La métisse/Chapitre XXI

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Éditions Édouard Garand (p. 30-32).

XXI


Malgré le sincère témoignage d’Héraldine, un doute persistait dans l’esprit de MacSon. Il se promit de prendre des informations. Puis, se remémorant l’époque si peu lointaine où Lorrain venait régulièrement à la ferme, les attentions empressées du Français pour Esther, le fermier pensa qu’il y avait certainement quelque chose qu’on lui cachait. Et depuis qu’il s’était aperçu d’un rapprochement et d’une sorte d’amitié entre Esther et la Métisse, il s’imaginait à présent qu’il y avait entre les deux femmes complicité.

— J’aurai l’œil, se dit-il ; et si le maudit Français veut s’imposer, malheur à lui !

En effet, après inquisitions, l’Écossais apprit les rumeurs qui, jusqu’à ces deux derniers mois, avaient circulé relativement à un mariage prochain entre Lorrain et Esther.

De ce moment, le mépris de MacSon pour François Lorrain se changea en une haine féroce et mortelle. Déjà il regrettait de n’avoir pas mieux tiré sa halle de revolver. Il oubliait la générosité de sa victime qui n’avait pas voulu porter plainte. Il oubliait que la justice des hommes pouvait lui demander un compte très dur de cet attentat à la vie d’autrui. Mais dans cette brute humaine il n’existait aucun sentiment durable de l’âme ou du cœur. Il est même douteux que ce père aimât ses enfants. Par ci, par là, il pouvait peut-être avoir une sorte d’inclination à la tendresse paternelle ; mais c’était passager. Il pouvait lui arriver de flatter ses enfants, comme il flattait ses bêtes, mais c’était pour mieux les frapper à coups de pied.

Pourtant, sur ces entrefaites, MacSon ressentit au dedans de lui-même une chose inconnue de son être, un symptôme inouï, un sentiment bizarre, mais peut-être fallacieux : l’amour !

Au fait, comment l’amour pouvait-il entrer dans le cœur de cet homme qui ne s’aimait pas lui-même !

Hansen connaissait les informations recueillies par l’Écossais sur les bruits de mariage entre Lorrain et Esther. Et ayant vu ses dires collaborés par une foule de gens bien connus du fermier, il en avait profité pour se donner une certaine importance auprès de son patron, et se faire valoir plus qu’il ne valait.

Dans la matinée d’un dimanche, les deux hommes s’étaient rendus au village, chez un individu qui faisait le commerce clandestin des baissons alcooliques.

En une petite chambre où ils se trouvaient seuls, les deux amis se mirent à boire et, naturellement, à parler femmes.

MacSon avait dit :

— Sais-tu, Hansen, que j’ai, des fois, l’envie de me remarier ?… J’en serais à la quatrième femme !

— Diable ! fit Hansen en ricanant, tu détiendrais un record avant longtemps, si tu y allais comme ça pour trente ans encore.

MacSon éclata de rire.

— L’affaire, dit-il, c’est de trouver la femme ; c’est pas toujours facile !

— Bah ! répliqua Hansen avec indifférence, c’est peut-être parce qu’on regarde pas assez autour de soi.

— Tu penses ça, toi ?

— Oui ! je peux me tromper… Mais parlons de toi, si tu veux. Sais-tu que tu as justement une femme à portée de ta main et que tu ne t’en aperçois pas ?

— Allons donc ! se mit à rire l’Écossais qui voyait venir son homme.

— Quand je te le dis !… Et quelle femme encore ! Précisément, une femme comme j’en voudrais une ! Une femme qui n’a pas peur de la besogne, et puis dévouée comme un esclave, fidèle comme un chien ! Vraiment, tu vois pas clair !

— Je gage que tu veux parler d’Héraldine ? fit MacSon en riant.

— Eh bien ! est-ce que je me trompe, quand je te dépeins la femme qu’elle est ?

— Non, certes.

— Avec ça qu’elle n’est pas dégoûtante !

— J’en conviens.

— La seule épine qui gratte, comme on dit, c’est sa métisserie !

— Oui, elle est métisse. Et l’Écossais cracha par terre avec mépris.

— T’as pas l’air d’aimer les Métis ?… on voit ça.

— Je les exterminerais tous jusqu’au dernier !

— C’est curieux ; moi, ça ne me fait pas d’effet comme ça.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Seulement, je me dis que les Métis c’est du monde comme les autres. Même qu’il s’en trouve, comme j’en ai connus, qui ne sont pas bêtes du tout.

— Je sais ça.

— Et la Métisse, la tienne, je la trouve pas mal. Ça dit jamais rien, ça travaille comme deux, c’est propre comme du lait, et ça gaspille rien.

— Tout ça c’est vrai.

— Et ce qui est non moins vrai, c’est qu’elle choie tes p’tits comme si c’étaient à elle. Ça vaut beaucoup ça, et c’est, il me semble, une bonne avance pour toi.

— Comment ? demanda MacSon de plus en plus intéressé.

— Quoi ! tu ne comprends pas ? C’est pourtant simple comme tout. Si ta servante aime tes enfants, eh bien ! il n’y a pas loin pour elle d’aimer le père des enfants.

— Oui, mais tu ne connais pas Héraldine : elle ne m’aime pas et elle ne m’aimera jamais.

— Bah ! tu dis ça sans le savoir, peut-être sans le penser. Oh ! je sais bien que tu as eu des torts avec elle ; mais une femme, c’est pas comme nous, les hommes : plus on lui en fait de dures, plus elle s’attache ! La femme est ainsi faite, quoi ! Oh ! elle se rebute joliment, des fois, elle pourrait tuer…

— Je connais ça, interrompit MacSon avec assurance ; mon irlandaise, un jour, a failli m’assommer avec un marteau.

— Tu vois ? Et après, je parie, elle t’a embrassé !

— Elle m’a serré dans ses bras à m’étouffer, se mit à rire MacSon.

— C’est ce que j’allais expliquer. Il est vrai que je ne me suis jamais marié. Mais j’ai vu et entrevu… et la furie d’une femme est à peine passée que vient la crise, la grosse crise de larmes… puis c’est des caresses à n’en plus finir… Je te dis, MacSon, que ton Héraldine est comme les autres femmes.

— T’as peut-être raison.

— Et si j’ai raison là, j’ai encore raison ailleurs… Qu’est-ce que tu prends cette fois ? c’est moi qui paye !

— Du pareil, répondit MacSon qui semblait réfléchir profondément. Les opinions très curieuses du Suédois l’intéressaient.

Hansen appela l’hôtelier clandestin et lui commanda deux verres de whiskey.

Le Suédois, n’était pas encore au bout de ses paradoxes grossiers, tenait à maintenir sa langue avec toute sa souplesse, et son cerveau avec toute sa lucidité.

Et il se disait, tout en observant MacSon à la dérobée :

— Je pense que mon homme va mordre à pleines dents ! Je ne serais pas fâché d’avoir sa fille, mais je ne serais pas fâché non plus qu’il mariât la maudite Métisse. Une fois la femme de ce butor, c’est alors qu’elle se ferait joliment arrangée ! Et je voudrais être là pour admirer le tableau que ça fera ! Mais pour y être sûrement, je pense qu’il me faudrait épouser Esther. Allons ! c’est le temps de tâter mon Écossais pour tout de bon !

L’hôtelier venait d’apporter les deux verres commandés. Hansen vida le sien d’un trait et l’égoutta convenablement. Puis avec un sourire épais, qu’il cherchait à rendre aussi naïf que possible, il reprit :

— MacSon, j’ai toujours pensé qu’il faut s’entr’aider dans ce monde. Tu vois maintenant que je t’ai mis le doigt sur la porte du trésor, je t’ai ouvert un ciel insoupçonné. Oh ! ce n’est pas pour me louanger ! Et ce n’est pas non plus avec l’idée que ta reconnaissance se fera toute chaude pour moi. Je suis pas, moi, de ces gens qui prêtent une épingle pour avoir l’occasion ensuite de demander un million ! Je suis ce qu’on appelle un homme à la main… j’aime à rendre service. Tu comprends ?

— Oui, oui, répondit distraitement MacSon dont toute la pensée, depuis un moment, se fixait sur l’image d’Héraldine Lecours.

— Je t’ai rendu service, mais j’en ai encore un à rendre, et c’est pour un autre. Seulement, avec ce nouveau service, je suis pas mal embêté, vu que, par rapport à cet ami, je ne sais pas comment expliquer ça au juste.

— Qu’est-ce que ton ami veut ?

— Oh ! rien de plus simple que le fait de vouloir… il veut se marier.

Hansen, après ces paroles, se mit à ricaner niaisement.

— Mais avec qui ? interrogea MacSon qui involontairement dressait l’oreille.

— Ma foi, faut pas vous choquer… c’est avec votre Esther qu’il veut se marier.

— Ah ! ah ! sourit MacSon.

— Et vous ne savez pas comment c’est venu cette idée-là ?

Hansen ricanait toujours et, sans qu’il parût s’en apercevoir, il ne tutoyait plus le fermier écossais.

— Non, répondit MacSon dont la curiosité s’éveillait.

— Il a entendu parler que Lorrain voulait épouser votre fille… Ça lui a fait un coup dans l’estomac. Quoi ! s’est-il écrié, marier une si bonne fille à ce rustre de Français, à ce catholique forcené !… Alors il n’a plus voulu entendre parler de ça…

— Et qu’est-ce qui est arrivé ? demanda MacSon d’un accent bénévole.

— Il n’est arrivé rien encore, répondit Hansen qui cherchait à se donner un aplomb formidable avant d’aborder la dernière de ses nombreuses périphrases. Mais c’est à la minute toute proche d’arriver et c’est justement là, qu’on aura besoin de votre aide.

— Tu veux dire mon consentement ? se mit à rire MaeSon qui devinait la manœuvre de son interlocuteur.

Celui-ci crut sage et de bonne tactique de modeler un rire énorme sur le rire de MacSon.

Et ce dernier reprit aussitôt, très bonhomme :

— Eh bien ! sans connaître le prétendant en question, et me reposant sur la connaissance parfaite que tu as de cet ami, mon consentement est acquis.

— Non… pas si vite que ça ! s’écria Hansen, qui commençait à croire à une plaisanterie de l’Écossais.

— Allons, Hansen, tu n’as pas l’air bien pressé de m’appeler beau-papa !

Et avec ces paroles qui jetèrent l’effarement dans l’esprit cauteleux du Suédois, MacSon lui posait lourdement une main sur l’épaule et partait d’un énorme éclat de rire.

— Ah ! ah ! Hansen, tu ne t’attendais pas de me trouver aussi perspicace !

Troublé, perdant contenance, et ne sachant trop comment interpréter l’hilarité de son patron, Hansen demanda :

— Eh bien ! est-ce que vous riez pour tout de bon ?

— Comment ! si je ris pour tout de bon ? Mais, mon cher, rien de plus gai que de me dire qu’on va faire en un jour une double noce : moi avec Héraldine, toi avec Esther !

— Ainsi, vous consentiriez…

— Ah ça ! ne te l’ai-je pas donné mon consentement ?

Et MacSon riait de plus en plus.

L’autre, doutant en dépit des assertions de MacSon, demeurait perplexe, incertain.

— Tu ne comprends pas, je gage, pourquoi je ris tant que ça, poursuivit MacSon. Je vais te le dire : c’est le nez que fera Lorrain en apprenant que ma fille est mariée à Monsieur Hansen !

— Alors, c’est vrai, c’est décidé…

— Quand je te le dis, tête de bois. Et pour te le prouver nettement, je paye un coup pour arroser nos prochaines noces.

— Et MaeSon, pour appeler le débitant de whiskey frappa un grand coup de poing sur la table.