supportable.

Là-dessus l’avocat dit encore plusieurs choses pour défendre son honorable métier ; et néanmoins, à la fin, il fut contraint de conclure qu’il y avoit beaucoup à redire ; mais que c’étoit que la Divinité envoyoit ce fléau aux hommes pour la punition de leurs énormes péchés, et force lui fut d’accorder à mon père que c’est à tort que l’on appelle en un mot la chicanerie pratique, sans dire de quoi elle est pratique, comme s’il n’y avoit que cette pratique-là, ou qu’elle eût une prérogative si grande sur toutes les autres, que ce fût assez de dire cela seulement pour la faire reconnoître.

Pour revenir au procès, il fut distribué à un conseiller le plus fantasque de tous, car, pour dire vrai, je ne sçais par quelle fatalité la plupart de ces gens-là deviennent à demi fous sur leur vieillesse. Ceux qui ont hanté les cours souveraines s’en étonnent. Les raisons les plus probables sont que, premièrement, pour la plupart, ils sont des âmes abjectes, comme étant nés de parens de basse condition, et que, pour garder leur sotte gravité, ils se séquestrent des bonnes compagnies, et ne passent leur temps qu’à des choses qui les rendent d’autant plus stupides qu’elles sont les plus viles du monde.

Le rapporteur de mon père, parmi sa solitude ordinaire, s’étoit rendu un vrai misanthrope ; personne ne se pouvoit vanter de le sçavoir gouverner, de sorte que ses parties ne dévoient pas craindre qu’il favorisât l’un plus que l’autre. Tout ce qui pouvoit avenir, c’étoit qu’il ne comprît pas bien l’affaire ; et certes c’étoit sa coutume de passer par-dessus, et de croire pourtant qu’il n’y avoit personne qui l’entendît si bien que lui.

La première fois que mon père l’alla voir, il le prit d’abord pour un crieur de trépassés, le trouvant sur sa porte sans aucune suite, et lui pensa demander qui étoit mort au quartier. Mais un jeune homme bien brave, venant parler à lui, lui fit une profonde révérence, ce qui lui donna à connoître que c’étoit le maître du logis. Il s’enquêta qui étoit ce jeune muguet, et l’on lui apprit que c’étoit le clerc de monsieur, qui de palefrenier étoit venu à ce degré où il ne s’oublioit pas à jouer de la harpe.

Pour ce coup-là le conseiller ne fit rien paroître à mon père de son humeur bizarre ; mais une autre fois il lui en montra une partie, car il lui dit fort bien, comme il lui racontoit son fait, qu’il étoit un ignorant, qu’il ne sçavoit ce qu’il vouloit dire, et lui amenât son procureur, pour lui mieux expliquer son affaire.

Étant retourné le visiter quelques jours après, il s’aperçut qu’il avoit une épée ; je ne sçais quelle fantaisie lui avoit pris à l’heure même de ne vouloir pas que l’on en portât chez lui, non plus que des éperons au palais : tant il y a qu’il ôta incontinent une vieille hallebarde enrouillée d’un râtelier, qui étoit en sa salle basse, et, la brandissant au poing, se vint mettre en son perron sur son quant à moi, comme s’il eût voulu boucher le passage. Mon père lui ayant demandé pourquoi il faisoit cela, il lui dit que, le voyant entrer en sa maison avec des armes, il croyoit qu’il la voulût prendre d’assaut, et qu’il désiroit la défendre.

Ceci n’étoit qu’une matière de risée ; mais il avoit bien d’autres choses qui faisoient maudire à mon père l’heure qu’il avoit commencé de plaider ; et enfin, quoi que lui conseillât son avocat, il s’en alla trouver son beau-père auquel il parla de s’accorder à telle composition qu’il voudroit. Mon Dieu ! je vous supplie, lui dit-il, retirons-nous à la hâte de ce gouffre, où nous nous sommes imprudemment jetés ; autrement nous y serons engloutis. Pour moi, j’aimerois autant être en enfer que de plaider ; et je pense que le plus grief supplice que l’on ait inventé pour les damnés, c’est de semer bien du discord entre eux, et de leur faire recevoir des injures dont ils ne peuvent avoir raison, quelques poursuites qu’ils fassent, et quelque peine qu’ils se donnent. Assurez-vous que nous trouverons à la fin que nous ne sommes guère mieux partagés l’un que l’autre. Tout le bien dont nous disputons sera la proie de ces maudites gens, qui ne vivent que du dommage des autres, et qui ne sçauroient désirer d’avoir occasion de s’enrichir, sans souhaiter la ruine et le malheur des familles. Ne vaut-il pas bien mieux que nous gardions notre argent que de le donner à ces personnes-là, qui ne nous en sçauront point de gré, et croiront encore que nous leur serons de beaucoup redevables, nous comptant trois lignes d’écriture une somme hors de raison ? Partageons ensemble ce que nous voulions avoir tous deux en entier, ou je vous jure que je suis si harassé des chicaneries passées, que je vous laisserai tout sans disputer dorénavant.

La franchise de mon père plut tant à celui qui auparavant ne vouloit point ouïr parler d’accord, qu’il goûta ses raisons, et lui dit qu’il songeroit à cela plus mûrement. Cependant mon père, ayant vu en son logis une belle fille du premier lit, qui avoit toujours été en pension avec des religieuses, prit dessein de la demander en mariage ; ce qu’il fit à la première vue, et l’accord que l’on lui en passa mit fin à toutes les plaidoiries, et rendit camus les procureurs et les avocats.

Un an après qu’il eut épousé cette femme, il eut une fille d’elle, et encore une autre au bout d’un même terme. Quant à moi, je vins au monde cinq années après qu’ils furent joints ensemble, et ce fut en un jour des Rois ; comme ma mère, ayant été la reine de la fève, s’étoit assise au bout de la table, où elle buvoit aux bonnes grâces de tous ses sujets d’une soirée, elle sentit une petite douleur qui la contraignit de se jeter sur son lit, où elle ne fut pas sitôt qu’elle accoucha de moi sans sage-femme, si l’on ne veut appeler sages celles de la compagnie qui étoient à l’entour d’elle.

Ainsi je naquis dauphin, et je ne sçais quand ce sera que je me verrai la couronne royale sur la tête. L’on but si plantureusement à ma santé par tout le logis, qu’il y parut bien aux tonneaux de notre cave. Maintenant il ne faut pas s’étonner si je bois bien ; car c’est que, me voyant en âge compétent, je veux faire raison à loyale mesure à tous ceux qui m’appelèrent dès ce temps-là au combat du verre, et je pense que je les y vaincrai.

Pour vous le faire court, ma mère, n’étant pas en assez bonne disposition, à son avis, pour être nourrice, me bailla à une femme du village prochain pour me donner à teter. Je ne veux pas m’arrêter à juger si elle fit bien d’endurer que je prisse du lait d’une autre qu’elle, parce qu’en premier lieu je ne suis pas si mauvais fils que je reprenne ses actions, et si je vous assure que cela ne m’importe en rien, d’autant que je n’ai point pris de ma nourrice des humeurs qui déplaisent aux hommes d’esprit et de courage. Il est vrai que je me souviens que l’on m’apprit, comme aux autres enfans, mille niaiseries inventées par le vulgaire, au lieu de m’élever petit à petit à de grandes choses, en m’instruisant à ne rien dire de bas et de populaire ; mais depuis, avec le temps, je m’accoutumai à ce qui est de louable.

Il faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m’arriva après que je fus sevré : j’aimois tant la bouillie que l’on ne laissoit pas de m’en faire encore tous les jours. Comme la servante tenoit le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, cependant que j’étois encore couché, l’on l’appela de la cour : elle laissa son poêlon à l’âtre, et s’en alla voir ce que l’on vouloit. Tandis un maître singe, que nourrissoit secrètement depuis peu un de nos voisins, sortit de dessous un lit où il s’étoit caché, et ayant vu, pensez, autrefois donner de la bouillie aux enfans, il prit un peu de la mienne et m’en vint barbouiller tout le visage. Après, il m’apporta tous mes habits, et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte, et mes bras dedans mes chausses : je criai beaucoup, à cause que cet animal si laid me faisoit peur ; mais la servante, étant empêchée, ne se hâtoit point de venir pour cela, d’autant que mon père et ma mère étoient à la messe. Enfin le singe, ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s’en retourna chez lui. La servante, revenue peu après, et me trouvant en l’état où il m’avoit laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement ; elle me demanda, avec des caresses, qui m’avoit accommodé ainsi ; et, parce que j’avois déjà ouï appeler du nom de diable quelque chose laide, je dis que c’étoit un petit garçon laid comme un diable ; car je prenois le singe, qui avoit une casaque verte, pour un garçon. Et j’étois bien en cela aussi raisonnable que ce Suisse qui, trouvant un singe sur la porte d’une taverne, lui avoit donné un teston à changer, et voyant qu’il ne le payoit qu’en grimaces, ne cessoit de lui dire : Parli, petite garçon, vole-vous pas me donner la monnoie de mon pièce ? Et c’est de là possible que vient le proverbe [7], quand l’on dit que les grimaces, les gambades ou les moqueries sont monnoie de singe. Ce Suisse n’a pas été seul trompé. Un paysan, apportant un panier de poires à un seigneur, trouva deux gros singes sur la montée, qui se jetèrent sur son panier pour avoir du fruit. Ils avoient de belles casaques de toile d’or et la dague au côté, ce qui les rendoit vénérables, tellement que le paysan, fort respectueux, leur ôta fort courtoisement son chapeau ; car il n’avoit jamais vu de tels animaux. Quand il eut fait son présent, le maître de la maison lui demanda pourquoi il ne lui avoit pas apporté un panier tout plein. Il étoit tout plein, monsieur, dit le paysan ; mais messieurs vos enfans m’en ont pris la moitié. La rencontre étoit d’autant plus excellente que le seigneur étoit si laid, qu’un rustique pouvoit bien penser que ces singes fussent de sa race. Au reste, cela vous montre que, puisque des hommes d’âge ont pris de tels animaux pour des enfans, je le pouvois bien faire, moi qui étois jeune. Mais, pour notre servante, qui y alloit tout à la bonne foi, considérant qu’il n’étoit point entré d’enfans chez nous, ni personne du monde d’extraordinaire, elle crut fermement qu’un mauvais esprit m’étoit venu voir ; et, après m’avoir nettoyé et habillé, elle jeta plus d’une pinte d’eau bénite par la chambre.

Ma mère, étant revenue de l’église, la trouva encore en cette occupation, et lui demanda pour quel sujet elle faisoit cela. Elle lui conta, avec une simplicité très-grande, en quelle façon elle m’avoit trouvé, et l’opinion qu’elle avoit que ce fût un diable qui étoit venu dedans ma chambre. Ma mère, qui n’avoit pas coutume de croire de léger, rapporta le tout à mon père, qui s’en moqua et dit que c’étoit une pure rêverie, voulant quasi faire accroire à la servante qu’il n’étoit rien de tout ce qu’elle avoit vu ; mais un valet, qui étoit entré un peu après elle en la chambre, et m’avoit vu au même état, comme elle m’interrogeoit là-dessus, lui ôta Je soupçon qu’il avoit, qu’elle se trompât par foiblesse d’esprit.

Le méchant singe revint encore chez nous la nuit suivante, et, ayant étalé tous les jetons d’une bourse sur la table de la salle, comme s’il les eût voulu compter, et, ayant aussi renversé beaucoup d’écuelles de la cuisine, s’en retourna, avant le jour, par les barreaux d’une petite fenêtre qui n’avoit point de volet, et qui lui avoit déjà servi de passage. Quand les servantes eurent aperçu le ménage qu’il avoit fait, elles le dirent à mon père et à ma mère qui furent presque contraints de s’imaginer qu’il venoit un lutin en notre maison. L’impression que nos serviteurs avoient de cela faisoit qu’ils s’imaginoient que la nuit ils avoient vu beaucoup de fantômes. Même l’un d’eux assura que, s’étant relevé sur les onze heures pour pisser par sa fenêtre, à cause qu’il n’avoit point de pot de chambre, il avoit aperçu quelque chose dans le jardin qui sautoit d’arbre en arbre. Je jure, dit mon père, que tous tant que vous êtes, puisque vous me voulez faire accroire qu’il revient ici des esprits, vous ferez les nuits la sentinelle à quelque fenêtre pour m’en venir avertir à l’heure.

Comme il étoit entier en ses résolutions, l’on accomplit ce qu’il disoit, et déjà par huit fois quelqu’un de nos gens avoit toujours veillé ou feint de veiller (car je pense qu’ils se laissoient bientôt abattre au sommeil), lorsque celui qui étoit la neuvième nuit à la guette vint dire à mon père qu’il avoit vu quelqu’un dans le jardin. Mon père prend un pistolet, et s’en va tout bellement avec celui-là au lieu qu’il lui avoit enseigné. Il n’y fut pas sitôt, qu’il vit un homme s’enfuir vers un endroit de la muraille qui étoit abattue. Lui de courir après avec son pistolet, qu’il tira en l’air ; ce qui étonna tellement celui qui fuyoit, que, avec ce qu’il se heurta contre une pierre, il lui fut impossible de se soutenir davantage ; de sorte que mon père fut auprès de lui avant qu’il eût eu le loisir de se relever : par sa voix, qu’il fut contraint de faire ouïr, en disant que l’on lui pardonnât, notre serviteur reconnut que c’étoit un paysan d’un bourg prochain ; et, par un panier où il y avoit deux ou trois poires de bon chrétien, mon père vit qu’il étoit venu là pour dérober ses fruits. Néanmoins il avoit un courage si peu porté à tirer vengeance d’une telle canaille, qu’il se contenta de lui bailler deux ou trois coups de pied au cul, et de le menacer de le mettre en justice s’il retournoit à sa première faute. Encore fit-il un acte de clémence, bien gracieux et bien agréable. Or çà, Lubin, lui dit-il, ma foi, je vois bien que c’est peine perdue de te vouloir empêcher d’avoir toujours de mon fruit ; je ne puis pas faire la garde toutes les nuits, et d’ailleurs je ne veux pas faire de la dépense pour rendre mes murailles plus hautes, mais accordons-nous ensemble : combien veux-tu de poires tous les ans, à la charge que tu ne m’en viendras plus dérober ? Te contenteras-tu d’un cent ? Alors ce vilain brutal lui répondit : Par ma foi, monsieur, j’y perdrois [8]. Et cette repartie sembla si naïve à mon père, qu’elle le fit plutôt rire que de le fâcher : il continua seulement ses menaces, et le laissa aller, étant assez aise d’avoir reconnu quel esprit c’étoit que notre valet avoit vu sur les arbres ; mais, quant à celui qui m’avoit tourmenté, et qui avoit fait ravage dans la maison, il n’en sçavoit que juger. Le lendemain, il entra dans le logis où étoit le singe, qu’il vit attaché d’une chaîne de fer dedans la chambre basse. Il demanda à un laboureur, qui demeuroit là dedans, à qui appartenoit cette bête. Monsieur, répondit-il, elle est à un gentilhomme dont je suis affectionné, et qui me l’a baillée en garde. Il est bien vrai qu’elle fait plusieurs plaisanteries : ayant été l’autre jour à la boutique du barbier, elle s’en revint ici, et, ayant pris un torchon, le mit au col de notre chat : elle tenoit des ciseaux dont elle lui voulut faire la barbe, de même qu’elle venoit d’apprendre, et lui coupa toutes les moustaches. Toutefois je voudrois bien n’en être point chargé, elle me fait mille maux : j’ai été contraint de l’enchaîner ainsi, parce que, deux jours après que je l’eus, elle alla à votre maison, où j’avois peur qu’elle ne retournât faire quelque dommage si je lui donnois la liberté. Mon père, s’étant enquis alors particulièrement du jour précis que le singe étoit venu chez nous, découvrit que c’étoit là le démon dont l’on avoit tant parlé et tant eu de crainte.

C’est pour vous dire comme les âmes basses se trompent bien souvent, et conçoivent de vaines peurs ainsi que faisoient nos gens. Vous qui vivez auprès des villages, vous pouvez sçavoir qu’il n’y a si petit hameau où il ne coure le bruit qu’il y revient quelques esprits ; et cependant, si l’on avoit bien cherché, l’on trouveroit que les habitans ont fondé ces opinions sur des accidens ordinaires et naturels, mais dont la cause est inconnue à leurs esprits simples et grossiers. C’est un grand cas que, si petit que j’aie été, je n’ai jamais été sujet à de telles épouvantes ; car même, lorsque nos servantes, me voulant corriger de quelque chose qui ne leur plaisoit pas, me disoient qu’elles me feroient manger à cette bête qui m’étoit venue voir un matin dans le lit, j’avois aussi peu de crainte que si elles ne m’eussent point menacé.

Il faut que je passe sous silence beaucoup de petites naïvetés que je fis en ce bas âge, et que je monte un peu plus haut. Quand l’usage de la raison me fut venu, l’on me donna un homme pour m’enseigner à lire et à écrire, avec lequel je ne fus pas longtemps ; puis l’on me fit aller tous les jours chez notre curé, qui m’apprit presque tout ce qu’il sçavoit de latin.

J’avois déjà je ne sçais quel instinct qui m’incitoit à haïr les actions basses, les paroles sottes et les façons niaises de mes compagnons d’école, qui n’étoient que les enfans des sujets de mon père, nourris grossièrement sous leurs cases champêtres. Je leur remontrois de quelle façon il falloit qu’ils se comportassent : mais, s’ils ne suivoient mes préceptes, je les chargeois aussi d’appointement[9] ; de manière que j’avois souvent des querelles contre eux, car ces âmes viles, ne connoissant pas le bien que je leur voulois, et ne considérant pas que, qui bien aime, bien châtie, se cabroient à tous les coups, et me disoient en leur patois : Ah ! parce que vous êtes monsieur, vous êtes bien aise ; et mille autres niaiseries et impertinences rustiques. Quelquefois ils se plaignoient à leurs pareils de ma sévérité, et faisoient tant qu’ils venoient prier mon père de m’encharger de ne plus battre leurs enfans, qui n’osoient pas se revenger contre moi. Mais je plaidois si gentiment ma cause, que l’on étoit contraint d’avouer que j’avois bonne raison de les punir des fautes qu’ils commettoient.

Quelquefois j’entendois discourir mon père des universités, où sont les colléges, pour instruire la jeunesse, tous remplis d’enfans de toute sorte de maisons, et je souhaitois passionnément d’y être, afin de jouir d’une si bonne compagnie, au lieu qu’alors je n’en avois point du tout, si ce n’étoit des badauds de village. Mon père, voyant que mon naturel me portoit fort aux lettres, ne m’en vouloit pas distraire, d’autant qu’il sçavoit que, de suivre les armes comme lui, c’étoit un très-méchant métier. Or, parce que les colléges de notre pays n’étoient pas à sa fantaisie, malgré les doléances de ma mère, ayant affaire à Paris, il m’y amena, et me donna en pension à un maître du collége de Lisieux [10], que quelqu’un de ses amis lui avoit enseigné. Après qu’il m’eut bien recommandé à un certain avocat de ses anciennes connoissances, et l’eut supplié de me fournir tout ce qui me seroit nécessaire, il s’en retourna en Bretagne, et me laissa entre les mains des pédans, qui, ayant examiné mon petit savoir, me jugèrent dignes de la cinquième classe, encore ne fut-ce que par faveur.

Ô quel changement je remarquai, et que je fus bien loin de mon compte ! Je ne jouissois pas de toutes les délices que je m’étois promises ; qu’il m’étoit étrange de n’être plus avec mon père, qui me menoit quelquefois en des seigneuries qu’il avoit hors de la Bretagne ! Que j’étois fâché d’avoir perdu la douce liberté que j’avois, courant parmi les champs d’un côté et d’autre, allant abattre des noix et cueillir du raisin aux vignes, sans craindre les messiers [11], et suivant quelquefois ceux qui alloient à la chasse ! J’étois alors plus enfermé qu’un religieux dans son cloître, et étois obligé de me trouver au service divin, au repas et à la leçon, à de certaines heures, au son de la cloche, par qui toutes choses étoient là compassées. Au lieu de mon curé, qui ne me disoit pas un mot plus haut que l’autre, j’avois un régent à l’aspect terrible, qui se promenoit toujours avec un fouet à la main, dont il se savoit aussi bien escrimer qu’homme de sa sorte. Je ne pense pas que Denis le Tyran, après le misérable revers de sa fortune, s’étant fait maître d’école afin de commander toujours, gardât une gravité de monarque beaucoup plus grande.

La loi qui m’étoit la plus fâcheuse à observer sous son empire étoit qu’il ne falloit jamais parler autrement que latin, et je ne me pouvois désaccoutumer de lâcher quelques mots de ma langue maternelle ; de sorte qu’on me donnoit toujours ce que l’on appelle le signe, qui me faisoit encourir une punition. Pour moi, je pensai qu’il falloit que je fisse comme les disciples de Pythagore, dont j’entendois assez discourir, et que je fusse sept ans à garder le silence comme eux, puisque, sitôt que j’ouvrois la bouche, l’on m’accusoit avec des paroles aussi atroces que si j’eusse été le plus grand scélérat du monde ; mais il eût été besoin de me couper la langue, car, en étant bien pourvu, je n’avois garde de la laisser moisir. À la fin donc, pour contenter l’envie qu’elle avoit de caqueter, force me fut de lui faire prononcer tous les beaux mots de latin que j’avois appris, auxquels j’en ajoutois d’autres de françois écorché, pour faire mes discours.

Mon maître de chambre étoit un jeune homme, glorieux et impertinent au possible ; il se faisoit appeler Hortensius par excellence, comme s’il fût descendu de cet ancien orateur qui vivoit à Rome du temps de Cicéron, ou comme si son éloquence eût été pareille à la sienne. Son nom étoit, je pense, le Heurteur ; mais il l’avoit voulu déguiser, afin qu’il eût quelque chose de romain et que l’on crût que la langue latine lui étoit comme maternelle. Ainsi plusieurs auteurs de notre siècle ont sottement habillé leurs noms à la romanesque, et les ont fait terminer en us, afin que leurs livres aient plus d’éclat et que les ignorans les croient être composés par des anciens personnages. Je ne veux point nommer ces pédans-là ; il ne faut qu’aller à la rue Saint-Jacques, l’on y verra leurs œuvres, et l’on y apprendra qui ils sont.

Mais, encore que notre maître commît une semblable sottise, et qu’il eût beaucoup de vices insupportables, tout ce que nous étions d’écoliers nous n’en recevions point d’affliction, comme de voir sa très-étroite chicheté, qui lui faisoit épargner la plus grande partie de notre pension pour ne nous nourrir que de regardeaux[12]. J’appris alors, à mon grand regret, que toutes les paroles qui expriment les malheurs qui arrivent aux écoliers se commencent par un P, avec une fatalité très-remarquable ; car il y a pendant, peine, peur, punition, prison, pauvreté, petite portion, poux, puces et punaises, avec encore bien d’autres, pour lesquelles rechercher il faudroit avoir un dictionnaire et bien du loisir.

À déjeuner et à goûter, nous étions à la miséricorde d’un méchant cuistre qui, pour ne nous point donner notre pitance, s’en alloit promener, par le commandement de son maître, à l’heure même qu’elle étoit ordonnée, afin que ce fût autant d’épargné, et que nous écoulassions jusques au dîner, où nous ne pouvions pas nous recourre ; car l’on ne nous bailloit que ce que l’on vouloit bien que nous mangeassions. Au reste, jamais l’on ne nous présentoit point de raves, de salade, de moutarde, ni de vinaigre, craignant que nous n’eussions trop d’appétit. Hortensius étoit de ceux qui aimoient les sentences que l’on trouvoit écrites au temple d’Apollon ; et principalement il estimoit celle-ci : Ne quid nimis[13], laquelle il avoit écrite au-dessus de la porte de sa cuisine, pour faire voir qu’il n’entendoit pas que l’on mît rien de trop aux banquets que l’on y apprêteroit.

Eh Dieu ! quelle piteuse chère, au prix de celle que faisoient seulement les porchers de notre village ! Encore, disoit-on, que nous étions des gourmands, et falloit-il mettre la main dans le plat l’un après l’autre. Notre pédant faisoit ses mignons de ceux qui ne mangeoient guère, et se contentoient d’une fort petite portion qu’il leur donnoit. C’étoient des enfans de Paris, délicats, à qui il falloit peu de nourriture ; mais, à moi, il m’en falloit beaucoup plus, d’autant que je n’avois pas été élevé si mignardement : néanmoins je n’étois pas mieux partagé ; et si mon maître disoit que j’en avois plus que quatre, que je ne mangeois pas, mais que je dévorais. Bref, je ne pouvois entrer en ses bonnes grâces. Il faisoit toujours à table un petit sermon sur l’abstinence, qui s’adressoit particulièrement à moi ; il alléguoit Cicéron, qui dit qu’il ne faut manger que pour vivre, non pas vivre pour manger. Là-dessus, il apportoit des exemples de la sobriété des anciens, et n’oublioit pas l’histoire de ce capitaine qui fut trouvé faisant rôtir des raves à son feu pour son repas. De surplus, il nous remontroit que l’esprit ne peut faire ses fonctions, quand le corps est par trop chargé de viande, et il disoit que nous avions été mis chez lui pour étudier, non pas pour manger hors de raison, et que pour ce sujet nous devions plutôt songer à l’un qu’à l’autre. Mais, si quelque médecin se fût trouvé là et eût tenu notre parti, comme le plus juste, il eût bien prouvé qu’il n’est rien de pire à la santé des enfans que de les faire jeûner. Et puis, voyez comme il avoit bonne raison de prêcher l’abstinence, tandis que nous étions huit à l’entour d’une éclanche de brebis, il avoit un chapon à lui tout seul. Jamais Tantale ne fut si tenté aux enfers par les pommes où il ne peut atteindre, que nous l’étions par ces bons morceaux, où nous n’osions toucher.

Quand quelqu’un de nous avoit failli, il lui donnoit une pénitence qui lui étoit profitable : c’étoit qu’il le faisoit jeûner quelques jours au pain et à l’eau, ainsi ne dépensant rien d’ailleurs en verges. Aux jours de récréation, comme à la Saint-Martin, aux Rois et à Carême-prenant, il ne nous faisoit pas apprêter une meilleure cuisine, si nous ne donnions chacun un écu d’extraordinaire ; et encore je pense qu’il gagnoit beaucoup sur les festins qu’il nous faisoit, d’autant qu’il nous contentoit de peu de chose, nous qui étions accoutumés au jeûne ; et, ayant quelque volaille bouillie avec quelques pièces de rôti, nous pensions être aux plus somptueux banquets de Lucullus et d’Apicius, dont il ne nous parloit jamais qu’en les appelant infâmes, vilains et pourceaux. De cette façon, il s’enrichissoit au détriment de nos pauvres ventres, qui crioient vengeance contre lui ; et certes je craignois le plus souvent que les araignées ne fissent leurs toiles sur mes mâchoires à faute de les remuer, et d’y envoyer balayer à point nommé. Dieu sçait quelles inventions je trouvois pour dérober ce qui m’étoit besoin.

Nous étions aux noces lorsque le principal, qui étoit un assez brave homme, festoyoit quelques-uns de ses amis ; car nous allions, sur le dessert, présenter des épigrammes aux conviés, qui, pour récompense, nous donnoient tant de fruits, tant de gâteaux et de tartes, et quelquefois tant de viande, lorsqu’elle n’étoit pas encore desservie, que nous décousions la doublure de nos robes pour y fourrer tout, comme dans une besace.

Les meilleurs repas que j’aie pris chez les plus grands princes du monde ne m’ont point été si délicieux que ceux que je prenois après avoir fait cette conquête par ma poésie. Ô vous, misérables vers que j’ai faits depuis, encore ne m’avez-vous jamais fait obtenir de salaire qui valût celui-là, que je prisois autant qu’un empire !

J’étois aussi bien aise, lorsqu’aux bonnes fêtes de l’année l’avocat à qui mon père m’avoit recommandé m’envoyoit quérir pour dîner chez lui ; car, à cause de moi, l’on rehaussoit l’ordinaire de quelque pâté de godiveau que j’assaillois avec plus d’opiniâtreté qu’un roi courageux n’assiégeroit une ville rebelle. Mais, le repas fini, mon allégresse étoit bien forcée de finir aussi ; car l’on m’interrogeoit sur ma leçon, et l’on me menaçoit de mander à mon père que je n’étudiois point, si l’on voyoit que j’hésitasse quelque peu en répondant. C’est une chose apparente que, de quelque naturel que soit un enfant, il aime toujours mieux le jeu que l’étude, ainsi que je faisois en ce temps-là ; et toutefois je vous dirai bien que j’étois des plus sçavans de ma classe. Aussi, quand l’avocat le reconnoissoit, il me donnoit toujours quelque teston qu’il mettoit sur les parties qu’il faisoit pour mon père : de cet argent, au lieu d’en jouer à la paume, j’en achetois de certains livres que l’on appelle les romans, qui contenoient les prouesses des anciens chevaliers. Il y avoit quelque temps qu’un de mes compagnons m’en avoit baillé à lire un de Morgant le Géant[14], qui m’enchanta tout à fait ; car je n’avois jamais rien lu que les épitres familières de Cicéron et les comédies de Térence. L’on m’enseigna un libraire du pont Neuf qui vendoit plusieurs histoires fabuleuses de la même sorte ; et c’étoit là que je portois ma pécune. Mais je vous assure que ma chalandise étoit bonne ; car j’avois si peur de ne voir jamais entre mes mains ce que je brûlois d’acheter, que j’en donnois tout ce que le marchand en demandoit, sçachant bien à qui il avoit affaire. Je vous jure, monsieur, que je désire presque d’être aussi ignorant à cette heure qu’en ce temps-là ; car je goûterois encore beaucoup de plaisir, en lisant de tel fatras de livres, au lieu que maintenant il faut que je cherche ailleurs de la récréation, ne trouvant pas un auteur qui me plaise, si je ne veux tolérer ses fautes ; car, pour n’en mentir point, je sçais bien où sont tous les livres, mais je ne sçais pas où sont les bons : une autre fois je traiterai de ce paradoxe, et je vous prouverai qu’il n’y en a point du tout, et qu’à chacun il y a de très-grands vices à reprendre ; mais sçachez que j’excepte les livres que notre religion honore.

C’étoit donc mon passe-temps que de lire des chevaleries ; et il faut que je vous dise que cela m’époinçonnoit le courage, et me donnoit des désirs nonpareils d’aller chercher les aventures par le monde ; car il me sembloit qu’il me seroit aussi facile de couper un homme d’un seul coup par la moitié qu’une pomme. J’étois au souverain degré des contentemens quand je voyois faire un chaplis[15] horrible de géans, déchiquetés menu comme chair à pâté. Le sang qui ruisseloit de leurs corps à grand randon[16] faisoit un fleuve d’eau de rose où je me baignois fort délicieusement ; et quelquefois il me venoit en l’imagination que j’étois le même damoisel, qui baisoit une gorgiade[17] infante qui avoit les yeux verts comme un faucon. Je vous veux parler en termes puisés de ces véritables chroniques. Bref, je n’avois plus en l’esprit que rencontres, que châteaux, que vergers, qu’enchantemens, que délices et qu’amourettes ; et, lorsque je me représentois que tout cela n’étoit que fiction, je disois que l’on avoit tort néanmoins d’en censurer la lecture, et qu’il falloit faire en sorte que dorénavant l’on menât un pareil train de vie que celui qui étoit décrit dedans mes livres : là-dessus je commençois déjà à blâmer les viles conditions où les hommes s’occupent en ce siècle, lesquelles j’ai aujourd’hui en horreur tout à fait.

Cela m’avoit rendu méchant et fripon, et je ne tenois plus rien du tout de notre pays, non pas même les accens, car je demeurois avec des Normands, des Picards, des Gascons et des Parisiens, avec qui je prenois de nouvelles coutumes : déjà l’on me mettoit au nombre de ceux que l’on nomme des pestes, et je courois la nuit dans la cour avec le nerf de bœuf dans les chausses, pour assaillir ceux qui alloient aux lieux, pour parler par révérence. J’avois la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée, le collet noir et les souliers blancs, toutes choses qui conviennent bien à un vrai poste[18] d’écolier ; et qui me parloit de propreté se déclaroit mon ennemi. Auparavant, la seule voix d’un maître courroucé m’avoit fait trembler autant que les feuilles d’un arbre battues du vent ; mais alors un coup de canon ne m’eût pas étonné. Je ne craignois non plus le fouet que si ma peau eût été de fer, et exerçois mille malices, comme de jeter, sur ceux qui passoient dans la rue du collège, des pétards, des cornets pleins d’ordures, et quelquefois des étrons volans. Une fois, je dévallois par la fenêtre un panier attaché à une corde, afin qu’un pâtissier qui étoit en bas, à qui j’avois jeté une pièce de cinq sols, mît dedans quelques gâteaux ; mais, comme je le remontois, mon maître, qui étoit à mon desceu dans une chambre de dessous, le tira à lui en passant, et ne le laissa point aller qu’il ne l’eût vidé. Je descendis en bas pour voir qui m’avoit fait cette supercherie, et, trouvant ce pédant sur le seuil de la porte, je reconnus que c’étoit lui, et n’en osai pas seulement desserrer les dents. Ô le grand crèvecœur que j’eus ! il me commanda tout à l’heure d’aller prier un autre maître, son voisin, de venir goûter avec lui : je m’y en allai, et le ramenai avec moi jusque dans sa chambre, où je ne vis point d’autres préparatifs sur la table que mes gâteaux, dont il ne me donna pas une miette à manger, tant il fut vilain. Voyez un peu comme il sçavoit bien pratiquer les ordonnances de la lésine, friponnant sur ses disciples pour festoyer ses amis. Vous en aurez, monsieur le raquedenaze[19], ce dis-je en moi-même, dussé-je avoir la salle ; je vous servirai d’un plat de mon métier.

L’occasion de me venger s’offrit peu après à souhait, Le père d’un de mes compagnons lui avoit fait présent d’un pâté de lièvre, qu’il avoit dit être bon la première fois qu’il en avoit tâté à notre table ; car il se plaisoit, je pense, à manger devant nous ce qu’il avoit d’exquis, afin de nous faire enrager d’envie, et même il n’en donna pas au fils de celui qui le lui avoit envoyé. J’ouïs qu’il commanda de le porter en son étude, parce qu’il en faisoit autant d’état que de ses livres, aimant autant la nourriture de son corps que celle de son esprit. Ce lieu, où il l’enferma, n’étoit entouré que de planches à demi déboîtées, et couvertes d’un côté et d’autre de vieille natte que je décousis en son absence ; et, comme j’étois fort menu alors, un Gascon, qui étoit l’un de mes compagnons plus fidèles, levant un ais de toute sa force, je me glissai à la fin dedans le cabinet, autant sacré à Bacchus et à Cérés qu’aux Muses : je regardai sous les planches, et détournai tous les livres, sans trouver aucune chose. Ayant dit mon malheur à celui qui m’attendoit de l’autre côté avec grande impatience, j’avois déjà passé mes deux pieds entre les ais pour ressortir à reculons, lorsqu’en me baissant j’avisai une grande caisse où l’année précédente on avoit fait un jardin. Un certain démon me conseillant, je m’en retournai vers ce côté-là, et trouvai le pâté enchâssé là dedans. La croûte étoit dure et de fort peu de saveur, n’y ayant point de beurre ; voilà pourquoi, songeant aussi que ce seroit trop que l’emporter tout, je la laissai, et ne pris que la chair, au lieu de laquelle je mis dedans un chausse-pied, qui se trouva sous ma main. Ayant posé le couvercle, j’empaquette le lièvre dans du papier, le donne à mon compagnon, et vais après, avec une aussi grande ardeur que si je l’eusse poursuivi à la chasse. Je vous jure qu’il ne demeura guère entre nos mains, et que nous n’eûmes que faire de songer où nous le pourrions cacher seulement ; car nous le mîmes dedans notre coffre naturel avant que le soir fût venu ; et il eût fallu que nous eussions eu au corps une fenêtre, comme désiroit Momus, pour découvrir que nous étions des larrons.

Hortensius ne songea pas à son pâté jusqu’au lendemain, qu’il en eut un ressouvenir, et commanda à son cuistre d’aller prier à déjeuner un autre vieux pédant, son compagnon de bouteille, et de lui dire qu’il lui feroit manger d’un bon lièvre, à la charge qu’il apportât une quarte[20] de son vin nouveau, pour servir de remède à la soif que leur causeroit l’épice. Ce pédant ne faillit pas à venir tout à l’heure avec autant de vin qu’Hortensius avoit dit, et, sitôt qu’il fut dans la chambre, le cuistre alla quérir le pâté de dedans la caisse, et le posa sur la table, où il ne fut pas sitôt que le vieux pédant prit un couteau qu’il fourra dedans par l’endroit même où la croûte étoit entamée, pensant qu’elle ne le fût point, et tournoya tout à l’entour, tenant une main ferme sur la couverture, et disant : Çà, ça, il faut voir ce que ce pâté-ci a dedans le ventre. Ah ! monsieur Hortensius, que vous avez ici un bon couteau ! Il coupe tout seul, je ne m’efforce point presque. Hortensius se mouroit de rire, Voyant qu’il étoit si sot qu’il passoit le couteau par le lieu où il étoit déjà coupé ; et l’autre disoit, en ôtant la couverture : Qu’avez-vous à rire ? Alors ses yeux, ne pouvant pas discerner ce qui étoit dedans la croûte, il mit ses lunettes, et, voyant le chausse-pied au lieu d’un lièvre, il crut qu’Hortensius s’étoit voulu moquer de lui et que c’étoit de cela qu’il faisoit alors des risées : c’est pourquoi, ne supportant pas volontiers un tel affront, il reprit sa quarte de vin sous sa robe de chambre, et s’en retourna en grommelant. Hortensius, qui avoit plus d’émotion que lui, le laissa sortir, sans songer à lui faire des excuses, et ne sçavoit qui soupçonner du larcin du lièvre ; car, quant à son cuistre, à qui il l’avoit donné à porter dans son étude, sa fidélité lui étoit si connue, qu’il n’avoit garde de s’imaginer que ce fût lui. Ce bon serviteur étoit un autre soi-même, c’étoit son Achates, son Pirithoüs et son Pylade ; sa bonté étant si grande, qu’elle couvroit l’inégalité qui étoit entre leurs conditions. Il avoit l’argent en maniement, et ne ferroit point la mule[21]. Je crois que seulement il rognoit notre portion, et, pour ce sujet, nous l’appelions les ciseaux d’Hortensius. Étoit-il croyable qu’il eût voulu aussi s’employer à rogner ce que son maître et bon ami lui donnoit franchement en garde ? Il étoit bien plus à juger que c’étoit quelqu’un de nous autres écoliers, et le pédant se l’imagina bien, sçachant qu’il y en avoit entre nous autres qui avoient l’artifice d’ouvrir toutes sortes de serrures. Toutefois, n’en soupçonnant pas un particulièrement du fait dont il étoit question, il eût volontiers, tant sa rage étoit grande, fait ouvrir notre corps pour sçavoir la vérité, comme fit Tamerlan à ce soldat qui avoit dérobé le lait d’une pauvre villageoise. À la fin, il se résolut de nous punir tous, afin de ne point faillir à punir le coupable, ce qui étoit une injustice bien grande, ne lui en déplaise ; mais quel supplice pensez-vous qu’il nous fit souffrir ? Celui que je vous ai dit tantôt, qui lui étoit profitable : il dîna tout exprès auparavant que nous fussions sortis de classe, et se retira après dans son étude. Au sortir de la messe, nous n’avions point trouvé le cuistre pour lui demander nos bises, qui sont de petits pains de deux liards que l’on appelle ainsi, après lesquels nous courions plus allègrement que si le vent de bise nous eût soufflé au derrière ; et croyez que, quand nous avions nouvelle que le boulanger les apportoit, nous étions frappés d’un bien doux vent ; aussi ces bises de collège étoient elles toutes creuses, et l’on ne trouvoit rien dedans que du vent au lieu de mie. Je vous laisse à juger si nous ne devions pas avoir bien faim ; et toutefois l’on nous fit asseoir à une table où il n’y avoit rien que la nappe, blanche comme les torchons des écuelles : pour des serviettes, l’usage en étoit défendu, parce que l’on y torche quelquefois ses doigts, qui sont entourés de certaine graisse qui repaît quand l’on les lèche. Ayant demandé de quoi dîner au cuistre, il nous apporta le pâté tout fermé, et nous dit : Monsieur veut que vous mangiez votre part de cela. Un Normand affamé ôta la couverture, et, voyant le chausse-pied, se mit tellement en colère contre le cuistre, qui se moquoit de nous, qu’il lui jeta toute la croûte aux badigoinces[22], et se sauva après en la chambre d’un sien ami, où il demeura un jour durant, craignant le courroux d’Hortensius. Le Gascon et moi nous nous pâmions de rire, bien que nous eussions le ventre presque aussi creux que les autres, et tous ensemble, ne pouvant avoir chez notre maître de quoi manger, nous fîmes venir quelque chose de la ville, que nous achetâmes de notre argent : ainsi tel en pâtit qui n’en pouvoit mais, et notre pédant ne sçut point que j’avois dérobé le lièvre.

En ce temps-là j’étois à la troisième, où je n’avois encore rien donné pour les landis[23] ni pour les chandelles, bien que l’on fût déjà près des vacances ; et c’étoit que mon père avoit oublié d’envoyer cela avec ce qu’il falloit pour ma pension : mon régent, malcontent au possible, exerçoit sur moi, à cette occasion, des rigueurs dont les autres étoient exempts, et me faisoit, quand il pouvoit, de petits affronts sur ce sujet. Il étoit bien aise quand l’on m’appeloit Glisco, faisant allusion sur une règle du Despautère[24] où il y a : Glisco nihil dabit. L’on vouloit dire que je ne lui donnois rien ; et, pour le fils d’un riche trésorier qui avoit payé le maître en beaux quadruples, l’on l’appeloit Hic dator, par une autre règle des mêmes rudimens, où, mêlant le latin avec le françois, l’on me vouloit faire entendre qu’il donnoit de bon or à notre régent. Je vous apprends ici des apophthegmes de collège ; mais il faut les dire, puisqu’ils viennent à propos.

Afin de causer plus de dépit à ce pédant, voyant qu’il cherchoit partout quelques raisons pour autoriser le supplice qu’il avoit envie de me faire endurer, j’étudiois mieux et m’abstenois de toutes sortes de friponneries ; si bien qu’il pensa plusieurs fois perdre patience, et m’imputer faussement quelque chose, tant cette âme vile se coléroit lorsqu’on n’assouvissoit point son avarice. Par sa méchanceté, il m’eût fallu passer les piques, si mon argent ne fût venu à point nommé : je le voulois présenter à la mode que les pédans avoient introduite pour leur profit, lui donnant un beau verre de cristal plein de dragées, et un citron dedans, sur l’écorce duquel je n’avois pas mis toutefois les écus, comme c’est l’ordinaire, mais les avois fourrés dedans par un trou que j’y avois fait. Monsieur, lui dis-je avec feintise en lui présentant le verre, vous sçavez que je suis de loin ; le messager ne m’a pas encore apporté ce qu’il faut pour votre landi : en attendant, je vous offre ceci de ma seule part, comme des arrhes de dix écus d’or que vous aurez dans quinze jours.

Cette douce promesse alla fendre le rocher qui entouroit son cœur, et l’empêchoit d’être touché du respect et de l’amitié que je lui témoignois pour vaincre sa sévérité opiniâtre. Il garda le verre, et, me remerciant avec un souris, me versa dans ma toque les dragées ; pour le citron, il le donna à un galoche[25] de ses mignons, ne sçachant pas qu’il étoit aussi précieux que pas une pomme qui fût dans le jardin des Hespérides. Afin d’en avoir le plaisir tout au long, je le laissai faire ; mais, quand je vis que la leçon étoit donnée et que l’externe étoit prêt à sortir de classe, je m’en allai vers lui et m’enquis s’il vouloit troquer son citron contre mes dragées. Il s’y accorda, aimant mieux le doux que l’aigret ; et tout de ce pas je m’en retournai à notre Domine, que je tirai par sa grande manche, comme il corrigeoit un thème. Je lui demandai en riant s’il vouloit manger du citron, et, en disant cela, je l’ouvris par la moitié avec une jambette[26], et lui fis voir les écus. Vous n’attendrez pas si longtemps que je vous avois fait accroire, lui dis-je. Non, répondit-il en prenant l’argent, ceci est pour moi, je vous laisse tout le citron. Après il me dit qu’il me louoit bien pour ma subtilité, mais qu’il me blâmoit pour le hasard où je m’étois mis de perdre mes écus. Tandis qu’il discouroit là-dessus, ses écoliers plaudèrent de leurs portefeuilles à l’accoutumée contre les bancs, et si fort qu’ils les pensèrent rompre.

Depuis, cet animal farouche, entièrement apprivoisé, ne me traita pas plus rigoureusement que les autres ; mais je ne pus jouir longtemps de ce bonheur, parce que mon père me manda, par ses lettres, que j’allasse en notre pays aux noces de mes deux sœurs, que l’on devoit marier en un même jour, l’une à un brave gentilhomme et l’autre à un conseiller du parlement de Bretagne. Je fus donc là par la voie du messager, et jamais je ne me vis si aise ; car l’on ne me parloit de guère autre chose que de faire bonne chère. Néanmoins l’envie que j’avois d’apprendre les sciences me fit demander mon congé après la fête, d’autant que la Saint-Remy [27] s’approchoit, où les leçons se recommencent ; et je m’en revins donc, âgé d’environ treize ans, pour être à la seconde classe. De celle-là je passai les années suivantes à toutes les autres, et enfin j’achevai mon cours. Je ne vous dirai rien de ce qui m’y avint ; car ce sont de petites choses qui ne feroient qu’importuner vos oreilles. Je suis déjà las de vous avoir tant conté de niaiseries, vu que je vous puis mieux entretenir. Comment, monsieur, dit le seigneur bourguignon, est-ce ainsi que vous me privez cruellement du récit de vos plus plaisantes aventures ? Ignorez-vous que ces actions basses sont infiniment agréables, et que nous prenons même du contentement à ouïr celles des gueux et des faquins, comme de Guzman d’Alfarache et de Lazaril de Tormes : comment n’en recevrais-je point à ouïr celles d’un gentilhomme écolier qui fait paroître la subtilité de son esprit et la grandeur de son courage dès sa jeunesse ? Vous ne sçavez pas, repartit Francion, que vous recevrez bien plus de plaisir à entendre ce qui m’est avenu en un âge plus haut, d’autant que ce sont choses plus sérieuses, et où vous trouverez bien plus de quoi vous repaître l’esprit. Je n’attends rien que des merveilles de votre vie courtisane, dit le seigneur ; car j’en ai déjà ouï quelque chose de nonpareil par de certaines personnes qui venoient de la cour : c’est pourquoi je voudrois que vous y fussiez déjà, et que vous eussiez passé toutes les classes, quand vous devriez être fouetté dix fois à chacune ; néanmoins je ne désire pas sauter d’un temps à l’autre. Vous vous figurez avec grâce les choses comme si elles étoient présentes, lui dit Francion, et vraiment je vous sais bon gré de ce que vous souhaitez ainsi de me voir tant donner le fouet. Où pourrois-je trouver des fesses qui y puissent résister ? Je vous prie, faites forger une cuirasse à mon cul, et la faites peindre de couleur de chair, ou me prêtez la peau du vôtre pour le couvrir. Ne vous souciez pas, nous pourvoirons à tout, lui répondit-il.

Ils tenoient ainsi des propos naïfs, que l’on ne doit point passer sous silence, encore qu’ils ne soient pas si relevés que beaucoup d’autres ; car l’histoire ne seroit pas complète sans cela. Nous avons dessein de voir une image de la vie humaine ; de sorte qu’il en faut montrer ici diverses pièces. L’histoire du père de Francion représente bien un gentilhomme champêtre, qui a vu de la guerre en sa jeunesse, et a encore un cœur martial, qui méprise toutes les autres conditions. L’avarice de quelques gens de judicature, et toutes leurs mauvaises humeurs, sont aussi taxées fort à propos. L’on voit après les sottises de quelques personnes vulgaires, et puis enfin l’on trouve les impertinences de quelques pédans avec les friponneries des écoliers. C’est ce que Francion continuera dans la suite de son histoire, faisant voir aussi les erreurs de ceux qui pensent être plus sages et plus riches, ou de meilleure maison qu’ils ne sont, ainsi que faisoit M. Hortensius. L’on connoîtra comme il en a été moqué de tout le monde, si bien que cela servira de leçon à plusieurs. Francion prenoit beaucoup de plaisir à raconter ces choses, parce qu’il avoit en lui beaucoup de sentimens d’un bon naturel qui lui faisoit haïr la sottise de beaucoup d’autres hommes. Néanmoins, il ne parloit pas avec tant d’attention qu’il ne regardât bien souvent tout ce qui étoit autour de lui ; et, comme il eut achevé les dernières paroles que nous avons récitées, il voulut entièrement contenter sa curiosité, et, ayant un peu tiré à soi le rideau de son lit, il avança la tête pour jeter les yeux sur l’endroit le plus reculé de la chambre. Que regardez-vous, monsieur, lui dit alors le seigneur du château ? Je voulois voir, répondit Francion, s’il n’y avoit point ici quelqu’un de vos gens pour le prier qu’il me donnât ce petit tableau qui est attaché à la tapisserie. Il m’est impossible de discerner d’ici ce qui y est représenté. Je m’en vais vous le quérir, dit le seigneur ; et, s’étant levé de sa place, il alla prendre le tableau, qui étoit fait en ovale, et pas plus grand qu’un cadran au soleil[28] à porter en la poche, et le mit entre les mains de Francion, qui dit qu’il étoit marri d’en avoir parlé, puisqu’il étoit cause qu’il avoit pris cette peine-là. En après, il tourna sa vue vers le tableau, où il vit dépeinte une beauté, la plus parfaite et la plus charmante du monde. Ah ! monsieur, s’écria-t-il, mettez-vous de tels enchantemens dans la chambre de vos hôtes, afin de les faire mourir sans qu’ils y pensent, pour avoir leurs dépouilles ? Ah ! vous m’avez tué en me montrant ce portrait. Tout le monde n’est pas si sensible que vous, dit le seigneur ; et, si je l’étois, je serois déjà mort, puisque j’ai beaucoup de fois contemplé les attraits de ce visage.

Francion alors regarda sur la couverture du tableau, car il se fermoit comme une boîte, et il vit en écrit : Naïs. Que veut signifier cela ? dit-il. C’est le nom de la belle, lui répondit le seigneur ; elle est Italienne, comme vous pouvez voir, par sa coiffure. Un gentilhomme italien, nommé Dorini, qui vint ici dernièrement, me prêta ce portrait pour huit jours, afin que j’eusse le loisir de le considérer à mon aise. Je l’avois mis en cette chambre-ci, qui est la plus secrète de tout mon château, et où je fais mon cabinet de délices. Cette non-pareille dame est-elle encore vivante ? dit Francion. Je n’en sçais rien, répondit le seigneur, il n’y a que Dorini qui nous le puisse apprendre. Ah ! que vous êtes peu curieux de ne vous en être point encore enquêté, reprit Francion. L’on voit bien que vous êtes d’une humeur libre, qui se tient dans l’indifférence. Il est vrai, repartit le seigneur, et je vous jure qu’étant avec Hélène, que j’allai voir avant-hier, et qui n’a qu’une beauté vulgaire, je pris autant de plaisir que je pourrois faire en jouissant de l’incomparable Naïs. Fermez les yeux, monsieur, quand vous serez contraint de baiser un visage qui n’aura rien d’attrayant, et vos sens ne laisseront pas d’être chatouillés du plaisir le plus parfait de l’amour, et vous éteindrez l’ardeur que vous aviez pour vous joindre à un corps en qui vos yeux trouvent des sujets d’une extrême passion.

Alors Francion, ayant regardé attentivement le portrait, l’attacha d’une épingle au dossier de son lit, et reprit après la parole, ainsi que l’on pourra voir au livre suivant.

  1. Pour : Artémidore, — auteur grec du deuxième siècle, à qui l’on doit un Traité des Songes.
  2. Faire bon accueil.
  3. Ce mot a pris son origine du tambour des Suisses. Dict. de Leroux.
  4. Janin ou Jeannin était, comme Jean, synonyme de nigaud. Il est inutile de dire ce que, par extension, il signifie dans le cas présent.
  5. Un empan était une mesure qui équivalait à trois quarts de pied.
  6. Nous avons vu, il y a quelque quinze ans, un clerc d’avoué introduire dans une requête, pour rallonger, quelques pages d’un roman de Paul de Kock. La page de la requête est taxée à deux francs ; elle se compose de vingt-cinq lignes, et la ligne est de douze syllabes. — La vieille chicane a la vie dure.
  7. « Ce proverbe, dit M. Le Roux de Lincy, est emprunté à l’un des articles du Livre des Métiers d’Etienne Boileau, prévôt de Paris sous saint Louis. Au titre II de la seconde partie, intitulé : Du Péage du petit Pont, on lit : « Li singes au marchant doit iiij, se il pour vendre le porte ; et se li singes est au joueur, jouer en doit devant le péagier ; et pour son jeu doit estre quites de toute la chose qu’il achète à son usage. » Livre des Proverbes français, t. 1er, p. 151.
  8. Nous lisons dans les Historiettes de Tallemant des Réaux : « Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise ; madame de Guise lui offrit dix mille écus et qu’il ne jouât plus contre son mari ; il répondit, comme le maître d’hôtel du maréchal de Biron : « J’y perdrois trop. »
  9. On dit proverbialement et ironiquement qu’un homme a été chargé d’appointement, pour dire qu’il a été bien battu, par une méchante allusion avec les poings qui servent à le frapper. Dict. de Trévoux.
  10. Situé rue Saint-Étienne-des-Grès
  11. Gardes-champêtres
  12. Manger des regardeaux, n’avoir rien à manger sur la table et se regarder l’un l’autre ou regarder manger les autres. Curiositez françoises d’Oudin.
  13. Terent. Andria, v. 61.
  14. L’Histoire de Morgant le géant, lequel avec ses frères persécutoient toujours les chrétiens ; traduite de l’italien de Louis Pulci. Paris, Alain Lotrian ; in-4°, goth
  15. Massacre.
  16. À flots.
  17. Pour gorgiase, — vieux mot qui signifioit autrefois une personne grasse et de belle taille, qui avait une belle gorge, une belle représentation. Dict. de Trévoux.
  18. Vaurien,
  19. Pour racle denare (voy. Pasquier), denariorum corrasor : pince-maille.
  20. Mesure contenant deux pintes.
  21. Ferrer la mule correspond à notre locution : faire danser l’anse du panier.
  22. Mâchoires.
  23. On appelait de ce nom les honoraires que les écoliers donnaient à leurs maîtres à l’époque de la foire du Landit (au mois de juillet) : c’étaient six ou sept écus d’or introduits dans un citron que l’on présentait dans un verre de cristal. (Voir plus loin.)
  24. Célèbre grammairien, né en 1460 et mort en 1520. Il eut, dans nos écoles, la vogue des Noël et Chapsal.
  25. Élève externe. (Dict. de Trévoux.)
  26. Petit couteau.
  27. Le 1er octobre.
  28. Ce genre de cadran solaire, nommé cadran portatif, faisait l’office de montre.