La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 11

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LETTRE XI


New-York, 2 mars 1850.

Combien j’en veux, mon Agathe, à cette glace perfide qui t’a fait tomber si malheureusement ! Mais Dieu soit loué de ce que tu es mieux, de ce que le printemps approche, ainsi que la saison des bains de Marstrand, que tu comptes prendre ! Si le cœur et la volonté pouvaient donner des ailes, je serais maintenant dans ta chambre pour te servir d’appui et de canne, tu le sais.

Grace à mon bon et soigneux médecin, mes forces et ma santé vont passablement ; mais je ne puis compter sur leur stabilité. J’espère cependant redevenir moi complétement. Mon soleil a été parfois si totalement éclipsé, que j’ai craint d’être obligé de retourner en Europe sans avoir atteint le but de mon voyage en Amérique, et que, malgré ma force et mon élasticité, il me serait impossible de supporter ce climat. Le mal dont j’ai souffert et souffre encore ressemble à la vieille sorcière qui fit tomber le dieu Thor[1], en plaçant devant lui un croc-en-jambe. C’est une maladie désagréable, empoisonnée, qui se glisse comme un serpent, comme un vampire, s’approche de l’homme pendant les ténèbres et suce la quintescence et la moelle du corps, de l’âme et des nerfs. La moitié ou les deux tiers des habitants de ce pays souffrent ou ont souffert dans une proportion quelconque de ce mal. Il faut, je le maintiens, l’attribuer à la nourriture, au genre de vie, aux appareils de chauffage dans les appartements, qui seraient nuisibles dans n’importe quel pays, et sont mortels dans ce climat échauffant et irritant. La grande quantité de lard et de graisse, le pain chaud, la manière dont les mets sont épicés, les conserves, les plats d’huîtres le soir, tout cela est nuisible. Il faut y ajouter les « furnaces, » sortes de tuyaux qui servent à faire pénétrer l’air chaud dans les appartements, au moyen de trous faits au plancher ou dans le mur, et qui réchauffent une pièce en cinq ou six minutes ; mais ils y répandent une chaleur ardente, épaisse, malsaine, qui me fait toujours éprouver un sentiment d’angoisse et me donne des bourdonnements dans la tête. Les petits poêles en fer, dont on se sert souvent aussi, ne sont pas bons, leur chaleur est trop vive, agaçante, quoique infiniment meilleure que celle des « furnaces. » Ceux-ci, j’en suis sûre, sont un peu parents de la fournaise de l’enfer, et me semblent destinés à détruire les nerfs et les poumons humains. En ajoutant à ceci la chaleur provoquée par l’éclairage au gaz des salons, l’âpreté de l’air et son instabilité hors des maisons, il sera facile d’expliquer pourquoi les femmes surtout, qui sont loin d’être prudentes dans leur manière de se vêtir, sont dans ce pays faibles et maladives, et pourquoi les maladies de poitrine prennent un si grand accroissement dans les États du Nord-Est. Elles sont, souvent aussi, une suite de la dyspepsie. En attendant, je suis reconnaissante au delà de toute expression d’avoir pu m’échapper des griffes du monstre.

Mon docteur, qui, pendant sept semaines, m’a donné les soins les plus affectueux, n’a rien voulu accepter en retour. « Mais je vous demande, m’écrit-il dans sa lettre d’adieu toute paternelle, de me donner de vos nouvelles, de me parler de votre santé, de vos jouissances, car j’entends beaucoup parler des douleurs et des chagrins de l’humanité et rarement de sa joie. » J’ignore si je parviendrai à ce qu’on appelle bien connaître les Américains ; mais il est certain que jusqu’ici je n’ai rien trouvé de comparable à leur hospitalité et cordialité ; elles débordent quand leur cœur est chaud, et n’ont pas de limites. Lorsque tant de voyageurs font grand bruit de leurs défauts, il est juste que quelqu’un fasse connaître leurs vertus ; et ces défauts, ceux du moins dont j’ai pu m’apercevoir, ces défauts nationaux peuvent souvent être attribués à la jeunesse de ce peuple. Il en est beaucoup dans lesquels je retrouve ceux de mes jeunes années : les questions, le manque de réflexion, d’attention pour soi et les autres, la forfanterie, etc. Mais les meilleurs d’ici, dont le nombre va croissant, sont exempts et bien au-dessus de ces défauts.

Le 5 mars.

J’ai encore assisté à une couple de « conversations » chez Alcott, à Boston. Elles m’ont intéressé par la présence d’Émerson et l’intérêt qu’il y prenait. Plusieurs personnes de talent s’y trouvant également, tous les bancs ont été occupés. La conversation devait avoir lieu sur les tendances principales de l’époque. Diverses choses adroites et spirituelles furent dites, malgré la difficulté d’arriver à un point central. Les sujets traités avaient une forte tendance à courir dans l’espace, comme les étoiles filantes : mais la présence d’Émerson ne manque jamais de produire un effet profond. Insensiblement la conversation se régularisa en discours et réponses, surtout par la sagesse qu’eut Émerson d’interpeller certaines personnes et de les engager à répondre à diverses questions. Un personnage assez mal léché de la foule l’interpella tout à coup lui-même d’une voix peu polie, en lui demandant de dire ce qu’il entendait par le droit moral de la victoire sur la terre, la justice du sort et autres « prétentions absurdes dont il parlait dans ses écrits, et qui étaient complétement opposées aux préceptes du christianisme, au témoignage des martyrs, et propres à faire passer ces derniers pour des fous ou des gens abusés. » Le ton de cette interpellation était aigre, tranchant, accusateur. Les yeux de l’assemblée se dirigèrent tous sur Émerson. Je remarquai une petite élévation dans sa respiration ; mais, lorsqu’il répondit, au bout d’une seconde de réflexion, sa personne était aussi calme, sa voix peut-être plus douce et plus mélodieuse que d’habitude, et bien différente de celle de l’interlocuteur. « Assurément, répliqua Émerson, il est certain que quiconque a combattu et souffert pour une chose vraie et juste, finira par remporter la victoire ; si ce n’est pas sous sa première forme, ce sera immanquablement sous la seconde. » L’interlocuteur se tut devant cette réponse, mais il parut fâché, indécis.

Peu à peu et toujours par l’influence d’Émerson, la conversation se divisa en deux courants qui, au fond, pouvaient être appelées les deux tendances principales du temps : celle des socialistes qui veulent perfectionner l’homme et l’humanité par les institutions sociales, et elle paraissait avoir des avocats dans l’assemblée ; l’autre, dont Émerson est le chef, veut perfectionner la société par l’achèvement de chaque individu en lui-même. L’une des personnes de la compagnie, invitée par Emerson à exprimer son idée, dit, qu’elle se réunissait à lui sur ce point, que l’homme doit commencer le travail du perfectionnement par lui-même. Mais il doit aussi se parer comme une fiancée, afin de se montrer digne de son union avec l’esprit céleste, et qu’on ne pouvait atteindre que par cette union le degré le plus élevé de l’humanité. Émerson répondit par un sourire pensif. Et lorsque la personne en question ajouta en souriant aussi : « Vous voyez que j’attache, comme mes illustres compatriotes Svedenborg et Linnée, une grande importance au mariage, » tu devines qui était cette personne. « Vous considérez donc le mariage comme étant de la plus haute importance dans la vie ? » dit Alcott fort content. — « Oui le mariage spirituel ; c’est le seul nécessaire. » Alcott parut peu satisfait de ceci.

Du reste, il continua à vouloir nous tuer tous, même les enfants, excepté quelques êtres choisis, « corps d’élite » dont il serait le précepteur et qui renouvellerait l’espèce. Quand la conversation eut exprimé complétement ce qui pour elle était certain ou non, M. Parker (le prédicateur) prit la parole, fit une exposition magnifique, mais très-satirique, de ce qui avait été dit pendant la soirée ; et surtout des vues philanthropiques d’Alcott à l’égard de l’espèce humaine. Quand il eut fini, un rire involontaire parut sur tous les visages, même sur celui d’Émerson, mais il tourna un peu sa tête d’aigle (par l’expression, si ce n’est pas précisément par les traits) du côté de Parker et dit : « Ceci est fort juste et le serait encore davantage s’il était question d’un discours prononcé du haut d’une chaire, et non d’une conversation parfaitement libre. Mais on pourrait appliquer ici la maxime d’un de mes amis en Angleterre, qui avait l’habitude de réunir des amis chez lui pour causer sur des questions intéressantes. Il avait placé au-dessus de la porte d’entrée de la pièce destinée à la conversation quelques mots que je regrette de ne pas me rappeler textuellement, mais dont voici le sens : « Chacun peut dire ce qu’il veut, mais il est défendu de faire des remarques sur ce qui a été dit. » Ici éclata un nouveau sourire et évidemment aux dépens de Parker, qui parut un peu froissé et rougit ; cependant il dit, après un instant de silence, qu’il valait mieux faire des remarques sur ce qui avait été dit, que de se réunir et de causer, sans se rendre compte des choses qui avaient été dites. Tout le monde sourit de nouveau, y compris Émerson et Parker, et l’assemblée se sépara gaiement. Je retournai chez moi plus amusée et édifiée que je ne m’attendais à l’être jamais par une conversation chez Alcott.

J’ai assisté encore une couple de fois et avec grand plaisir, aux lectures de madame Kemble ; sa connaissance m’a en outre amusée et intéressée. C’est une femme spirituelle, richement douée de toute manière, ayant un cœur chaud et un noble caractère ; assez de vie et d’entrain pour pouvoir tuer un cheval tous les jours et contenir tout homme ou femme qui voudrait la maîtriser. Fière dans un moment comme la plus fière des reines, elle peut être dans un autre, et à l’égard d’une personne sans prétention dont elle fait cas, humble, aimable comme une jeune fille. Tout en aimant la magnificence et la grandeur dans sa manière de vivre et ses habitudes, elle sait par intervalle être plus simple qu’une paysanne. À la campagne elle est souvent habillée en homme et court dans les champs et les forêts. Il lui est arrivé un jour d’amener elle-même une vache chez mademoiselle Catherine Sedgewick, qui avait perdu la sienne et qui reçut ce cadeau de la « sublime Fanny. » (Madame Kemble habite dans le voisinage de mademoiselle Sedgewick ; toutes deux s’aiment beaucoup.) Madame Kemble sait exprimer les pensées les plus nobles ; cependant elle manque parfois d’une certaine délicatesse féminine, et ne me paraît pas comprendre la valeur réelle de son sexe ; mais elle comprend Shakspeare admirablement, et je n’oublierai jamais son Brutus, sa Cléopâtre mourante.

Après la lecture du matin, samedi dernier (j’avais avec moi Marie Lowell), j’ai invité madame Kemble à venir se rafraîchir chez moi avec les Lowell. Elle vint remplie d’une vie écumante, échauffée par la lecture, le succès, l’animation de tous les auditeurs. Son regard paraissait embrasser le monde entier, et l’on aurait dit que ses narines ouvertes attiraient toute la riche vie de l’univers. Le hasard voulut que Laura Bridgeman, étant venue me voir avec sa gardienne, était assise dans mon petit salon au moment où madame Kemble entra. Celle-ci n’avait jamais vu l’aveugle sourde-muette, et fut tellement enthousiasmée à l’aspect de cette pauvre nature captive, qu’elle passa plus d’un quart d’heure à la contempler, tandis que de grosses larmes roulaient continuellement le long de ses joues. Laura était plus pâle et plus tranquille que d’habitude, et l’on peut difficilement se représenter un plus grand contraste que celui de ces deux êtres, de ces deux vies ; Fanny en possession de tous ses sens avec le pouvoir de conquérir la vie dans toutes ses variétés et sa plénitude ; Laura exclue de la vie, ses plus nobles sens morts, sans vue, sans ouïe, sans paroles !… Et cependant Laura était peut-être la plus heureuse des deux, du moins dans sa manière de comprendre l’existence ; elle le fit connaître vivement quand on l’interrogea. Fanny Kemble pleura, pleura amèrement ; était-ce sur Laura, sur elle-même, ou seulement sur le contraste qu’il y avait entre elles ? — J’allai une couple de fois vers Fanny pour la décider à prendre des rafraîchissements ; mais elle se bornait à répondre : « Tout à l’heure, » et continuait à regarder Laura et à pleurer. Plus tard elle se calma, et nous eûmes avec les Lowell un moment de conversation animée et amusante.

Fanny Kemble a été mariée à un riche Américain, propriétaire d’esclaves, M. Butler. Elle est divorcée d’avec lui. Ce mariage et ses suites paraissent avoir répandu l’amertume sur sa vie, surtout parce qu’ils l’ont séparée de ses deux enfants. Je l’ai entendue se plaindre à ce sujet d’une manière déchirante, et ne comprends pas comment l’esprit social américain, d’ordinaire si favorable à la femme et à la mère, peut permettre une pareille injustice, lorsque la cause qui a amené le divorce provient du mari. Séparer une mère de ses enfants ! cela ne devrait jamais avoir lieu, à moins que cette mère n’ait manqué ouvertement à son devoir ou renoncé à ses droits. Dans cette tragédie matrimoniale, les deux personnages principaux ont chacun leurs amis et leurs partisans ; mais la voix publique paraît être pour la femme. Je crois volontiers que Fanny n’est pas une épouse soumise ; mais pourquoi M. Butler a-t-il recherché sa main avec tant de persévérance, connaissant son antipathie pour l’esclavage ? Elle est trop vraie pour le lui avoir caché. L’espèce de pouvoir magnétique que cette femme, qui n’est pas femme en beaucoup de choses, exerce sur les hommes est remarquable. Quant à moi, je suis — comme le dit une de ses amies — fort contente qu’il y ait une Fanny Kemble au monde, mais peu désireuse qu’il y en ait deux.

La dernière grande soirée que j’ai passée à Boston a été chez le maire, M. Quincy ; il appartient à l’une des plus anciennes familles du Massachusett. Les jours qui précédèrent mon départ furent laborieux, et le dernier surtout, où j’eus des paquets à disposer, plusieurs lettres à écrire, des visites à faire, à recevoir jusqu’au dernier moment, me replongea dans ma misère et mon état fébrile. Mais, quand cette dernière journée, avec ses diverses scènes, son labour et tout ce qu’elle offrit de curieux, fut achevée, et avec elle une partie — assez lourde — de ma vie dans le Nouveau-Monde ; lorsque, dans la soirée, je me fis lire par le jeune Vickers quelques chapitres de l’Évangile de saint Jean, alors je me trouvai bien et délicieusement ; et si la source de mes larmes jaillit, ce fut surtout de reconnaissance ; car... ce temps de maladie et d’abattement n’était-il point passé ?

Ce dernier soir m’a produit l’effet d’un suave message de paix après ce temps et cette journée agités.

Je suis partie de Boston le dernier jour de février à huit heures du matin, et j’étais levée depuis cinq heures. M. King et M. Vickers me conduisirent à la station du chemin de fer, où je trouvai le bon docteur et le professeur How, qui me donna un gros et joli bouquet. C’est en le tenant à la main que je partis dans une voiture commode emportée sur les ailes de la vapeur, par un soleil étincelant, une matinée froide, et, contre mon attente, légère de corps et d’esprit ; car la veille encore je m’étais sentie chiffon. Mais j’avais assez bien dormi, et j’éprouvais une certaine pais de conscience d’avoir passablement rempli mes devoirs de société à Boston. Cependant je regardai avec un soupir d’envie les poules des enclos semés le long de la route, qui étaient couchées, se passaient le bec dans les plumes, se gonflaient dans le sable au soleil ; car je pensais qu’une poule devait être plus heureuse qu’une lionne.

À Springfield, je fus invitée à dîner à l’hôtel de l’Union ; j’eus des visites de femmes et d’hommes, je fabriquai des autographes ; ensuite nous continuâmes notre vol. Le ciel s’était obscurci, il devint de plus en plus sombre, et j’atteignis New-York avec une tourmente, un ouragan complet, de la neige et de la pluie. Je trouvai à l’embarcadère le domestique et la voiture de Marcus Spring. Une demi-heure après j’étais à Rose-Cottage, et reçue de la manière la plus cordiale par mes amis, prenant le thé, et causant avec eux jusque fort avant dans la soirée.

On m’a permis de me tenir cachée au monde pendant quelques jours ; c’est ravissant, et j’espère me remettre parfaitement ici avant d’aller au Sud. On me laisse toute la paix et la liberté que je veux, et la manière de vivre de Spring, même sous le rapport de la nourriture, est simple et saine. Mais il fait encore très-froid ici et j’aspire après le Sud, après un autre air et plus doux. Le climat du Massuachusett ne m’a pas été favorable ; cependant je rends grâces à cet État des quelques journées de printemps qu’il a données au milieu de l’hiver, de son beau ciel bleu resplendissant, de ses ormes magnifiques dont les branches longues et flottantes portent le petit nid de l’oriole et le balance au vent. Je lui rends grâce de ses foyers ruraux, où la piété, le travail, l’amour de la famille, les mœurs pures ont établi leur demeure. Je donne à la bonne ville de Boston ma bénédiction, et suis contente d’en être loin — pour le moment ; mais j’espère y revenir, et veux voir mes amis lorsque les ormes seront feuillés.

Dimanche, 10 mars.

Je sors d’une église presbytérienne, où j’ai entendu un jeune prédicateur de l’Ouest prêcher sur « le positif dans le christianisme ; » c’est l’un des meilleurs discours chrétiens improvisés que j’aie entendus dans n’importe quel pays. Le prédicateur Henry Beecher est un jeune homme plein de vie et d’énergie ; il prêche par suite de son expérience de la vie chrétienne, ce qui donne à ses paroles une puissance saisissante. Il me paraît en même temps dépouillé de l’esprit de secte à un degré peu ordinaire, et se tenir avec force et clarté à la lumière et dans l’esprit communs à toutes les églises chrétiennes. Il est aussi spirituel, et ne craint pas d’animer son sermon par des saillies ; plus d’une fois un rire général a éclaté dans l’église pleine de monde, ce qui n’a pas empêché l’auditoire d’être, bientôt après, disposé à répandre des larmes de joie et de dévotion. C’est ce qui est arrivé lors de la prière du jeune prêtre sur le pain et le vin, au moment de la distribution de la communion, et quand il fut plongé dans un ravissement contemplatif paisible sur ce mystère lumineux, sur l’humanité née de nouveau et glorifiée dans la vie du Christ « chair et sang. » Quand nous communions avec nos proches ou nos amis, nous devons rendre cette pensée vivante pour nous, la voir sous le point de vue de la transformation chrétienne et nous dire : « Comme mon époux, ma compagne, mon ami, mon frère seront beaux lorsque ce défaut, cette difformité aura disparu, et qu’ils seront glorifiés par la vie divine ! Comme nous serons alors doux, patients, aimants et pleins d’espérance ! »

Tel a été le sens du discours de ce jeune prêtre ; mais je ne puis décrire la manière intime, entraînante avec laquelle il parlait. Au moment de la communion, le pain (en petits morceaux carrés sur une assiette) et le vin furent apportés dans les bancs et passés de main en main, ce qui fit perdre à cet acte beaucoup de sa solennité. Comme notre procession vers l’autel est belle, et qu’il est beau l’Alleluia chanté ensuite par tous les assistants !

Le rituel de notre Église suédoise me paraît aussi meilleur et plus parfait comme expression du sentiment religieux des paroissiens ; mais les sermons et les chants d’église sont en général préférables dans ce pays. Les premiers ont beaucoup d’animation et s’adaptent mieux à la vie réelle ; les chants ont aussi plus de vie et de beauté, ils en auraient encore davantage s’ils étaient chantés par les assistants. Mais dans les États-Unis ils sont ordinairement exécutés par un chœur formé à cette intention et placé dans une tribune ; tous les assistants restent muets, écoutent comme ils le feraient dans un concert. Quelques-uns suivent en lisant dans leurs livres, bon nombre ne les ouvrent même pas. Quand il m’arrive d’unir ma voix au chœur, mes voisins se retournent avec un peu d’étonnement. Et cependant les hymnes et les chants d’église sont dans ce pays si pleins de vie rhythmique, ont une musique et des paroles si animées, si belles, qu’on devrait, il me semble, les chanter de cœur et d’âme.

Dans l’église épiscopale, les prières sont lues à haute voix, d’après une formule contenue dans un livre ; souvent l’âme ne peut les suivre, c’est alors un bavardage de livres. Dans les églises unitaires, le prédicateur récite au nom de l’auditoire une prière très-longue qui a l’inconvénient de dire beaucoup trop de choses en trop de paroles, sans exprimer cependant ce que chacun a besoin de dire. Combien de fois j’ai pensé durant cette longue prière où les répétitions sont si fréquentes, qu’elle serait plus parfaite si le prêtre se bornait à dire : « Seigneur, venez à notre aide. » Le meilleur de tout serait, comme Jean-Paul le propose, que le prêtre se bornât à ce mot : « Prions ! » Alors commencerait une belle et suave musique durant laquelle chacun prierait en silence d’après les besoins et les inspirations de son âme. La prière s’élèverait assurément plus pure et plus fervente qu’elle ne pourra jamais le faire, prononcée par des langues humaines et suivant des formules données.

Il faut te dire quelques mots encore sur Henry Beecher, qui s’est frayé un sentier vers une véritable doctrine de grâce, — de grâce pour tous. Il est venu chez moi hier au soir, et m’a raconté qu’étant missionnaire dans l’Ouest il a prêché en plein air devant le peuple du désert. Durant de longues courses solitaires dans la grande nature primitive, et en faisant journellement l’expérience des parties les plus actives du christianisme sur les âmes humaines saines, il s’était fait insensiblement un monde intérieur à lui et était sorti de la vieille Église pour entrer dans une autre plus vaste, plus lumineuse. Il décrit aussi de la manière la plus pittoresque les « camps religieux » de nuit dans l’Ouest, les scènes de baptême près des fleuves et des rivières, avec ce qu’ils ont de poétique, et souvent aussi de comique. Il y a dans ce jeune homme quelque chose de la grandeur et de la force des plantes du Grand-Ouest, mais aussi de sa rudesse. C’est un courageux et ardent champion de la jeune Amérique, trop bien doué et trop haut placé pour ne pas sentir très-nettement son moi, et même dans son sermon ce moi s’est mis un peu trop en évidence ; mais je sens de plus en plus l’immense intérêt qu’aura pour moi mon voyage dans « l’Ouest, » dont l’unique mot de ralliement paraît être croître. Là se développe un peuple nouveau, grand par la réunion de tous les peuples dans le sein d’une grande et puissante nature, qui, semblable à une mère vigoureuse, engendrera une humanité plus forte et plus élevée.

Je m’étais proposée d’aller à Philadelphie avec madame Kirkland, qui m’en avait fait la proposition, et ensuite avec Anne Lynch à Washington, pour assister au congrès et voir son lion. Mais je redoute tellement encore les fatigues de la vie de société, et suis si pressée d’aller dans le Sud pendant la saison la plus favorable (on dit qu’en mai la chaleur y est déjà très-forte), que, d’après le conseil de mes amis, j’ai décidé de prendre samedi le bateau à vapeur de Charleston. J’y serai en trois jours et probablement en plein été. Tout est encore couvert de neige ici. De là, je ferai des excursions en différents endroits où je suis invitée dans la Caroline et la Géorgie ; je passerai dans ce paradis de l’Amérique du Nord les mois de mars et avril. J’irai en mai à Washington, et, après un séjour d’une quinzaine, je reviendrai ici pour aller ensuite dans l’Ouest, à Cincinnati (Ohio), puis dans l’Illinois et le Wisconsin, où je veux voir mes compatriotes les Suédois et les Norwegiens qui y sont établis. J’irai ensuite par les grands lacs au Niagara, où j’ai donné rendez-vous à la fin de mai aux Downing et aux Lowell. Voilà ma feuille de route, et je suis certaine d’être accompagnée par la pensée d’un bon génie venu de mon foyer suédois. Avec elle et mon petit lutin familier, tout ira bien. Il se pourra qu’à l’avenir il me soit impossible de t’écrire aussi souvent que je l’ai fait jusqu’ici ; mais tu recevras au moins une lettre par mois, et je ferai en sorte de t’en écrire de meilleures que par le passé. Pourvu que je continue à être aussi bien portante que j’en ai la disposition maintenant, je vivrai, je penserai, j’écrirai beaucoup. Le soleil vient de luire sur moi dans ma jolie chambre de Rose-Cottage. Puisse t-il luire aussi chez toi, et te parler de printemps, de vents chauds, de bains de mer et d’une grande santé !

13 mars.

Mon départ n’a pas eu lieu comme je le croyais. Le bateau sur lequel je devais m’embarquer a été vendu à des gens qui vont en Californie, et le bateau suivant ne part que de samedi en quinze. N’ayant ni le temps ni l’envie d’attendre aussi longtemps pour aller vers le Sud, j’ai résolu de partir par un navire à voiles, et Marcus a fait les dispositions nécessaires pour mon voyage sur un beau et solide paquebot. Si le vent est bon, la traversée pourra se faire en quatre ou cinq jours : il me semble que ce sera amusant de voguer à la voile. Si le vent est contraire, si la navigation est orageuse, alors — nous n’en marcherons pas moins. Rien en moi ne s’oppose à ce que je lutte un peu avec le vent et les vagues. J’ai fait mes paquets aujourd’hui, et, quoiqu’il fasse du vent, qu’il tombe de la neige, je me sens légère et en train de voyager. Je me trouverai mieux sur les flots que dans les salons éclairés au gaz de Boston et de New-York.

Je viens de passer une semaine chez madame Kirkland. Elle n’est pas gaie et badine comme son « Nouveau Foyer dans l’Ouest » nous l’avait fait présumer. Elle prend une signification de plus en plus grande. Son esprit humouriste est refoulé par des chagrins et des malheurs ; mais il apparaît quelquefois comme un éclair, et trahit une gravité profonde de l’âme. C’est une femme forte, un cœur chaud et une citoyenne vraie ; elle se maintient debout, au milieu de grandes épreuves, par la religion et en travaillant pour ses quatre enfants, deux fils et deux filles. Son amitié pour le noble et célèbre Bellows, ainsi que son activité comme écrivain, donne de la richesse à sa vie. Elle est de ces natures où le masculin et le féminin s’unissent harmonieusement, et sont bien d’aplomb dans la vie. J’ai vu chez elle mademoiselle Haynes, qui a été missionnaire en Chine ; elle est encore jeune, jolie, et tient une grande pension de jeunes filles à New-York. Elle m’a captivée par sa personne et ses récits intéressants sur mademoiselle Dorothée Dix (la madame Fay du Nouveau-Monde), sa force de caractère et son activité hors ligne. J’espère encore rencontrer cet ange des prisons et des hôpitaux, et — lui serrer la main en reconnaissance de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait.

J’ai vu aussi chez madame Kirkland le jeune voyageur Bajard Taylor, joli Yankee nouvellement arrivé de la Californie. Ses récits sur le pays de l’or, et particulièrement sur sa nature, son climat, ses plantes et ses animaux m’ont fort intéressée.

À propos de lui, il faut que je te dise ce que c’est qu’un Yankee, ou ce qu’il me paraît être. Un Yankee, c’est, à proprement parler, un indigène de la Nouvelle-Angleterre, du « en avant ! » de la jeune Amérique, la conquérante du monde entier. C’est un jeune homme (quand même il serait vieux) qui fait lui-même son chemin en se reposant entièrement sur sa propre force ; rien ne l’étonne, ne le fait reculer, rien ne lui semble impossible. Il croit, il espère tout, essaye de tout, traverse tout et en sort ; — il reste toujours le même. S’il tombe, il se relève aussitôt en disant : « Ce n’est rien. » S’il échoue, il dit : « Recommençons, » ou : « En avant ! » Il recommence ! entreprend autre chose, ne s’arrête pas qu’il n’ait réussi, et ne s’arrête pas même alors ni jamais. Sa volonté est de travailler, d’édifier toujours, de commencer de nouvelles choses, de développer, d’étendre constamment ce qui lui appartient ou à son pays. Quelqu’un a dit avec vérité : « Tous les ravissements du ciel ne pourraient pas retenir un Américain dans un endroit s’il savait qu’il y en a un autre plus à l’ouest. » Il faut alors qu’il s’y rende pour le défricher et le cultiver. C’est encore une fois l’esprit pirate, non païen, mais chrétien, qui ne fait pas de conquête pour détruire, mais pour ennoblir, et ce n’est pas avec inquiétude et soupir, mais gaiement et avec bonhomie. Yankee Doodle pourrait chanter an milieu de ses adversités ; car, si les choses ne vont pas d’une manière, elles pourront aller d’une autre. Il est chez lui sur la terre et adapte toutes choses à son service. Yankee Doodle est le représentant de l’esprit enjoué de sa nation. Avant d’avoir dépassé l’âge moyen, il a été maître d’école, cultivateur, homme de loi, militaire, littérateur, homme d’État : il s’est essayé à tout, est entendu en tout, et, de plus, il a fait en voyageant le tour de la moitié du globe. N’importe où il arrive et dans quelles circonstances, le Yankee porte en lui un double sentiment qui le rend fort et calme ; il est homme et peut compter sur lui-même ; il est le citoyen d’une grande nation destinée à devenir la plus grande de la terre, dont il est le maître. Aussi ne s’incline-t-il devant personne, excepté devant le Seigneur de tous les seigneurs ; mais il lève les yeux vers lui avec une foi et une confiance naïves. Ce caractère peut présenter des faces bizarres, parfois risibles, mais il a incontestablement une grandeur vigoureuse et libre, propre à faire de grandes choses. Pour résoudre le plus grand des problèmes et atteindre le but le plus élevé de l’humanité, — la création d’un peuple de frères, je crois que le Père des nations a posé sa main sur la tête de son plus jeune fils, en disant comme notre roi Charles IX de Gustaf-Adolphe : « Il le fera. »

J’ai souvent entendu citer comme l’un des traits caractéristiques les plus amusants de l’esprit yankee le voyage d’un jeune homme (frère de Charles Sumner) à Saint-Pétersbourg, pour faire cadeau d’un gland à l’empereur Nicolas. Mais je vais te dire cette histoire, comme Marie Child la raconte dans ses « Lettres sur New-York : »

« M. Dallas, envoyé des États-Unis à Saint-Pétersbourg il y a une couple d’années, vit entrer dans sa chambre un jeune homme de haute taille, de dix-neuf ans environ. C’était un échantillon complet du genre « yankee : » manches d’habit trop courtes pour ses bras osseux, pantalon qui s’efforçait de remonter vers les genoux, mains jouant avec des gros sous et des clous dans ses poches. Il se présenta lui-même en disant : « Je viens d’arriver avec quelques idées de Yankee pour commercer, et désire voir l’empereur.

« — Pourquoi le désirez-vous ?

« — Je lui apporte un présent d’Amérique. Je respecte infiniment l’empereur, et désire arriver jusqu’à lui pour lui remettre ce cadeau de mes propres mains. »

« M. Dallas sourit en répondant : « Quand on fait des présents aux têtes couronnées, mon garçon, c’est avec l’espoir de recevoir quelque chose en retour. Je crains donc que l’empereur ne considère votre cadeau comme une ruse de Yankee. Que lui apportez-vous ?

« — Un gland.

« — Un gland ! Eh ! d’où a pu vous venir l’idée d’apporter un gland a l’empereur de Russie ?

« — Peu de temps avant de mettre à la voile, je suis allé avec ma mère à Washington pour chercher une pension, et, lorsque nous nous trouvâmes dans cette ville, nous eûmes la pensée d’aller à Mount-Vernon[2], où j’ai ramassé ce gland, en me disant en moi-même que je l’apporterais à l’empereur de Russie. Il aura sans doute, pensai-je, entendu dire une foule de choses sur notre général Washington, et je présume qu’il admire nos institutions. J’ai donc apporté ce gland, je veux voir l’empereur.

« — Ce n’est pas, mon garçon, chose facile pour un étranger d’approcher de l’empereur, et je crains qu’il ne se soucie guère de votre cadeau.

« — Je vous dis que je veux avoir un entretien avec lui, et puis lui raconter diverses choses sur l’Amérique. Il sera fort content, je le devine, d’entendre parler de nos chemins de fer, des grands sillons que tracent nos bateaux à vapeur. Et quand il apprendra comment notre peuple marche en avant, il se mettra peut-être en mouvement pour faire aussi quelque chose. Enfin, je ne serai pas content que je n’aie causé avec l’empereur ; j’aimerais aussi voir sa femme et ses enfants, et comment ces gens-là élèvent leur famille.

« — Eh bien, puisque vous êtes si décidé, je ferai ce que je pourrai pour vous ; mais attendez-vous à échouer dans votre entreprise. Je vous engage donc, quoique ce ne sois pas la marche ordinaire à suivre, de faire une visite au vice-chancelier, et de lui exposer votre désir ; il pourra peut-être vous aider en ceci.

« — Bien, je n’en demande pas davantage, et viendrai vous dire comment je me tire d’affaire. »

« Deux ou trois jours après, le Yankee revint. « Eh bien, dit-il, j’ai vu l’empereur, et j’ai eu un entretien avec lui ; c’est, je dois le dire, un homme très comme il faut. Quand je lui ai donné le gland, l’empereur a dit qu’il ferait construire une grande boutique à côté, qu’il n’y avait pas dans l’histoire ancienne et moderne un caractère qu’il admirât davantage que celui de Washington. L’empereur a ajouté qu’il planterait mon gland de sa propre main dans le jardin du palais, et il l’a fait, car je l’ai vu de mes yeux. L’empereur voulant me faire beaucoup de questions sur nos écoles et nos chemins de fer, il m’a invité à revenir pour voir ses filles, et m’a dit que sa femme parlait anglais mieux que lui. Je suis donc retourné chez l’empereur hier, et puis vous assurer que sa femme est fort bien, très-raisonnable, et que ses filles sont gentilles.

« — Que vous a dit l’impératrice ?

« — Elle m’a fait une foule de questions. Elle pensait, figurez-vous, que nous n’avions pas de domestiques en Amérique. Je lui ai dit que les pauvres gens faisaient leur besogne eux-mêmes, mais que les gens riches avaient une foule de serviteurs. « Vous ne les appelez pas des domestiques, a dit l’impératrice, mais seulement des aides. — Je devine, madame, que vous avez lu madame Trollope ! ai-je répondu. Nous avions ce livre à bord de notre navire. » L’empereur battit des mains et rit tellement, qu’il faillit étouffer. « Vous avez raison, a-t-il dit ; nous en avons envoyé chercher un exemplaire, et nous étions en train de le lire ce matin quand vous êtes venu ! » Je lui ai dit alors tout ce que je savais sur notre pays ; il en a été fort content. L’empereur a voulu savoir combien de temps je resterais ici. J’ai répondu qu’ayant terminé l’affaire pour laquelle j’étais venu, je m’en retournerais probablement avec le même navire, et je leur ai fait mes adieux à tous. N’ai-je pas bien employé mon temps ? Je devine, monsieur Dallas, que vous ne pensiez pas que je me tirerais si bien d’affaire.

« — Non, en vérité, mon garçon, et, vous pouvez vous estimer heureux ; car il est fort rare que des têtes couronnées traitent un étranger avec autant de distinction. »

« Quelques jours après, le jeune homme revint et dit : « Je devine que je resterai encore un peu de temps ici ; on m’y traite si bien ! L’autre jour, j’ai vu entrer dans ma chambre un grand officier ; il m’a dit que l’empereur l’envoyait pour me faire voir les curiosités de la ville. Je me suis habillé, et l’officier m’a fait monter avec lui dans une fort belle voiture à quatre chevaux. Il m’a conduit au théâtre, au musée, et je crois connaître tout ce qui mérite d’être vu dans Saint-Pétersbourg. Que dites-vous de cela, monsieur Dallas ? »

« Il paraissait tellement impossible qu’un pauvre et jeune Yankee, sans éducation, fût ainsi accablé d’attentions, que l’envoyé ne savait ce qu’il devait croire ni penser.

« Peu de temps après, il vit reparaître son singulier compatriote, qui lui dit : « Ayant pris la résolution de retourner dans mon pays, je suis allé remercier l’empereur ; en vérité, je ne pouvais faire moins, il avait été si poli. » Alors il me dit : « Y a-t-il quelque chose que vous désireriez voir avant de retourner en Amérique ? — J’aurais assez aimé jeter un coup d’œil sur Moscou, dis-je, car j’ai entendu raconter beaucoup de choses sur l’incendie de cette ville, le Kremlin, et j’en ai lu une foule d’autres sur le général Bonaparte ; mais ce voyage me coûterait beaucoup d’argent, et je veux rapporter à ma mère celui que j’ai gagné. » Du reste, j’ai dit adieu à l’empereur et me suis retiré. Eh bien, devinez-vous ce qu’il a fait le lendemain matin ? Je vous affirme qu’il m’a envoyé le même homme en uniforme pour me conduire à Moscou dans l’une des voitures impériales, et il me ramènera quand j’aurai vu tout ce que je veux voir : nous partons demain, monsieur Dallas. Que vous semble maintenant ? »

« Et réellement, le lendemain matin, le jeune Yankee passa devant la maison de l’envoyé dans une magnifique voiture à quatre chevaux ; il lui fit des signes avec son mouchoir de poche en criant : « Adieu ! adieu ! »

« M. Dallas apprit ensuite de l’empereur lui-même que le récit du jeune homme était vrai dans toutes ses parties. Il en entendit parler plus tard de Moscou ; les fonctionnaires de la ville l’accompagnaient, et il était traité avec la même distinction que les envoyés étrangers. Les dernières nouvelles qu’on a de lui par les journaux en parlent comme voyageant en Circassie, et écrivant un journal qu’il se propose de faire imprimer.

« Et qui aurait pu faire cela, sinon un Yankee ? » ajoute madame Child.

Entre ce jeune Yankee et Henry Clay, l’homme d’État, il y a une grande distance ; je ne vois pas pourquoi ce dernier se présente maintenant à ma mémoire et domine la foule des gens qui m’ont passé sous les yeux à New-York cette semaine. C’est peut-être à cause du contraste. J’ai vu Henry Clay chez Anne Lynch, l’une de ses amies qu’il considère le plus, et qui lui sert parfois de secrétaire. C’est un homme âgé très-grand et maigre, avec front chauve des plus élevés, une figure non pas jolie, mais pleine d’expression ; quoique disgracieux de sa personne, il n’en a pas moins un charme réel dans ses manières et dans le son plein de sa voix. Quand il veut, et Clay le veut toujours avec les femmes, il a une expression et des manières extrêmement obligeantes. Aussi est-il entouré d’adorateurs féminins, et l’on dit qu’il leur rend le même culte. Il vient de passer quelques jours à New-York, où il a été presque accablé d’amis, d’invitations, et m’a paru se complaire dans l’éclat de sa popularité plus qu’un homme de son âge ne devrait le faire, suivant moi. Il me semblait que Clay ne devait pas avoir la force de supporter cette belle et terrible vie de corvée !... Les Américains éprouvent plus d’enthousiasme pour leurs grands hommes politiques que les Européens pour leurs rois. Quoique de l’un des États à esclaves (le Kentucky), Henry Clay est, je crois, un homme indépendant, qui comprend et veut la véritable grandeur de son pays ; il n’est pas précisément de race yankee (les États du Sud-Ouest ont été peuplés par le parti politique anglais, appelé « les cavaliers, » l’opposé des puritains sous le rapport des mœurs et du caractère) ; Clay a cependant quelque chose du caractère pirate, qui distingue les fils du Nouveau-Monde. C’est un homme qui s’est fait lui-même (son père était un fermier pauvre), et la plus grande partie de sa vie a été une lutte continuelle sur la mer orageuse de la politique, où il a eu plusieurs duels. Comme sénateur, il a combattu pendant longues années par sa parole et son influence dans le congrès pour le maintien intérieur de l’Union et sa puissance à l’étranger.

Une autre figure encore a fait saillie dans ces jours de foule, une jolie et attrayante figure de femme, aux manières de grande dame, madame Bancroft (la femme de l’historien). Après avoir passé plusieurs années en Europe et fait connaissance avec les personnes les plus distinguées de l’Angleterre, elle est revenue en Amérique avec le sentiment ardent et net de la véritable supériorité de son pays et de sa mission à l’égard de l’humanité.

Madame Kierkland m’a ramenée chez les Spring. Combien je voudrais, chère Agathe, pouvoir te peindre ces époux si dignes d’être aimés, si bons, si purs, dont les sentiments sont si délicats ! Faire le bien, venir en aide aux autres, c’est la pensée continuelle de tous deux ; ils sont en même temps gais, d’une humeur enjouée. Je ne connais pas de gens plus heureux. L’infortune ne paraît pas avoir le courage de frapper des êtres si doux, si reconnaissants, qui la regardent les yeux pleins d’amour et de soumission. Elle menace, approche et passe. Ils pensent pour moi, prennent les dispositions qui me sont nécessaires, me soignent comme si j’étais leur sœur. Les Downing, de même, sont sans prix pour moi. Arrivés à New-York pour me voir, ils m’ont apporté les plus jolies fleurs. Les yeux noirs et chauds du mari, les yeux doux, bleu clair comme nos violettes suédoises de la femme, me suivront dans mon voyage et resteront dans mon cœur.

Le 16 mars.

J’ignore si je parviendrai à partir, tant les navires et les capitaines me sont contraires. Celui du brick à voiles que j’avais choisi pour mon voyage a refusé de me prendre à bord quand il a su le nom de la dame qui voulait faire route avec lui. Et lorsque Marcus a désiré en connaître le motif, le capitaine a répondu qu’il ne voulait pas avoir à bord une femme auteur, qui se moquerait de ses arrangements et pourrait le coucher dans son livre. Marcus se mit à rire, chercha à lui persuader de courir le risque de l’affaire, en l’assurant que je n’étais pas dangereuse ; mais cet homme a été inébranlable. Me voilà donc obligée d’attendre le bateau à vapeur, qui partira dans huit jours. Je suis redevable de ce contre-temps à madame Trollope et à Dickens. Mais je suis heureuse à Rose-Cottage avec mes excellents amis, et ce retard m’a procuré le plaisir d’assister à plusieurs leçons faites par Émerson ici et à New-York. Cette voix profonde et pleine produit une impression semblable à celle causée par la vue des perles et des diamants. C’est une fascination d’un genre tout particulier. Hier, j’ai entendu Émerson, dans une leçon sur « l’éloquence, » flageller sévèrement ses compatriotes à l’égard de l’exagération, de la boursouflure de leurs discours, comparées à la manière naturelle, poétiquement belle de l’Orient, qui agrandit les sentiments et les choses. Il a donné des échantillons de l’une et de l’autre manière, et l’auditoire, dans la meilleure intelligence avec le maître, a fait connaître vivement son approbation et le plaisir qu’il avait éprouvé.

Le 20 mars.

Nous avons eu plusieurs belles et paisibles soirées (je n’accepte pas d’invitations, ne reçois de visites que par exception, — il faut que je me repose), durant lesquelles, mes amis et moi, nous avons lu et causé ensemble. J’ai lu aussi des lettres qu’ils ont reçues de mademoiselle Margaret Fuller, maintenant la marquise Ossoli, car son mariage est déclaré, et madame Russell avait complétement raison. Madame Ossoli est en route avec mari et enfant pour l’Amérique, où elle veut se fixer. À bord du même navire est le jeune homme qui est allé à Saint-Pétersbourg faire hommage d’un gland à l’empereur de Russie. La dernière lettre de madame Ossoli est datée de Gibraltar. Elle décrit d’une manière touchante la belle soirée où le corps du capitaine (il était mort de la petite vérole) fut descendu dans la mer, éclairée par un soleil couchant ardent, et sur laquelle de petites voiles blanches se reposaient. « On dirait les ailes éployées des anges. » Toutes ces lettres sont empreintes d’une certaine mélancolie, d’une disposition d’esprit des plus nobles : mais je n’y trouve aucune trace de l’arrogance, de la fierté que je lui supposais, d’après certaines circonstances qu’on m’avait rapportées. Madame Ossoli parle avec Rebecca de sa joie maternelle, de son bel enfant en termes entraînants. « Je comprends à peine mon bonheur, dit-elle dans un endroit, je suis la mère d’un être immortel ! Que Dieu aie pitié de moi, pécheresse ! » Cela ne paraît pas très-fier. Elle a envoyé une cassette remplie de cadeaux et de souvenirs pour ses amis, « dans le cas, écrit-elle, où je ne reverrais point ma patrie. » Madame Ossoli s’est mise en route avec de fâcheux pressentiments, et depuis que le bon capitaine du navire est mort, ils se sont accrus. Cependant tout a bien marché jusqu’ici ; sa mère, trois frères, une sœur unique (la jeune et aimable femme de Concord) et une foule d’amis l’attendent avec impatience et joie.

Le 22 mars.

Hier, je suis allée à « l’Académie des femmes » de Brooklyn, maison d’éducation pour cinq cents jeunes filles, où elles étudient et passent les degrés comme les jeunes gens. J’ai admiré l’ordonnance de cette institution, son musée, sa bibliothèque, etc. La tenue de ces jeunes filles est fort bonne. J’ai entendu leurs compositions en vers et en prose ; elles m’ont plu, ainsi que leurs jeunes maîtresses. J’ai entendu également un chant avec lequel on m’a déjà saluée deux ou trois fois dans ce pays, à ma grande confusion ; car les paroles, dans lesquelles je ne puis pas découvrir une étincelle de saine raison, me sont attribuées, et la musique à Jenny Lind. « C’est imprimé. » Ce chant commence ainsi : « Je rêve, je rêve à ma patrie ! » Ces grands établissements en faveur des jeunes filles répandent incontestablement beaucoup de connaissances spéciales, donnent de l’assurance, etc. ; mais sont-ils avantageux pour ce que la femme a de meilleur ? j’en doute, et j’ai ouï dire que des femmes sérieuses, même parmi les jeunes, en doutent aussi et même le nient. Ils peuvent être bons comme établissements transitoires, pour introduire les femmes dans le domaine des sciences, dont elles ont été exclues jusqu’ici. (On loue généralement leur aptitude et leurs progrès dans les mathématiques, l’algèbre, la physique.) Mais il est évident pour moi que ces études, ces classes qu’elles suivent, leur font beaucoup négliger les vertus et les grâces du foyer domestique. La jeune fille, dans son ardeur pour apprendre sa leçon, rudoie sa mère, regarde son père d’un air fâché, s’ils osent l’interrompre ; son ambition est excitée aux dépens de son cœur. On attache trop de prix à l’instruction scolastique ; le but le plus élevé de l’école devrait être de préparer les gens à s’en passer. Il faudrait du moins, que la vie des jeunes filles fût partagée entre l’école et le foyer, de manière que la première n’en eût qu’une faible partie. Un bon intérieur de famille sera toujours la haute école la plus vraie.

Mais je me reproche presque de parler contre une institution où j’ai rencontré tant de chaleur juvénile. Il est certain que j’ai été embrassée par les filles, les nièces, les mères, les tantes, et tellement, que cela a fini par être beaucoup trop. Mais le temps que j’ai passé dans cet établissement a été bien propre à me réchauffer le cœur, et j’en emporterai maint beau souvenir.

Je me prépare à partir et fais, en attendant, le portrait de mes amis et de leurs enfants, « famille coloriée en rose », en un petit groupe de têtes que je leur laisserai en souvenir de moi. Je laisse dans leur maison une grande partie de mes livres et de mes vêtements. Quand je regarde les épais volumes de la philosophie de Hegel et de la mythologie scandinave, que je me proposais d’étudier pendant mon séjour dans ce pays, je ne puis m’empêcher de rire. Je n’ai pas même songé à les ouvrir.

Le 24 mars.

Channing, frais et couvert de rosée comme un matin de mai, est venu ici hier. Nous avons échangé, pendant l’hiver, une couple de lettres qui nous ont placé un peu de travers vis-à-vis l’un de l’autre. Émerson était la pomme de discorde : Channing la relevait ; moi, je relevais — ma personne, et nous avons fini par nous taire tous les deux. Lorsque nous nous sommes revus maintenant, Channing a été cordial et rayonnant, m’a fait cadeau d’un volume de Wordsworth, « l’Excursion, » et a été complétement aimable et bon. Avec de tels gens, on respire l’air du printemps. Le soir, il y a eu ici quelques personnes, et Channing étant parti après nous avoir dit adieu, rentra tout à coup, me pria de sortir, me conduisit sur la terrasse, me montra le firmament étendu au-dessus de nos têtes avec splendeur, sourit, serra ma main — et disparut.

Mais, au lieu de t’occuper toujours de moi et de ce qui m’intéresse, je devrais te parler un peu de la chose publique. Un intérêt général, stimulant, domine maintenant ce pays : la question de l’esclavage a repris une nouvelle vie par celle de l’annexion de la Californie et du Texas aux États-Unis comme États indépendants. On peut dire que le pays entier est partagé en partisans de l’esclavage et en abolitionistes. La Californie, peuplée rapidement, surtout de gens venus des États du Nord-Est, des fils entreprenants de pèlerins, s’est présentée au Congrès, en lui demandant d’être délivrée de l’esclavage et reconnue comme État libre. Les États à esclaves du Sud ne veulent pas y consentir, parce que la Californie devant, par sa position géographique, en faire partie, son émancipation, sous le rapport de l’esclavage, diminuerait leur influence dans le Congrès. Les États du Sud combattent donc en désespérés pour ce qu’ils appellent leurs droits ; les États du Nord, délivrés de l’esclavage, luttent avec la même ardeur pour empêcher l’esclavage de s’étendre à la Californie et au Texas, et pour parvenir à déraciner ce qu’ils considèrent avec raison comme un malheur et une honte pour leur patrie. La lutte se poursuit avec une égale amertume des deux côtés, au dehors et dans le Congrès. Il y a ici des abolitionistes de toutes les nuances. Plusieurs de mes connaissances font partie des ultrà, les Spring des modérés, et je me joins à ces derniers, les autres me paraissant déraisonnables.

L’émigration toujours croissante de la population la plus pauvre de l’Europe (surtout de l’Irlande et de l’Allemagne) donne lieu à de grandes mesures, non pas dans le but de l’arrêter, mais pour aller au-devant d’elle, afin de l’empêcher d’être nuisible et la rendre aussi bienfaisante que possible pour la nation et le pays. Les Irlandais sont les meilleurs manœuvres pour les travaux grossiers des Américains, et surtout pour la création des routes et des canaux. Les Allemands vont presque tous à l’Ouest rejoindre les colonies allemandes de la vallée du Mississipi, où tous les bras et toutes les capacités ont de quoi s’occuper suffisamment. Dans les États de l’Est, on commence déjà, comme en Europe, à avoir moins de travail que de travailleurs ; aussi ces derniers sont-ils dirigés par bandes nombreuses vers l’Ouest. Ce grand Ouest, comme on dit ici, qui s’étend jusqu’à l’océan Pacifique, est l’espoir et l’avenir de l’Amérique du Nord, l’espace libre qui permet à son peuple de respirer librement et lui donne une vie plus vigoureuse qu’aux autres nations.

Ces questions d’intérêt général provoquent dans chacun des États de grandes assemblées, où l’on prend des résolutions, et qui envoient des motions ou des pétitions au Congrès quand elles sont de son ressort. C’est plaisir de voir comme ces assemblées, du moins dans les États du Nord, suivent une marche progressive dans la voie de la civilisation du peuple, du développement du devoir populaire, et prennent, en vue de l’intérêt général, des mesures qui sont à l’avantage de tous.

Au milieu du mouvement produit par ces grandes questions, circule la nouvelle de la prochaine arrivée de Jenny Lind ; on dirait une trainée de feu qui électrise tous les esprits, éclaircit toutes les physionomies, un ton majeur mélodieux qui résonne à la fois dans chaque poitrine.

Je te dis adieu en te serrant dans mes bras, en baisant la main de ma mère en esprit. Puisses-tu m’annoncer bientôt que tu es parfaitement bien portante ! Nous avons eu quelques belles et douces journées de printemps ; mais le froid est revenu sec et rude ; la neige couvre tout ici, et autant qu’elle l’ait jamais fait en Suède à cette époque. Comme j’aspire après le Sud ! Le repos dont j’ai joui à Rose-Cottage a fait croître mes forces.

P. S. Madame Howland, de Charleston, m’a écrite et offert amicalement sa maison dans cette ville ; mais je veux la voir avant d’accepter, et m’assurer que nous pourrons végéter ensemble. Je commencerai donc par descendre dans un hôtel, et j’y vivrai dans le plus grand silence pendant quelques jours, afin de jouir de la liberté, de la solitude. Ensuite, nous verrons.

  1. Le dieu de la force dans la mythologie scandinave. (Trad.)
  2. Propriété qui a appartenu à Washington, il y est enterré.