La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/30

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 257-261).

Chasse aux Oies Sauvages



APRÈS la chasse au gros gibier, il n’est pas, à mon avis, de sport plus fascinant que la chasse aux bernaches. Ces oiseaux sont très farouches et beaucoup plus difficiles d’approche que plusieurs sortes de plus gros gibier. L’incertitude qui caractérise ce sport, incertitude devenue presque proverbiale, le rend particulièrement intéressant.

Nous avons dans la province de Québec plusieurs rendez-vous bien connus de bernaches et dans la plupart d’entre eux, j’ai fait le coup de fusil. Il est à remarquer que les méthodes de cette chasse varient avec chaque localité. En outre d’un fusil de première qualité et de bonnes cartouches, il me paraît que la patience est encore plus essentielle au succès que toute autre chose. Je suis resté pendant des jours assis derrière un paravent ou des heures caché dans la brousse, sans avoir même la chance de faire un coup de feu, et, à la marée suivante ou le lendemain, j’en faisais tomber une quinzaine ou une vingtaine. Voici une liste des principaux endroits de refuge des bernaches, auxquels j’ai fait allusion plus haut : la Grande Romaine au Labrador, la baie Victor et Nickerson dans le groupe Betchouan, la Grande Péninsule, la baie des Sept-Iles, les Rochers aux Outardes, Rimouski, l’Île Verte et l’île-aux-Oies, la Batture aux loups-marins, en face de l’Islet, et Saint-Joachim, près de Québec.

Aux trois derniers endroits, on peut voir de grandes bandes de wavy ou oies sauvages, mais on n’en tue pas beaucoup, paraît-il ! Je ne suis jamais allé à Saint-Joachim. À la batture aux loups-marins et à l’île-aux-Oies, on chasse à l’abri de paravents ou de l’intérieur de fosses, où il faut rester des heures et attendre que la marée amène les oiseaux. Lorsqu’ils sont à portée, on tire assis, et lorsqu’ils s’envolent on tire un autre coup de fusil, et c’est tout ce que l’on peut faire en une seule marée.

Depuis que j’y ai fait la chasse, on m’a dit que l’on emploie aujourd’hui des canards privés avec plus de succès et plus de chances d’en tuer au vol. Cette dernière méthode est celle qui est en usage à l’Île Verte, surtout au printemps. On érige des paravents de neige et de glace à certains intervalles sur le bord des glaces de la batture, on met de la paille ou du foin et parfois l’on étend une vieille couverture de laine dans le paravent qui est de forme sphérique, comme la hutte d’un Esquimau. Au dehors on installe quelques images de leur espèce, taillées dans de la planche d’un pouce et on les plante dans la neige. Puis, à vingt verges de là, on dispose en groupe neuf ou dix canards vivants. Généralement, auprès de ce groupe, on attache par une patte un vieux jars avec une longe.

À la vue des oies sauvages dans les airs, le vieux jars se met à glouglouter et ainsi les attire. Quelques-uns viendront même se poser sur la glace, si l’on ne tire pas dessus. Le temps le plus favorable est lorsque le vent souffle du nord ou du nord-est. Il faut aller se mettre à l’abri du paravent dès l’aube et à partir de ce moment attendre jusque vers les dix heures de la matinée. Tel est le moment le plus favorable de la journée. C’est dans ces conditions qu’une fois je pus abattre dix-sept bernaches en un seul matin, à l’abri d’une cache qui appartenait à Charles Dion, chasseur de la place.

À Rimouski, bien peu de gens s’occupent de cette chasse et, cependant, les oies y sont par milliers au printemps et à l’automne. Je suis sûr qu’en y suivant les bonnes méthodes, on pourrait joliment y garnir sa carnassière. Je n’ai jamais séjourné dans l’endroit, mais il m’est arrivé d’y abattre de ces oiseaux en passant.

Sur les battures de Manicouagan et aux Sept-Iles, on fait la chasse aux oies, en général du bord des canots, ou en se cachant près d’une pointe où les oiseaux viennent se poser avec la marée ; — on fait une poule, comme on dit ici. Tirer du bord d’un canot est bien préférable et on obtient souvent de bons résultats en attaquant au vol. Le canot est bordé de branches de sapin ou d’épinette assez hautes et en quantité suffisante pour cacher à la fois et le pilote et le tireur. Quand une bande d’oiseaux est signalée, on dirige tranquillement le canot à leur rencontre, mais en tenant toujours l’aviron sous l’eau. Il faut aussi profiter du vent, s’il y en a, et se laisser aller à la dérive sur eux, à la condition cependant que la brise soit bien légère, car si l’on s’approche un peu vite, ils deviennent méfiants et s’envolent. Si c’est très à bonne heure au printemps et qu’il y ait des glaces flottantes, il vaut mieux déployer en paravent un morceau de coton. Le tireur et le pilote doivent également être tout de blanc habillés ; ils doivent spécialement avoir la tête coiffée d’un bonnet de coton. Je me suis approché comme ça en canot, si près de ces oiseaux, que j’en ai presque touché.

À mesure que la saison avance et que des arbres et autres débris descendent les rivières avec les grosses eaux du printemps, les branches forment les meilleurs paravents, et, tard dans l’automne, en septembre et octobre, on utilise des herbages secs. Aux autres endroits que j’ai mentionnés, principalement à la Grande Péninsule et à la Romaine, toute la chasse se fait au vol. Il y a de grandes étendues de pâture dans le voisinage, grèves immenses couvertes par places, de gaillet ou caille-lait (goose grass). À marée basse, ils viennent manger sur les grèves et graduellement, ils se rapprochent du rivage à la marée montante. À mi-marée, ils prennent leur vol en se dirigeant vers la rivière et quelque lac. En un endroit ils passent par-dessus un rocher très haut, taillé en promontoire et flanqué d’une coulée d’un demi-mille de largeur. Là, se dresse toute une ligne de fusils. À certains matins, j’ai vu de quinze à vingt chasseurs prendre part à cette partie de mousqueterie ; il ne passait pas une seule bande d’oiseaux sans que quelqu’un n’essaie d’y tenter sa chance.

À l’exception peut-être du plongeon, je ne crois pas qu’il existe de gibier à plumes sur lequel on gaspille autant de poudre ; quatre-vingt-dix pour cent des coups de fusil se trouvent complètement hors de portée.

Une erreur que l’on commet fréquemment quand les oiseaux volent, c’est de leur tirer du fusil par derrière ; la grosse taille de l’oiseau le fait paraître voler plus lentement et se trouver plus près qu’il ne l’est véritablement. On lâche une troisième bourrade, bang ! bing ! bang ! — toujours avec de la poudre sans fumée, on ne fait pas tomber un seul oiseau ; mais les gens prétendent que l’émotion ressentie leur procure une certaine satisfaction.

Si l’heure de la marée adonne, on peut faire deux rondes de coups de fusil le même jour, car lorsque la marée est à mi-jusant, le gibier s’en reviendra aux grèves. Si l’on a la précaution de ne pas les molester, sur leurs terrains de pâture, on se ménagera plusieurs jours de bonne chasse, mais si on les attaque la nuit ou sur les grèves, ils décampent vite.

Pour le tir au vol j’emploie du plomb B double et A triple, et, pour une poule (pot shots) du plomb No 1 ou 2 avec la meilleure qualité de poudre que je puisse acheter. Quant au meilleur calibre de fusil, cela dépend de la fantaisie du tireur. Je me sers de fusils, calibre 8 ou 10, mais j’ai vu des gens qui utilisaient des fusils de 28 de jauge.