La folie érotique/L’excitation sexuelle/Forme aphrodisiaque

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Librairie J.-B. Baillière et Fils (p. 67-78).

II

forme aphrodisiaque


Parlons maintenant de la forme aphrodisiaque de l’excitation sexuelle.

Il est des sujets chez lesquels il existe à l’état normal une exagération des appétits sexuels. Ce sont des libertins, des débauchés, des satyres ; ce ne sont point des aliénés.

Il existe chez un grand nombre d’ aliénés une surexcitation très marquée de l’instinct génésique. On rencontre ce phénomène au début de la paralysie générale ; on le voit survenir très souvent dans la folie puerpérale ; il est très fréquent chez les imbéciles.

Mais il est d’autres individus chez qui l’excitation sexuelle, poussée jusqu’aux limites de l’insanité, constitue à elle seule la maladie. Ils sont raisonnables et corrects à tous les autres égards ; mais leurs appétits sont de nature à compromettre leur position sociale et obligent leurs familles à les séquestrer.


Je ne saurais vous donner un exemple plus démonstratif que celui que Trélat a consigné dans son intéressant ouvrage sur la Folie Lucide, qui, s’il laisse à désirer sous le rapport des idées générales, renferme une précieuse collection de faits.


« Madame V… d’une stature ordinaire, mais de forte complexion, ayant une expression de physionomie très convenable, beaucoup de politesse dans le dialogue, une grande retenue dans le maintien, nous a été confiée le 17 janvier 1854.

Interrogée, elle répond parfaitement à toutes les questions qui lui sont faites, se met à l’ouvrage, et travaille, malgré ses soixante-neuf ans, avec autant d’activité que de perfection, toujours d’humeur avenante, toujours assidue, ne se dérangeant jamais que quand on lui dit qu’il faut se lever pour aller à table ou en récréation. Rien sur la figure ni dans ses actes n’ont jamais pu, pendant son séjour dans l’asile, nous faire soupçonner le moindre désordre. Pendant quatre ans, pas une parole obscène, pas un geste, pas le plus petit mouvement d’agitation, de colère ou d’impatience. Elle est parfaite tant qu’elle est enfermée, mais absolument incapable d’user de la liberté.

Toute sa vie, dès son jeune âge, elle a recherché les hommes, et s’est abandonnée à eux. Jeune fille, elle les provoquait, et désolait et humiliait ses parents par son avilissement. Du caractère le plus docile, le plus aimable et le plus enjoué, rougissant quand on lui adressait la parole, baissant les yeux toutes les fois qu’elle était en présence de plusieurs personnes, aussitôt qu’elle était parvenue à se trouver seule avec un homme jeune ou vieux, même avec un enfant, elle était subitement transformée, relevait ses jupes et attaquait avec une énergie sauvage celui qui devenait l’objet de ses amoureuses fureurs. Dans ces moments, c’était une Messaline, et quelque instants auparavant on l’eût prise pour une vierge.

Elle trouva quelques fois de la résistance et reçut même de fortes corrections, mais il lui arriva plus souvent encore de rencontrer beaucoup de bonne volonté.

Malgré plus d’une aventure de ce triste genre, ses parents la marièrent dans l’espoir de mettre un terme à ses désordres. Le mariage ne fut pour elle qu’un scandale de plus.

Elle aimait son mari avec rage, mais elle aimait avec une rage égale tout homme avec lequel elle parvenait à être seule, et elle y mettait tant de persévérance et tant d’habileté, qu’elle déjouait toute surveillance et en venait souvent à ses fins. C’était un ouvrier occupé à travailler, un passant qu’elle interpellait dans la rue et qu’elle parvenait à faire monter chez elle sous un prétexte improvisé ; c’était un jeune homme, un apprenti, un domestique, un enfant revenant de l’école ! Elle mettait tant d’innocence extérieure en leur adressant la parole que chacun la suivait sans défiance.

Plus d’une fois elle fut battue ou volée, ce qui ne l’empêchait pas de recommencer.

Devenue grand’mère, elle continuait le même genre de vie.

Un jour elle introduisit chez elle un petit garçon de douze ans, lui disant que sa mère allait y venir. Elle lui donna des bonbons, l’embrassa, le caressa, puis, comme elle voulut le déshabiller et lui faire des attouchements obcènes, l’honnête enfant se mit en révolte, la frappa, et alla tout raconter à son frère, jeune homme de vingt-quatre ans, qui monta dans la maison désignée par le plaignant et battit à outrance cette vilaine femme, en lui disant :

« En pareilles aventures, on fait ses affaires soi-même pour ne point laisser son nom en si mauvaise compagnie. J’espère qu’après cette correction, vous ne recommencerez pas avec d’autres. »


Pendant cette scène, le gendre survint, devina tout avant qu’on eut le temps de lui rien dire, et se mit de lui-même du côté de celui qui se faisait si prompte justice.

Elle fut enfermée dans un couvent, où on la trouve si bonne, si douce et si docile, si rose et d’une innocence si virginale, qu’on ne voulait pas croire qu’elle eût jamais commis la moindre faute, et qu’on se porta caution pour elle en la rendant aux siens. Elle avait édifié tous les habitants de cette maison par la ferveur avec laquelle elle s’était livrée aux pratiques de la religion.

Une fois libre, elle reprit le cours de ses scandales, et toute son existence se passa ainsi.

Après qu’elle eut fait le désespoir de son mari et de ses enfants, ceux-ci espérèrent enfin que l’âge venant à leur aide tempérerait le feu qui la dévorait. Ils se trompaient. Plus elle commettait d’excès, et plus elle prenait d’embonpoint, plus elle avait d’éclat et de fraîcheur. Comment est-il possible que des penchants si bas et des habitudes si dégradées puissent laisser à la physionomie tant de douceur, à la voix tant de jeunesse, au maintien tant de calme et au regard une sécurité si limpide ? Elle était veuve. Ses enfants qui n’avaient pu la garder chez eux et pour lesquels elle était un objet d’horreur, l’avaient reléguée hors des barrières, où ils lui servaient une rente.

Etant devenue vieille, elle était obligée de rétribuer les hommages qu’elle se faisait rendre et comme la petite pension qu’elle recevait était insuffisante pour cet usage, elle travaillait avec une ardeur infatigable pour pouvoir se payer un plus grand nombre d’amoureux.

À voir cette femme âgée si alerte au travail d’aiguille, s’en acquittant sans lunettes à soixante-dix ans et au delà, toujours propre et soignée dans ses vêtements, mais d’une propreté sans recherche, ayant l’apparence simple et honnête, le visage ouvert, jamais nous n’eussions deviné toutes ces turpitudes. Après qu’on nous les eut révélées, nous n’y eussions pas ajouté foi, si des preuves trop convaincantes ne nous eussent été fournies. Nous avons vu plusieurs de ces misérables hommes qui recevaient d’elle le prix de leur abjecte industrie. Ils venaient nous dire combien elle était laborieuse ; ils nous affirmaient et nous cautionnaient sa moralité, espérant lui faire rendre la liberté et retrouver ainsi leur salaire. Nous n’avons pu nous contenir, et dans notre indignation nous sommes parvenu à arracher à l’un d’eux l’aveu et les détails de ses amours infâmes.

Cette femme avilie, ce monstre, a conservé jusqu’à la fin son calme, sa douceur inaltérable et toute son apparence d’honnêteté.

Dans les premiers jours de mai 1858, elle a été prise d’engourdissement dans les membres du côté droit, et malgré une saignée promptement faite et le traitement indiqué, elle est morte le 17 du même mois, à la suite d’une hémorrhagie cérébrale dont l’autopsie nous a fourni la preuve. »


Deux points importants nous paraissent surtout devoir être notés dans cette observation.

Malgré ses appétits effrénés, cette malade n’a jamais présenté aucun autre désordre intellectuel.

Malgré ses habitudes dépravées, cette femme n’a cessé de jouir d’une excellente santé jusqu’au dernier jour de son existence.

Nous pourrions facilement multiplier les exemples de ce genre. On en trouve de nombreuses observations dans les auteurs et plusieurs personnages historiques ont présenté des dispositions analogues.

Il est aussi des malades chez qui cette forme peut se représenter à des intervalles plus ou moins longs sous forme d’accès périodiques tout à fait analogues aux accès de dipsomanie.

Mais il me suffira de vous avoir offert un type parfarfaitement pur de folie érotique à forme aphrodisiaque absolument indépendant de toute autre maladie physique ou mentale.