La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME PREMIERp. 12-25).
LETTRE II.


New-York (Amérique), 4 octobre.

Bonjour, ma sœur chérie ! ou plutôt bonsoir sur le continent nouveau où je viens de mettre le pied, après avoir été bercée durant treize jours sur la mer. Je demeure à Astorhouse, l’un des plus vastes et des meilleurs hôtels de New-York ; il contient plus d’habitants que la capitale de l’Islande, environ cinq cents. En face, mais un peu de biais, je vois un grand bâtiment, un soi-disant Muséum, avec drapeaux flottants, des buissons verts sur le toit, et les murs couverts de dessins symboliques représentant «les plus grandes merveilles du monde,» c’est-à-dire les animaux extraordinaires, les hommes phénomènes, que l’on montre dans l’intérieur de l’édifice (j’en remarque un, parmi ces derniers, qui fait la culbute en l’air en sortant de la gueule ouverte d’une baleine, un « salto mortale, » comme feu le prophète Jonas). Ceci et autres objets curieux sont annoncés au dehors par une bande de musiciens placés sur le perron. Ils jouent bien, et c’est en vérité divertissant à voir et à entendre. Devant Astorhouse est un enclos verdoyant, avec arbres et grand jet d’eau, qui rafraîchissent l’air, et je m’y suis ranimée en m’y promenant un moment après le dîner. Astorhouse est situé dans Broadway, rue principale, large et fort passagère, de New-York, où gens et voitures forment un courant et un mélange perpétuel. De longues files à perte de vue d’omnibus blancs et dorés au mouvement égal et rapide, s’avancent mêlés à des milliers d’autres véhicules grands et petits. Les larges trottoirs fourmillent de gens de toutes les classes, et sont bordés de jolies maisons faites ou en construction, de jolis magasins et d’une foule de laides friperies. — Il y a un peu de confusion dans Broadway, ce qui ne laisse pas de me troubler, et je ne songe, quand il faut traverser la rue, qu’à m’en tirer la vie sauve. Le joli petit parc qu’on trouve avec sa belle fontaine près du mugissant Broadway est une oasis au milieu des sables soulevés. Je vais maintenant te dire un mot sur mon arrivée ici.

Ma précédente lettre s’est arrêtée la veille du jour où nous devions toucher à Halifax. La nuit suivante a été la seule un peu dangereuse de toute la traversée ; car nous approchions avec un vent très-fort des redoutables brisants de la côte, ce qui nous obligeait parfois de nous arrêter. Mais le matin nous trouva ancrés devant Halifax, et je vis les brisants se dresser à distance, avec fracas, et tels que de gigantesques animaux marins, autour de nous. Étant descendue à terre, j’ai retrouvé à Halifax ce que l’ancien monde a de plus mauvais, des brouillards, des haillons, des mendiants, des enfants sales qui criaient, des chevaux maigres, etc., etc., et j’ai été fort contente de ne passer ici qu’une couple d’heures.

Le lendemain, nous nous dirigeâmes au sud, vers New-York : c’était une véritable fête, température chaude, mer calme, bon vent ; le soir, mer phosphorescente, ciel resplendissant d’étoiles qui perçaient de poétiques nuages. Quelle magnifique soirée ! Je suis restée sur le pont fort tard, contemplant les explosions de lumières que notre course appelait de l’abîme le long de notre quille. Nous voguions pour ainsi dire sur une mer d’argent luisant, où apparaissaient sans cesse de charmantes constellations d’étoiles d’or.

Le jour suivant, le temps fut couvert ; l’Océan et le ciel étaient gris, las vagues couleur de plomb. Mais, lorsque nous entrâmes dans le grand et beau port de New-York, qui nous serrait pour ainsi dire dans ses bras, le soleil sortit des nuages fort et chaud ; tout brillait au loin. Magnifique réception qui m’était faite par le Nouveau-Monde ! Il y avait dans l’air quelque chose de si singulièrement vivace, de petillant, de jeune, que j’en fus frappée. On aurait dit la vie de la première jeunesse, — ce qu’on éprouve à quinze ou seize ans. Je humai cet air, véritable nectar, tandis que du tillac je contemplais le rivage nouveau, dont nous approchions rapidement. Il était bas ; une forêt de mâts me cachait encore New-York, mais je voyais ses clochers, la fumée de ses cheminées ; à droite et à gauche du port, on apercevait avec leurs vertes collines, leurs faisceaux de jolis villas et maisons, les grandes îles de Long-Island à droite, et de Staten-Island à gauche ; celle-ci me parut plus montueuse et boisée que le reste de la côte. Le port est magnifique, et notre arrivée ressemblait à une fête, grâce au soleil et à la douceur du vent.

Une charmante famille de la Géorgie, appelée Bones, me prit comme par la main avec tout ce qui m’appartenait, et me conduisit avec la plus grande bienveillance à Astorhouse, où nous trouvâmes de suite des chambres. La jeune fille pâle et moi, nous en primes une au quatrième : c’était la seule qu’on pût nous donner. Je n’étais pas à Astorhouse depuis un quart d’heure, et me tenais encore avec mes compagnons de voyage dans un petit salon, quand un monsieur brun, à l’air et aux manières nobles, ayant les plus beaux yeux noirs du monde, s’approcha de moi doucement, et m’appela par mon nom avec une voix des plus melodieuses. C’était M. Downing, venu de sa villa sur l’Hudson, pour me recevoir à mon arrivée. Je ne pouvais m’attendre à une pareille gracieuseté, d’autant plus qu’ayant retardé mon voyage, Downing était déjà venu une fois inutilement à New-York à mon intention. Toute sa personne me plut infiniment. Je ne sais pourquoi je me l’étais représenté comme un homme d’un âge mûr, avec des yeux bleus et une chevelure blonde, tandis qu’il a environ trente ans, des yeux noirs, des cheveux bruns soyeux et bouclés ; — mais tout cela forme un extérieur des plus romantiques. Il veut que je parte après-demain avec lui pour sa maison sur l’Hudson, où je ferai la connaissance de sa femme, et me reposerai. Je verrai ensuite la contrée montagneuse de l’Hudson, et réfléchirai sur les voyages que je me propose de faire.

J’ai passé la soirée avec mes amies du Canada, et M. Downing, dans l’un des nombreux et vastes salons d’Astorhouse, où j’ai fait diverses connaissances. Il y a à tous les étages des salons magnifiques avec meubles de velours, glaces, dorures, lustres superbes et éclairés au gaz d’une manière splendide. Les « ladies et les gentlemen » qui habitent l’hôtel y reçoivent des visites, causent, se reposent sur de moelleux et jolis canapés ou fauteuils, se rafraîchissent avec des éventails, et semblent n’avoir rien à faire au monde, sinon d’être aimables les uns pour les autres. Dès qu’une femme se lève, un cavalier s’avance sur le champ pour lui offrir le bras.

Le 5 octobre.

Ceci est plus fatigant qu’on ne peut se l’imaginer ; une journée de lionne m’a complétement épuisée. Dès le matin et tout le jour, j’ai été obligée de recevoir des visites, de me tenir assise ou debout dans un élégant petit salon, de me tourner de l’un vers l’autre, de saluer, de donner des poignées de main, souvent à une demi-douzaine de nouvelles connaissances à la fois, hommes de différentes professions et nations, femmes qui m’offrent leurs maisons et m’invitent à y venir « sur-le-champ ! » Ensuite arrivent une foule de lettres, que je n’ai pas même le temps de décacheter, pour me demander des autographes, etc. J’ai donné aujourd’hui des poignées de main à soixante-dix ou quatre-vingts personnes, et il m’a été impossible de recevoir un grand nombre d’autres visites. Pas un nom, pour ainsi dire, ne m’est resté dans la mémoire ; mais la plupart des personnes que j’ai vues m’ont plu par leurs manières franches et cordiales ; je suis reconnaissante de leur grande bienveillance à mon égard. Cet accueil est si chaud, si hospitalier ! Cependant j’ai éprouvé un véritable plaisir à fuir mes bons amis durant une couple d’heures, et d’aller en voiture avec M. Downing au beau parc de Greenwood, vaste et nouveau cimetière de New-York ; il est plus gigantesque, quant à l’emplacement, que le Père-Lachaise de Paris. On s’y promène en voiture comme dans un parc anglais, on y trouve des collines et des vallons. D’Océanhill, la plus haute de ces collines, la vue s’étend sur la mer ; c’est magnifique : je voudrais reposer ici. Le plus splendide des monuments que j’y ai vus, — il est en marbre blanc — a été élevé par des parents affligés à la mémoire de leur jeune fille et unique enfant. Elle a été écrasée : je présume que c’est dans Broadway.

De retour à l’hôtel, j’ai dîné avec Downing dans l’une des petites salles. Il y avait à table quelques messieurs dont l’aspect m’a fait autant de peine à voir que des chevaux épuisés de fatigue, tant ils leur ressemblaient. Ces yeux inquiets, profondément enfoncés dans leur orbite, ces traits fatigués, tirés… de quelle vie ils rendent témoignage ! Mieux vaut être couché et dormir à Océanhill, que de vivre de la sorte dans Broadway. Ces figures n’avaient guère de ressemblance avec celles que j’ai vues à Astorhouse. Mais Broadway m’a déjà montré des hommes et des chevaux comme j’aurais désiré ne pas en rencontrer dans le Nouveau-Monde, car ils prouvent que là aussi il y a dans la vie de sombres courants. Cependant peut-il en être autrement, surtout à New-York, grand hôtel et caravansérail de l’Univers, plutôt que ville américaine proprement dite ?

Après le diner, j’ai reçu de nouveau des visites, entre autres celle de madame Child. L’impression qu’elle m’a produite est celle d’une belle âme, mais trop délicate pour être heureuse. La petite Muse, mademoiselle Lynch, était au nombre des visites de ce matin : c’est une jeune personne agréable, tout âme, dont le visage et les traits rappellent un peu Jenny Lind. J’ai vu aussi des compatriotes. Un jeune et agréable Suédois, M. Frestadius, s’est présenté avec un gros bouquet. À peine si j’ai eu le temps de saluer M. Hejerdalh, consul de Norwége, et M. Buttenskœn. M. Ononius, de l’Ouest, est venu également ; il désirait me parler et prémunir nos compatriotes contre l’émigration et ses souffrances. Parmi les invitations qui m’ont été faites aujourd’hui, s’en trouve une pour visiter le Phalanstère de New-York. Je suis curieuse de voir ce monstre de près. La famille qui m’a fait cette proposition en m’offrant sa maison n’avait rien d’effrayant ; au contraire, elle était attrayante, simple, amicale et sérieuse.

Mais ce qui m’effraye un peu — pour moi-même, c’est ma vie dans ce pays, si elle ressemble à celle d’aujourd’hui. Elle me réduira a néant, mes forces seront insuffisantes pour tenir tête à tant de personnes si vives. Que deviendrai-je si cela doit continuer ? Heureusement que je serai enlevée de New-York demain de bonne heure par le brave Downing. Malgré ma fatigue, je suis obligée d’aller passer la soirée chez mademoiselle Lynch ; elle veut me présenter quelques littérateurs de ses amis. Je suis habillée, j’ai mis ce que j’avais de mieux et ne suis pas trop mal ; j’écris en attendant la voiture. Ah ! que ne puis-je me mettre au lit et dormir !

J’habite la même chambre que la fille pâle du Sud. Jamais je n’ai vu personne aller au-devant de la mort avec un esprit aussi net et aussi gai. C’est un être pieux, calme, ayant beaucoup de force et de tendresse dans l’âme. Je vais partir. Bonne nuit.

Newburgh-sur-l’Hudson. Dimanche, 7 octobre.

Quelle satisfaction j’éprouve de me trouver dans ce jeune et nouveau monde, et combien je suis reconnaissante envers la Providence de ce qu’elle m’a amenée ici saine et sauve par l’entraînement de l’esprit et de la vapeur ! Peu importe que je sois presque oppressée en même temps qu’émue par la masse d’impressions et de pensées qui se précipitent pour ainsi dire sur moi. Tout ce que j’ai pressenti, cherché, désiré, je le trouve ici : c’est de la pâture et des lumières pour l’esprit de détail dont je suis douée. Je me trouve surtout heureuse d’être en contact avec M. Downing, esprit noble, d’un discernement délicat, véritable Américain, mais sans patriotisme aveugle, âme ouverte, raison critique ; — il m’aide à réfléchir sur la situation et les questions du pays. Un pareil aide est nécessaire pour commencer.

J’avais besoin aussi d’être enlevée de vive force aux habitants d’Astorhouse et de New-York, sinon ils en auraient fini de moi dès le début. J’étais si fatiguée du travail de la première journée qui s’est prolongé jusqu’à une heure de la nuit, j’avais tellement besoin de repos et de sommeil, qu’il me parut impossible de pouvoir partir de New-York le lendemain à cinq heures du matin. Je le dis à M. Downing ; il me répliqua avec beaucoup de douceur et de fermeté ; « Il faudra essayer. » — Ces Américains, pensai-je, croient donc que tout est possible ? — mais je ne tardai point à sentir que la chose était des plus faisables. À quatre heures et demie, le lendemain, j’étais habillée et prête. J’embrassai la pâle fille du Sud, qui, au dernier moment, serra autour de mon cou un petit fichu de soie, doux et blanc comme elle ; puis je me hâtai de descendre pour me soumettre à la tyrannie de M. Downing. La voiture était à la porte, et j’y trouvai mademoiselle Lynch que M. Downing avait invitée à passer le dimanche avec nous.

« En avant ! Nouveau-Monde ! » cria le concierge de l’hôtel à notre cocher ; et nous roulâmes par Broadway vers le port, où le grand bateau à vapeur le Nouveau-Monde nous prit à bord. C’était un petit palais flottant fort joli, blanc et or à l’extérieur, grands salons bien clairs, meubles splendides sur lesquels voyageurs et voyageuses se reposaient commodément en causant ou en lisant des journaux. Je n’y ai vu aucun des hommes fumant et crachant de Dickens. Notre marche était noble et paisible en remontant le large et magnifique Hudson ; malheureusement la journée fut un peu menaçante sous le rapport de la pluie, car ce voyage était du reste des plus agréables qu’on puisse imaginer, surtout lorsqu’au bout d’une couple d’heures nous atteignîmes les contrées hautes. Le rivage avec ses montagnes hardies couvertes de bois et ses bancs me rappelait constamment les bords du Dal et de l’Angermanie[1] ; ils me paraissaient appartenir à la même formation ; mais ici la rivière était plus large, la nature plus grandiose, et les sombres nuages qui descendaient en pesantes draperies sur les eaux, le long des montagnes, s’harmonisaient magnifiquement avec les paysages d’une beauté sinistre à travers lesquels nous voguions rapidement ; ils présentaient à chaque coude des tableaux nouveaux et pleins de grandeur. La rivière était des plus animées. Des vaisseaux à vapeur à trois ponts, resplendissant comme le nôtre de blanc et d’or, montaient et descendaient ; d’autres navires remorquaient des flottilles de vingt à trente bateaux chargés de marchandises, venant de l’intérieur ou allant à New-York ; des centaines de barques à rames, à voiles, grandes et moyennes, volaient le long des rives escarpées comme de blanches colombes avec des rubans rouges flottant au cou. Sur le rivage brillaient une foule de maisons de campagne blanches et de petits enclos. Je remarquai une grande variété dans les constructions ; bon nombre étaient de style gothique, d’autres ressemblaient à des temples grecs ; — et pourquoi pas ? Le foyer domestique doit être un temple aussi bien qu’une habitation, qu’un magasin. Dans notre vieux Nord, l’emplacement où s’élevait le foyer était un lieu sacré, les dieux lares y avaient leur place. Je vis aussi des villages, des églises, toutes sortes de constructions sur le rivage, le blanc dominait ; beaucoup de maisons cependant avaient une douce teinte grise ou sépia. Dans la dernière partie du voyage, les nuées descendirent sur nous et nous eûmes de la pluie ; mais, avec la gracieuse Anne Lynch et M. Downing pour compagnons, il était facile de conserver la clarté du soleil dans l’esprit et la conversation. Après une course de deux ou trois heures, nous prîmes terre à la petite ville de Newburgh, où nous attendait la voiture de M. Downing ; elle nous conduisit, en gravissant les collines, vers une jolie villa en pierre de taille peinte en sépia clair et ornée de deux petites tourelles élancées. Entourée d’un parc, dans une position élevée et dégagée, elle avait vue sur l’Hudson et ses bords. Une femme de petite taille, frêle et jolie, blonde, aux yeux bleus, embrassa M. Downing et souhaita la bienvenue à son hôte. C’était madame Downing ; elle me parait tenir de la nature de l’oiseau. Alors nous gazouillerons et nous serons parfaitement ensemble, car, moi aussi, je suis un peu oiseau.

Astorhouse, ses splendides salons et sa vie de société, le « Nouveau-Monde » et son élégance recherchée étaient de bons échantillons de la face de parade américaine. Downing dit qu’il avait désiré que j’en visse quelque chose sur-le-champ, afin de pouvoir juger plus sainement de l’autre face de la vie dans le Nouveau-Monde, celle qui appartient à la civilisation intérieure, individuelle, proprement dite. Il n’est guère possible d’en trouver un meilleur spécimen que celui offert par M. Downing et sa demeure. Il a fait construire lui-même sa maison, a planté lui-même les arbres, semé les fleurs qui l’entourent ; tout me paraît porter le sceau d’un esprit grave et délicat. C’est un assemblage romantique de sombres allées, des plus jolis détails et des plus grandes perspectives. Tout y est fait avec réflexion ; rien ne cloche, rien n’est compassé : une âme a senti, pensé, ordonné tout ici. Dans l’intérieur de la maison règne un ton obscur pour les couleurs ; ce qui est bois est brun ; le jour lui-même est sombre et cependant clair, ou pour mieux dire plein de clarté : c’est du soleil contenu — quelque chose de chaud, de profond — on dirait la réflexion, le reflet des yeux bruns du mari. Le goût le plus délicat se révèle dans les formes, les meubles, l’arrangement ; tout est noble, moelleux, également confortable. La seule chose qui brille dans les chambres, ce sont les fleurs placées dans de charmantes urnes et corbeilles. Du reste, on y trouve des livres, des bustes, quelques tableaux. Les petites bibliothèques sous forme de fenêtres gothiques pratiquées dans le mur du petit salon de Downing, sont surmontées des bustes de Linné, de Franklin, de Newton et autres héros des sciences naturelles. Il y a dans cette demeure une individualité décidée imprégnée dans tout son entourage. C’est ainsi que chaque individu devrait se faire son monde à lui. On pressent ici la devise de M. Downing, « Il bello et il buono. » Il y a dans les mets, les fruits et une foule de petites choses un luxe véritable, mais non pas brillant, sans embarras, et pour ainsi dire caché dans la recherche, la richesse intérieure des choses. Je ne m’attendais pas à trouver cette espèce de foyer dans le Nouveau-Monde. Depuis que je suis ici, la pluie tombe continuellement avec plus ou moins d’abondance, et je suis, en vérité, piquée contre le climat. C’est à peine s’il ferait aussi mauvais chez nous en octobre ; mais je m’estime heureuse d’être dans un aussi bon gîte. Ma chambre, située à l’étage supérieur, a une vue magnifique sur l’Hudson et les montagnes de la rive opposée.

J’ai pensé qu’ici, dans le commencement du moins, les visites me laisseraient en paix : mais non. Hier au soir, au milieu des ténèbres, de la tempête et de la pluie, tandis que j’étais paisiblement assise avec mes hôtes dans leur paisible salon, arriva l’éditeur de l’Union-Magazine de Sartaine à Philadelphie. Le professeur Hart, sitôt que l’annonce de mon arrivée en Amérique était parvenue à Philadelphie par les journaux de New-York, s’était rendu dans cette dernière villa, et m’avait suivie jusqu’ici uniquement, comme il le disait, pour me « monopoliser » dans l’intérêt de son Magazine, me demander d’écrire pour ce journal et nul autre durant mon séjour en Amérique. C’est un échantillon de l’esprit d’entreprise américaine sous le rapport des affaires. M. Hart avait, en outre, tant de distinction dans ses manières, quelque chose de si bon, de si agréable dans son visage pâle et délicat, que je ne pus m’empêcher de la trouver bien et de lui donner ma parole que, si j’écrivais ou publiais n’importe quoi en Amérique, je le lui remettrais. Mais je doute que j’écrive rien ici. J’ai besoin de penser et d’apprendre.

Lundi, 8 octobre.

Aujourd’hui le soleil brille sur le magnifique Hudson qui coule sous mes fenêtres, et je me sentirais heureuse avec mes pensées et mes livres américains, si le courant des visites, derechef en mouvement, ne s’emparait point de mon temps et de mon attention. J’ai été forcée de demander à Downing de protéger mes matinées, de ne pas me faire sortir de ma cage le matin ; sinon je deviendrais un lion féroce au lieu d’une lionne apprivoisée, comme on voudrait que je le fusse, et ce qui convient mieux à ma nature. Je me trouve particulièrement heureuse avec mes hôtes ; j’apprendrai beaucoup de Downing, dont l’individualité me plaît de plus en plus. Sa personne a quelque chose de paisible et de mélancolique ; il a un regard observateur extraordinaire, un esprit critique un peu porté au sarcasme et basé sur une grande intelligence. Il n’est pas animé mais fort aimable, et de ces silencieux dont on aime à connaître l’opinion, même lorsqu’ils ne disent rien. Il est accessible a un haut degré, et tout genre de conversation devient facilement intéressant avec lui. Sa femme est une personne rare, amusante, aimable, dont je crois l’esprit délicatement orné et à la hauteur de son mari. À la demande de M. Downing, j’ai écrit aujourd’hui à mon compatriote le professeur Bergfalk pour l’inviter à venir ici ; il est à une couple de milles suédois de Newburgh, où il s’exerce à parler anglais. Je considère comme une bonne fortune de pouvoir, durant mon séjour dans ce pays, causer de temps en temps avec Bergfalk, de le présenter à Downing, et de montrer à ce dernier combien un savant suédois peut être intéressant à connaître.

Maintenant, grand et cordial embrassement par delà l’Océan pour ma mère et pour toi…


P. S. Parmi les invitations qui m’ont été faites se trouve une noce dans le voisinage. Je m’y rendrai volontiers, car j’aime voir des mariés et des noces. Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de mes projets et de mes excursions ; rien n’est encore bien arrêté, seulement je désire passer l’hiver à Boston — l’Athènes américaine, — et y saisir sir autant que je le pourrai le mouvement intellectuel du Nouveau Monde. Je commencerai probablement par passer trois semaines chez M. et madame Downing ; nous ferons ensemble des visites chez quelques-uns de leurs amis des bords du l’Hudson, les meilleures gens du pays, dit-on. Parmi eux se trouve Washington Irving, qui nous a familiarisés en Suède, ainsi que Fenimore Cooper avec l’Amérique. Il habite sur les bords de l’Hudson. Mademoiselle Sedgewick est attendue ici sous peu de jours ; je serai contente de la voir et de la remercier du plaisir que nous ont donné son Reedwood et Hope Leslie.

Je voudrais seulement avoir un peu de temps à ma disposition.

La difficulté pour moi sera de pouvoir répondre à la bienveillance qui vient à ma rencontre de divers lieux lointains et proches, de différents États, de diverses villes. S’il m’arrive de ne pouvoir y répondre qu’imparfaitement, je n’en serai pas moins reconnaissante de cœur, et me souviendrai que dès le premier jour de mon arrivée à New-York plus de six maisons m’ont été ouvertes, qu’on m’y a invitée comme hôte et membre de la famille. Des quakers eux-mêmes me prient de venir chez eux. Puissé-je répondre à la cinquième partie au moins de ces invitations !

  1. En Suède. (Trad.)