La ceinture fléchée/Le coup de pied

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Éditions Édouard Garand (p. 22-24).

CHAPITRE XII

LE COUP DE PIED


Madame Fiola était demeurée seule à la maison avec l’étranger après le départ de Jérôme.

Celui-ci ne tarda pas à lier la conversation :

— Et vous, Madame, je suis sûr que vous avez entendu parler de quelque chose ?

— Bien ! on n’entend pas parler de grand’chose par ici, vous savez. Le premier voisin est à un mille. Et puis, on n’est pas des placoteux.

— Voyons ! Madame Fiola, vous ne me direz pas que vous ignorez tout du vieillard mystérieux !

— Mais oui, monsieur, je vous le dirai. Mon homme n’est pas un bavasseux. Je l’ai vu, des fois, dans le temps de la chasse passer une grande semaine sans dire un mot ! C’était quand il ne tuait pas. Ah ! mais quand il tuait il aurait pu parler toute la journée et toute la nuit.

— Et a-t-il tué dernièrement ?

— Mais oui. Et il a parlé naturellement.

— Qu’a-t-il dit ?

— Oh ! la ritournelle ordinaire : la marche, l’orignal, le coup de carabine.

— Mais avec qui était-il quand il a abattu la bête ?

— Ça, je n’en sais rien. Il ne me l’a pas dit.

— Vous ne le lui avez pas demandé ?

— Non.

— Vous n’êtes pas curieuse pour une femme.

— J’ai appris à ne pas l’être. Je me suis fait assez chanter de bêtises par mon homme pour ça. Jérôme veut toujours que je me contente de ce que je lui dis.

L’étranger répéta sa question. La mère Fiola devait savoir quelque chose. Il était sûr qu’elle n’ignorait pas où demeurait le vieillard mystérieux.

Mais la femme demeura muette pour l’excellente raison qu’elle ne savait rien, rien de rien.

L’étranger ne le croyait pas.

À la fin, il demanda :

— Vous n’êtes pas riche, vous et votre mari ?

— Sainte-Bénite ! non, monsieur.

— Accepteriez-vous $20 pour votre secret ?

— Comment ! mon secret ? je n’ai pas de secret.

L’étranger sortit de sa poche un rouleau de billets de banque et en déposa un sur la table de la cuisine :

— Il est à vous si vous parlez.

Silence…

— Dites-moi où est le vieillard mystérieux et je vous donne un second billet.

À ce moment, Jérôme Fiola entra, de retour du presbytère.

De suite, l’étranger se tourna vers lui :

— Et puis, avez-vous de bonnes nouvelles ?

— Oui et non.

— Je ne comprends guère.

— Eh bien ! je sais maintenant où demeure le vieillard mystérieux.

— À la bonne heure.

— Mais d’abord, dites-moi votre nom.

— Mon nom ? Mais qu’est-ce que mon nom a à faire avec cette histoire ?

— Il a beaucoup à faire, pour moi du moins. C’est pourquoi je veux le savoir.

— Eh bien ! je me nomme Onésiphore Ouellette. Maintenant dites-moi où demeure le vieillard.

— Patientez un instant, fit le guide, content de tenir à la fin le haut du pavé et sentant qu’il jouait avec le pseudo Onésiphore Ouellette comme le gros chat avec la petite souris.

— Mais que voulez-vous d’autre ?

— Je désire savoir où vous demeurez.

— C’est bien simple, je demeure partout ou je ne demeure nulle part si vous aimez mieux ; car je voyage.

Jérôme crut que l’autre voulait se moquer de lui. Un petit peu de colère le fit frissonner.

— Écoutez, dit-il, ne jouez pas au fin-fin avec moi. Je ne suis pas instruit mais je ne suis pas fou. Où demeurez-vous ?

— À Montréal.

Jérôme décida alors de prendre un risque et de porter un gros coup. Il dit :

— Ce n’est pas vrai ; vous ne demeurez pas à Montréal.

L’autre sursauta :

— Où est-ce que je demeure donc ?

— À la Rivière-du-Loup !

L’étranger eut un mouvement de surprise, presque de stupeur qui n’échappa point au guide :

— Tiens, j’avais raison dans mes pronostics, se dit-il ; c’est bien à la Rivière-du-Loup qu’il demeure.

L’étranger éleva la voix :

— Enfin en avez-vous assez maintenant et me direz-vous l’endroit où est caché le vieillard ?

— Patientez encore.

— Comment ! Vous n’en avez pas fini ?

— Non. Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez droit de m’arrêter. Mais on n’arrête pas un homme sans mandat. Montrez-moi votre mandat d’arrestation.

L’étranger hésita, bafouilla, puis :

— Je n’ai pas de mandat avec moi. Mais j’avais quand même le droit de vous arrêter « sous soupçon », comme disent les avocats.

— Je me fiche des avocats, et je vous dis qu’on n’en fait pas accroire à Jérôme Fiola. Vous avez voulu m’intimider. Mais apprenez que si je ne suis pas instruit, si je ne sais pas lire, ça ne m’empêche pas d’être aussi fin que vous.

La mère Fiola, satisfaite de la tournure prise par les événements s’écria avec enthousiasme :

— Plus fin, Jérôme, tu es plus fin que lui.

— Enfin, déclara Onésiphore Ouellette, qui venait de passer par toutes les nuances de la couleur rouge, où voulez-vous en venir ?

Mais Jérôme, dont la voix était devenue de plus en plus assurée, dit alors :

— Vous avez dit tout à l’heure, avant mon départ, que vous étiez détective. Montrez-moi votre insigne si vous voulez que je vous croie.

Ouellette lui fit voir un petite insigne minuscule. Mais comme Jérôme ne savait pas lire :

— Essaye de défricher ça, toi, la mère. Moi, j’en suis incapable.

Madame Fiola tourna et retourna l’insigne en tous les sens. Enfin elle dit :

— Ce n’est marqué nulle part « détective ». Ça m’a plutôt l’air d’être un insigne de franc-maçon comme les chasseurs américains en portent.

Jérôme éclata :

— Ah ! vous êtes venu ici pour nous blaguer. Vous n’avez pas de mandat d’arrestation ; vous n’êtes même pas détective, et vous venez ici pour nous en imposer. C’est un peu fort ! Sortez.

Le guide accompagna son dernier mot d’un geste qui voulait dire de déguerpir au plus tôt sinon que son pied allait se loger quelque part.

Onésiphore Ouellette ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit son paletot et son derby et s’enfuit.

Quand la femme fut seule avec le guide, elle lui montra le billet de $20 sur la table et lui relata la scène qui avait précédé son arrivée.

Jérôme s’empara du $20 et sortit en courant. Il cria à Ouellette qui s’éloignait de venir chercher le billet. Mais Ouellette se garda bien d’obéir.

— Enfin, se dit Fiola, je donnerai cet argent au curé. Il le sanctifiera, lui !