La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 35

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La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME TROISIÈMEp. 139-171).
LETTRE XXXV


Cardinas, le 19 mars 1851.

C’est dans cette ville que débarqua l’année dernière la première et extravagante expédition de flibustiers commandée par Lopez ; elle fut repoussée par la bravoure des soldats espagnols. On montre les traces laissées sur les murs par les balles, et on vit dans l’attente et la crainte continuelle d’une nouvelle attaque avec les mêmes chefs. Chacun est sur le qui-vive, on fait bonne garde. Cardinas, petite ville de même construction que la Havane, a un grand commerce de sucre et de mélasse. Elle est sur le bord de la mer, mais si basse, qu’elle n’en voit qu’une très-faible partie ; son port n’est pas assez profond pour recevoir des navires d’un fort tonnage. J’habite dans un petit hôtel tenu par une madame W…, veuve d’un Portugais ; elle a cinq filles, c’est presque quatre de trop. Je ne craindrais pas aux États-Unis d’avoir dix filles; je saurais que, fussent-elles pauvres, elles pourraient y acquérir tout leur développement humain, de la considération, et gagner leur vie par leur propre mérite. Mais à Cuba — que faire de cinq filles ? Le mariage est l’unique moyen de parvenir à la considération, d’avoir du pain ; mais il n’est pas facile de s’y marier, de pourvoir honnêtement à sa subsistance. Deux des filles de madame W… sont extrêmement jolies : l’aînée, complétement blonde, a le plus beau profil. Elle est fiancée à un jeune militaire. Il arrive souvent ici que le mariage ne succède point à l’amour et aux fiançailles.

Parmi les personnes qui m’ont présenté de l’intérêt se trouve un jeune magistrat espagnol, plus agréable et franc qu’on ne l’est d’ordinaire. J’ai appris par lui beaucoup de choses sur la législation et les rapports de l’île quant aux esclaves. Cardinas m’a semblé du reste une petite ville peu agréable ; mais des personnes bienveillantes m’ont fait voir dans les environs des objets du plus grand intérêt pour moi. L’un d’eux est une plantation de caféiers en pleine floraison. Cette plante fleurit une fois par mois dans toutes les plantations à la fois. Les fleurs qui éclosent le matin sont complétement fanées le soir. La première floraison a lieu en février, la dernière en novembre. Ces fleurs forment sur les branches des guirlandes blanches, des glanes serrées, produisent de jolis fruits d’abord verts, puis successivement rouges, et enfin brun foncé. C’est alors qu’on les cueille. Ils contiennent la féve du café, et la récolte en est continuelle pendant trois à quatre mois de l’année. Cette plantation étant, comme je viens de le dire, en floraison complète, on aurait dit des buissons verts sur lesquels serait tombée de la neige. Les feuilles du caféier sont d’un joli vert de vessie, lisses, et ressemblent à celles du laurier ; la fleur rappelle l’hyacinthe blanche simple, elle a un parfum agréable et fin. Cette plantation, du reste remarquablement jolie, avait de belles allées d’orangers, de palmiers sagou, des terrains où croissaient des ananas, des allées et des bosquets de bananiers. Les arbres étaient couverts de fleurs et de fruits. On vit ici au milieu des plus riches trésors de la terre sans y faire attention. Parmi les jolies choses qui font partie de cette plantation, il faut citer la propriétaire, et surtout sa belle et jeune fille. Elles m’ont donné des fleurs, des fruits, et j’ai dessiné pour ma mère une branche de caféier en fleurs.

Le second objet qui m’a intéressée est un petit musée zoologique, dans lequel un Allemand des environs de Cardinas à réuni les oiseaux de Cuba et quelques autres animaux. Parmi ces derniers se trouvaient un crocodile et un alligator réunis dans un bassin en pierre. Leur ressemblance est telle, qu’à mes yeux ignorants ils ne faisaient qu’un ; mais on attira mon attention sur certaines différences. Leur possesseur a fait de vains efforts pour les apprivoiser ; ils paraissent aussi dépourvus d’âme qu’ils paraissent laids. L’alligator et le crocodile ne se trouvent pas dans les eaux de Cuba. Ceux-ci avaient été apportés comme objets de curiosité de l’Amérique et de l’Afrique.

Le 21 mars.

Ma chambre donne sur une cour où se trouve une grande cage à poulets contenant des volailles pour les besoins de la maison. Le cuisinier accidentel, grand et joli soldat espagnol, vint de bonne heure, ce matin, chercher une couple de volailles pour le dîner, et tira d’abord de la cage un grand coq d’Inde. Je n’ai pu m’empêcher d’admirer la manière dont cet homme s’y est pris, tant elle était douce, humaine et sensée. Le dindon fut caressé un moment avec la main avant d’être saisi par la patte, et encore cela se fit avec tant de tranquillité, que l’oiseau, porté commodément à travers la cour, eut seulement l’air un peu étonné, et ne fit entendre qu’un petit son partant de la gorge, comme s’il eût voulu dire : « Que va devenir ceci ? »

Chez nous, lorsqu’il s’agissait de prendre une poule, toute la basse-cour était en révolution, et la poule hors d’haleine d’effroi avant de rendre l’esprit.

Du reste, les Espagnols ne sont pas remarquables pour leur humanité envers les animaux, et les gens de la campagne viennent souvent au marché avec des dindes, des poules attachées par les pattes, et la tête en bas, à la selle des chevaux. Cet usage barbare a été proscrit par M. Tacon, l’un des gouverneurs de Cuba, représenté comme un homme dur, et qui a détruit maint abus. Mais on ne tient pas compte de cette défense, et j’ai vu souvent des paysans à cheval, entourés de paquets de volailles ainsi pendues et parfois à demi mortes.




Non loin de Cardinas est un district appelé Havannavana, et presque entièrement habité par des nègres rachetés, au nombre de mille à treize cents. Ils sont presque tous agriculteurs en compte à demi avec des créoles espagnols, dont ils cultivent les petites fermes. J’aurais bien voulu y aller pour voir comment se gouvernent les nègres livrés à eux-mêmes ; mais on m’a déconseillé ce voyage, parce que je ne sais pas la langue du pays, et que le gouvernement est très-méfiant à l’égard des étrangers. On a encore la mémoire toute fraîche du soulèvement des noirs en 1846, commencé dans cette partie de l’île. Il a donné lieu à beaucoup d’actes de cruauté de la part du gouvernement espagnol, et mis des entraves pesantes à la vie et aux plaisirs des nègres libres.

Autrefois, dit-on, chaque soir et toutes les nuits, on entendait près et au loin les tambours africains battre la joyeuse mesure des danses nègres. Comme ils s’étaient servis de ces réunions pour organiser le soulèvement qui éclata plus tard, on a depuis lors beaucoup restreint leur liberté.

Les nègres libres ont, à la Havane, des salles de réunion où « cabildos » ; chaque nation a la sienne, pour laquelle on choisit une reine, qui, de son côté, élit un roi pour l’aider à gouverner. Il faut que je voie ces « cabildos. »




Sta Amelia Inhegno, 23 mars.

Me voici de retour dans ma jolie chambre, chez l’aimable madame de Conick, mais seulement pour une couple de jours. J’y suis arrivée avec un tourbillon de poussière rouge et chaude. La terre, à Cuba, est rouge comme la glaise brûlée, et donne une poussière affreuse quand il fait du vent. La pluie en fait, au contraire ; une fange épaisse, dans laquelle il est impossible de marcher. C’est une partie de l’envers de la nature des tropiques. La volante, attelée de trois chevaux de front, courait rapidement à travers ces nuages de sable, et Patricio, mon calashero, paraissait trouver de la jouissance à cette course sauvage.

C’est encore une fois dimanche, et celui où les esclaves auront quelques heures de repos. J’ai demandé aux deux maîtres d’ici, jeune et vieux, de leur permettre de danser ; nous verrons ce qu’il en sera. Le moulin est arrêté ; mais je vois les esclaves se rendre au travail, j’entends les claquements du fouet. La matinée est déjà bien avancée. J’écris en attendant avec impatience. Y aura-t-il danse ou non ? Je crains qu’on n’invente un prétexte pour changer la danse en travail. J’en serais affligée, j’en conviens ; car on m’a promis cette distraction, et ces pauvres gens ont besoin de s’égayer. Voilà — le tambour africain. — C’est la danse ; j’y cours.

Plus tard.

Elle n’a pas eu lieu cette fois sous le grand amandier, mais dans la cour brillante du bohen. Les musiciens et leurs tambours étaient rangés à l’ombre du bâtiment de la cuisine, et les danseurs en petit nombre. La danse fut du même genre que celle d’Ariadne Inhegno, et ne me présenta un intérêt nouveau qu’au moment où un nègre congo d’un certain âge, au buste herculéen, appelé Carlo Congo, se présenta. Il fit battre une autre mesure sur le tambour, et exécuta une danse dont les courbes, les tours et les frémissements auraient très bien fait sur un théâtre, même à l’Opéra de Paris, c’est-à-dire en représentant un satyre ou un faune, car cette danse n’avait pas un caractère plus élevé ; mais elle était admirable sous le rapport de la force du danseur, de sa souplesse, de son élasticité, de ses passes hardies, de sa beauté sauvage et pittoresque. C’était la danse du Congo ; cependant Carlo ne l’exécuta point dans toute sa perfection. Fatigué par quatre mois de travail jour et nuit, ses membres manquaient évidemment de la force nécessaire. Il fut obligé plusieurs fois de s’interrompre, de se reposer, et, quoiqu’il recommençât bientôt après, il s’arrêtait de nouveau en hochant la tête avec bonhomie, comme s’il eût voulu dire : « Cela ne va pas ! » Son visage exprimait la force et la sensibilité, ce que j’ai souvent observé chez les nègres. Carlo Congo avait un petit bonnet de drap sur la tête, un collier de perles bleues et brillantes au cou, la partie supérieure du corps et ses bras musculeux nus ; leurs formes et leurs poses auraient mérité d’être étudiées par un artiste plastique. La dame de Carlo Congo avait les mouvements plus animés que ceux des danseuses nègres que j’avais vues jusque-là ; elle tournait avec adresse et vivacité. Carlo lui mit une petite branche de myrte entre les lèvres, et elle dansa en la tenant comme un oiseau aurait pu la tenir dans son bec.

Peu à peu le nombre des danseurs et des danseuses s’accrut. Les femmes elles-mêmes firent des invitations à danser, en donnant un coup de leur mouchoir de poche au cavalier choisi, et disposé sur-le-champ à accepter l’invitation. Quelques hommes s’agenouillèrent aussi pendant la danse. Ceci semblerait prouver que les mouvements adoptés de tout temps par le monde raffiné de la galanterie et de la chevalerie sont puisés dans la nature.

Des esclaves hommes et femmes dansèrent des solo en suivant la mesure des tambours, en tournant sur un point, baissant et relevant le corps. Ensuite vinrent les enfants nus, qui imitèrent parfaitement les danses qu’ils voyaient exécuter. Il y eut aussi des hommes et des femmes qui lancèrent sur ces danses des regards sombres et découragés, avec une expression amère ; visages de nuit qui rendaient témoignage contre la ténébrosité de l’esclavage. Il en est un que je n’oublierai jamais, celui d’une femme d’un certain âge !… Des nègres du dehors, chargés de paquets de bananes, de tomates sauvages (elles croissent ici à l’état sauvage) et autres plantes vertes, entrèrent par la porte du bohen. Le jeune surveillant leur demanda s’ils étaient de la contrée : ils répondirent laconiquement « Oui, » et passèrent devant les danseurs, les uns avec indifférence, les autres avec un demi-sourire. Les danses s’animèrent davantage à l’ardeur du soleil, un plus grand nombre de danseurs et de danseuses survinrent. Mais on entendit alors un coup de fouet sec, et les danses cessèrent brusquement. Les esclaves se dispersèrent pour recommencer le travail du moulin. Je quittai le bohen après avoir remercié les tambours et Carlo Congo de la manière qui, je le savais, leur était le plus agréable.

Me voici de nouveau dans ma chambre paisible : le moulin fait du bruit et fume, les esclaves travaillent. Pardessus les murs du bohen, et bien au delà, je vois de magnifiques palmiers au pied des hauteurs de Camerioca, qui ont aussi de profondes grottes et des asiles cachés qui servent de retraite aux nègres fugitifs. Ils mettent des piéges à l’entrée des grottes pour se défendre contre les gens qui les poursuivent ; mais on y a renoncé, l’expérience ayant prouvé que c’était inutile et sujet à de grands dangers. Les fugitifs descendent parfois dans les plantations ; les nègres leur donnent des vivres et ne les trahissent jamais, excepté sous la torture du fouet.

Le 26 mars.

J’ai fait avec mon hôtesse quelques visites dans les plantations du voisinage. La plus agréable a été chez un jeune couple, M. et madame Belle-Chasse, créoles français. Leur visage exprimait une attrayante et humaine bonté. On assure qu’ils traitent bien leurs esclaves, et que M. Belle-Chasse songe à établir dans la Floride une plantation de sucre avec travail libre des nègres. Puisse-t-il réussir ! Une seule expérience de ce genre, tournant à bien en Amérique, y opérerait un grand changement à l’égard de l’esclavage. L’homme à qui elle serait due pourrait être compté au nombre des plus grands bienfaiteurs de l’humanité.

J’ai vu, chez M. et madame Belle-Chasse, deux enfants charmants, un jardin bien cultivé, contenant des plantes rares, et où se trouvaient des roses remarquablement belles, mais sans aucune odeur. L’ardeur du soleil, dit-on, leur enlève, ainsi qu’à d’autres plantes, tout parfum. M. et madame Belle-Chasse m’invitèrent à passer quelque temps chez eux ; mais il m’a fallu refuser leur invitation, ayant promis d’aller ailleurs. Les planteurs de Cuba sont extrêmement hospitaliers, et la vie des femmes étant assez uniforme dans les plantations, plus solitaires maintenant qu’autrefois, — le gouvernement espagnol a pesé lourdement sur Cuba depuis les derniers troubles, en levant de forts impôts, — elles accueillent avec plaisir l’hôte européen qui interrompt la monotonie de leur vie journalière.

Le caractère des plantations de sucre et l’existence qu’on y mène me paraissent à peu près les mêmes partout. Leur principale beauté se trouve dans leurs grandes allées, surtout de palmiers ; je ne puis m’y promener sans y éprouver un sentiment de respect, une joie pleine d’humilité, tant elles me semblent belles et grandioses. Les jardins sont, en général, très-petits et mal soignés ; les champs de cannes empiètent sur tout le reste. La vie des femmes est peu gaie, peu active ; elles me paraissent souffrir de la position des plantations, où règne toujours la crainte, qui ne leur permet pas de développer la plus belle partie de leur activité, et entrave même leur marche ; elles n’osent point aller seules dans les environs, à cause des esclaves fugitifs. Malgré la beauté de Cuba, en fait d’arbres et de plantes, cette île manque cependant du charme principal de la vie champêtre, — lorsqu’on ne la considère pas seulement sous le point de vue des jouissances : — elle manque de gazon, de l’humble et doux gazon où des milliers de petites herbes, mousses et fleurs, se réunissent afin de préparer à l’homme un lit frais et moelleux sur lequel il puisse reposer, rêver, penser. Elle manque de ces bouquets de bois composés d’arbres et d’arbrisseaux à l’ombre desquels nous nous reposons avec tant de sécurité. Je m’aperçois que cet air de paradis, ces palmiers royaux ne remplacent point, pour les habitants de l’île, le charme sans prétentions de nos bosquets.

Ensuite, nous ne voyons pas autour de nous, à la campagne, des injustices, des misères auxquelles nous ne puissions apporter au moins un soulagement partiel. Plus une femme est noble de caractère à Cuba, plus elle doit être malheureuse. Fût-elle unie au meilleur des maris, disposé à tout faire pour elle et ses esclaves, cette femme ne pourrait pas fermer les yeux et les oreilles à ce qui se passe autour d’elle. Une plantation n’a jamais beaucoup d’étendue et touche à d’autres qui sont administrées suivant le caractère de leurs propriétaires, — et nous savons comment les choses se passent. Si l’on ajoute à ceci la position et le gouvernement de l’île, la violence des fonctionnaires, le trafic des esclaves, les révoltes de ceux-ci, les enquêtes et les châtiments, une crainte continuelle… alors l’air céleste de Cuba ne peut donner de la joie à une vie passée dans de telles conditions !

On parlait l’autre jour dans notre cercle d’un négrier arrivé la semaine dernière à la Havane, avec une cargaison d’au moins sept cent cinquante enfants ; les plus âgés n’avaient pas dix-huit ans ; les plus jeunes étaient au-dessous de six ans. « Ceux qui font ce trafic, dit une mère de la société avec un sentiment amer, recevront un jour la récompense qu’ils méritent. » Et cependant, lorsque des créatures humaines doivent être emmenées de leur terre natale pour entrer en esclavage, il vaut mieux qu’elles y arrivent enfants ; l’esclavage leur semblera moins dur ; elles s’habitueront au bohen, au fouet, et n’auront pas ce souvenir de la liberté qui les conduit au désespoir et au suicide.




Au milieu de ces impressions, de ces pensées sombres, se place la beauté incomparable de l’air et de la végétation, qui me ravit, touche mon âme, la porte aux actions de grâces, et lui montre la vision d’un paradis futur.

Il y a dans la plantation de Sainte-Amélia Inhegno deux magnifiques allées de palmiers, cent, je crois, dans chaque ligne. Bon nombre d’entre eux sont en fleurs, celles-ci sont abondantes ; on dirait des ailes autour de la tige, un peu au-dessous de la couronne formée par les palmes. Il y a aussi une allée de tamarins ; de leur couronne en dentelle verte tombent des grains que les petits nègres ramassent avec avidité pour sucer ce fruit agréablement acidulé ; puis une autre allée de mango, espèce d’acacia à fruits rouges dont les nègres se font des colliers. Devant la maison se trouvent plusieurs de ces arbres ressemblant aux tilleuls et avec fleurs rouges, que j’ai vus sur la Place d’Armes de la Havane. Leur nom botanique est « Hybiscus tilliacea. »

Cuba mérite d’être étudiée par le naturaliste, l’artiste et le poëte. Sa végétation, ses formes, ses couleurs, y annoncent un passage de la vie terrestre à une sphère plus libre et de la plus haute beauté.




Caffetal la Industria, le 1er avril 1851.

Dieu soit loué de ce que le printemps commence en Suède, et va te permettre de songer aux bains de mer, à l’été, d’espérer une meilleure santé ; les rayons de soleil, les petites fleurs, les jaunes alouettes chantent : « Voilà le printemps, voilà le printemps ! » Ah ! quelle petillante joie le printemps nous apporte ! elle est inconnue à Cuba.

Mais cette île a suffisamment de beauté pour faire le bonheur de la vie humaine, si cette beauté, cet air, pouvaient agir sans obstacles.

Je suis, depuis une couple de jours, dans une nouvelle plantation (sucre et café), chez une famille américaine portant le nom de Phinney, composée d’un mari, âge mûr ; de sa femme, beaucoup plus jeune que lui, de deux fils et de deux filles. M. Phinney est un ardent républicain, assez courageux pour exprimer en toute circonstance ses sympathies républicaines en face de l’absolutisme espagnol de l’île. Il le ferait, dit-il, « devant la bouche d’un canon de vingt-quatre, » et je le crois ; c’est pourquoi il me plaît. Madame Phinney est née en Angleterre. Quoique approchant de la cinquantaine, son visage à conservé la grâce et la gentillesse de l’enfance, jointe à l’expression de la plus grande bonté maternelle. Elle ressemble à ces sources d’eau douce que Dieu fait jaillir çà et là dans les déserts sablonneux des tropiques pour rafraîchir les voyageurs qui les traversent ; autour de ces sources croissent les palmiers, les gazons verdoyants. Quand je rencontre de ces natures d’une bonté complétement originale, je me demande involontairement pourquoi nous n’en voyons pas davantage.

De la façade du corps de logis principal, on a une vue magnifique sur le pays et au delà jusqu’à l’Océan. J’en jouis, ainsi que de la brise de mer, en me promenant sur la large terrasse, durant des matins et des soirs incomparables. Ma chambre est auprès de cette terrasse ; mais je suis souvent dérangée par les petits nègres qui grimpent aux barreaux de mes fenêtres, regardent dans la chambre en criant : « Bonjour, madame ! bonjour, madame ! » ce qui, malgré leur bonne et joyeuse figure, leurs dents et leurs yeux étincelants, n’est pas toujours agréable quand on veut être en paix. C’est véritablement un plaisir de voir les petits nègres de cette plantation si peu craintifs. Ils le doivent à la bonne et maternelle madame Phinney et à ses deux filles. Ces enfants son évidemment bien soignés, les plus âgés bien habillés. Ils courent librement partout, et nous suivent quelquefois par bandes à la promenade. Les plus âgés portent les petits sur leur hanche gauche et soutenus par le bras gauche passé autour de leur corps orné d’un collier de perles. Je les vois se mouvoir et courir ainsi facilement ; les filles surtout s’en tirent avec beaucoup d’adresse, et j’ai souvent l’occasion d’admirer la délicatesse de leurs formes.

Les esclaves de cette plantation me semblent bien nourris et satisfaits. Ils ne demeurent pas dans un bohen fermé, ressemblant à une forteresse ; mais leur bohen est ouvert, et j’y ai vu des chambres qu’on peut comparer aux habitations des esclaves américains. Madame Phinney aime ses esclaves, donne des soins maternels aux faibles et aux malades.

C’est de ses lèvres pleines de douceur que sont sorties les paroles suivantes :

« On commet un grand péché en disant que les nègres sont mauvais. Il y a du bien et du mal parmi eux comme chez tous les peuples ; mais les mauvais sont les plus rares, et il y en a beaucoup de très-bons.

« Ceux qui croient le fouet nécessaire pour en obtenir le travail qu’on peut leur demander raisonnablement ne les connaissent pas, et les rendent souvent mauvais. Je ne puis exprimer ce que j’ai souffert, — j’ai été malade au lit pendant des semaines, par suite du chagrin que me causaient les coups de fouet, les nombreuses cruautés exercées envers ces pauvres gens, quand il aurait suffi parfois d’une parole amicale et grave pour les faire rentrer dans le devoir. Les nègres sont accessibles à la bienveillance quand on en fait usage avec raison. Ils peuvent devenir les meilleurs, les plus dévoués serviteurs et amis. »

Un surveillant supérieur allemand, M. D., attaché à la « Sonora, » plantation qui appartient aussi à M. Phinney, a dit des nègres esclaves :

« Ils ne sont pas difficiles à gouverner quand on est avec eux strict et amical en même temps. Ils aiment l’ordre et la décision chez leurs maîtres, et obéissent sans difficulté quand on les traite avec égalité et justice. Il ne faut pas être faible avec eux, mais il n’est pas nécessaire d’être dur ou cruel. »

C’est, je crois, la vérité ; il serait bon que bien des maîtres le crussent aussi, et se conduisissent conformément à cette croyance. Mais une humeur despotique et la colère les dominent souvent, et les esclaves en souffrent.

Mon aventure la plus remarquable depuis que je t’ai écrit la dernière fois, c’est que j’ai vu la Croix du Sud et des cucullos, mouches lumineuses de Cuba, qui commencent à se montrer. Ce ne sont pas, à proprement parler, des mouches, mais des escarbots. Sous le rapport de la forme et de l’extérieur, ils ressemblent aux nôtres, mais sont plus longs et plus étroits. Leur vol est le même, seulement il est plus calme, beaucoup plus élevé, et accompagné d’un bourdonnement plus fort. Les cucullos sont lumineux de deux manières : quand ils rampent ou restent immobiles, la clarté part de deux petits points ronds placés immédiatement derrière les yeux. (J’ai lu hier soir à cette lumière sans aucune gêne, en promenant un cucullo au-dessus des lignes comme une petite lampe). Quand ils volent, une lumière forte et claire sort d’une ouverture près du ventre ; elle brille et ne s’éteint pas avec vivacité, comme chez les autres mouches lumineuses américaines, mais elles éclairent avec calme tant qu’elles volent. Tu ne peux rien imaginer d’aussi joli. Représente-toi Vénus, Jupiter et autres planètes arrivant et voltigeant par-dessus les toits, parmi les arbres et les buissons. Les cucullos (lis cucullios) se montrent au commencement de la saison des pluies, et, comme nous avons eu quelques averses, à la grande satisfaction des planteurs de caféiers, les cucullos ont paru au crépuscule. Ils ne sont pas encore nombreux ; mais, une fois la saison des pluies venue, en mai, juin et juillet, il y en aura tellement, que la couronne des arbres en sera entièrement couverte, et étincellera de milliers de lumières. On ignore ici d’où ils viennent, et l’on prétend que durant la saison sèche ils se cachent dans des troncs d’arbres pourris. Maintenant ils se nourrissent de cannes, et j’en ai toute une compagnie (dix à douze) dans un verre, où ils sucent des morceaux de canne et paraissent se trouver fort bien. Pendant cette opération, leur lumière semble diminuer ; mais, lorsqu’on leur donne un bain d’eau fraîche, ils redeviennent lumineux et se raniment. Quelquefois, quand je me réveille la nuit, j’entends un bourdonnement dans ma chambre, et je vois un ou deux cucullos voltiger et éclairer toutes les parties dont ils s’approchent.

Aujourd’hui j’en ai peint quelques-uns dans mon album. Généralement parlant, j’ai été prise ici d’une véritable rage de dessin et de peinture, hommes, oiseaux, fleurs, habitations, tout ce qui me frappe ; et comme c’est le cas pour une foule de choses, à cause de leur beauté, de leur originalité, je suis dans une fièvre de dessin incessante. Il n’en résulte pas grand’chose cependant, car le temps et la capacité artistique me manquent ; mais je te rapporterai au moins quelques souvenirs d’ici.

Le soir, je vois la Croix du Sud s’élever dans une position inclinée à l’horizon. À minuit, elle est droite au-dessus de la terre. La nuit dernière, je suis sortie pour la voir. Cette jolie constellation était dans toute sa beauté au centre d’une obscurité paisible. Ses étoiles sont de seconde grandeur, et l’une d’elles de troisième ; mais les proportions sont tellement parfaites entre elles, que la figure est frappante au plus haut degré. La croix lumineuse était tellement solitaire dans le ciel du sud avec son pied touchant presque la terre, et les bras tendus vers elle, qu’elle à fait sur moi une impression solennelle et mélancolique. Les étoiles du Centaure formaient une auréole au-dessus de la croix, et de chaque côté les deux grandes étoiles Cercinus et Robur paraissaient lui servir de gardiens.

Après minuit la croix inclina à droite et descendit insensiblement vers la terre. Plus avant dans l’année, elle monte et reste longtemps au firmament. La nuit était fort obscure et cependant transparente ; il ne faisait point d’air. La beauté de nos nuits de la Saint-Jean dans la Suède septentrionale peut rivaliser avec celle-ci, mais elle est d’une autre espèce.

En me détournant de la Croix du Sud et des palmiers entre lesquels elle brillait, je vis dans le ciel septentrional, au-dessus d’un beau Ceiba de la cour, l’étoile polaire et la Grande Ourse, que j’ai chargée de mes compliments pour mon foyer.

Le 5 avril.

J’ai passé cette belle matinée au milieu des bosquets de bananiers, — qu’on trouve toujours dans les plantations de caféiers, — et j’ai dessiné l’arbre qui porte mon fruit favori. J’ai trouvé aussi des plantes de cotonniers en fleurs et assez en désordre. Ce buisson a une tige effilée, irrégulière, des feuilles grossières, échancrées, et d’un vert faux. La fleur a beaucoup de feuilles d’un vert clair ; sa forme est des plus délicates et des plus gracieuses. La manière dont le péricarpe s’ouvre pour laisser sortir les floques de coton qui contiennent la graine est infiniment jolie. Je veux dessiner cette histoire et la Croix du Sud au-dessus des Palmiers.

Les palmiers ! Je ne me lasse jamais de les voir se balancer au vent, de voir les mouvements simples et majestueux de leurs palmes. C’est une poésie, une beauté symbolique, exprimant continuellement ce qu’il y a de noble dans la pensée, dans les actions. La couronne de palmier se compose d’habitude de quatorze ou seize palmes. Tous les un ou deux mois, une palme inférieure tombe ; j’en ai vu souvent ayant sept à huit aunes[1] de long étendues sur la route où je passais ; chaque mois il en pousse une autre, toujours au centre de l’arbre, droite comme un sceptre et dominant la couronne.

C’est un usage assez répandu ici d’abattre les palmes des palmiers qui sont dans les bouquets de bois ou dans les champs, afin de s’en servir pour couvrir les toits, etc. ; on n’en laisse parfois que deux ou trois, ce qui devrait enlever une partie de leur beauté. Il n’en est pas ainsi. Les palmiers dépouillés soulèvent les trois palmes qui leur sont restées vers celles des arbres également maltraités, et des portiques, des voûtes gothiques aux plus belles proportions, se forment dans les champs, sous le ciel limpide ou dans la profondeur des forêts. Pour enlever au palmier sa noblesse et sa beauté, il faut anéantir sa vie. Les palmiers royaux ont toujours la tige droite et formant colonne. Celles des cocotiers au contraire sont penchées, courbées, beaucoup moins fortes que les tiges des palmiers royaux. Je les vois presque toujours richement chargés de fruits. On aime ici le lait de coco et on le considère comme un dépuratif du sang ; il ressemble à du petit-lait, mais il faut s’accoutumer à son goût pour l’aimer. L’homme ne mange pas les fruits des palmiers royaux ; on s’en sert pour nourrir les porcs. Le chou du palmier — nom que l’on donne à la partie de sa moelle la plus rapprochée de la couronne — est un morceau très-friand ; mais pour s’en emparer il faut sacrifier l’arbre,

Il y a aussi dans cette plantation de beaux boulingrins de palmiers royaux, dans lesquels je me promène matin et soir.

L’après-dînée, je fais avec mon hôtesse des excursions en volante dans le voisinage. Hier nous sommes allées chez une vieille dame française qui m’a intéressée par son individualité prononcée. C’était plaisir que de l’entendre raconter quelque chose, et de suivre ses expressions et ses gestes. En général, il me semble que les Européens ont ici beaucoup plus d’accent et d’articulation dans leurs manières que les Américains et les familles européennes transplantées depuis longtemps en Amérique. Les premiers parlent plus haut, accentuent fortement leurs paroles, rient, gesticulent davantage, paraissent plus puissants, font plus d’embarras. Les derniers se meuvent et parlent avec un accent extérieur insuffisant ; il y a quelque chose de silencieux dans leur vie, l’énergie est plus intérieure, c’est une force concentrée. La grande animation proprement dite des Américains paraît exister surtout dans leurs institutions nationales, le développement de la vie politique, l’élan du commerce, la grandeur des entreprises publiques. L’individualité ne disparaît pas ; mais elle semble se proposer comme but une sorte de manifestation plus haute.

Les Espagnols, par leurs manières et leurs gestes, forment le plus grand contraste qu’on puisse imaginer avec les Anglo-Américains. La majesté, l’harmonie de la langue espagnole me ravissent toujours, — excepté lorsque je l’entends parler par des femmes criardes et sans éducation. Je suis allée un soir dans une ferme, où nous avons trouvé une réunion de dix à douze femmes appartenant à la classe des travailleurs les plus grossiers, quoique non pas la plus pauvre. Presque toutes étaient maigres, brunes, criaient et faisaient un vacarme — en toute amitié et joie — presque assourdissant. Elles y joignaient de grands gestes énergiques, mais communs et sans grâce. Dans la bouche des femmes bien élevées, la langue espagnole est une belle musique. Mais revenons à ma course du soir. Nous allâmes à la Sonora, dont les esclaves, qui paraissaient vigoureux et bien nourris, marchaient à la file pour aller chercher leur soupé. — Chacun recevait un gros morceau de morue salée. En revenant par un pré dont le sol était marécageux, nous vîmes des essaims de cucullos ; ils formaient une charmante danse des elfes.

Cependant ces jolis insectes font maintenant mon tourment en même temps que ma joie ; car, hélas ! ils n’ont pas d’esprit, et lorsqu’ils plient leurs petites ailes, ce sont les plus gauches, les plus embarrassés des animaux. Dans leur vol ils se heurtent contre tout ce qu’ils rencontrent sur leur route, tombent à terre, restent couchés sur le dos avec autant de maladresse que nos escarbots, et se laissent prendre avec la plus grande facilité ; une fois captifs, les cucullos paraissent oublier qu’ils ont des ailes. Les enfants nègres courent après eux lorsqu’ils volent, les prennent et les martyrisent ensuite de bien des façons. M’étant avisée de tirer ces pauvres et sottes bêtes des mains de leurs persécuteurs, en donnant à ceux-ci quelques morceaux de gâteau, des douzaines de petits nègres se précipitèrent le soir sur la terrasse de plain-pied avec le grand salon, avancèrent leurs têtes frisées, tendirent leurs mains, sur lesquelles se trouvaient les insectes luisants, et criaient. Je veux bien en racheter quelques-uns de l’esclavage ; mais tous, un magasin entier de gâteaux n’y suffirait pas. Si l’on fait mine de chasser les négrillons, ils s’envolent comme une nuée de moineaux, en criant joyeusement (ils aiment à jouer), mais ils reviennent sur-le-champ. Fait-on semblant de ne pas les voir, ils se glissent dans le salon (quand il n’y a pas d’hommes), arrivent jusqu’au piano où mademoiselle Phinney joue des danses de Cuba, ou moi des polonaises suédoises, et tendent en riant leurs mains pleines de cucullos. Si je prends mon mouchoir en faisant un geste menaçant, ils disparaissent avec la rapidité du vent ; l’instant d’après les ramène.

Ces beaux cucullos sont, en vérité, des animaux bien tourmentés. Les nègres les mettent dans des flacons et des bouteilles, s’en servent en guise de lanterne et de lumière dans leurs chambres. Ils vivent ainsi pendant une semaine, jusqu’à ce qu’ils finissent par mourir de faim. Puissent-ils être aussi insensibles qu’ils sont étourdis !

La jeunesse de la maison et moi nous nous amusons le soir à donner la volée aux cucullos que nous avons pris ou rachetés. Ils sont parfois difficiles à persuader ; mais quand on les pose sur le bout du doigt et le tient en l’air, on les voit souvent déployer leurs ailes et s’envoler dans l’espace en répandant une clarté sans égale.

Je retournerai demain à Matanzas, et de là à la Havane ; j’irai ensuite à San Antonio de los Baños ; la nature y est, dit-on, grandiose ; puis, dans une plantation plus éloignée. Un jeune planteur d’ici, créole français, appelé Sauval, veut que je fasse la connaissance de sa mère, veuve en secondes noces d’un Espagnol, le marquis de Carrera, et m’en a parlé de manière à me faire désirer de la connaître. Madame de Carrera aime, à ce qu’il paraît, la littérature, les arts et ceux qui les cultivent. Je resterai donc à Cuba plus longtemps que je ne l’avais pensé ; mais… je ne viendrai qu’une fois en ma vie dans cette île, qui est cependant la demeure du beau, et je suis surprise de ce qu’elle est si peu connue encore. Le naturaliste, l’architecte, le peintre, le poëte y trouveraient des inspirations, des idées nouvelles. L’air et la lumière, le monde des plantes, sa terre, ses grottes, sont pleines de vie et de beauté. Il y a non loin d’ici une grotte remarquable que nous irons voir demain matin, si la chose est possible.

Nous avons maintenant une jeune créole française très-vive, Eudoxie Bacot, dont la causerie joyeuse et la personne naturelle, remplie de grâces, est amusante à observer. Les jeunes filles de ce pays, ainsi que celles de Suède, se représentent le foyer comme une sorte de paradis où pas un homme n’entrera. Le frère d’Eudoxie paraît avoir l’idée d’un paradis du même genre dont les femmes seront exclues. Je soupçonne que l’un et l’autre en sortiront d’eux-mêmes pour entrer dans l’état du mariage. J’ai dessiné le portrait d’Eudoxie dans mon album.

Tandis que je m’en occupais, un petit lézard s’est tenu pendant deux heures au moins sur une branche, près de la fenêtre, et nous regardait. Un autre, probablement son adversaire ou son époux, était un peu plus haut en face, et paraissait surveiller ses mouvements. Ces petits animaux m’amusent beaucoup, ils ont l’air sensé et méditatif. Lorsqu’ils se font des politesses, ils soulèvent une sorte d’aile qu’ils ont d’un côté ; elle est du plus beau rouge, et ils l’agitent comme un éventail.

J’ai été fort surprise ce matin de ne plus trouver mes cucullos dans le verre que je tiens toujours près de mon miroir de toilette. Impossible de me figurer comment la chose avait pu se faire, d’autant plus que je les savais doués de trop peu d’énergie pour abandonner leur morceau de canne et s’envoler. Je vis, plus avant dans la matinée, une araignée noire comme charbon, de la grosseur d’une main de petit enfant, placée sur le mur de ma chambre et tenant un cucullo à la bouche. J’ai déjà vu cette vilaine bête plusieurs fois à cette place. Ces araignées, fort laides, ne paraissent pas nuisibles pour l’homme. Le grand nombre des insectes est un des inconvénients de Cuba ; pour conserver certaines choses, il faut les entourer d’eau. J’ai toujours ici un grand biscuit dans un vase en verre, et placé au milieu d’un plat plein d’eau.

On parle beaucoup d’une nouvelle attaque projetée contre Cuba, d’une tentative de conquête en voie d’exécution du côté de l’Amérique. Cette expédition se prépare, à ce qu’on assure, dans le Yucatan, et se compose d’une foule de gens ayant figuré dans la guerre du Mexique. Elle est attendue vers Pâques, et plusieurs familles de planteurs se tiennent prêtes à fuir dès que les troubles auront commencé. Les créoles sont très-mécontents du gouvernement espagnol, ils ont bien des raisons pour cela, et désirent, en général, d’être délivrés du joug de l’Espagne ; ils sont trop faibles pour rien entreprendre eux-mêmes, et craignent aussi les nègres, qui, à la première occasion, tourneront contre eux. L’armée espagnole de Cuba se prépare à recevoir vigoureusement les Américains.

Le gouvernement des États-Unis s’est prononcé contre cette expédition de flibustiers, et engage tous les bons citoyens à s’y opposer ; mais les Espagnols n’en croient pas moins que les États à esclaves travaillent sous main à la faire réussir, afin que l’annexion de Cuba contre-balance l’accroissement des États libres du Nord.

C’est le 22 avril que je dirai adieu à cette île de Cuba, si belle et en même temps piquée par le serpent.




Matanzas, le 6 avril.

Me voici de retour chez M. et madame Baley, dans ce foyer si bon, si parfait. Il n’est pas d’endroit où l’air soit aussi vital et délicieux qu’à Matanzas, et on ne fait nulle part autant de musique. Durant toute la journée, des contredanses de Cuba sont jouées sur quatre ou cinq pianos du voisinage, et le soir une couple de jeunes gens viennent sur la terrasse, presque en face de la nôtre, chanter des chansons espagnoles en s’accompagnant de la guitare. Un habile joueur de harpe va de maison en maison, pinçant les cordes de son instrument attaché sur son dos, et joue devant les portés son « Arragonesa », cette danse si petillante de vie, que je petille et danse en moi-même lorsque je l’entends, ou bien sa « Cachuca » si gracieuse. À travers tout cela retentit la musique militaire de la Place d’Armes, tandis que le « beau monde » de Matanzas se promène sous les peupliers au clair de lune. Je fais de même avec ma jeune hôtesse, les hommes de la maison et Frank, mon amical compatriote. On ne manque donc pas de musique à Matanzas, aussi en résulte-t-il le soir un véritable charivari ; mais il n’est pas désagréable, la mesure et son caractère ayant beaucoup de ressemblance ; on y trouve une vie gaie, badine, sans soucis. Je me laisse bercer par cette musique, et me baigne dans l’air qui danse autour de moi, tandis que sur la terrasse jusque vers minuit, je vois la Croix-du-Sud gravir le ciel et passer au-dessus d’un bosquet de sapotas vert foncé au feuillage touffu. Oui, c’est une vie calme, spéciale et singulière. Dans les prairies américaines, et souvent en Amérique, je voulais tendre les bras, parcourir au vol toute la terre. Ici je n’aspire qu’à être tranquillement assise dans les couronnes des palmiers, entourée des murmures de leurs palmes, ou bien, comme dans cette maison, à passer mon temps dans une balançoire, bercée par la musique et le souffle du paradis. Il me semble que je pourrais rester assise ainsi pendant l’éternité et ne manquer de rien.

Hier au soir madame Baley m’a conduite dans sa volante sur la montagne de Combre. Deux chevaux la gravirent rapidement, malgré une course de deux heures qu’il fallut faire pour atteindre le sommet. Nous avancions entre des aloès à candélabres, et lorsque nous fûmes arrivées au but la vue était magnifique : à droite, le grand Océan, couvert de navires de guerre, de commerce, grands et petits, le grand Océan sans limites. À gauche, et formée par des montagnes, la vallée de Yumori avec ses beaux bosquets de palmiers. Il est impossible de se figurer un contraste plus marqué et plus beau.

Il y avait ici de jolies habitations, des maisons de campagne entourées d’arbres et de fleurs appartenant à de riches habitants de Matanzas.

Nous vîmes le soleil se coucher, et la lune se lever avec un calme splendide. Je ne pouvais rien dire, sinon : « Dieu bon ! que vos œuvres sont belles ! »

Oh ! que je voudrais pouvoir placer sur la montagne de Combre une créature humaine fatiguée de la vie et ulcérée par ses souffrances ; dont le regard se serait plongé dans les abîmes les plus profonds de l’existence, lui montrer ce tableau, lui faire puiser le courage et l’espoir dans ces symboles qui parlent de la richesse, de la splendeur d’un Dieu infiniment bon ! Je voudrais la placer ici, et lui dire : « Regarde ! tout cela t’appartient, t’appartiendra un jour quand ta course à travers le désert sera finie, et que tu auras remporté la victoire ! »

Nous sommes retournées à la ville parle plus beau clair de lune, avec vue sur la baie à notre gauche. Mais nous avions entamé, madame Baley et moi, une conversation sur tout autre sujet que les beautés de la nature, de sorte que je prêtai fort peu d’attention à celle-ci, et je m’en repens maintenant.

Le 10 avril.

Quel plaisir je viens d’éprouver en recevant une lettre de toi ! Sa date est un peu ancienne, il est vrai (mois de janvier), mais elle a paru toute fraîche à la pauvre voyageuse dans l’Inde. Rien ne pouvait me réjouir plus que ton projet de partir dès le premier juin pour Marstrand.

Je ne serai pas de retour en juillet, et peut-être pas en août. J’ai encore tant de choses à voir et à étudier dans les États-Unis ! Mais, lorsque les journées fraîches viendront, j’arriverai aussi, mon Agathe, pour rester avec ma mère et toi.

J’ai eu beaucoup de jouissances et j’en ai encore à Cuba, sous tous les rapports. Je suis engraissée, rajeunie (nota benè, comparativement à ce que j’étais aux États-Unis), et je me serais encore mieux trouvée si j’avais pu reposer davantage. Mais mon esprit s’est ranimé, ou plutôt il éprouve une telle excitation, qu’il ne m’a laissé aucun repos. Je suis, pour ainsi dire, dans un état de fièvre permanent. Des objets nouveaux se présentent sans interruption, me poussent à l’imitation ou à la composition, à entreprendre plus de choses que je n’en puis faire sous le rapport du temps et de la capacité. C’est presque risible, et même un peu pitoyable, je n’ai ni trêve ni repos ; et cependant ce travail m’amuse extrêmement. Je fais des portraits mieux qu’auparavant. Quand j’ai quelque chose de très-bien, je le laisse dans les foyers hospitaliers que j’ai habités, dans ces beaux et bons foyers qui se sont ouverts devant moi à Cuba comme aux États-Unis. Ils m’ont donné du repos, et des amis m’ont fait voir et apprendre beaucoup de choses sur leur vie et leur situation intérieure, connaître des personnes qui se réuniront dans mon cœur au souvenir des vents délicieux, des beaux palmiers de Cuba. Parmi elles se trouve madame Phinney, l’un de ces êtres doux, excellents, qu’on doit aimer et estimer complétement. Il m’en a coûté de la quitter, ainsi que ses filles, qui m’ont accablée, jusqu’au dernier moment, de bonté et de cadeaux.

J’ai entrepris ici de dessiner une maison de Cuba, et pris pour modèle une très-jolie et petite habitation de la Place d’Armes. Je m’asseyais de bonne heure sur un banc ombragé par les peupliers, avec pinceau et livre, espérant pouvoir transporter ainsi, sans qu’on s’en aperçût, la « casa Donna Fabiana Hernandez » dans mon album. Le premier matin tout alla bien. Un nègre seulement mit le nez à la porte et me regarda d’un air méfiant. Mais le lendemain matin plusieurs têtes me regardèrent de la maison, et une quantité de gamins se réunirent autour de moi, jetèrent les yeux dans mon album. Le troisième jour une inquiétude visible régnait dans la maison, et des hommes de haute taille m’entourèrent en parlant espagnol, non pas avec inimitié, mais en me faisant des questions auxquelles je ne pouvais répondre qu’en montrant mon dessin. Ils se mirent à rire, et on ne me laissa plus en repos. C’est pourquoi j’abandonnai la place lorsque ma copie fut achevée, pour la peindre chez moi. Cette maison, avec ses peintures à fresque extérieures, ses jolies grilles, ses beaux pilastres et ses ornements, est un véritable bijou d’élégance et de gentillesse. La porte d’entrée est comparativement trop grande ; là se tient toujours une volante attelée, qu’on peut considérer comme les pieds de cette demeure, car ceux-ci se meuvent rarement sans y être emboîtés. La grande porte ne s’ouvre que pour laisser passer la volante, et en contient une petite par laquelle entrent et sortent les piétons.

Après le dîner, nous sortons en voiture, madame Baley et moi, pour faire des emplettes dans les magasins, et nous allons ensuite à la promenade, quelquefois le long de la plage, où nous respirons la fraîche et délicieuse brise de mer, tandis que les vagues viennent se heurter contre le rivage. C’est pour moi une jouissance inexprimable. S’il nous arrive de rentrer tard, rien n’est plus joli que de voir briller les lumières de Matanzas abritée par les montagnes et longeant le bord de l’eau.

Nos emplettes dans les magasins se font de la manière suivante. La volante s’arrête devant l’un d’eux : aussitôt un ou deux jeunes commis accourent, s’informent de ce que nous désirons, nous l’apportent sur-le-champ. Nous avons autant de choix que nous pouvons en désirer, et nous faisons nos acquisitions sans quitter la voiture. Soit qu’on achète ou non, les manières des commis n’en sont pas moins également prévenantes et gracieuses. On est disposé à les prendre pour des pages du temps de la chevalerie plutôt que pour de simples commis, tant ils sont polis avec les dames. Bon nombre de ces jeunes gens appartiennent aux bonnes familles de l’île. Les créoles ont peu de moyens de gagner leur vie hors du commerce et de l’agriculture, les emplois civils et militaires étant donnés aux Espagnols.

Pendant ces excursions, ma jeune hôtesse salue en passant les personnes dont la voiture se croise avec la nôtre, ou qui sont aux fenêtres, en faisant un gracieux mouvement de la main et en criant : « Adios ». C’est l’usage ici, et ce mouvement de la main qui a différents degrés d’expression et d’intimité, est général pour hommes et pour femmes. C’est une manière de saluer qui me paraît aussi gracieuse et convenable que celle adoptée en Europe est fatigante et inutile. L’Espagnol poli ajoute à son salut aux femmes un : « Je vous baise les mains » ou : « A vos pieds, madame. » Cela ne signifie rien, mais l’expression est jolie, a quelque chose d’aimable dans la manière dont elle est exprimée. Les Espagnols sont assurément les hommes les plus courtois ; on les dit légers au même degré.

Hier, après dîner, j’ai vu des militaires espagnols faire l’exercice. Les soldats manœuvraient parfaitement, mais ils sont très-petits. On vante leur tenue et leur discipline.

Nous avons quelquefois des visites le soir ; ce sont, soit des Européens établis dans l’île, soit des femmes espagnoles qui jouent et font continuellement du bruit avec leurs éventails. La beauté, la magnificence et le poids des éventails sont des qualités fort recherchées. J’en ai vu qui ont coûté de vingt-cinq à cent dollars. Les plus précieux sont en ivoire et montés en or ; de petits miroirs ovales y sont adaptés extérieurement. La manœuvre de l’éventail est une science, une langue par signes à l’usage de la créole espagnole ; elle cause ainsi quand elle le veut avec son ami de cœur.

Dans les salons de Cuba il y a deux rangées de balançoires de forme espagnole ou de forme américaine. Les premières sont plus grandioses, mais aussi plus lourdes. Les balançoires sont établies dans l’intérieur, On y est assis, on cause en se balançant, s’éventant, tandis que le vent entre par les fenêtres. On prend du thé et l’on mange des bonbons. Les créoles espagnoles ont de jolis yeux bruns et doux, un très-bon jugement naturel, à ce qu’on dit, même de l’esprit, mais elles sont fort ignorantes. Dans leurs maisons elles s’occupent surtout à broder, à faire toilette, à recevoir des visites.

Je ferai encore une course avec mes hôtes pour remonter la Canima, l’une des plus belles rivières de Cuba ; elle n’est pas fort éloignée d’ici. Puis je dirai adieu à Matanzas.

Le 13 avril au soir.

Nous nous sommes mis en route hier matin avant le lever du soleil, madame Baley, son frère Philippe et moi. Au moment où nous démarrions de Matanzas, le soleil sortait avec magnificence de la mer. Un vieux marin hâlé, créole espagnol et ses deux jeunes fils nous servaient de rameurs. La mer était complétement tranquille ou ne formait que de longues ondes dépourvues d’écume. Ceci était nécessaire pour entrer sans danger dans la Canima ; car, par un temps plus rude, les vagues se brisent avec violence à son embouchure. Cuba a une foule de rivières provenant des montagnes, mais elles sont toutes moyennes et navigables pendant un espace plus ou moins long seulement.

Après avoir ramé durant une demi-heure environ, nous entrâmes dans la Canima, petite, mais limpide rivière qui serpente entre de hautes murailles escarpées, formées par des montagnes couvertes de plantes tropicales. Sur ces dernières s’agitaient en groupes pittoresques des palmiers éventails, et le long de ces murailles étaient suspendues, sur une quantité infinie d’arbres et de buissons, de jolies plantes aériennes à fleurs rouges, jaunes, blanches, pourpres ; des colibris verts voltigeaient autour d’elles. Plus rapprochés de la rive, il y avait des arbres et des arbrisseaux de bambous penchés vers l’eau avec un mouvement d’une grâce si incomparable, que j’en fus ravie. L’ombre des montagnes s’étendait sur la rivière entièrement calme, et nous offrant dans son monde tropical un beau mystère. Nous la remontâmes ainsi pendant plusieurs heures, et chaque nouveau coude nous faisait découvrir des beautés nouvelles, quoique toujours du même genre : des palmiers, des aloès, des bambous, des plantes aériennes, des colibris. Un bel oiseau blanc à long cou, et ressemblant à un petit cygne, voltigeait constamment un peu en avant de nous, s’abattait sur le rivage pour se reposer, et reprenait son vol dès que nous approchions, comme s’il eût voulu nous montrer le chemin. Mais le soleil montait dans cette profonde gorge, il n’y avait pas le moindre souffle, la chaleur devenait étouffante. Les jeunes rameurs se désaltéraient au filet d’eau qui sortait par le goulot de leurs pots en argile ; à cet effet, ils penchaient leur tête en arrière, tenant la bouche ouverte sous l’eau qui tombait ; au bout de quelques secondes, ils criaient ou soufflaient « Ave Maria ! » et recommençaient à ramer.

Nous débarquâmes sur un petit coude de la rivière, et déjeunâmes à l’ombre de quelques beaux bambous, tandis que les colibris voltigeaient autour de nous et au-dessus des fleurs rouges.

Je suivis un moment le bord, la rivière était encore fort étroite. On voyait quelques maisons de bois en ruines sur l’autre rive, des palmiers, des bananiers. Les crabes et une espèce d’écrevisses appelées fiddlers en Amérique, à cause de leurs grandes pattes, fourmillaient sur le rivage.

Malgré la beauté de cette végétation, je sentis que, pour se trouver heureuse dans ce monde enfermé, il faudrait être crabe ou colibri. J’y mourrais faute d’air libre.

Au retour, nous fûmes surpris par une pluie d’orage de l’espèce la plus sauvage, et, malgré notre abri en toile cirée, nous ne tardâmes point à être mouillés, ce qui m’inquiéta pour madame Baley, qui n’est pas forte ; nous fûmes donc bien aises de rentrer après une absence de dix heures. Nos rameurs n’avaient pas cessé d’humecter leurs gosiers avec de l’eau, de soupirer « Ave Maria, » et d’être de bonne humeur pendant toute cette excursion. J’ai admiré leur persévérance.

Nous étions très-fatigués, mais nous avions vu la Canima, et j’ai des souvenirs de la région des tropiques à placer à côté de ceux de l’Hudson, de la Savannah, du Mississipi, de l’Ohio et autres fleuves de l’Ouest.

C’est mon dernier soir à Matanzas, je partirai demain pour la Havane. J’ai passé la soirée seule avec mes hôtes ; j’ai entendu pour la dernière fois madame Baley jouer la « hauta Arragonesa », j’ai entendu pour la dernière fois « adeste fideles » joué sur l’orgue par M. Baley, et demain de bonne heure je quitterai Matanzas, ses beaux environs, ses bienveillants habitants. Il m’en coûte, mais il le faut. Jamais il ne m’arrivera de respirer un pareil air, d’entendre un pareil flot de musique joyeuse ; jamais je ne reverrai Yumori, Canima, ni Combre.

  1. Suédoises ; environ cinq à six mètres. (Trad.)