La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 07

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La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME PREMIERp. 130-149).
LETTRE VII


Harward-College (Cambridge). Massachusett, 15 décembre. 

Voici un moment, ma chérie, pour causer un peu en paix avec toi, te parler, ainsi qu’à ma mère, de mon arrivée dans cet État, de mes faits et gestes ici, et vous dire comment tout me réussit. Je t’ai écrit la dernière fois de Boston, où j’ai passé quelques jours avec Marcus et Rebecca sous une douche incessante de dissipations tantôt agréables, tantôt désespérantes à demi, et qui me laissaient à peine le temps de reprendre haleine. Cependant, je me souviendrai toujours avec plaisir de quelques-uns de ces moments, et surtout d’une matinée où j’étais entourée de plusieurs des hommes les plus distingués du Massachusett : Alcott l’idéaliste platonisant, les frères Clarke, le philanthrope Barnard, le poëte Longfellow, le jeune et véritable poëte américain Lowell (un Apollon de sa personne), etc., etc. Waldo Émerson est venu aussi avec un rayon lumineux sur son énergique visage ; — il est difficile de voir une réunion d’hommes plus beaux, plus parfaits de formes (presque tous de haute taille et bien proportionnés). Pendant une autre matinée j’ai vu les célèbres jurisconsultes Wendel Philipp et Charles Sumner, géant — sous le rapport de la taille, — Garrisson, l’un des principaux lutteurs dans les rangs des abolitionnistes. C’est en cette qualité que dans une émeute il a été traîné par la populace dans les rues de — Boston, je crois, le carcan au cou comme un scélérat. Sur son beau visage et dans ses yeux d’aigle limpides on voit l’esprit courageux qui fait les martyrs. En causant avec lui, j’ai dit franchement que l’exagération des abolitionnistes, leur défaut d’équité, le ton violent de leurs attaques ne pouvaient servir leur cause, lui nuisaient au contraire. Il m’a répondu avec bonhomie : « Quand on veut la moitié d’un pain, il faut en demander un entier ! » Garrisson parle avec douceur des propriétaires d’esclaves du Sud, en estime plusieurs personnellement ; mais il a combattu et il combattra l’esclavage comme l’un des plus grands ennemis de l’Amérique. L’homme qui reste aussi ferme qu’auparavant dans ses convictions, après avoir subi les mauvais traitements de la populace, après avoir été un objet de dérision, cet homme mérite l’estime.

Ces messieurs nous amenèrent deux esclaves qui venaient de fuir, William et Ellen Kraft. La femme était presque blanche, son visage un peu jaune pâle avait le trait caractéristique de notre race ; elle n’était pas jolie, mais paraissait fort intelligente. William était complétement nègre et remarquablement bien. Tous deux s’étaient échappés, elle déguisée en homme et lui jouant le rôle de son domestique. Ne sachant pas écrire et afin d’éviter la formalité d’inscrire son nom sur les registres, Ellen avait porté son bras en écharpe sous prétexte d’une blessure. Ils étaient arrivés heureusement par le chemin de fer, du sud au nord, dans les États libres, et paraissaient au comble du bonheur. Je demandai à la femme : « Pourquoi vous êtes-vous enfuie de chez vos maîtres ? Étaient-ils durs à votre égard ? » — « Non, répondit-elle, ils m’ont toujours bien traitée ; mais je me suis enfuie parce qu’ils ne voulaient pas m’accorder les droits d’une créature humaine. On ne m’a jamais rien fait apprendre, ni à lire, ni à écrire. » On remarquait chez elle l’amour de l’instruction propre à la race blanche. « Comment se fait-il, dit quelqu’un de la compagnie au nègre, que des voyageurs venant du Sud, où ils ont séjourné longtemps dans les plantations, assurent que les abolitionnistes ne disent pas la vérité en soutenant que les nègres sont maltraités, conduits à coups de fouet, et qu’ils n’ont jamais rien vu de pareil ?... » William sourit et répliqua avec une expression de finesse : « On ne donne pas le fouet aux enfants en présence des étrangers, mais lorsque ceux-ci sont loin » Ni l’un ni l’autre de ces ci-devant esclaves ne se plaignent de leurs maîtres. Quoique je doive, comme tout chrétien bien pensant, condamner l’esclavage sous le point de vue de système et d’institution, j’attendrai, pour émettre une opinion à cet égard, que j’aie vu de plus près les esclaves et les propriétaires d’esclaves. Grâce à l’expérience je me méfie de l’esprit de parti et de son aveuglement : quand je le vois en activité, je ne puis pas le suivre, et me sens au contraire portée à la contradiction. Je veux voir et entendre le pour et le contre sur cette question. Justice et raison avant tout.

J’ai passé deux soirées au spectacle et vu mademoiselle Charlotte Cushman, — la première actrice des États-Unis, — dans deux rôles où elle produit beaucoup de sensation, Meg-Merrilies et lady Macbeth. Dès mon arrivée à New-York, mademoiselle Cushman m’avait écrit pour m’offrir amicalement ses services en quoi que ce fût. À Boston elle m’a donné une loge, ce qui m’a été fort agréable, puisque je pouvais inviter mes amis à m’accompagner. Mademoiselle Cushman est une actrice toute de force et d’énergie, mais elle n’a pas assez de charme féminin, son jeu est trop uniforme, surtout dans les tons doux. Cette réflexion m’est suggérée principalement par son rôle de Meg-Merrilies, création terrible. Mademoiselle Cushman a représenté seulement la sorcière et ce qu’elle a d’épouvantable dans sa nature. Mais ces espèces de nature ont des moments et des traits d’une grande beauté, du soleil, du calme, de la rosée, des chants d’oiseaux. La Meg-Merrilies de mademoiselle Cushman est un roc dans la mer, constamment battu par la tempête, et luttant contre la mer et les flots ! Elle est aussi trop dure, trop masculine dans lady Macbeth et ne m’a paru belle que dans la scène de la nuit, par le cri d’angoisse et gémissant qu’elle pousse en voyant qu’elle ne peut laver le sang dont ses mains sont couvertes. Je n’oublierai jamais ce cri ; il m’a traversé la moelle et les os, — je l’entends encore, je l’entendrai toujours dans les heures et les visions obscures. Mademoiselle Cushman m’a beaucoup plu de sa personne. On voit clairement en elle une âme loyale, énergique, prenant la vie et sa vocation au sérieux. C’est en luttant contre de grandes difficultés qu’elle s’est frayé une route vers la place qu’elle occupe maintenant, avec l’assentiment de tous et en jouissant de l’estime générale. Elle est d’une vieille famille puritaine, et du moment où son père a été ruiné, elle a soutenu par son talent sa mère, ses frères, une sœur plus jeune qu’elle. Mademoiselle Cushman est presque mieux à la ville que sur la scène ; ses yeux bleus pleins de loyauté, son front raisonnable, l’expression franche, probe de sa personne, de ses paroles, tout cela réuni fait qu’on aime à se trouver avec elle.

Je ne puis dire tout ce que j’ai rencontré de bienveillance et de choses propres à réchauffer le cœur à Boston. La chaleur de l’âme ne manque pas ici, et l’esprit juvénile de la nation fait qu’on s’en aperçoit d’une manière très-sensible. Malheureusement, pour faire face à tout cela, je ne suis qu’un individu, mes forces et mon esprit ne suffisent pas à cette lutte. Mes seuls moments de repos à Boston ont été ceux où je roulais en voiture dans les rues pour voir divers établissements et faire des visites. Cependant ces journées avaient du charme ; à chaque instant, des personnes, des circonstances agréables, des projets, de nouveaux plaisirs survenaient, et mes amis différaient leur départ pour New-York, ainsi que notre séparation. Mon petit docteur féminin, mademoiselle Hunt, me pourchassait afin de m’emmener chez elle ; M. et madame Lowell étaient venus pour me conduire à Cambridge, mais nous étions incorrigibles, mes amis et moi. Mettant de côté les préceptes de la régularité, de la politesse la plus ordinaire, nous avions décidé gaiement et avec un peu d’orgueil innocent, de persévérer dans notre conduite, et de passer encore une couple de jours ensemble à Boston en nous abandonnant à notre laisser-aller, quand deux dépêches télégraphiques arrivèrent successivement, la première pour Marcus, la seconde pour Rebecca, portant ces mots : « Votre nourrisson est très-malade. » Et ce fut fini de toute gaieté ; des larmes d’angoisse inondaient Rebecca, Marcus, avec l’inquiétude peinte sur la figure, faisait les préparatifs du départ. Heureusement ils purent partir par le chemin de fer deux heures après, ce qui leur permettait d’être le lendemain de bon matin à Rose-Cottage ; Rebecca s’attendait à trouver son enfant mort. À l’instant même où ils partirent, Benzon vint me prendre pour me conduire chez lui : c’était une chose arrangée avec Marcus et sa femme. Je ne pus me séparer de ces derniers sans répandre des larmes ; j’avais été si heureuse avec eux, ils étaient si parfaits, que leur chagrin m’affligeait infiniment. Je luttai avec eux, mais en vain, pour payer les frais de mon séjour à Boston. Ils soutinrent qu’étant leur hôte, je ne devais pas payer une obole de la vie magnifique et dispendieuse que j’avais menée à Reverehouse. À la manière dont ils me firent cette politesse, on aurait dit qu’ils la considéraient comme un honneur et une gracieuseté qu’ils se faisaient à eux-mêmes. — Je n’ai jamais rien vu de pareil.

J’étais presque certaine que mes amis trouveraient leur petit garçon mort, et Rebecca s’attendait qu’on lui dirait à sa porte : « Il n’est plus ici, il est ressuscité. » Mais le lendemain de leur départ, je reçus une dépêche télégraphique avec ces mots ; « Chers amis, réjouissez-vous avec nous : l’enfant est mieux, et le danger presque passé. » Quelle joie j’éprouvai !

Le soir je fus avec Benzon, Bergfalk et M. King, jeune homme spirituel, ami des Spring, à un concert donné par la Société philharmonique, avec un billet par lequel j’étais invitée à assister gratuitement à tous ses concerts avec mes amis. La quatrième symphonie de Beethoven y a été parfaitement exécutée par un orchestre nombreux. Son second adagio m’a singulièrement émue. Ah ! d’où est venue à cet homme la connaissance de la vie intime du cœur, de ses efforts pour s’élever, de ses chutes, de sa lutte finale et de sa victoire ? Aucune musique instrumentale n’a produit sur moi une impression aussi profonde que ce magnifique adagio. Ces notes me représentaient l’histoire de mon âme.

Dimanche j’ai entendu de nouveau un sermon de M. Parker. Il nous a fait avec force et complétement sa profession de foi. Je me suis réjouie de sa sincérité et de son courage, mais non pas de cette confession où se trouvait une idée incomplète de la révélation, car il ne voyait dans le Christ qu’un maître humaine et moral, l’idéal et l’exemple des hommes. Parker est unitaire et de la fraction qui nie les miracles et le merveilleux de l’histoire sainte. J’ai été véritablement blessée de l’entendre soutenir que le Christ n’invoque pour son compte d’autre rapport avec Dieu que celui qui existe entre la Divinité et tous les hommes, et qu’il n’est aux yeux de l’histoire qu’un « modeste jeune homme de Galilée. » Comment un ami de la vérité qui lit dans les livres saints des expressions comme celles-ci : « Quiconque me voit, voit Dieu ! — Le Père est en moi et moi en lui. — Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre, » et autres ayant le même sens, comment cet homme peut-il soutenir une pareille opinion ?...

Lorsque après le sermon quelques femmes à moi inconnues vinrent amicalement et avec vivacité me prendre la main, me souhaiter la bienvenue en disant : « J’espère que vous êtes contente, satisfaite, etc., » je répondis : « Pas tout à fait, » et refusai de faire la connaissance du prédicateur. L’usage, établi ici, de procéder immédiatement après le service divin à des présentations, de nouer des conversations dans l’église, me paraît très-fatigant et nullement à sa place.

Dans l’après-dîner, Benzon nous a lu un Essai sur l’esprit américain, par un M. Whipple. Il est écrit avec animation, d’une manière assez spirituelle, et contient de grandes vues. Ce livre, dont il a été beaucoup question, nous a aussi beaucoup occupés. Le soir j’ai reçu la visite de M. Parker. J’aime à un tel point tout ce qui est courage et expression franche d’une conviction, que je lui tendis la main en le remerciant sincèrement de sa sincérité, je crois qu’il est agréable de causer avec lui ; il écoute, est sérieux, a de la douceur et de la cordialité. Je lui ai fait part de mes objections contre le point de vue unitaire en général, parce que, partant de là, bon nombre des plus grandes et des plus importantes questions sur Dieu, l’homme et la vie, restent sans solution et n’en trouveront jamais. Parker m’écouta amicalement, avec gravité, convint de plusieurs choses, entre autres de la possibilité des miracles quand on les considère comme opérés par une force, non pas en dehors, mais dans la nature, — la nature prise sur une grande échelle. Il a une tête à la Socrate, un esprit moral, pur et fort ; comme Émerson, il est fasciné par l’idéal moral, le présente aux hommes avec force, de manière à les entrainer, et fait naître en eux un amour plus noble de la justice et de la vérité. Comme théologien, Parker est faible et parle mal sur les plus magnifiques préceptes de la révélation, car il ne les comprend pas. Il est quelquefois heureux et vrai dans sa polémique contre l’orthodoxie et l’Église pétrifiées. Cependant je crois qu’on peut dire de lui, comme on l’a dit d’un plus grand homme (Luther) : « Il a bien critiqué, mais pauvrement doctriné[1]. » Mais Parker se livre à un examen sérieux, dit loyalement sa pensée, c’est déjà un grand mérite ; on ne peut guère en demander davantage d’un homme. On le dit bon, faisant beaucoup de bien ; ses yeux chauds et jolis me font croire que c’est la vérité : Parker m’a plu.

Le jour suivant, Benzon m’a conduite à Cambridge, chez M. et madame Lowell. Leur maison m’a été ouverte, à proprement parler, par Downing ; il avait écrit a Lowel combien j’étais ravie de ses poésies.

J’ai déjà passé une semaine ici et pourrais bien en passer une seconde ; on veut me garder : je ne demande pas mieux de rester, car je me trouve parfaitement dans cet agréable foyer.

La maison et les petits champs qui l’entourent appartiennent au père du poëte, le docteur Lowell, beau vieillard généralement aimé et estimé, et le doyen des prêtres du Massachusett. Il a planté tous les arbres qui entourent sa demeure ; beaucoup de sapins septentrionaux se trouvent parmi eux. La famille se réunit chaque jour autour de ce vénérable vieillard pour la prière du soir et du matin ; c’est lui qui bénit le repas. Ses prières, toujours improvisées, sont empreintes d’une animation sentie et vraie ; elles me produisent l’effet d’une rosée délicieuse et rafraîchissante qui se répand sur ma tête ; après les avoir entendues, je me relève rarement sans que mes yeux soient humides. Chez lui habite son dernier fils, le poëte, et sa femme, jeune couple charmant et le plus heureux qu’on puisse imaginer. Le mari est plein de vie et de feu juvénile ; la femme est douce, délicate, blanche comme un lis, et l’une des plus agréables personnes que j’aie encore rencontrées dans ce pays ; tout ce qu’elle fait et dit est gracieux. Ces époux sont de ceux dont on dit avec certitude qu’ils ne peuvent pas être une heure, une demi-heure désunis. Madame Lowell ; douée comme son mari d’une nature poétique, a écrit sous le voile de l’anonyme quelques poëmes qui se distinguent par un sentiment profond et délicat, — surtout par le sentiment maternel. Une chose assez singulière, c’est que je ne remarque pas chez Lowel l’esprit profond et sérieux qui m’a ravi dans plusieurs de ses poésies. Il me paraît brillant, spirituel, gai, particulièrement le soir, quand il a « sa fièvre du soir ; » sa causerie ressemble à un feu d’artifice incessant. Je le trouve fort aimable. Il a beaucoup d’amis, je crois, parmi les hommes de son âge. Les plus populaires de ses poésies sont celles qu’assaisonnent davantage une satire spirituelle, par exemple la « Fable pour les critiques. » Il s’y égaye avec bonhomie aux dépens des écrivains hommes et femmes de la Nouvelle-Angleterre (l’une de ces femmes, mademoiselle Fuller, est la seule qu’il traite sévèrement). Ses brochures politiques et satiriques ont eu beaucoup de succès.

Au nombre des mérites de Lowel, je compte celui d’être ravi de sa femme ; car je le suis moi-même ; elle embellit la vie. Parmi les choses agréables qu’elle crée dans son intérieur, j’ai remarqué un petit bassin plein de jolies pierres et coquillages ramassés par elle ; ces coquillages étincellent dans une eau pure comme le cristal : à l’entour est un bord de coraux. Malheureusement cette charmante jeune femme paraît avoir la poitrine délicate ; sa voix est douce et faible. Deux jolies petites filles, Mabel et Rose (cette dernière est encore au sein de sa mère), et une sœur aînée du poëte qu’on peut mettre au nombre des meilleures. — composent le reste de la famille. Le chagrin de cette maison, c’est la mère du poëte ; atteinte d’une folie paisible, elle vit enfermée dans sa chambre ; les étrangers ne la voient pas.

J’ai fait la connaissance de quelques membres de l’université, qui m’ont intéressée, entre autres M. Evenrett, homme de science et du monde, autrefois envoyé près de la cour d’Angleterre ; le professeur de zoologie, M. Agasiz, qui est Suisse, et dont la personne, les manières, sont des plus agréables ; il a présenté sa fiancée, jeune Américaine, grande et blonde. Ensuite un professeur d’astronomie, M. Holmes, je crois ; il a une tête sérieuse et belle ; on dirait une tête de Christ, et deux filles qui sont fort bien. J’ai fait aussi quelques visites.

Le meurtre du professeur Parkman, qu’on suppose avoir été commis par le professeur de chimie Webster, est toujours le sujet do toutes les conversations. Un ami de l’accusé, homme respectable et magistrat, M. F..., dit qu’il est complétement sûr de son innocence. Cette opinion est aussi celle de madame Ferrars, femme sensée, qui a beaucoup vu Webster, et, la dernière fois, quelques jours après l’assassinat. Il était venu passer la soirée chez elle, faire la partie de whist, et était plus gai et plus aimable encore que d’habitude. Lowell, le jeune, croit, au contraire, à la culpabilité de Webster, d’après certaines choses qu’il a entendu dire par ses camarades de jeunesse sur son caractère et ses antécédents. On assure qu’il a vécu longtemps au-dessus de ses moyens, et que la cause de l’assassinat est une faible somme (deux cents dollars) empruntée du professeur Parkman, et que celui-ci redemandait avec une insistance fatigante. Parkman, homme fort bizarre, dit-on, et riche, poursuivait et harcelait les personnes pauvres auxquelles il avait prêté de l’argent jusqu’à ce qu’elles l’eussent rendu, ou qu’elles en eussent donné l’intérêt. En revanche, il aurait pu envoyer le lendemain à ces mêmes personnes de l’argent en cadeau, ou sous un prétexte quelconque, mais jamais comme venant de lui. Vis-à-vis du monde, il voulait être la justice inflexible. On suppose qu’il aura harcelé Webster pendant quelque temps ; que celui-ci, sous prétexte d’arranger leur affaire, l’aura attiré dans son laboratoire et s’en sera débarrassé; comment ? on l’ignore. Seulement on a découvert les restes du cadavre que Webster a essayé soit de brûler, soit de cacher. Ce dernier nie le crime avec insistance ; mais il a tenté de s’empoisonner en prison, circonstance qui donne plus de force aux soupçons élevés contre lui.

À la fin de la semaine prochaine, je quitterai les Lowell pour passer une couple de jours chez mon docteur féminin, qui, sans cela, ne me laissera ni repos ni tranquillité. Ensuite, j’habiterai la maison de Benzon, probablement jusqu’à l’époque où je partirai de Boston. Notre consul est célibataire ; mais la femme de son associé, madame King, étant chargée de la conduite de son ménage, je puis m’y établir sans hésitation, et, lorsque Benzon partira pour l’Europe, ce qui aura lieu au commencement de janvier, je me mettrai en pension chez madame King. Cet arrangement est fort agréable, même au point de vue de l’économie. Benzon est un homme excellent, doué d’un noble esprit ; il a reçu une éducation distinguée, ses manières sont parfaites. Je puis donc accepter son offre et jouir en même temps de l’agrément de sa société. Chez lui je serai plus libre et plus à mon aise qu’ailleurs.

Le 18 décembre.

Bonjour, mon Agathe, par ce temps clair, un peu venteux et froid. J’ai vu ce matin le soleil se lever et traverser les sapins qui sont devant ma fenêtre. La Suède et tous ceux que j’aime se sont rapprochés de moi par ce soleil, et je l’ai salué en leur nom et au mien. Je viens de passer à Cambridge les jours les plus paisibles dont j’ai joui depuis mon arrivée dans ce pays, ne recevant de visite, ne voyant la société que le soir. Bergfalk est à Cambridge en ce moment et fort heureux en compagnie d’une bibliothèque de quatorze mille volumes, de plusieurs jurisconsultes qui l’accueillent avec amitié. J’ai visité l’autre jour avec lui et mon hôte les bâtiments de l’Université et sa bibliothèque. Dans cette dernière, j’ai été surprise de trouver une division où la litterature suédoise n’est pas trop mal représentée. Le mérite en revient au poëte-professeur Langfellow ; ayant voyagé en Suède, il a fait venir de nos livres, a écrit sur notre pays et traduit plusieurs poëmes de Tegner. J’ai vu aussi parmi les livres suédois les Eddas. Bergfalk a mis la main sur le code de la Gothie occidentale, qu’il a traité comme un vieil ami ; il a montré aux personnes qui nous accompagnaient des exemples d’allitération dont nos pères ont fait si souvent usage dans leurs écrits. J’ai vu aussi dans la bibliothèque le grand ouvrage d’Audebon sur les oiseaux de l’Amérique.

Au nombre des visites qui m’ont intéressées se trouve celle de madame Russel et de sa fille Ida, née en Suède, où son père a été chargé d’affaires il y a quelques années. Ida a quitté la Suède dans son enfance, mais elle a conservé de l’attachement pour ce pays et les Suédois. C’est une jeune personne fort agréable et jolie. Sa mère paraît être la bonté en personne. « Je ne puis pas vous promettre beaucoup de plaisir, dit madame Russel (elle m’avait offert sa maison), mais je veux — prendre soin de vous ! » Je ne pus m’empêcher de la serrer dans mes bras pour cette bonne et maternelle volonté ; hélas ! ce dont j’ai besoin, ce n’est pas de voltiger constamment d’une maison à l’autre, mais de rester tranquille durant un peu de temps. J’ai promis cependant d’aller chez madame Russel, qui habite la campagne à quelques milles au delà de Boston, pour y passer la veille de Noël, qu’elle se propose de célébrer à la manière scandinave, avec des sapins, des lumières, des cadeaux et, comme je crois m’en apercevoir, avec grand fracas.

Le 23.

J’ai assisté cette semaine à quelques dîners, dont un fort agréable chez le professeur Longfellow et sa femme dans leur jolie habitation. Mademoiselle Cushman en était, avec mademoiselle Hase, son amie, qui voyage avec elle (c’est une jeune Anglaise d’un extérieur intéressant, d’un esprit indépendant, mais noble). Il y avait aussi Charles Sumner et une couple d’autres hommes. Longfellow est un hôte aimable ; il nous a servi des vins américains, du sherry et du champagne. — Ce dernier, fort bon, suivant moi, est fabriqué avec du raisin du Cataba, près Cincinnati. Ensuite, j’ai dîné chez l’agréable et vive madame Ferrans, dont le mari est une victime de la névralgie ; — elle fait beaucoup de martyrs dans ce pays, et — j’eus de la peine à m’empêcher de pleurer en le voyant, tant il avait l’air souffrant, et complétement résigné dans son fauteuil à bascule. J’ai encore dîné chez un professeur appelé Parsens, qui est svedenborgien et me témoigne beaucoup de bienveillance.

Ensuite, je suis allée à une — abeille, et si tu veux savoir ce que cet insecte a de commun avec la vie de société à Boston, je vais te le dire. Une famille tombe dans la pauvreté par suite de maladie, d’incendie, les enfants manquent de vêtements, etc., etc. Aussitôt les femmes aisées se cotisent pour acheter certaines parties d’habillements, et se réunissent pour les coudre. Cette réunion de couture s’appelle une abeille. Madame Spark, la femme du président de Cambridge, en avait une chez elle pour travailler en faveur d’une famille qui avait perdu sa garderobe dans un incendie, et j’étais invitée à en faire partie. La ruche était animée, laborieuse, gaie, et si l’on n’y trouvait pas de miel, il était remplacé par du lait excellent et des gâteaux offerts aux abeilles, parmi lesquelles je pris place, mais sans payer beaucoup de ma personne.

Le professeur K..., Danois de naissance, et véritable Danois pour la naïveté et le babil, est venu nous voir plusieurs fois, et nous a amusées. Il s’est attaché à un professeur polonais aussi grand et digne que le Danois est petit et animé ; toujours ensemble, ils disputent, pérorent et chantent chacun sa chanson d’une manière tellement discordante et si enjouée, que, l’autre jour, nous éclatâmes de rire, Marie Lowell et moi. Un professeur, Desor, Suisse et zoologiste comme Agasiz m’a intéressée, par ses anecdotes sur l’histoire naturelle et ses attentions amicales pour moi.

Le soir, tard, quand mes jeunes amis et moi nous sommes seuls, nous lisons à haute voix. — Madame Lowell lit les poésies de son mari d’une manière délicieuse ; — ou bien je leur raconte de petits fragments de romans, des histoires d’amour ou de revenants suédoises, ou bien encore je leur demande de m’en dire de semblables. C’est ce que je fais ordinairement dès que je suis établie dans une famille. Mais le Nouveau-Monde est trop jeune, a trop peu de vieilles maisons, de vieille poussière, pour que les revenants s’y plaisent, et les histoires d’amour ne me paraissent pas assez remarquables pour devenir historiques, excepté dans les familles et dans les cœurs où elles vivent en paix. Cependant, chacune des familles avec lesquelles j’ai vécu quelque temps m’a donné son histoire d’amour comme sa meilleure fleur avant que je la quitte. Combien elles me plaisent, et combien j’admire la variété des espiègleries dont le dieu aveugle (ou clairvoyant) se sert pour de deux ne faire qu’un.

Je sors tous les jours, soit avec mes amis, soit seule. J’ai visité avec eux Mount-Auburn, le grand cimetière de Boston, paysage romantique ressemblant à un parc avec collines, vallons et beaux arbres. L’orme paraît être le favori du Massachusett ; je n’en ai vu nulle part d’aussi magnifiques qu’ici. Ils s’élancent comme les palmiers, ont des tiges gigantesques, déploient leur couronne, inclinent leurs branches avec une souplesse des plus gracieuses. Elles sont maintenant dépouillées de feuilles, et j’y vois souvent suspendu, se balançant au vent, un nid bien construit ; c’est celui d’un fort joli oiseau, appelé oriole, qui établit ainsi son nid pour servir de berceau à ses petits. Son chant est, dit-on, délicieux. Il a construit de même son nid aux branches d’un orme immense de Cambridge, appelé l’orme de Washington.

Le temps est presque toujours beau, le soleil luit, et la couleur du ciel est d’une clarté, d’une vigueur surprenantes. Sa sérénité et sa transparence me fascinent et m’enchantent. Je sors souvent seule en me dirigeant d’un côté où le chemin ne tarde point à s’arrêter ; mais la vue est vaste et s’étend sur des champs couverts d’arbres. À l’horizon est une forêt de sapins, et partout, de près comme de loin, on voit de petits groupes de maisons et d’églises blanches. L’herbe est maintenant fanée et jaune ; mais lorsque le vent passe dessus, il apporte avec lui je ne sais quel parfum singulier et agréable qui m’impressionne d’une manière étrange. Des souvenirs délicieux et touchants, des visages chéris, des regards, des voix, mille sensations et pressentiments m’arrivent ; la vie et le cœur débordent, les sources de mes yeux également. D’où vient cela ? Serais-je moins forte qu’auparavant ? J’éprouve souvent une agitation fébrile, le repos m’est nécessaire. Bien des gens le disent aussi et ne m’en laissent pas prendre. Nous verrons, nous verrons si j’aurai la force d’aller à Milton-Hill (chez madame Russel) pour fêter Noël. Je le veux, je me le propose, mais...

Le 25 décembre.

Hélas, non ! cette course n’a pas eu lieu. J’avais déjà commencé ma malle quoique je ne fusse pas en train, puis mon courage a faibli. Je me suis excusée auprès de madame Russel par l’intermédiaire d’un jeune homme invité à sa fête, et j’ai passé la veille de Noël seule avec Marie Lowel. Je cousais, et elle me lisait un nouvel ouvrage de son mari ; il avait paru ce jour-là. Ensuite, nous causâmes paisiblement avec intimité et a cœur ouvert, — comme on doit causer dans le ciel. C’était une délicieuse et paisible soirée. Le reste de la famille s’était rendu à un repas de famille à Boston. La veille de Noël, l’année dernière, j’étais en Danemark chez la belle et bonne reine Caroline-Amélie, et il y a deux ans, avec toi, à Orsta. Maintenant, j’ai passé ce même soir dans une autre partie du monde, seule avec une charmante jeune femme. — Ce sont des tableaux bien différents de la vie !

Je quitterai demain la famille Lowell et Cambridge. J’ai visité quelques intérieurs de la contrée, ils se ressemblent tons pour l’arrangement, la propreté, l’ordre et le comfort ; chez les uns, c’est un peu plus beau, chez les autres un peu moins ; la différence principale est là. La maison de Longfellow est l’une des plus jolies et des plus artistiques que j’aie trouvées ici. J’ai rencontré souvent dans cette localité, comme dans les petits ménages de la Nouvelle-Angleterre, une sorte d’ornement gracieux, composé de grands bouquets, de véritables bouquets gigantesques, formés avec les jolies plantes herbacées du pays, qui sont également d’une nature gigantesque, à en juger par ces spécimens. On les place dans des vases au salon, pour le parer, et on les emploie aussi d’autres manières. Souvent de petits colibris (malheureusement morts) semblent voltiger au milieu de ces herbes. J’ai vu aussi des groupes de jolis oiseaux du pays et des coquillages orner les appartements, ce qui me paraît ingénieux et du meilleur goût. Nous pourrions faire de même en Suède si nous connaissions mieux les dons que le Seigneur nous a faits.

Je ne saurais te dire combien j’ai à me louer des Lowell; leur portrait est dans mon album comme dans mon cœur.

J’allais oublier de te raconter la visite que m’a faite l’autre soir le quaker et poëte Whittiers, l’une des natures poétiques les mieux douées, les plus pures des États du Nord; il est dévoré de l’amour de la liberté, de la justice et de la vérité, lutte pour elles dans ses chants et contre leurs ennemis dans la vie sociale du Nouveau-Monde. Whittiers est l’un de ces puritains qui ne veulent pas transiger avec la justice, n’importe sous quelle forme. Sa taille est haute, élancée, il a une jolie tête, des traits fins, des yeux noirs pleins de feu, le teint foncé, un sourire agréable, des manières animées. Mais l’esprit et l’âme tendent trop les cordes de ses nerfs et rongent le corps. C’est une de ces natures qui iraient avec fermeté et joie se présenter au billot en martyr d’une grande cause, et ne peuvent se trouver en bonne compagnie sans avoir l’air de temps en temps de vouloir courir vers la porte. Il vit avec sa mère et sa sœur à la campagne ; j’ai promis d’y aller.

J’ai aussi parlé un peu botanique avec le célèbre professeur Asa Gray, qui m’a apporté un bouquet de violettes odoriférantes ; il m’a aussi donné quelques exemplaires, pris dans son herbier, de la linnea borealis américaine ; elle ressemble à la nôtre, mais elle est beaucoup plus petite et ses feuilles me paraissent différentes. Et moi qui me proposait de tant botaniser dans ce pays !

Downing m’a envoyé l’autre jour un énorme panier rempli des plus magnifiques pommes, aussi bonnes que jolies, et j’ai eu la satisfaction d’en régaler mes amis. Les Downing et les Spring sont d’une bonté sans exemple pour moi.

Parmi mes curiosités de Cambridge, je place l’invitation reçue un soir pour venir me promener dans le paradis avec Adam et Ève. Le monsieur qui m’a fait cette invitation, d’abord par écrit, ensuite verbalement (il monte, je crois, une espèce de cabinet de figures en cire), m’a donné à entendre que plusieurs membres de l’Académie devaient se trouver chez lui pour faire ma connaissance dans le paradis avec notre premier père. Tu devines que j’ai répondu : « Belle société ! »

Cambridge est une jolie petite ville, composée de petites maisons blanches avec de petites cours, de petits jardins et de beaux et grands arbres, — le tout rangé, orné, mais avec uniformité. À la longue, je pourrais être tentée d’y chanter : « La monotonie aigrit la vie, la variété embellit toute notre nature[2]. » Cinq cents étudiants environ suivent annuellement les cours de l’université. Elle a été fondée et dotée par un unitaire et appartient à cette secte. On y étudie beaucoup les sciences naturelles. « L’exemple du professeur Webster prouve, » dit-on maintenant, « qu’elles ne suffisent pas pour nous sauver. » L’assassinat de Parkman continue à être le sujet de toutes les conversations ; les preuves de la culpabilité de Webster s’accumulent ; il continue à nier.

  1. Ces mots sont en français dans l’original. (Trad.)
  2. Ici également on m’a montré plusieurs maisons fort bien bâties, dont l’une appartenait à un maçon, la seconde a un menuisier, la troisième a un charpentier, ce qui semblerait prouver qu’en général les travaux grossiers donnent ici la faculté d’acquérir maisons et honneurs.
    ( Note de l’Auteur. )