La ceinture fléchée/La ceinture fléchée

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Éditions Édouard Garand (p. 24-26).

CHAPITRE XIII

LA CEINTURE FLÉCHÉE


— Il a dit s’appeler Onésiphore Ouellette ?

— Oui.

— Il y a plusieurs Ouellette à la Rivière-du-Loup ; mais je n’en connais aucun dont le nom de baptême soit Onésiphore.

Ces dernières paroles avaient été prononcées par le vieillard mystérieux à l’adresse de Jérôme Fiola, le lendemain de la visite de ce dernier chez le curé de Sainte-Blandine.

À bonne heure le matin, le guide n’avait rien eu de plus pressé que de venir raconter au vieillard l’aventure de la veille. Celui-ci s’était fait décrire Onésiphore Ouellette comme il l’avait fait avec Gédéon Lepage.

— Oui, c’est lui, c’est bien lui, avait-il dit nerveusement.

Le vieillard se dirigea vers un coin de la pièce, dans la maisonnette en bois rond et revint vers Jérôme avec une ceinture fléchée. Puis :

— Les Lepage m’ont dit, Fiola, que tu étais l’homme le plus honnête dans le district. Est-ce vrai ?

— Sans me vanter, monsieur, je n’ai jamais volé quoi que ce fût à personne, et cependant j’ai eu bien des occasions de le faire.

— On m’a raconté qu’un jour la femme d’un chasseur perdit une bague sertie de diamants très riches. Tu la trouvas et la lui rendis.

— Oui, c’était Madame Barras qui l’avait perdue.

— Une autre fois, tu ramassas dans le bois un rouleau de billets de banques.

— J’appris qu’ils appartenaient au Dr. Edmond Roy et je les lui rendis.

— Et bien ! Jérôme, j’ai une absolue confiance en toi, et je m’en vais te le prouver.

Puis, élevant la ceinture fléchée à la hauteur de ses yeux, il dit :

— Je tiens en ce moment dans mes mains un objet auquel je tiens presque autant qu’à la vie. Je m’en vais te confier cette ceinture. Fais-y attention comme à la prunelle de tes yeux. Si tu la perdais, je ne serais plus qu’une pauvre loque humaine à la merci de toutes les infortunes.

Jérôme était mystifié :

— Je ne comprends rien de rien, dit-il. Cette ceinture fléchée est de qualité. Mais pourquoi y êtes-vous si attaché, je me le demande ? Enfin, ce n’est qu’un objet qui peut être remplacé pour quelques piastres.

— Écoute, Jérôme, je sais que mes paroles te paraissent étranges.

— Oui, je ne sais si…

— Tu ne sais si je ne suis point fou.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Détrompe-toi. Je jouis de la plénitude de mes facultés mentales. Laisse-moi te demander de me faire une promesse : celle de ne chercher par aucun moyen à apprendre pourquoi je suis si attaché à cette ceinture fléchée. Promets-tu ?

— Oui.

— Bien, à la bonne heure. Maintenant, Jérôme, ne t’inquiète pas. En temps et lieu, tu connaîtras le secret de la ceinture fléchée. Crois bien que si je m’en sépare, ce n’est qu’à la dernière extrémité, qu’en suprême ressource, parce que je me sens en grand danger.

Jérôme s’empara de la ceinture. Immédiatement, il s’écria :

— Elle est bien lourde !

Le vieillard faillit perdre contenance.

Mais il se ressaisit :

— Oh ! elle est de qualité supérieure, voilà tout !

— Elle est d’un bon poids en tout cas.

Le guide se passa la main dans les cheveux, se gratta :

— Mais cette ceinture est bien précieuse, d’après ce que vous me dites. Ça va être un vrai cauchemar jour et nuit pour moi. Je vais toujours avoir peur de me la faire voler. Vous savez, chez nous, monsieur, il n’y a pas de coffres-forts. Où vais-je la mettre ?

— Mets-la simplement à ta taille et garde-la à ta taille la nuit comme le jour.

— C’est une bonne idée, ça. C’est ce que je fais à l’instant.

Il se passa la ceinture fléchée autour de la taille et termina son ouvrage en un nœud savant comme les sauvages savaient si bien en faire autrefois.

Mais il s’écria en riant sous la poussée d’une idée drôle qui lui était subitement venue :

— C’est ma femme qui va en faire une tête quand elle me verra sauter dans le lit, le soir, avec ma ceinture fléchée autour de la taille. Toute la paroisse de Sainte-Blandine va le savoir.

— Ah ! Mais il ne faut pas. Ce serait un malheur irréparable. Si les gens apprenaient que tu as plus que des attentions régulières pour la ceinture fléchée, ils en parleraient ; ces propos arriveraient aux oreilles de mes ennemis et tout serait perdu.

— Oh ! j’arrangerai bien ça avec ma vieille. Sous la menace d’une fessée des mieux conditionnées, je lui ferai promettre de se taire. Et elle se taira. Une chance, l’Asile de Beauport est loin et les frais de transport très élevés, car elle me croira certainement fou à lier et elle pourrait avoir l’idée de m’envoyer dans une maison de fous.

Jérôme Fiola retourna chez lui, la ceinture fléchée à la taille.

Il la palpait souvent de la main et se demandait si le vieillard n’était pas fou.

— Cependant, pensa-t-il, il se conduit comme un homme ordinaire. Enfin, peut-être a-t-il une manie, celle de la ceinture fléchée. Cette manie est bien inoffensive. Je m’en vais porter cette ceinture aussi longtemps que ça lui fera plaisir.

La femme de Jérôme lui cria dès son entrée dans la maison :

— Il est venu de la visite pour toi, mon homme, en ton absence.

— Qui est-ce ?

— Tiens, regarde.

Madame Fiola lui mit sous le nez une carte de visite.

— Mais tu sais bien que je ne sais ni lire ni écrire, fit le guide. Espèce de… de… tu ne perds jamais une occasion de me faire avouer que je suis un illettré. Lis-moi ce qu’il y a d’écrit sur cette carte.

Madame Fiola lut :

« ALBERT MAINVILLE.
Détective,
Rivière-du-Loup ».

— Comment ! encore un ! s’écria Jérôme.

— Oui, mais il est bien gentil, celui-là.

— Que veut-il ?

— Il cherche un homme. D’après la description qu’il m’en a faite, cet homme ressemble furieusement à ton Onésiphore Ouellette.