La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 03

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME PREMIERp. 25-55).
LETTRE III


Bords de l’Hudson, 11 octobre 1849.

À la noce aujourd’hui à neuf heures du matin. Nous y sommes allés en voiture par une pluie battante. Tous les invités, cent au moins, étaient réunis quand nous arrivâmes. Le père de la mariée, déjà âgé, mais d’un extérieur des plus agréables, m’offrit le bras pour entrer dans la pièce où la cérémonie devait avoir lieu. On mariait la fille unique de la maison. Sa sœur aînée était morte environ un an auparavant ; sa mère en portait encore le deuil sur son visage affligé et pâle. La compagnie était fort silencieuse ; on se serait cru à un enterrement plutôt qu’a une fête joyeuse. La fille aînée était morte peu de temps après et des suites de son mariage, c’est-à-dire en devenant mère ; les raisons ne manquaient donc pas pour donner du sérieux à cette solennité. Les femmes et les hommes me furent présentés l’un après l’autre, puis le silence se rétablit dans le cercle. On chuchota bientôt que la bénédiction ne tarderait point à être donnée. Une porte s’ouvrit, un jeune homme entra, conduisant une jeune personne en chapeau et manteau de voyage. Ils se placèrent l’un à côté de l’autre au fond de la pièce : un prêtre âgé et vénérable se plaça en face du jeune couple et les lia pour « l’éternité, » moyennant une courte prière, une courte exhortation et une bénédiction idem. Ensuite les parents et amis s’approchèrent, félicitèrent et embrassèrent les nouveaux époux. Moi aussi, j’allai au bras du père de la mariée l’embrasser et donner une poignée de main au jeune homme. Il paraissait heureux, sûr de son affaire et de lui-même. La mariée avait un air content, était fort bien, et aurait été jolie avec un autre costume que celui de route, adopté évidemment à raison du mauvais temps, par lequel les jeunes mariés allaient commencer ensemble leur premier voyage dans la vie. Immédiatement après la cérémonie, ils devaient se rendre à Niagara, et étaient obligés de se hâter pour joindre le bateau à vapeur. On offrit à la ronde du champagne et des bonbons ; on vit les cadeaux rangés sur une table, on les examina ; chaque invité reçut une petite boite en papier blanc entourée d’un ruban de soie et renfermant un morceau de gâteau de noce. Ensuite tout le monde partit, le jeune couple également, pour revenir, après un voyage d’agrément de quelques semaines, habiter chez les parents de la mariée. Tout cela se fit avec hâte.

Cette nouvelle cérémonie de mariage me parut caractéristique de la hâte extrême que j’ai souvent entendu reprocher aux Américains. « La vie est courte, » disent-ils en se dépêchant d’avancer. Ils laissent de côté toutes les formes et les cérémonies qui pourraient suspendre les affaires necessaires de la vie, et font celles-ci aussi promptement que possible. Ils s’arrêtent cinq minutes seulement pour se marier et recevoir la bénédiction nuptiale en costume de voyage, afin de se mettre promptement encore en route pour Niagara ou tout autre lieu. Mais je dois dire que la forme seule était légère dans cette circonstance. Évidemment il y avait de la gravité dans tous les cœurs ; et même cette cérémonie si courte portait le sceau d’une profonde et solennelle gravité. Il était facile de voir qu’il ne s’agissait pas d’un jeu, d’un acta léger, mais d’un engagement fort sérieux. Beaucoup de personnes étaient émues, quelques-unes pleuraient ; elles pensaient probablement à la première noce qui avait eu lieu dans la maison. Le vieux domestique (un nègre) qui offrait des bonbons avait une de ces expressions dans lesquelles on lit tout un chapitre de la vie intérieure d’une famille, vie d’amour où le vieux serviteur comprend qu’il fait partie des membres de cette famille.

Bien des personnes désapprouvent ces mariages en costume de voyage et au pied levé ; elles les voudraient plus solennels. Aussi n’est-ce pas la seule manière de procéder à cet acte dans ce pays. Il y a des mariages du soir, où la mariée est habillée à peu près comme chez nous, où tout se passe avec la même solennité, excepté que la mariée n’est pas montrée au peuple entourée de lumières, de pots à feu, de filles de noce. Cet usage n’existe plus qu’en Suède, je crois.

Samedi, 20 octobre.

Je n’ai pas écrit depuis bien des jours : tant de gens et de distractions se sont emparés de mon temps ! Je vais maintenant te dire ce qui m’est arrivé de plus essentiel dans cet intervalle. Je n’ai pas encore reçu de lettres de la maison ; j’aspire, j’aspire à en recevoir.

Je jouis beaucoup de la vie nouvelle de ce pays et de ses fruits hespériques ; faut-il leur attribuer cet effet, ou bien à l’air jeune, vivifiant du Nouveau-Monde (nous avons depuis quelques jours un temps superbe), aux impressions que je reçois en masse journellement ? Je sens les cordes de la vie résonner, pour ainsi dire, avec plus d’élan, et mon pouls battre parfois d’une manière fébrile. Je sens que je bois un nectar intellectuel et terrestre : c’est une boisson divine, mais presque trop forte pour une faible mortelle, du moins si elle en fait un usage journalier. Cette vie sociale si active est fatigante aussi, malgré son charme et ses agréments. M. et madame Downing n’ont pas d’enfants ; ils vivent pour ce que la vie a de beau, d’agréable dans un cercle d’amis et de voisins choisis, la plupart établis sur les beaux rivages de l’Hudson ; un commerce gai, facile, paraît appartenir au caractère de la vie de ce cercle. On va continuellement de l’un chez l’autre. Les bords de l’Hudson sont dans toute leur magnificence depuis que l’automne est établi, depuis que leurs forêts et leurs montagnes, où se trouve une grande variété d’arbres, resplendissent de leurs plus belles couleurs, passant du jaune clair au rouge écarlate ; mais c’est trop joli, d’un éclat surchargé d’ornements trop voisin du chaos pour plaire réellement à mes yeux, qui demandent plus d’unité. Il y a maintenant ici surabondance de fruits, des plus belles pêches, quoique leur temps soit, à proprement parler, fini ; des poires, des prunes, du raisin — venu en serre, bien entendu, etc., etc. La table de M. Downing est parée chaque jour d’une corbeille remplie des fruits les plus exquis — véritables hespérides, — de belles fleurs disposées avec le goût le plus délicat. Les déjeuners dans ce pays sont beaucoup plus forts qu’en Suède. En outre du café et du thé, on a du poisson, de la viande, des gâteaux de froment, de l’omelette, etc., etc., du pain de maïs, et une espèce de pommes de terre sucrées propres au pays ; ce légume, remarquablement bon, est long, mou, farineux, jaune et fort doux. On le sert d’ordinaire avec sa pelure, et on le mange avec du beurre. À dîner, ce sont les mêmes mets qu’en Angleterre ; on y ajoute des racines et des fruits qui appartiennent à l’Amérique. On ne mange guère le soir ; le thé est accompagné de tartines de beurre ou de pains à thé, de fruits confits — principalement des pêches — et de crèmes. Une coutume que je trouve fort agréable, ce sont les petites tables pour une ou deux personnes placées à l’entour, avant d’offrir le thé. On se réunit donc deux à deux, ce qui permet les plus charmants tête-à-tête ; et tu sais combien je les aime. C’est comme cela seulement que je cause à mon aise.

Mes moments les plus délicieux sont ceux que je passe soit le matin, seule dans ma chambre avec les livres américains que M. Downing m’a prêtés, soit le soir avec mes hôtes, assise dans le petit et sombre salon, entourée de bibliothèques, de bustes, et un feu doucement brillant dans la grande cheminée. Ici M. et madame Downing me lisent alternativement, à la lueur de la lampe, des morceaux des poëtes américains les plus goûtés. Je monte ensuite ces livres avec moi dans ma chambre. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec Bryant, Lowell, Émerson, qui représentent, quoique d’une manière bien différente, la vie du Nouveau-Monde. Bryant chante sa vie naturelle, ses forêts, ses prairies, les scènes de la nature, les phénomènes qui lui sent particuliers ; son chant, c’est l’inspiration calme, fraîche de la vie de la nature. On voit la séve circuler dans les veines des plantes et les feuilles s’épanouir. Son Thanatopsis, ou poëme de la nuit, est grandiose quoique court ; toute la terre y est considérée comme un vaste cimetière. Lowell, inspiré par les grandes questions sociales du Nouveau-Monde, par les idéalités de la vie du jeune monde, les vivifie dans des chants sur la liberté, sur la félicité que donne une vie libre noblement joyeuse, par des chants sur la gloire et la beauté du travail. Je demande et redemande constamment à M. Downing de me lire le beau petit poëme : « O fils du pauvre ! » il me ravit par sa mélodie et la justesse de son esprit. — qui est une mélodie morale, — et la joyeuse vérité qu’il exprime dans ses espérances relativement au fils du pauvre sur la terre du Nouveau-Monde. Je voudrais traduire ce joli morceau et avoir la voix musicale de M. Downing pour t’en faire la lecture. Caroline, sa femme, lit de préférence, dans les poésies de Lowell, un petit poëme épique intitulé La vision de sir Launfall. Les idéals de Lowell sont purement moraux et une veine profonde de sentiment religieux les traverse. L’un de ses plus beaux chants, dans lequel brûle un patriotisme énergique et noble, est dirigé contre un acte du congrès qui favorise la conservation de l’esclavage dans les États-Unis. Ce poëme et plusieurs autres écrits dans le même esprit ont placé le jeune poëte dans les rangs d’un grand parti de ce pays appelé les abolitionistes, parce qu’il travaille à détruire l’esclavage. Les vers de Lowell rendent témoignage d’une nature poétique vraie. Il faut que Lowell s’exprime en vers ; il ne les fait pas, il les chante, et dans son chant se trouve l’agitation qui émeut le cœur et déploie les ailes de la pensée.

Waldo Émerson, plus philosophe que poëte, mais poétique dans ses thèses philosophiques en prose, me frappe comme une nature nouvelle et spéciale. C’est le plus extraordinaire des trois, c’est un Thorild[1] américain qui veut réformer le monde par sa propre et puissante nature, ne cherchant des lois et de l’inspiration que dans son propre sein. Fort et pur, réfléchi et calme, mais en même temps fantastique, il lance, de son point de vue transcendant, des aphorismes sur la nature et l’histoire, sur Dieu (qui n’est pas pour lui un Dieu personnifié, mais une « âme supérieure » une harmonie de lois), sur les hommes, les critiquant ainsi que leur activité en partant de l’idéal du beau le plus vrai et le plus élevé. « La terre n’a pas encore vu un homme, » dit Émerson, et il aspire à voir venir cet homme, l’homme du Nouveau-Monde, à la venue duquel il croit. Ce que cet homme nouveau doit être ou ce qu’il fera est un peu incertain ; seulement il sera vrai et beau dans la plus haute signification de ce mot ; et je soupçonne aussi qu’il doit être très-beau et grand de figure pour trouver grâce devant Émerson, d’une beauté rare, dit-on, et qui considère les défectuosités du corps comme une sorte de péché. L’homme nouveau ne suit pas d’autres lois que celles enfermées dans son sein ; mais là sont les sources non falsifiées de la vérité et de la beauté. L’homme nouveau ne croit qu’en lui, exige tout de lui-même, fait tout lui-même, se repose sur lui et en lui. L’homme nouveau est un stoïque, non pas revêche, mais doux et beau. La vie fleurit partout où il se montre ; dans un cercle d’amis sa présence est une fête ; le nectar et l’ambroisie exhalent leurs parfums autour de lui. Mais il n’a pas besoin d’amis, il n’a besoin de personne, pas même de Dieu, — et devient lui-même semblable à Dieu, puisqu’il n’a pas besoin de lui. Il fait la conquête du ciel rien qu’en lui disant : « Je ne te demande pas. » Il descend en réparateur dans la nature, la gouverne, la ravit, elle est son amie, et lui suffit. Les dieux des forêts lui communiquent bas à l’oreille leur paix, et le sentiment qui leur permet de se suffire eux-mêmes ; il n’est pas une motte de terre qui n’ait une étoile au-dessus d’elle, pas de douleur que la vie curative de la nature ne puisse guérir. L’homme nouveau dit adieu au monde orgueilleux, foule aux pieds la grandeur de Rome et de la Grèce dans sa demeure champêtre, où il peut « rencontrer Dieu dans le buisson. » La langue d’Émerson est concise, énergique, simple, mais frappante et plastique. Les tours en sont originaux ; les vieilles choses s’y montrent sous un aspect si nouveau et brillant, que l’on croit les entendre pour la première fois. La baguette divinatoire du génie est dans sa main ; il est maître dans son champ. Sa force proprement dite me paraît être la critique, une sorte de dédain, de mépris divin pour tout ce qui est médiocre, faible, misérable, n’importe où il le découvre, et Émerson le voit presque partout. Il le flagelle sans ménagement, mais en même temps avec une rare bonté. Ses mouvements dans cette direction sont véritablement athlétiques et royaux ; ils me font souvenir de notre roi Gustaf-Adolphe le Grand, lorsqu’il saisit un soldat par les cheveux et le livre pour être puni en prononçant ces bienveillantes paroles : « Viens, mon garçon, il vaut mieux que ton corps souffre que d’envoyer ton âme en enfer. » Cependant il y a plus qu’Émerson dans le but du châtiment. Malgré cela, ce détracteur de l’imperfection, de la bassesse, de la petitesse, a pour moi dans ses écrits une force attractive, presque magique. Je le contredis, le querelle souvent : je vois que son stoïcisme est de la partialité, son panthéisme une imperfection : je connais quelque chose de plus grand, de plus parfait ; mais je suis sous le charme. Il me semble que sa grandeur me fait grandir, que sa force me rend plus forte, que je respire dans son monde un air de montagnes qui me ranime d’une manière inexprimable. Émerson a plus d’idéalité qu’on n’en trouve d’ordinaire chez les penseurs d’origine anglaise ; et l’on pourrait dire que chez lui l’idéalisme germanique s’est uni au réalisme britannique. Jamais encore il ne m’est arrivé de faire un pas pour voir un lion littéraire, mais je ferais un bout de chemin pour voir ce Waldo Émerson, ce pionnier des forêts morales du Nouveau-Monde, qui met la hache à la racine des vieux arbres pour les abattre et préparer la voie à des plantations nouvelles. Je voudrais voir cet homme qui, dans une société aussi sévèrement religieuse que celle du Massachusett et de Boston (Émerson a été prêtre d’une paroisse unitaire de cette ville), a été assez énergique pour renoncer à sa robe, à son église et — à la foi chrétienne, quand il en est venu à douter de quelques-uns de ses principes fondamentaux, assez noble de caractère pour conserver l’estime de ses anciens amis, et assez fort pour éviter toute polémique, toute parole amère, pour se retirer dans le silence, afin d’agir seul en faveur de la vérité qu’il a reconnue complétement, des préceptes que le païen et le chrétien reconnaissent également. Émerson a le droit de parler de la force et de la vérité, car il vit pour elles. Et le monde qui dort dans l’église, faute d’un christianisme vivant, peut se bien trouver d’avoir été réveillé par ce vent frais venu de l’Himalaya du paganisme. Mais comment Émerson ne voit-il point ?… Je ne l’interrogerai pas maintenant à ce sujet. Il est équitable et vrai. Puissent bien des gens lui ressembler en ceci !

Je vais te parler un peu de ma vie de société dans cet intervalle. Mademoiselle Catherine Sedgewick est venue ici avec une jeune nièce, Suzanne, fille de son frère, quelques jours après mon arrivée. M. Downing, qui en fait beaucoup de cas, désirait que je fisse sa connaissance. Elle a de cinquante à soixante ans, un extérieur qui annonce infiniment de raison, de la bonté et de la bienveillance, mais non pas du génie proprement dit. Toute sa personne est bien féminine, honnête, ouverte, sans la moindre apparence d’affectation. Dans les premiers jours mon âme restait un peu assoupie à côté de mademoiselle Sedgewick, mais ce sentiment fut comme emporté par le vent en un clin d’œil, par une jolie et touchante expression de cordialité trouvée par elle, — et qui nous révéla pour ainsi dire l’une à l’autre. Depuis lors j’ai senti que je pourrais vivre avec mademoiselle Sedgewick comme avec une âme céleste en laquelle on peut avoir la confiance la plus pure. Je jouis aussi de ce qu’il y a de profondément sensé dans ses paroles, et de sa manière véritablement féminine de juger les rapports de la vie. C’est une âme vraie et douce. Elle a beaucoup écrit, dit-on, durant ces dernières années pour ce que je veux appeler les petites gens de la société ; car ici, où presque tout le monde travaille pour vivre, il ne peut pas être question d’une classe de travailleurs proprement dite, mais bien d’une classe peu aisée, peu entourée, et qui n’a pas encore pris son élan. Franklin, lui-même un travailleur qui s’est élevé par le travail, a écrit pour cette classe, que mademoiselle Sedgewick a également en vue. Ses petites nouvelles et narrations paraissent fort goûtées et faire beaucoup de bien. On vante surtout celle qui est intitulée « le Foyer. » Je tâcherai de la lire. Moi aussi je voudrais écrire davantage que je ne l’ai fait jusqu’à ce jour pour les petites gens. Mademoiselle Sedgewick s’occupe d’une nouvelle édition de ses écrits, et m’a parlé de quelques changements qu’elle se propose de faire à ses précédents ouvrages. Je lui ai dit que, pour mon compte, je n’en ferai jamais aux miens, même en y voyant des défauts qu’il me serait facile de corriger ; car lorsqu’un auteur vit et écrit durant une longue suite d’années, ses ouvrages composent une histoire de son propre développement, à laquelle il ne faut pas toucher, et qui est toujours instructive pour lui comme pour les autres. Les écrits d’un auteur sont des parties de sa biographie, qu’il le veuille ou non.

Mademoiselle Sedgewick m’a offert sa maison à Lennox (dans la partie occidentale du Massachusett) l’été prochain, et promet de visiter avec moi la société des Trembleurs dans le New-Libanor, peu éloigné de chez elle. Pendant le séjour de mademoiselle Sedgewick ici, M. Downing a fait avec moi une course au sommet de la montagne de South-Beacon, l’un des points les plus élevés des environs. M. Downing conduisait la voiture où j’étais, un habile cocher et un bon cheval sont nécessaires pour grimper sur ces montagnes ; la route est escarpée, indiquée plutôt que frayée. Mais nous fîmes des efforts, notre légère carriole sauta par-dessus pierres et souches, jusqu’à ce que nous fûmes parvenus à une élévation d’environ neuf cents pieds, et que, du sommet de la montagne boisée, nos yeux s’abaissèrent — sur à peu près la moitié de la terre, à ce qu’il me parut. Elle ressemblait à un chaos de vagues formées par des montagnes boisées et des vallées, où les habitations des hommes n’étaient représentés que par de petites taches claires a peine visibles a l’œil nu. De pareilles vues m’oppressent toujours, tu le sais. L’homme, si grand dans sa souffrance, dans sa lutte, n’est plus rien, aperçu de ces hautes montagnes matérielles ; c’est pourquoi elles ne me plaisent pas. Ce que cette vue avait de rafraîchissant pour moi, c’est l’aspect de l’Hudson, qui, semblable à une pensée lucide sortant du chaos, se frayait une route hors de la forêt et coulait resplendissant vers l’infini. Notre société était un peu trop nombreuse et trop gaie pour moi. Je ne sais quel mutisme inquiet s’empare de ma personne dans ces compagnies joyeuses, surtout lorsque je suis en plein air, dans la nature ; j’aurais eu besoin, ici, d’être seule avec cette grande scène naturelle. Un moment de solitude avec elle, ou avec Downing, qui sait être gai avec ceux qui le sont, et muet avec les caractères silencieux, fut le bon morceau de cette course, à laquelle ne manquèrent ni le champagne et les badinages, ni les choses substantielles, ni les hommes polis, ni les jeunes personnes et les femmes jolies. Oui, en vérité, elles ne manquent pas ici ; mais elles sont plutôt jolies et frêles que belles. Je n’ai pas encore vu une véritable beauté, ni un seul visage laid ou un individu contrefait. Ce qui me plaît surtout, ce sont les manières aisées, faciles, et cependant modestes et amicales de la jeunesse des deux sexes entre eux.

Nous rentrâmes, le soir de notre promenade aux montagnes, convenablement fatigués, et le repos fut délicieux dans le charmant et calme foyer avec M. et madame Downing.

Ce qui me reste de cette course, c’est la vue de la rivière limpide sortant de la sombre forêt terrestre. Elle me réjouit pour ainsi dire intérieurement.

Je me suis séparée de mademoiselle Sedgewick avec beaucoup de regret. Sa nièce Suzanne est une jeune personne agréable, instruite. Un jeune homme, qu’on dit fort épris d’elle, est accouru ici sur ses traces.

Quelques jours après notre course à la montagne, nous en avons fait une autre sur l’Hudson ; nous allions chez la famille Donaldson, qui fait partie de l’aristocratie des bords de cette rivière. Nous partîmes de bonne heure le matin. L’air était délicieux, tranquille ; les rives de l’Hudson puisaient leur magnificence d’automne dans un soleil un peu couvert. À peine si la voile bougeait, et sur les hauteurs s’étendait une sorte de fumée solaire, un brouillard transparent, qui, à cette période de l’année, tient à l’état de l’atmosphère, appelé ici « l’été indien. » Il arrive, dit-on, à la fin d’octobre, dure souvent pendant tout le mois de novembre, une partie de décembre, et compte parmi les plus beaux moments de l’année. Si j’en juge par ces jours-ci, il est presque impossible de se figurer un temps plus parfait, chaleur, calme, l’air le plus pur, le plus transparent, toujours du soleil, mitigé par la légère fumée de terre, qui jette un voile mystique et romantique sur un paysage que sa parure d’automne rend resplendissant. D’où provient ce poétique voile de vapeur ? « Des Indiens qui fument maintenant leurs pipes dans leurs grands pahaws (assemblées de conseil), répondit gaiement madame Downing ; je désire que vous ayez des notions exactes sur ce pays. » La vérité exacte, c’est que personne ne peut dire d’où proviennent cette fumée et cet été en automne. Mais revenons à notre course, elle était ravissante. Nous sortîmes de la contrée haute des bords de l’Hudson, ses rives s’aplatirent, la rivière s’élargit et embrassa plusieurs îles. Mais nous ne tardâmes point à voir dans le lointain des montagnes encore plus massives que les précédentes, les magnifiques montagnes de Catskill ; elles ont mille pieds d’élévation et forment une branche de la chaîne du grand Alleghany, laquelle traverse l’Amérique du nord au sud. La contrée qui longeait la rivière était bien bâtie, paraissait riche et cultivée. Pas de châteaux, pas de ruines ; presque partout de petites maisons, souvent charmantes, avec terrasse, vergers et des parcs entiers de pêchers. Quelques traditions relatives à la guerre contre les Indiens sont les seuls souvenirs historiques de ces bords. Je ne regrette par les ruines et les légendes du Rhin ; nous en avons suffisamment dans le vieux monde. Parmi les passagers du bateau, se trouvait un quaker en costume gris-jaune et chapeau à larges bords ; son visage ressemblait à un fruit vert ; ce n’était pas précisément un beau représentant de la société des Trembleurs.

Après une course de trois heures environ, nous arrivâmes à Blitherwood, la jolie résidence des Donaldson, où nous étions invités à un grand déjeuner. Je remarquai ici, comme ailleurs, le soin qu’on prenait pour exclure le jour des appartements. Cela me gêne, habituée que je suis à nos habitations si claires de la Suède. La chaleur du soleil est, dit-on, si forte ici pendant une partie de l’été, qu’on est obligée de l’exclure autant que possible des appartements. Une femme jolie, imposante, douée des formes les plus belles, un peu plus grasse que les Américaines que j’ai vues, nous reçut avec amitié. C’était madame Donaldson. Elle est catholique et de famille irlandaise, je crois. M. Donaldson et sa sœur sont calvinistes ; mais ils paraissent s’entendre parfaitement en fait d’amour et de bonnes œuvres, église centrale dans laquelle toutes les religions peuvent se réunir au nom du Seigneur.

On nous conduisit dans nos chambres, où nous nous rafraîchîmes et nous habillâmes ; puis vinrent le déjeuner et tous les voisins. Il me fallut donner des poignées de main à soixante ou soixante-dix personnes amicales, ce qui n’aurait pas été une rude besogne si beaucoup de petits discours ne les eussent pas suivies. Cette répétition des mêmes paroles et choses devient fatigante et me fait croire que je suis un perroquet. La réunion était joyeuse et gaie, le déjeuner magnifique ; il se termina par la danse. J’eus l’occasion de voir plusieurs jeunes personnes fort jolies, pleines de vie, à la taille fine, mais frêle. Les femmes s’habillent avec goût, ont de petites mains, de petits pieds, et rappellent les Françaises. Cependant quelque chose me manque dans leur visage ; c’est, je crois, — l’expression. N’étant pas en train, la journée me parut fatigante. Mais, lorsque je pus me promener tranquillement le soir au bras du silencieux Downing, sur le bord de l’Hudson ; lorsque je pus contempler la masse d’ombres et de clairs veloutés qui se répandaient sur les majestueuses montagnes de Catskill, tandis que le soleil descendait derrière elles avec une splendeur sans nuage ; alors mon cœur s’élargit, battit plus librement au milieu de ce grand et magnifique paysage, et je bus de l’eau des sources. C’est dans cet instant seulement que j’ai vécu ce jour-là. Le soir, j’eus un plaisir inattendu. Madame Donaldson joua de la harpe, du piano, et chanta d’une manière remarquable, animée, comme une véritable « artiste, » ce qui, je crois, est chose rare dans ce pays. Il y avait expression et paroles dans son chant ; il en est de même de sa personne, figure noble, indépendante, qui « se porte elle-même, » comme tu as l’habitude de le dire. Madame Donaldson ne chante ni ne parle de mémoire, mais de son propre fonds, avec âme et sentiment. Son fils ainé, garçon de treize ans environ, m’a paru posséder un véritable génie musical, même en s’interrompant lui-même et on ne pouvant se décider à chanter jusqu’à la fin une petite chanson fantastique dont les premières notes suffisaient cependant pour faire pressentir qu’il y avait plus que du talent dans cet enfant. Lui aussi n’était pas en train.

Le lendemain amena encore des voisins qui venaient voir la Suédoise nouvellement débarquée. L’après-dîner, j’allai visiter les beaux endroits des environs. Dans l’un de ceux-ci était un promontoire avancé dans la rivière, et sur lequel on avait construit une ruine, dressé différentes statues et des fragments de colonnes trouvés parmi les objets récemment découverts dans l’Amérique centrale ou à Mexico. Les visages et les ornements de la tête les faisaient ressembler à des statues égyptiennes ; je fus surtout frappée d’une figure de sphinx et d’une tête qu’on aurait pu prendre pour celle d’un prêtre d’Isis. Cette ruine et ces ornements, placés au milieu d’un bouquet de bois sauvage, romantique, rocheux, était une création du meilleur goût. Nous quittâmes le soir Blithewood, sa charmante hôtesse, ses hôtes bienveillants, et nous retournâmes au logis de nuit. La chambre dans laquelle nous nous tenions était étouffante et fort chaude. Près de nous étaient assis deux jeunes gens dont l’un mâchait du tabac et crachait sans cesse devant les pieds de madame Downing et les miens. Je dis bas à Downing : « C’est un homme comme il faut de Dickens. » M. Downing me répondit de même : « Dickens commettrait une erreur en le prenant pour un homme comme il faut. »

Une autre fête à laquelle j’ai assisté a eu lieu chez l’aïeule maternelle de madame Downing, pour célébrer son quatre-vingt-dixième anniversaire. Cette dame habite la rive opposée, et, en l’honneur du jour, ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, et beaucoup d’autres parents, formant ensemble une réunion de cinquante à soixante personnes, s’étaient rendus chez elle. L’héroïne de la fête est encore animée, active presque comme une jeune fille. Nous avons mangé, bu, porté quelques santés, et j’ai proposé celle des foyers domestiques américains et suédois. Après le dîner, nous avons fait un peu de musique, j’ai joué des polonaises suédoises, et un jeune artiste, M. Cranch (peintre de paysage), gendre de l’une des petites-filles de la maison, a chanté un grand air italien si bien et avec une si jolie voix, que nous en avons été enchantés ; on s’apercevait fort bien qu’il avait étudié cet art en Italie. Je suis allée dans une couple d’autres familles des bords de l’Hudson. Dans l’une d’elles j’ai trouvé une agréable et vive hôtesse, beaucoup de joli luxe, mais dépourvu de la délicatesse d’esprit qui distingue la maison de Downing ; dans l’autre une femme âgée, originale, comparée par nous à « ma chère mère » des Voisins, et lui ressemblant assez ; j’y ai fait la connaissance du docteur Hull, homme aimable, et disciple ardent de notre Svedenborg ; sa conversation est plus agréable que celle de la plupart des svedenborgiens que j’ai rencontrés. Il y a, dit-on, dans ce pays, une foule de soi-disant disciples de Svedenborg.

La visite de Bergfalk me donne beaucoup de joie, ainsi que la disposition d’esprit et le regard si exempt de préjugés avec lequel il étudie ce qu’il y a de bien et de mal dans ce Nouveau-Monde ; j’aime aussi son attachement ardent pour la Suède et le bon espoir qu’il a de son développement futur. Il est vif, plein de vie et du désir de communiquer ses pensées ; et, quoique son anglais soit parfois le « baragouin » le plus singulier que j’aie jamais entendu, son esprit sait lui frayer une route, souvent d’une manière brillante, hier au soir, par exemple, en caractérisant l’œuvre historique de Macaulay, ses défauts et ses mérites. Downing, qui est peu démonstratif, s’écriait continuellement : « Excellent ! ravissant ! » Bergfalk lui ayant plu au suprême degré, il le pria de rester la nuit ; mais il avait déjà arrêté une chambre dans la ville. Nous l’accompagnâmes jusqu’à son auberge ; je lui donnai les écrits de Lowell et d’Émerson pour lui tenir compagnie.




Aujourd’hui dimanche, 21, tandis que je continuais ma lettre, Bergfalk est revenu ici, amenant un jeune médecin suédois appelé Uddenberg, établi à Saint-Barthélemy, et qui désirait me voir. La matinée a été fort riche, grâce à un entretien sur le poëme de Lowell intitulé « Prométhée, » et la manière dont un poëte américain a traité ce sujet, sur lequel, de temps immémorial, tous les poëtes se sont évertués. Bergfalk s’est distingué derechef par sa faculté de saisir dans les choses ce qu’elles ont de caractéristique, et rien en ce genre n’est perdu pour Downing. À ma demande, ce dernier nous a lu le beau passage où Prométhée brave le tyran antique, et dans lequel le poëte du nouveau monde se montre en opposition avec le vieux monde. Ce n’est pas la joie, la haine, la vengeance, comme dans le Prométhée d’Eschyle, qui rafraîchit le cœur déchiré du martyr en apprenant que la puissance du tyran finira ; ce n’est pas, comme chez Byron, l’orgueil de ne pas faiblir, de se sentir plus grand que Zeus sous le rapport de la force et de la volonté de souffrir ; non, ce n’est pas une joie égoïste qui fortifie le Prométhée de la nouvelle création, c’est la certitude que, malgré le tyran, et par sa propre force, il a préparé la liberté et le bonheur de la race humaine. La menace dont il s’arme contre son bourreau, la fierté avec laquelle il sent qu’il peut l’écraser, sont une prophétie relative au bel avenir du Nouveau-Monde, de l’Amérique, car

« La souffrance infinie a aiguisé ma vue intérieure et fait de moi un devin, un juge entre la vérité et l’apparence.

« La puissance certaine de ce qui est éternellement bien, rendue plus certaine encore par le témoignage de martyrs tels que moi, voilà ma vengeance, vengeance qui dresse, avec les injustices que j’ai endurées, un arc de triomphe sous lequel je vois un sceptre et un trône.

« Des bergers jouant gaiement de la flûte sur les collines où paissent leurs troupeaux ne sont plus destinés à saigner pour toi ;

« De joyeuses jeunes filles ne fouleront plus avec leurs pieds blancs la récolte de la vigne pour qu’elle soit répandue sur les autels ; — la félicité des amants, balbutiée à l’ombre des bosquets de vignes, dont les grappes pourpres sont moins étroitement pressées que leurs joues, ne sera plus troublée par tes désirs grossiers.

« Un bourdonnement — semblable à des essaims d’abeilles — s’élèvera des sociétés pacifiques où la force hâlée moissonnera pour son propre compte le riche sol dont elle fait sa propriété par le travail. Il est allégé par des cantiques d’actions de grâces adressés à la toute-puissance contre laquelle tes citadelles insensées cherchent à lutter comme une étincelle contre l’Océan.

« L’esprit d’amour libre et de joyeuse paix, récompense certaine de la vertu dans la vie et dans la mort, telle est la moisson que toutes les intelligences supérieures récoltent, pas toujours sur la terre, il est vrai, mais dont elles sont assurées lors même que d’autres mains en auraient lié les gerbes ; c’est le poignard non sanglant qui tue les tyrans tombés, l’instrument d’une noble vengeance ;

« Car la meilleure partie de leur vie sur la terre, c’est celle où, longtemps après leur mort, leurs pensées et même leurs rêves sauvages, n’étant plus enchaînés ni prisonniers, sont devenus une partie nécessaire de l’air que l’homme respire : quand, cachées comme la lune dans les nuages, ces pensées répandent la lumière sur le lac de la vie, dirigent notre course et y sèment l’espérance.

« Sur leurs tombes saintes, la terre, avec tous ses fidèles souvenirs, étend un voile de lierre ; la mer, libre dans la tempête comme dans le calme, répète leurs pensées ; l’éclair, la foudre, et tout ce qui connaît la liberté, ont des légendes qui les concernent à raconter aux hommes. Toute autre gloire est une étoile filante ; mais la nature éternelle veille sur la leur.

« On n’acquiert un pareil pouvoir que par l’amour des hommes. »

C’est ainsi que le Prométhée du Nouveau-Monde parle et console.

Caroline Downing vint ensuite avec son poëte favori, Bryant, le poëte de la nature. Mais son chant n’est pas moins ardent de patriotisme et de foi en l’avenir et la « grande mission » de l’Amérique. Dans son petit poëme épique « les Prairies, » il peint, comme les paroles le font rarement, les champs de l’Ouest dans toute leur beauté, leur grandeur solitaire éclairée par le soleil, l’herbe et les tapis de fleurs formant des vagues sous l’influence du vent, au-dessus d’eux le nuage errant, et plus haut encore l’astre du jour contemplant cette vaste scène, brillante et riche comme le paradis, quoique silencieuse et solitaire comme le désert. Mais le silence est interrompu. Le poëte entend un faible bourdonnement. Qu’est-ce ? — Une abeille, qui voltige sur les champs de fleurs, en suce le miel. « L’abeille affairée » devient un prophète pour le poëte, et dans son bourdonnement, son activité sans bruit, il voit les races humaines futures et industrieuses s’étendre sur les prairies, les métamorphoser en un paradis nouveau où croissent des fleurs d’une espèce plus noble, les fleurs du bien-être et de la félicité humaine.

Enfin je me présentai avec les poésies de Waldo Émerson, petites par leur dimension, mais grandes par leur esprit et leur but. Je lus un poëme dithyrambique qui caractérise bien l’individualité du poëte. Ses confrères américains parlent à la société, Émerson s’adresse seulement à l’individu. Tous cependant me font sentir un souffle de la vie du Nouveau-Monde, dans un certain but grand et sans limite, dans leurs pressentiments, leurs exigences, leur espérance et leur foi ; et je reprends haleine dans un monde plus vaste, plus libre. Émerson dit dans son poëme intitulé Donne tout à l’amour :

« Donne tout à l’amour, obéis a ton cœur, donne à tes parents, tes amis, des biens et une bonne renommée, tes vers, ton jour. Ne refuse rien !

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Car l’amour est un dieu, il connaît son propre chemin et les chemins qui sortent des nuages.

« L’amour n’est pas pour le faible, il exige un grand courage, des âmes au-dessus du doute, une force qui ne faiblit pas… Il récompensera ces âmes ; elles deviendront plus qu’elles n’étaient, et s’élèveront sans cesse.

« Mais le perfectionnement de ton cœur exige encore un pas, encore un battement de pouls, de la force calme.

« Sois aujourd’hui, demain, toujours, indépendant comme un Arabe de celle que tu aimes.

« Aime-la de toute ta vie ; mais si l’ombre seulement d’une joie se glisse furtivement dans son jeune sein lorsqu’elle est séparée de toi,

« Qu’elle soit libre, ne la retiens point par l’ourlet de sa robe, ne garde pas la moindre feuille tombée de son diadème d’été.

« Quoique l’aimant profondément comme quelque chose de meilleur, de plus noble que toi-même ; quoique la séparation d’avec elle obscurcisse pour toi le soleil et enlève tout attrait à ce qui t’environne, apprends à ton cœur que les dieux arrivent quand les demi-dieux s’en vont. »

Ce stoïcisme est noble. Parmi les poëmes d’Émerson, il en est plusieurs qui rendent témoignage d’un stoïcisme moins élevé, d’un sentiment personnel qui se réjouit de son mépris pour le monde, de savoir que rien ne lui manque tandis que le monde a faim ; quelque chose qui rappelle la réponse ironique de la fourmi dans la fable de Lafontaine. Mais cette ombre passe comme un nuage dans le ciel serein du poëte, elle n’y a pas une demeure permanente. Un trait saillant chez Émerson, c’est son amour pour ce qui est grand, fort, naturellement nécessaire. Il dit donc dans son poëme intitulé l’Âme du monde :

« Je remercie la lumière du matin, je remercie l’Océan écumant, je remercie les montagnes de New-Hampshire et les arbres aux cheveux verts de la forêt ; je remercie l’homme courageux, la femme dont l’application est sainte, et le petit garçon qui, hardi dans ses jeux, n’a jamais encore regardé derrière lui. »

Mais le chant de notre Geijer est supérieur à celui-ci :

« Terre verdoyante, je te salue ; Océan bleu, je t’aime ; lumière qui vivifie l’abîme comme les cieux, soleil céleste, tu es ma joie. Je préfère à la plus belle guirlande de la terre, à la danse de la vague bleue, la consolation apportée dans un cœur humain tremblant par la lumière divine qui commence à poindre.

Émerson ne connaît pas cette lumière. Du reste, il a beaucoup de ressemblance avec Geijer ; mais il lui est inférieur de toute la distance qui sépare le plus noble paganisme de la foi chrétienne.

Je ne puis pas justifier mon sentiment sur les poëmes d’Émerson par ma traduction, n’ayant jamais eu d’habileté dans ce genre ; et je crois la poésie d’Émerson presque intraduisible, surtout dans sa versification. Elle est d’une espèce toute particulière, et suit, comme le poëte, des lois spéciales et inusitées.

Henri Longfellow, le chantre d’Évangélina, est peut-être le poëte américain qu’on lit le plus, et le plus populaire ; mais il le doit à des qualités qui appartiennent à l’ancienne nature poétique de tous les pays, et il n’a rien de remarquable comme poëte du Nouveau-Monde. Les sentiments, suaves ou tristes, qui se meuvent dans tout bon cœur humain sont, à proprement parler, son domaine ; il y est maître, surtout pour l’observation des nuances délicates. Il n’a traité que dans Évangélina un sujet américain et des scènes américaines.

Mais en voilà assez sur la poésie de cette matinée, il faut dîner. Mes deux compatriotes, et même un troisième, M. Benzon, consul de Suède à Boston, ont été de ce repas.

Le soir.

La journée, avec ses scènes et ses impressions variées, est finie. Si seulement je pouvais prendre tout cela un peu plus froidement ! Mais je sens les choses avec trop de vivacité et m’émeus trop facilement : chaque impression me va droit au cœur ; il bat alors plus vite qu’il ne lui est bon. Je suis seule dans ma chambre, et vois de ma fenêtre, dans la nuit sombre et éclairée par les étoiles, les bateaux à vapeur voler sur l’Hudson, tandis que leurs cheminées lancent des flammes bleu soufre et jaune : c’est magnifique. Demain j’irai avec mes hôtes chez l’une de leurs meilleures amies, la famille Hamilton, établie sur les bords de l’Hudson et dans le voisinage de Washington Irwing. Le semaine prochaine je retournerai à New-York pour commencer ma campagne, dont cet échantillon de la vie des champs et de société n’est que le prologue.

Parmi les personnes que j’ai vues ici, M. et madame Spring, de New-York, sont venus avec leur « nourrisson, » uniquement pour me prier de considérer leur maison comme la mienne. Ils ont été si bien, et si sérieusement aimables avec moi ; leur bienveillance toute naturelle m’a paru si parfaitement exprimée par leur personne, que j’ai accepté avec plaisir l’offre qu’ils me faisaient de passer quelque temps chez eux avant d’aller dans d’autres familles, où j’ai promis aussi de passer une couple de jours. Parmi ces dernières se trouve mademoiselle Lynch. J’ai tout lieu de croire que je n’aurai aucun déboursé à faire pour ma nourriture dans ce pays si je continue à recevoir l’hospitalité dans les familles ; mais il ne faut pas y compter pourtant. D’un côté il en résulte des avantages et un grand intérêt, de l’autre ce genre de vie a ses fatigues.

M. et madame Spring, qui passent pour des socialistes et des abolitionistes, appartiennent au parti libéral du mouvement dans ce pays, et sont en général connus comme des gens remarquablement estimables et nobles de caractère. « Vous apprendrez d’eux, m’a dit M. Downing, ce qui distingue ce parti, et vous verrez probablement dans leur maison Henri William Channing, l’un de nos sous-professeurs et orateurs improvisateurs le plus en renom. Il vous fera faire la connaissance d’Émerson. »

Je ne saurais dire combien je m’estime heureuse d’avoir été, dès le commencement de mon séjour ici, en relation avec un homme aussi réfléchi et capable que Downing. Il est si aimable pour moi, si soigneux de me mettre à même de tirer tous les avantages possibles de mon voyage, de voir toutes choses, bonnes ou non, dans leur véritable jour ! Jamais il ne fait le pédagogue avec moi ; mais insensiblement, et comme par hasard, il me dit les noms des personnages qui agissent dans l’intérêt de l’avenir du Nouveau-Monde en suivant des directions différentes, et attire mon attention sur ce qui est en voie d’exécution. Je remarque en même temps avec quelle fermeté la propagation du travail intellectuel semble marcher dans ce pays ; comme chaque capacité ou talent se fraye aisément une route, trouve sa place, son centre d’activité, se fait connaître et apprécier. Downing mi cité comme l’un des hommes d’avenir les plus actifs Horace Mann. Par son enthousiasme, sa persévérance, il a, dit-on, opéré une grande réforme dans l’enseignement, obtenu la construction de vastes et jolies maisons d’école dans les États du nord, et donné une nouvelle vie à l’organisation de ces écoles. Il paraît que les réformateurs et les professeurs qui développent la vie intellectuelle en Amérique, en évoquant ses idéalités, viennent des États septentrionaux, de la Nouvelle-Angleterre, et surtout du premier pays où s’établirent les Pèlerins et les Puritains, le Massachusett.

Downing parle de sa propre activité dans ce sens avec la plus grande modestie. Mais mademoiselle Sedgewick m’a dit que les États-Unis possèdent peu d’hommes aussi généralement connus et activement bienfaisants que lui. Ses livres sur l’agriculture, le jardinage, les fleurs et les fruits se proposent tous d’ennoblir le goût, de rendre les produits les plus purs des sciences et de l’art, dans leurs diverses branches, accessibles à chacun. Ces livres se trouvent partout, et personne, riche ou non, ne bâtit une maison, ne crée un jardin, sans les consulter. Tout jeune ménage qui s’établit les achète. « C’est, dit Downing avec modestie, parce que je suis venu à une époque où l’on commençait à éprouver généralement le besoin de l’instruction pour bâtir des maisons et créer des jardins. » Downing est ce qu’on appelle ici « un homme qui s’est fait lui-même, » c’est-à-dire redevable surtout à ses propres efforts de ce qu’il est. « C’est l’un de nos meilleurs hommes, » ajouta mademoiselle Sedgewick. J’éprouverai une véritable peine à me séparer de lui et de sa charmante femme. Downing a dressé à mon intention un projet de voyage, une feuille de route pour mes courses pendant une année dans les États-Unis, et m’a pourvue de lettres pour ses amis en différents endroits. — J’aurais encore bien des choses à te dire sur ma joie d’être ici, sur ce que je verrai, tout en trouvant ma vie extérieure parfois un peu fatigante, et en me préparant à supporter plus de fatigues encore. Hélas ! qu’il y a peu de gens ayant à se plaindre d’une lutte causée par trop d’intérêt et de bienveillance ! Mon Agathe, quand tu penses à moi dans tes prières (je sais que tu le fais), remercie Dieu à mon intention de ce qu’il satisfait avec tant de bonté, et si richement, à mes vœux secrets, ma faim, ma soif.

Le matin.       

Encore un salut des beaux rivages de l’Hudson, des montagnes de Newburgh, avant que je les quitte, peut-être pour toujours. Les Downing disent bien que je reviendrai chez eux au printemps prochain ; mais — il y a loin d’ici là, et j’ai tant de voyages à faire, tant de choses à voir… Encore un beau matin. La rivière est unie comme un miroir ; des centaines de petites voiles glissent doucement sur l’eau et ressemblent à des mouettes qui nagent entre les hautes montagnes. Comment font-elles pour se mouvoir, car le vent paraît dormir. Sur la rivière et les montagnes, sur les forêts qui prennent de plus en plus la couleur de l’or, sur les villages blancs scintillants avec leurs clochers dans les bras des montagnes boisées, repose le voile vaporeux de l’été indien. C’est une scène grande et paisiblement romantique, je le vois et le sens — non pas seulement en dehors de moi. L’été indien avec sa vie mystique, son voile étendu sur les forêts et les montagnes dorées, — vit dans mon âme. En regardant le nature, je lui demande : « Est-ce moi qui vis en toi, ou toi qui réveille cette vie en moi ? »

Ces jolies petites maisons bien bâties avec leurs vergers et leurs parcs enchâssés comme des perles dans les cadres vert émeraude du rivage, contiennent abondamment, sans doute, ce qu’il y a de meilleur dans la vie du nouveau monde ! Qu’elle semble belle et parfaite ici la vie privée incrustée dans la vie publique, et combien je me félicite de connaître quelques-uns des petits foyers des bords de la grande et magnifique rivière ! Tout près de la villa de Downing est une jolie campagne habitée par quatre sœurs non mariées. Leur bon frère, enrichi par le commerce, a bâti cette maison et acheté les terres à l’entour pour ses sœurs. Quelques années plus tard, ce frère, atteint par le malheur, perdit tout ce qu’il possédait. Ses sœurs élèvent maintenant ses enfants et il demeure chez elles. Ce sont des femmes aux manières simples, bonnes, agréables, qui savent parler avec gravité et en badinant. Plus loin, sur le bord opposé, un tuilier s’est bâti une jolie villa. Ce digne homme (il en a tout l’air) est venu ici une couple de fois pour me donner des fleurs et m’inviter à venir chez lui. Downing a attiré mon attention sur une jolie petite maison à volets verts et jardin du voisinage. « Elle appartient m’a-t-il dit, à un homme qui, pendant le jour, conduit sa charrette chargée de pierres et de gravier destinés à la route. » C’est l’avantage que le travailleur du Nouveau-Monde a sur l’ancien. Il peut ici, moyennant le travail grossier des mains, parvenir plus rapidement au bonheur raffiné de la vie, la possession d’une jolie maison et à l’intérieur toutes les jouissances de la civilisation.

Des coups de canon retentissent en se moment sur la rive opposée de l’Hudson, je vois de gros blocs de pierre lancés en l’air retomber dans l’eau qui bouillonne et écume. Ce sont des montagnes que l’ont fait sauter pour établir un chemin de fer le long de la rivière, la vapeur sur terre luttera avec la vapeur sur l’eau. On débarrasse la voie des montagnes qui l’obstruent, on en perce d’autres pour former des tunnels, on en crée dans l’eau pour servir de base an chemin, que l’on est obligé de faire passer sur la rivière en quelques endroits. Ces Américains ne doutent de rien ; ils ont une foi qui transporte les montagnes.

Maintenant arrivent des bateaux à vapeur qui tonnent sourdement comme la foudre dans les montagnes ; deux ou trois se pourchassent, on dirait de jolis météores. Une couple d’autres avancent lourdement eu soufflant, et traînent des flottes de bateaux plus ou moins grands. New-York va recevoir du beurre, du fromage, des bestiaux et beaucoup de choses apportées de l’intérieur, dont les villes et les campagnes recevront à leur tour du café, du thé, des vêtements de New-York, et de l’Europe par l’intermédiaire de cette cité commerçante. La petite ville de Newburgh occupe à elle seule deux ou trois bateaux à vapeur par son commerce des produits des campagnes environnantes. Quand on voit la foule et la magnificence des bateaux à vapeur qui sillonnent l’Hudson, on se figure difficilement que trente ans se sont écoulés depuis que Fulton a fait sa première expérience de la puissance de la vapeur au milieu de la méfiance générale. Il dit lui-même à cette occasion :

« Lorsque je fus sur le point de construire mon premier bateau à vapeur, le public de New-York me regarda faire avec indifférence et même avec dédain ; mon entreprise lui paraissait complétement folle. Mes amis étaient polis mais craintifs. Ils écoutaient mes explications avec patience, tandis que leur physionomie annonçait une méfiance décidée. Comme j’allais tous les jours au chantier où mon bateau était en construction, je me suis souvent arrêté, sans être connu, dans les groupes des étrangers oisifs qui s’y réunissaient, et j’écoutais leurs questions relativement à ce nouveau moyen de locomotion. Leur langage était toujours celui de la dérision et du ridicule jeté sur l’entreprise On riait tout haut, on plaisantait à mes frais, on calculait les dépenses et les pertes auxquelles la « folie de Fulton » (on appelait ainsi mon entreprise) donnerait lieu ; jamais la moindre remarque encourageante, une espérance, un souhait bienveillant, n’atteignit mon oreille.

« Le jour de l’expérience arrive enfin. C’était pour moi un moment décisif. J’avais invité plusieurs amis à bord pour assister à cette première course ; un bon nombre d’entre eux me fit l’amitié de venir, mais ce n’était pas avec plaisir, tant ils étaient fermement persuadés qu’ils seraient les témoins de mon humiliation et non pas de mon triomphe. Je savais fort bien qu’il y avait des raisons suffisantes pour douter de mon succès ; la machine était neuve et mal faite, plusieurs de ses parties avaient été confectionnées par des ouvriers qui ne connaissaient pas ce genre de travail ; des difficultés provenant d’autres causes pouvaient surgir. Le moment où le bateau devait commencer à se mouvoir arriva. Mes amis formaient des groupes sur le pont ; ils étaient silencieux, abattus, leurs regards exprimaient l’inquiétude mêlée à la crainte. Le signal fut donné, le bateau fit un mouvement, marcha pendant un instant, puis, s’arrêta et resta immobile. Le premier silence fit place maintenant au murmure, au mécontentement ; on chuchotait, on levait les épaules, on répétait : « Je vous l’ai dit ; — c’est une entreprise extravagante ; — que ne sommes-nous loin d’ici ! » Je montai sur la plate forme et dis à mes amis que la cause de ce temps d’arrêt m’était inconnue, mais que, s’ils voulaient bien ne pas s’inquiéter et m’accorder une demi-heure, je continuerais le voyage, ou y renoncerais complétement. Descendu auprès de la machine, je découvris bientôt une méprise sans importance dans son arrangement, et je la réparai. Le bateau recommença à marcher, nous quittâmes New-York, et passant par la contrée montagneuse, nous arrivâmes à Albany ! Mais, dans ce moment encore, la méfiance était plus grande que la preuve du fait ; on doutait que l’expérience pût recommencer, et si elle se répétait, qu’il résultât un grand avantage de cette découverte. »

Il y a environ trente ans de cela, et aujourd’hui plus de la moitié de l’espèce humaine voltige sur la terre et sur l’eau avec les ailes de Fulton !… Même dans le Nouveau-Monde, quiconque fait une découverte a des peines à surmonter, des luttes à soutenir.

La rosée du matin couvre le moelleux gazon sous ma fenêtre et les jolis groupes d’arbres et de fleurs qu’on y voit ; un petit magngolier, avec ses jolies coques rouge clair, est parmi eux ; tout est joli, paisible et — cette grande, cette riche perspective, la vie sur la rivière, est en bas ! J’aimerais habiter près d’un grand cours d’eau comme celui-ci. Quelles hautes pensées, quelle vie il apporte depuis son origine dans les nuages, son berceau dans la montagne et pendant sa course à travers les vallées et les champs de la terre, en se développant et en acquérant une puissante croissance.

« Les villes riches s’invitent à être leur hôte, et les prés fleuris embrassent les genoux »[2].

C’est un bienfaiteur ; partout où il se montre, on le salue, on le fête, on s’en sert, on le bénit ; mais il n’y fait aucune attention, ne s’arrête, ne se repose pas :

« Il baptise les pays de son nom et court ».

C’est la vie d’un héros ! il se hâte d’avancer vers son but, l’Océan ; c’est là qu’il goûte le repos, le repos d’un esprit héroïque, la paix dans l’infini, qui suffit à tous.

Je voudrais habiter sur les bords de l’Hudson, si je ne connaissais pas un fleuve qui m’est plus cher encore le Gotha. Notre Orsta[3], sur le bord de la mer, est bien ; mais je préférerais une petite campagne sur les rives du Gotha ; il me semble que tu te porterais mieux sur la côte occidentale de la Suède ; l’autre est plus froide.

Il faut te quitter maintenant pour écrire d’autres lettres. Downing veut aussi t’adresser quelques mots, ainsi qu’à ma mère. Hier il a proposé vos santés, et nous les avons bues avec du champagne.

  1. Poëte et philosophe suëdois. (Trad.)
  2. Le Fleuve, par Tegnér.
  3. Propriété de la famille Bremer. (Trad.)