Labrador et Anticosti/Chapitre XIV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
C. O. Beauchemin & Fils (p. 287-318).


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 17 crop).jpg

CHAPITRE QUATORZIÈME

Pointe-aux-Esquimaux (suite)


République canadienne-française… Port militaire… — Histoire d’une colonie acadienne. — Les missionnaires de la Pointe-aux-Esquimaux. — Le bon M. Ternet. — Chapelle, église, presbytère. — La Préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent. — Mgr Bossé. — Projet d’un petit séminaire. — Le Couvent de Saint-Joseph du Labrador. — Démission de Mgr Bossé. — La Préfecture réunie au diocèse de Chicoutimi. — Un conseil municipal qui meurt d’inanition. — Les écoles. — Petits détails pour l’histoire. — Les moyens de communication. — Poste et télégraphe. — Un incident électoral qui a fait du bruit. — La première jetée construite au Labrador. — La flotte de la Pointe-aux-Esquimaux.


Lundi, 15 juillet. — Vis-à-vis la Pointe-aux-Esquimaux, à la distance d’un mille environ, il y a une grande île qui cache la vue de la haute mer ; c’est l’île du Havre que l’on nomme aussi l’île aux Esquimaux. Nous y avons traversé aujourd’hui. De là, on a une belle vue du village tout entier. Ce village est bâti à l’extrémité, assez obtuse, d’une longue pointe qui termine à l’est une grande baie formant un vaste bassin. Dans le cours des siècles, la puissante République canadienne-française, qui n’est encore qu’à l’état de chrysalide, aura là l’un de ses ports importants, pour ses navires de commerce et surtout pour sa marine de guerre. La population des pêcheurs du golfe, ce sera la pépinière inépuisable qui fournira d’incomparables marins à nos cuirassés, à nos croiseurs, à nos torpilleurs. Ces gens-là travailleront pour l’histoire, et l’on verra les jeunes Francs de l’Amérique renouveler les glorieuses prouesses de leurs aïeux de la vieille France. À moins, toutefois, que nous ne soyons infidèles aux desseins de Dieu sur nous. Mais non ! Espérons qu’il nous retiendra, même malgré nous, dans le droit chemin !

Mardi, 16 juillet. — Il y a encore, à cette date, trois survivants des premiers habitants de la Pointe-aux-Esquimaux : Benjamin Petit-Pas, Hippolyte et Vital Boudreau. J’ai pu interroger longuement ces deux MM. Boudreau sur l’histoire de la localité, les divers genres de pêche que l’on y pratique, et sur d’autres sujets propres à intéresser. En outre, j’ai pu obtenir de M. P. Vigneau, gardien du phare de l’île aux Perroquets, l’annaliste dont j’ai déjà parlé, communication de plusieurs parties de son journal. Tout cela, joint à des renseignements puisés à d’autres sources encore, me met en mesure de raconter au long l’histoire de cet établissement.

Je vais reproduire d’abord tout ce que m’a communiqué M. Vigneau sur la Pointe-aux-Esquimaux, ou « la Pointe », comme on dit souvent sur la Côte ; car les noms ne doivent jamais être trop longs ; autrement on les abrégera fatalement. La linguistique, si nous l’interrogions là-dessus, n’en finirait plus d’apporter des exemples à l’appui de cette proposition.

Comme on le verra, les habitants de la Pointe sont presque tous venus des îles de la Madeleine. Ce courant d’immigration, d’après M. Vigneau, s’est continué, par étapes, à des intervalles de trois, quatre et cinq ans, jusque vers 1872. Depuis cette date, il n’est plus venu personne, « si l’on excepte quelques-uns qui s’en étaient retournés et qui sont revenus ; aussi, quelques jeunes gens qui venaient y passer un an ou deux, et s’en retournaient ensuite… » Ainsi, la population de la Pointe est composée de familles du Havre-aux-Maisons, de L’Étang-du-Nord et de l’île Amherst. Mais ces derniers ne sont venus que sur les dernières années. Le point de départ principal est le Havre-aux-Maisons. » Il faut ajouter qu’il est venu aussi plusieurs familles du district de Québec s’établir à la Pointe.


« Le 27 ou 28 mai 1857, Firmin Boudreau, propriétaire de la goélette Mariner, quitta les îles de la Madeleine, et fit voile pour la côte du Labrador à la recherche d’un endroit favorable à un nouvel établissement, ayant à son bord les familles suivantes : Nathaël Boudreau (son fils), Benjamin Landry (son gendre), Louis Cormier, François Petit-Pas, Joseph Boudreau[1], et aussi son second fils Hippolyte, et Vital Boudreau, encore garçons tous les deux[2].

« Quelques jours après leur départ, ils abordèrent à la rivière Corneille, trois ou quatre milles à l’est de l’île Sainte-Geneviève. Après y avoir passé la nuit, ils levèrent l’ancre et dirigèrent leur course vers l’ouest jusqu’à Mingan, explorant les différents havres, sans en rencontrer aucun qui leur parût propice à la fondation d’un établissement.

« Arrivés à Mingan, ils envoyèrent une barge en exploration jusqu’à Sheldrake. Celle-ci revint vingt-quatre heures plus tard sans apporter de nouvelles satisfaisantes. Alors ils décidèrent de s’établir à Mingan et y débarquèrent leurs bestiaux. Mais l’agent de la Compagnie de la baie d’Hudson s’opposa à leur dessein. — Sur ces entrefaites, ils rencontrèrent le révérend Père Arnaud, ce saint missionnaire qui a usé ses forces et sa vie à desservir les restes de la tribu montagnaise disséminée le long de la Côte Nord. Il compatit dignement à leur inquiétude et à leur désappointement, et finit par leur faire entrevoir la possibilité d’un établissement assez avantageux à la Pointe-aux-Esquimaux (où il n’y avait encore personne, ni blanc, ni sauvage). Le capitaine LeMarquend, qui se trouvait là dans le même temps, et qui connaissait très bien la Côte, leur donna aussi le même avis.

« Profitant du bienveillant conseil qui venait de leur être donné, ils rembarquèrent leurs bestiaux, levèrent l’ancre, hissèrent de nouveau les voiles, et se dirigèrent vers l’endroit dont nous venons de parler, où ils arrivèrent le mercredi 10 juin, vers midi. Aussitôt après leur arrivée, ils débarquèrent leurs effets, et édifièrent à la hâte quelques cabanes sous lesquelles ils devaient passer une partie de l’été.

« Comme la saison de la pêche approchait, les vieillards, au nombre de quatre, demeurèrent à terre avec les femmes et les enfants, tandis que la goélette, montée par les jeunes gens sous le commandement de Nathaël, partit pour aller pêcher à la rivière Sheldrake. Mais, arrivée à l’entrée de cette rivière, un coup de vent de S.-S.-E. assaillit la malheureuse goélette et la jeta à la côte, où elle fut brisée en pièces. Deux hommes vinrent en barge apporter cette triste nouvelle à ceux qu’ils avaient laissés à la Pointe, après quoi ils retournèrent rejoindre leurs compagnons à Sheldrake, où heureusement l’on réussit à faire une assez bonne pêche. Ils vendirent leur morue à une Compagnie jersiaise établie en ces lieux, et s’en revinrent à la Pointe vers la mi-août.

« Le 29 juin, le R. P. Arnaud vint rendre visite aux nouveaux habitants de cette localité, et ne cessa pas un seul instant de les encourager dans leur nouvelle position. Il y célébra la première messe, fit élever une grande croix au pied du coteau où l’on devait plus tard bâtir une chapelle, et mit cette nouvelle Mission sous le patronage des saints apôtres Pierre et Paul[3].

« Vers la fin du mois d’août, le vapeur Glyde, de la ligne « Anchor », fit naufrage sur les îles aux Perroquets de Mingan. Certains débris de ce naufrage, recueillis par les nouveaux colons, contribuèrent un peu à les dédommager des pertes récentes qu’ils avaient faites.

« Vers ce même temps, aussi, un petit traiteur, nommé Poitras, ayant appris que quelques familles s’étaient établies à la Pointe, y accourut dans l’intention d’y faire des affaires. Il s’y bâtit à la hâte un cabanon, le recouvrit en écorce, et s’y installa avec ses marchandises. À son départ, en automne, il laissa aux gens le peu de provisions qui lui restaient, emportant en revanche « beaucoup plus qu’il leur en avait laissé », avec promesse de revenir le printemps suivant. Mais ils ne l’ont jamais revu. Ce fut là le premier marchand qu’il y eut à la Pointe-aux-Esquimaux.

“ En octobre, Christophe Vigneau, copropriétaire de la goélette Eugénie, arriva à la Pointe pour s’y établir, avec trois autres familles, Xavier Cormier, Jean Cormier et Prosper Cyr. En mai 1858, huit autres familles vinrent rejoindre les premières : Amédée Vigneau (l’un des propriétaires de l'Eugénie), Gratien Cyr, Dominique Cormier, Placide Doyle (propriétaire de la Vénéléo), John Doyle (père du précédent), Joseph Boudreau (surnommé Joson, père de Vital Boudreau), Hippolyte Arseneau et Hippolyte Cormier. À l’automne, l'Eugénie, en revenant d’Halifax, arrêta aux îles de la Madeleine et emmena Frédéric Geomphe avec sa famille. Enfin, le 12 novembre, nous arrivions, toute notre famille, à la Pointe-aux-Esquimaux, à bord de la goélette Wide-Awake, dont mon père, Vital Vigneau, était propriétaire. Nous avions aussi à bord Samuel Doyle et sa famille, et quelques jeunesses qui venaient passer l’hiver sur la Côte. Nous apportions avec nous des provisions et des marchandises pour l’usage des habitants. Vers la fin du même mois, le Capt. LeMarquend arrivait aussi à la Pointe pour s’y fixer, avec les Warren de la Malbaie, à bord d’une goélette leur appartenant. Mais ces derniers étaient venus passer l’hiver seulement, dans l’intention d’aller à la chasse au loup marin le printemps suivant. — Tels furent les commencements de la Pointe-aux-Esquimaux.

« De 1859 à la fin de 1861, la population augmenta de dix-sept familles, dont deux familles canadiennes, et les autres des îles de la Madeleine ; de sorte que, avec les dix mariages qui eurent lieu dans le même espace de temps, le total se trouvait de 45 familles. Durant ce même laps de temps, la flotte augmenta de six goélettes, dont quatre venues des îles de la Madeleine (Sophie, Lady, Constantine, Victoria), une (Alphonsine) achetée à Québec, et une autre (Amélia) à Halifax. Une goélette ayant fait naufrage et une autre étant devenue hors de service, la flotte se composait, en 1862, de huit goélettes.

« À partir de cette époque, quoique enregistrant l’arrivée de chaque nouvelle famille, je ne me suis pas occupé du chiffre de la population, attendu que nous avions des missionnaires résidants qui en tenaient compte. »

* * *

Il n’y eut, dans les premières années de la Pointe-aux-Esquimaux, que des missionnaires passants, comme dit mon annaliste, c’est-à-dire des prêtres qui parcouraient la Côte Nord et ne séjournaient en chaque localité que le temps nécessaire pour y donner la mission. Voici la liste de ces missionnaires pro tempore :

1857 — R. P. C.-A. Arnaud, O.M.I.

1858[4] — R. P. J.-P. Bernard, O.M.I.

1859 — RR. PP. H.-A. Charpeney et L.-F. Babel, O.M.I.

1860 — M. F.-X. Plamondon.

Ce fut au printemps de l’année 1860 que M. Plamondon (qui fut vicaire à Saint-Roch de Québec, de 1856 à 1874, et, depuis 1874, desservant et curé de Saint-Jean-Baptiste de Québec, où il mourut il y a quelques années) donna la mission à la Pointe-aux-Esquimaux[5]. Dès l’automne suivant, les fidèles de ce poste eurent la joie d’avoir un prêtre résidant au milieu d’eux.

La manière dont cet événement se produisit est assez extraordinaire pour valoir la peine d’être racontée.

Dans l’automne de 1860, plusieurs pêcheurs de la Pointeaux-Esquimaux s’étaient rendus à Québec, pour y vendre leur poisson et acheter leurs provisions d’hiver. Rencontrant sur la rue un prêtre à l’aspect tout particulièrement vénérable, ils le prièrent d’entendre leur confession. Le bon prêtre leur répondit qu’il était lui-même étranger ; il arrivait des missions du Haut-Canada, et se préparait à retourner en France, dans sa patrie la Savoie. Sa place était même retenue et payée sur le vaisseau où ses bagages étaient d’ailleurs déjà embarqués ; le départ était fixé au lendemain. Cependant, il les confesserait volontiers, mais à condition qu’on le suivrait jusqu’à l’archevêché, où il devait se pourvoir de la juridiction nécessaire.

Chemin faisant, ces braves gens lui apprirent qu’ils ne pouvaient guère se confesser qu’une fois par année, quand ils venaient à Québec. Sans doute un missionnaire allait chaque année donner la mission à la Pointe-aux-Esquimaux ; mais, à cette époque, ils étaient toujours absents, occupés à faire la pêche en d’autres endroits. Bref, ils étaient bien malheureux. Quelle tristesse pour eux, par exemple, de ne pouvoir solenniser les belles fêtes de Pâques et de Noël ! Mais surtout, lorsqu’il y avait des malades dans le hameau, quelles n’étaient pas les angoisses, dans l’impossibilité où l’on était de leur procurer les secours religieux !

En écoutant ces doléances, le saint prêtre, qui se nommait Claude-Antoine Ternet, pleurait à chaudes larmes. Arrivé devant l’archevêque, il se jette à ses genoux, et lui demande la permission d’aller passer l’hiver avec ces pauvres pêcheurs. Le prélat ne manqua pas de lui représenter qu’il ne fallait pas céder à une émotion, fort touchante sans doute, mais qui n’était pas une infaillible garantie d’appréciation ; il lui exposa quels ennuis, quelles privations, quelles fatigues l’attendaient en ce lointain pays du Labrador. Mais cela n’ébranla aucunement le dessein du missionnaire, qui finit par obtenir l’autorisation d’aller passer un an à la Pointe-aux-Esquimaux.

À l’instant et tout joyeux, M. Ternet s’empressa de retirer ses bagages du steamer, et fit ses adieux à son neveu qui était venu de France tout exprès pour le ramener en Europe ! Il n’est pas téméraire de penser que ce neveu n’a pas eu trop, pour revenir de l’étonnement qu’il dut éprouver à l’annonce d’une nouvelle aussi étrange, des trente-sept années qui se sont écoulées depuis.

Enfin, sans hésitation, sans regret, l’abbé Ternet s’embarqua sur une goélette en partance, pour aller hiverner au Labrador.

Si ce n’est pas là du dévouement le plus héroïque, je ne sais où nous en trouverons ailleurs quelque exemple.

M. Ternet n’était pas jeune, puisqu’il avait reçu l’onction sacerdotale en 1818, à Besançon. Il arriva donc, après deux ans de séjour au Labrador, que sa santé ne lui permettait plus de faire de longues marches. Il obtint alors qu’on le relevât de ses fonctions de missionnaire. Mais il voulut rester à la Pointe-aux-Esquimaux, au milieu des bons pêcheurs de l’endroit. Il y résida dans une petite maison, où il vivait absolument seul, sans aucun domestique. Et, durant les longs et fréquents voyages du missionnaire qui l’avait remplacé, il se montrait tout heureux de pourvoir aux besoins spirituels de la population au milieu de laquelle il était demeuré.

Il y a bien longtemps de cela. Pourtant, à la Pointe-aux-Esquimaux, on1 parle encore du cilice, des jeunes, de la vie austère de M. Ternet. Cela prouve, encore une fois, qu’il n’y a rien comme les exemples d’un saint pour faire impression sur l’esprit des peuples.

Cependant, M. Ternet finit par s’apercevoir que les infirmités de la vieillesse allaient bientôt lui rendre la vie difficile. Il craignit d’être à charge à ces pêcheurs assez indigents, et se décida à retourner en France, où le cardinal Mathieu et ses confrères dans le sacerdoce l’entourèrent de vénération. Ayant repris un peu de vigueur, il accepta la direction d’une paroisse. Il n’y a pas de doute que, depuis maintes années déjà, il jouit de la gloire et du bonheur que le Dieu d’infinie bonté réserve à ceux qui l’ont aimé et servi fidèlement.

Si je ne me trompe, cet épisode que l’on vient de lire est l’un des plus touchants de l’histoire du Labrador. Il fallait, n’est-ce pas ? le raconter à notre public canadien, qu’on ne doit jamais craindre de trop instruire de ce qu’ont fait pour lui ses pères spirituels.

Voici les noms des prêtres qui, après l’abbé Ternet, résidèrent à la Pointe-aux-Esquimaux :

Sept. 1862-Août 1865 — M. A. Pelletier.

Sept. 1865-Sept. 1867 — M. J.-O. Béland.

(Durant l’hiver de 1868, M. J.-J. Auger, missionnaire de Natashquan, desservit la mission de la Pointe.)

Juillet 1868-Avril 1871 — M. J.-J.-A. Pérusse.

Mai 1871-Juin 1877 — M. J.-O. Perron[6].

Juin 1877-Août 1882 — M. D. Gillis.

19 oct. 1882-30 sept. 1892[7] — Mgr F.-X. Bossé, Préfet apostolique.

Sept, 1892 — M. F. Gendron, V. G.

* * *

« La première chapelle, raconte M. Vigneau, fut commencée en janvier 1859 (justement devant le portail de l’église actuelle) et terminée à la fin de la même année, de sorte que M. Plamondon put y célébrer les offices au printemps de 1860. Elle avait les dimensions suivantes : longueur, 30 pieds ; largeur, 24 pieds. La première messe de minuit y fut chantée la nuit de Noël 1860. La chapelle possédait deux cloches pour l’occasion : l’une, apportée des îles de la Madeleine, de cinquante livres environ ; et l’autre, d’environ vingt-cinq livres, dont feu le Capt. Hamond, de Saint-Thomas, qui hivernait alors à la Pointe, fit cadeau à la Mission, ces jours-là. — Les quatre premiers syndics furent élus le 8 décembre de la même année ; et, le 23 du même mois, les bancs furent mis à l’encan pour la première fois.

« En janvier 1862, on rallongea la chapelle de vingt pieds.

« En 1864, on a commencé à faire la première souscription pour la construction de l’église actuelle, laquelle s’est continuée jusqu’en 1870. Le montant total de la souscription, en y ajoutant £200 que nous envoyèrent nos compatriotes des îles de la Madeleine[8], s’élevait à £3000. — La cloche (de 450 livres), le dais, l'Enfant Jésus, un ciboire, etc., furent achetés en 1870, du produit de quêtes et souscriptions volontaires. — 24 mai 1866, pose de la première pierre de l’église actuelle. 5 juin 1867, première messe, dans cette église, dite par M. J.-O. Béland. 8 décembre 1874, bénédiction solennelle de l’église par M. J.-O. Perron. à l’exception des additions qu’a fait faire Mgr Bossé, cette église fut terminée en 1874 ; et la sacristie, en 1875. »

Passons maintenant à la maison curiale. Dans toutes les Missions, en attendant qu’on y construise un presbytère, le prêtre réside chez quelque respectable famille, qui regarde comme un grand honneur d’héberger ainsi le missionnaire ; et c’est ordinairement toujours la même famille qui jouit de ce privilège. À la Pointe-aux-Esquimaux, ce fut dans la maison de Firmin Boudreau, ancien capitaine de milice aux îles de la Madeleine, que les missionnaires reçurent ainsi l’hospitalité. M. Ternet, le premier prêtre résidant, fut aussi l’hôte de cette famille. Mais son successeur, M. A. Pelletier, eut un presbytère. L’on avait acheté pour cet usage la maison qu’avait occupée Jean Hamond, le premier « bourgeois » qui s’était établi ici, vers 1860. Quant au presbytère actuellement en usage, on le construisit de 1879 à 1881. Mgr Bossé y fit aussi exécuter des travaux, et c’est maintenant une demeure confortable et de belle apparence à l’extérieur comme à l’intérieur. Et même c’est l’un des très rares édifices de la Côte Nord où l’on voit des enduits en mortier et en plâtre sur les murs et les cloisons.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 313 crop).jpg
ÉGLISE ET PRESBYTÈRE DE LA POINTE-AUX-ESQUIMAUX.

(Photog. par l’Auteur.)


* * *

Jusqu’à l’année 1867, tout le territoire du Labrador faisait partie du diocèse de Québec. Lorsque Rimouski fut érigé en siège épiscopal, tout cet immense pays du nord-est fut détaché de Québec et englobé dans le nouveau diocèse, qui s’étendit ainsi des deux côtés du fleuve ou plutôt du golfe Saint-Laurent. Il est facile d’avoir quelque idée des immenses travaux que dut s’imposer l’évêque de Rimouski, Mgr J. Langevin, pour organiser, avec de faibles ressources, un diocèse d’une telle étendue et dans un pays encore peu développé. Ne pouvant recruter son clergé qu’à grand’peine, il lui fallait encore pourvoir à la desserte des missions éloignées et difficiles de la côte du Labrador. Lui-même, en l’année 1875, parcourut en goélette, même au péril de sa vie, la plus grande partie du Labrador et de l’Anticosti, et se convainquit qu’il ne pouvait efficacement diriger d’aussi loin une desserte de cette importance. Il proposa donc à ses collègues de la province ecclésiastique de séparer tout ce territoire du diocèse de Rimouski, et de le faire ériger en préfecture apostolique. Ce plan fut agréé de l’épiscopat, et soumis au Saint-Siège qui le mit à exécution. Ainsi fut érigée, en 1882, la Préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent, qui comprenait toute la partie nord-est de la province de Québec, depuis la rivière Portneuf, sur la côte nord du fleuve Saint-Laurent jusqu’au Blanc-Sablon, et s’étendait au nord et à l’ouest jusque vers le détroit et la baie d’Hudson ; la grande île d’Anticosti s’y trouvait aussi comprise. La Pointe-aux-Esquimaux devenait le chef-lieu de la Préfecture.

Le prêtre désigné pour remplir les fonctions de préfet apostolique était l’abbé F.-X. Bossé, alors curé de Douglastown (Gaspé). Ordonné prêtre en 1863, il avait passé toute sa carrière sacerdotale dans les missions de la Gaspésie. La vigueur physique, les talents, l’expérience, le véritable esprit ecclésiastique, tout le désignait pour le rôle difficile qu’on lui confiait. Dès l’année qui suivit sa nomination, la prélature romaine vint donner un nouveau relief à sa haute personnalité.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 315 crop).jpg
MGR F.-X BOSSÉ.

Mgr Bossé se mit à l’œuvre avec toute l’activité et tout le zèle dont il est doué, pour organiser parfaitement, sous le rapport religieux, le vaste territoire dont il avait la charge. Tout y était à créer à la fois. « Le travail ne nous fera pas défaut, disait-il dans son Mandement d’entrée ; car il y a beaucoup à faire dans cette nouvelle préfecture apostolique. Des Indiens à évangéliser, des frères séparés à ramener, des pauvres missions — qui n’ont pas même de chapelle — à pourvoir de tout, des écoles à créer, des bibliothèques paroissiales à fonder, enfin — et surtout — des missionnaires à trouver, à former même. » C’était tout un programme ; et, durant les dix années que le prélat passa sur la Côte, il travailla opiniâtrement à le réaliser. À part les voyages pénibles qu’il fit dans ses missions, à part les mille détails d’administration dont il fallait s’occuper, que de démarches ne s’imposa-t-il pas au dehors pour trouver les ressources qui lui manquaient, pour recruter des missionnaires et des institutrices ! Que d’appels aux gouvernements et au public charitable en faveur de sa pauvre population !

La grande difficulté, c’était de s’assurer la collaboration de sept ou huit prêtres doués de toutes les qualités du missionnaire, et qui fussent prêts à quitter le ministère relativement facile de leur diocèse pour affronter les travaux et les fatigues des dessertes du Labrador. Et puis c’était toujours à recommencer. Chaque année, deux ou trois missionnaires usaient de la liberté qu’ils avaient de quitter la Préfecture, et le Préfet avait toutes les peines du monde à les remplacer.

Cette situation ne pouvait durer indéfiniment. Aussi, sur le conseil des personnes les plus sages, Mgr Bossé se décida à prendre des mesures en vue de former lui-même des prêtres pour le service de la Préfecture. C’est-à-dire qu’il résolut de travailler à la fondation d’un petit séminaire au Labrador.

Il eut alors occasion de rencontrer, à Québec, le comte L.-G. Baillairgé, renommé par le zèle et la générosité qu’il témoignait pour les bonnes œuvres. Le Préfet lui exposa son pieux dessein. M. Baillairgé en comprit tout à fait l’importance, et donna sur-le-champ une royale aumône pour jeter les bases du futur collège qui devait porter son nom.

Mgr Bossé s’appliqua sans délai à exécuter son projet. Il prit à son presbytère quatre jeunes gens qui avaient suivi un cours d’études commerciales et qui donnaient espoir de vocation ecclésiastique. De concert avec son vicaire, qui remplissait les fonctions de vice-préfet, il commença leur instruction classique. Cela se poursuivit durant deux années, espace de temps qui permit au fondateur de se convaincre que son projet n’était pas actuellement réalisable. En effet, obligé de passer une partie de l’année en dehors de sa résidence, il ne pouvait s’occuper comme il l’aurait fallu de la formation de ces jeunes gens ; en outre, ses ressources ne suffisaient plus à leur entretien. Déjà même, cet essai avait absorbé une partie des fonds que le comte Baillairgé lui avait confiés.

Mais un autre obstacle se dressait aussi devant lui. Il constatait que la Préfecture ne lui fournirait pas les vocations ecclésiastiques sur lesquelles il fallait compter. On ne rencontrait pas sur la Côte Nord cette belle formation de l’enfance que l’on remarque dans nos anciennes paroisses, où la vue fréquente du prêtre et l’assistance régulière aux offices de l’église établissent comme une atmosphère religieuse très propre au développement des germes précieux de la vocation sacerdotale. Il fallait d’abord répandre au Labrador la pieuse éducation de nos familles canadiennes. En définitive, il était nécessaire avant tout de former de bonnes mères de famille. Là était le sûr moyen de préparer l’avenir.

Ce qu’on avait pris pour le commencement ne l’était donc pas. Ce n’était donc pas par la fondation d’un collège que l’on devait, au Labrador, jeter les bases d’un nouvel état social. Ce qu’il y avait de plus urgent, au Labrador, c’était un couvent !

D’autant plus que, s’il était difficile de recruter du dehors des missionnaires, il l’était encore plus de trouver des institutrices en nombre suffisant, qui consentissent à aller se dévouer — si loin ! — à l’éducation des enfants. Il fallait pourtant des écoles dans tous ces petits hameaux disséminés sur une côte de 250 lieues de longueur. Eh bien, un couvent formerait de bonnes institutrices ; le couvent et les bonnes institutrices formeraient de bonnes mères de famille.

Mgr Bossé remit donc à plus tard l’organisation du petit séminaire de la Pointe-aux-Esquimaux, et s’occupa sans délai de jeter les bases du Couvent de Saint-Joseph du Labrador. Ce n’était pas pour rien qu’on mettait la nouvelle institution sous le patronage de saint Joseph. L’entreprise s’annonçait en effet comme entourée de toutes sortes d’obstacles, et il importait d’avoir un protecteur bien puissant. Disons tout de suite qu’en effet le glorieux saint Joseph se mêla beaucoup de l’affaire et la fit pleinement réussir.

Il s’agissait, d’abord, de trouver une congrégation de religieuses enseignantes qui voulût bien se charger d’une fondation aussi pénible. Ainsi que l’a écrit Mgr Bossé, ces religieuses auraient à « surmonter l’effroi qu’inspire le nom seul de Labrador, pays sauvage et isolé, inabordable de l’extérieur pendant plus de six mois de l’année, au climat réputé — bien à tort — insupportable, privé de ressources fixes, sans aucun centre considérable, à près de 150 lieues de Québec, distance dont 90 lieues (du Sault-au-Cochon à la Pointe-aux-Esquimaux) ne pouvaient être franchies qu’à pied durant la moitié de l’année. »

Après avoir en vain frappé à la porte de plusieurs communautés de Québec et de Montréal, le Préfet apostolique réussit enfin à décider les Sœurs de la Charité, de Québec, à envoyer quatre religieuses au Labrador, pour essayer. Sœur Sainte-Martine fut désignée pour être la supérieure du couvent, elle qui n’avait jamais encore été mise à la tête d’un établissement. La sœur à qui échut le domaine de la cuisine, n’avait jamais, pas plus que ses compagnes, cuit un pain ni organisé une soupe. Tout finit pourtant par marcher parfaitement : la supérieure s’acquitta fort bien des devoirs de sa charge, et la cuisinière n’empoisonna personne.

Mgr Bossé avait d’abord acheté trois emplacements voisins, tout près de l’église, sur l’un desquels il y avait une maison. Bientôt il fit l’acquisition de deux autres maisons que l’on rapprocha de la première. Un peu plus tard, il acheta une belle propriété de cinq arpents de front, toute cultivable, où l’on aurait des pâturages, et où l’on récolterait force légumes de toutes sortes.

Cependant, il ne suffisait pas d’ouvrir un couvent. Il fallait aussi pourvoir à son existence pour l’avenir. Or, dans notre pays, il n’y a rien comme le gouvernement pour assurer l’existence de quoi que ce soit. Mgr Bossé ne manqua pas d’y songer ; et il s’en alla exposer aux ministres de la Province le besoin qu’avait la Préfecture d’une institution d’enseignement. On n’avait qu’à reconnaître ce couvent comme École industrielle ; et, grâce au concours qu’à ce titre ou recevrait du gouvernement, les choses iraient ensuite toutes seules.

Mais le moment était bien choisi pour parler d’École industrielle au gouvernement de Québec ! Précisément, à cette époque, le programme ministériel était de soumettre les maisons de ce genre au régime du minimum. Et puis, la loi exigeait que l’on remplît tant de conditions et de formalités avant que l’on pût en ouvrir les portes aux enfants que l’on voulait y faire instruire, que cela équivaudrait, pour ce qui est du Labrador, à n’y admettre à peu près personne. Or, c’est une fâcheuse situation, pour une école, que de ne pouvoir recevoir des élèves ! Donc, malgré la bonne volonté que pourrait montrer le gouvernement, il n’y avait rien à faire de ce côté.

Il ne restait plus qu’une solution : donner au couvent de la Pointe-aux-Esquimaux le caractère d’une École de Réforme, institution d’accès beaucoup plus facile, et qui, au fond, tend au même but. Il est vrai que, au Labrador, il s’agissait bien plutôt de former, que de réformer…, mais quand il ne tient plus qu’à une syllabe de plus ou de moins qu’une affaire n’aboutisse, on est bien près de réussir. On aurait donc une École de Réforme subventionnée par le trésor public. Et il fut convenu que ce paternel gouvernement, sans complètement s’endormir, fermerait du moins les yeux aux trois quarts, et surtout ne se servirait jamais de lunette, si ce n’est par le gros bout, pour examiner si, au Labrador, on observait très rigoureusement toute la lettre de la loi concernant les Écoles de Réforme. En tout cas, on aménagea le couvent pour sa nouvelle destination, et l’institution s’ouvrit avec une assistance de douze élèves, fillettes venues de divers endroits de la Préfecture. L’année suivante, ce nombre fut porté à vingt. En même temps, les 120 enfants de l’arrondissement scolaire recevaient aussi l’instruction des bonnes Sœurs. Les examens rendirent excellent témoignage de la valeur de l’enseignement donné par les religieuses.

Cependant les familles les plus aisées de la Préfecture demandaient avec instance qu’il y eût au Couvent un pensionnat distinct de l’École de Réforme ; et le Préfet crut devoir se rendre à ces prières. On réorganisa donc le programme des études, de façon à avoir même un cours modèle. On remania et on agrandit de nouveau l’édifice, qui eut à la fin deux étages, avec comble en mansarde (1892). C’est le Couvent dans son présent état, belle et grande construction de proprette apparence et dont l’aménagement intérieur est remarquable. École de Réforme et Pensionnat eurent chacun dortoirs, classes, réfectoire, salle de récréation.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 320 crop).jpg
COUVENT SAINT-JOSEPH DE LA POINTE-AUX-ESQUIMAUX.

En ces dernières aimées, de nouvelles conventions, faites avec le gouvernement de Québec, assurent l’existence de la maison, sinon jusqu’à la consommation des siècles, du moins pour un bon nombre d’années.

Toutefois, il ne fallait pas s’attendre à voir les élèves instruites au Couvent se rendre aussi loin qu’à Québec, pour y passer des examens et y recevoir leur diplôme d’enseignement. Et la difficulté d’avoir des institutrices en nombre suffisant


Le clergé de la Préfecture du golfe Saint-Laurent, en 1895


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 322 crop).jpg
MM. E. Bossé, J.-F.-R. Gauthier, S. Bouchard, Am. Maltais.
MM. Ph. Lemay, F. Gendron, G, Gagnon, A. Villeneuve.

restait toujours la même ou plutôt devenait de plus en plus

grande. Heureusement, grâce à l’appui de Son Éminence le Card. Taschereau, le Préfet apostolique obtint la création d’un bureau d’Examinateurs à la Pointe-aux-Esquimaux ; et les élèves du Couvent eurent désormais la facilité d’obtenir les diplômes d’école primaire ou modèle. En 1892, sur quinze institutrices qui enseignaient dans la Préfecture, douze étaient d’anciennes élèves diplômées du Couvent de Saint-Joseph du Labrador. — La moisson était commencée, récompense des pénibles labeurs du défrichement.

J’ai tenu à mettre en lumière l’œuvre scolaire de l’ancien Préfet apostolique du Labrador. Ce qu’a fait Mgr Bossé, l’Église le fait partout. Où en serions-nous, dans la province de Québec, si le clergé catholique n’avait pas consacré tant de dévouement à l’éducation du peuple !

Il faut répéter ces choses à temps et à contretemps, pour empêcher que l’opinion publique ne s’égare dans ses appréciations. Car il y a, ici et là, de petits messieurs qui n’ont jamais donné un sou ni versé une sueur pour l’instruction populaire, et qui, du bout d’une plume trempée dans l’ignorance et parfois dans l’impiété, s’efforcent à rayer tant de pages glorieuses de l’histoire du peuple canadien-français…

* * *

Il n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage de raconter les autres travaux de Mgr Bossé en cet immense territoire qui lui était confié. Il aurait certes compté pour rien toutes les fatigues et tous les labeurs de son apostolat, s’il avait été assuré d’avoir toujours à sa disposition les missionnaires dont il avait besoin pour desservir toutes les missions de la Préfecture. Mais il lui était de plus en plus difficile de maintenir au complet les « cadres » de son clergé. En effet les circonstances changeaient, même dans le diocèse de Québec, où il avait d’abord trouvé facilement les collaborateurs qu’il lui fallait.

C’est que l’œuvre de la colonisation avait repris dans toute la Province un développement que l’on n’avait pas encore vu ; et l’établissement de nombreuses missions et paroisses nouvelles retenaient les nouveaux membres du clergé dans tous les diocèses. Cette difficulté de recruter le clergé du Labrador fut sans doute l’une des principales raisons qui avaient engagé l’évêque de Rimouski à demander la séparation de la Préfecture d’avec son diocèse.

Quant à Mgr Bossé, il prit le parti d’exposer quelle était la situation précaire de la Préfecture à la S. Congrégation de la Propagande, dont il dépendait directement. Il lui fut répondu qu’il devait demander de l’aide au Séminaire des Missions étrangères, de Paris. Mais la démarche qu’il fit auprès de cette institution ne lui servit de rien. « Le Saint-Siège, lui écrivit-on, nous a déjà confié bien plus de missions que nous ne pouvons en desservir. »

Alors, voyant que déjà quelques-unes de ses missions manquaient de prêtres, et que bientôt il resterait à peu près seul pour subvenir aux besoins spirituels d’un aussi vaste pays, le Préfet n’hésita pas à prier le Saint-Père d’accepter sa démission, lui représentant que les intérêts spirituels de la population labradorienne exigeait que l’administration de la Préfecture fût remise à un évêque qui, possédant un séminaire et un clergé, pourrait subvenir à la desserte des missions.

Le Saint-Siège se rendit aux prières de Mgr Bossé, et confia, en 1892, l’administration de la Préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent à S. G. Mgr Labrecque, qui reçut en même temps, cette année-là, le titre d’évêque de Chicoutimi et celui d’administrateur de la Préfecture.

L’ex-Préfet, après les dix années de dévouement qu’il avait consacrées aux missions du Labrador, reprit avec joie l’exercice du ministère curial dans cette Gaspésie où, vingt-cinq ans auparavant, il avait commencé sa carrière sacerdotale. Durant son administration de la Préfecture, quatre jeunes prêtres, de Québec, de Rimouski et de Chicoutimi, avaient pris part à ses travaux en qualité de vice-préfets. C’étaient MM. L.-J. De-Champlain, D.-A. Langlois, J.-O.-E.-T. Giguère et H. Gaudreault.

Au départ de Mgr Bossé, M. l’abbé F. Gendron, jusqu’alors curé de Sainte-Agnès (Charlevoix), fut nommé curé de la Pointe-aux-Esquimaux. Vicaire général de Mgr l’évêque de Chicoutimi et autorisé à administrer le sacrement de Confirmation, ce prêtre a la surveillance générale des intérêts religieux de la Préfecture, sous la direction de l’administrateur.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 325 crop).jpg
S. G. MGR M.-T. LABRECQUE.

* * *

La Pointe-aux-Esquimaux, l’unique paroisse érigée canoniquement (mai 1873) sur la Côte Nord, est aussi la seule qui ait été érigée en municipalité. Mais il convient d’ajouter — ô impitoyable exactitude de l’histoire ! — que, quelques années avant notre passage en ce lieu, le Conseil municipal (dont la première organisation date de février 1875) avait cessé d’exister… faute de conseillers. Et s’il n’y avait plus de conseillers, c’est qu’il n’y avait presque pas de citoyens du village qui fussent « qualifiés », c’est-à-dire dont la propriété foncière fût de la valeur requise de quatre cents piastres. Voilà donc une administration, une sorte de gouvernement qui s’est d’elle-même éteinte, parce qu’il n’y a personne pour exercer l’autorité civile. Le fait est peut-être unique dans l’histoire ! Du reste, personne ne s’en portait plus mal, à la Pointe-aux-Esquimaux, et la vie sociale ne paraissait pas avoir souffert, dans son fonctionnement, de cette absence d’autorité municipale. Il faut avouer, aussi, que le corps civique dont il s’agit manquait joliment de sujets propres à alimenter son activité. Impossible d’imposer des taxes sur l’eau, puisqu’il n’y a pas d’aqueduc, ni d’accorder des « licences » aux cochers ou aux charretiers, puisqu’il n’y a pas même un seul cheval dans la localité. À vrai dire, lorsque, chaque printemps, le Conseil municipal avait ordonné aux gens, par décret, de tenir les chiens attachés, pour permettre aux bestiaux de jouir en sûreté des plaisirs du grand air pendant l’été, l’ordre du jour — ou plutôt de l’année — était à peu près épuisé. — Heureux Conseil ! Population fortunée ! qui ne connaissez que par les journaux ce que l’on entend par « boodlage » et pots-de-vin !

Donc, le Conseil municipal n’existant tout au plus qu’à l’état latent, il n’y avait d’autre autorité dans la paroisse que celle du curé, comme autrefois dans les Réductions du Paraguay. Les enfants toutefois estimaient que leur liberté n’était pas si complète, puisque, ici comme ailleurs, ils restaient justiciables de l’autorité paternelle, et, à l’école, du pouvoir « magistral ».

* * *

Cela nous ramène précisément à la question scolaire, qui n’offre ici que des points de vue consolants ; car, de tous les endroits de la Côte Nord, nul n’est aussi favorisé que la Pointe-aux-Esquimaux sous le rapport de l’éducation, ce qui est dû principalement, on le devine, au magnifique Couvent qu’y dirigent les Sœurs de la Charité. — Durant les premières années, il est vrai, on manqua d’écoles, et le fait n’a rien de surprenant. Mais, dès l’année 1862, cette lacune fut heureusement comblée par la venue d’un instituteur, M. Louis Ouellet[9], qui enseigna à la Pointe depuis juillet 1862 jusqu’au mois de juin 1864. Voilà le nom du premier instituteur de cette paroisse ; et la première maison d’école qu’il y eut là, fut achevée le 18 novembre 1863. « Depuis ce temps, écrit M. Vigneau, nous avons toujours eu des instituteurs et des institutrices de Québec ou des environs, jusqu’en 1887. À cette époque, nos filles, qui avaient étudié au Couvent, se trouvant capables d’enseigner, nous leur avons confié ce soin. Les premières religieuses sont arrivées le 17 octobre 1885. »

Depuis l’automne de 1871, la paroisse est divisée en deux arrondissements scolaires.

* * *

Sous le titre : Garde-pêches, Collecteurs, Magistrats, etc., M. Vigneau donne les renseignements qui suivent :

« Le premier garde-pêche qui soit venu dans nos parages, y vint dans le cours du mois de juillet 1861 : c’était Joseph Beaulieu, de Carleton (baie des Chaleurs). Deux ou trois ans plus tard, il y en avait dans presque toutes les rivières, comme aujourd’hui.

« Notre premier collecteur de douane fut un M. Perchard (originaire de Jersey), en juin 1867. Il fut remplacé, l’année suivante, par M. McGee (père de notre collecteur actuel), qui y vint durant deux ou trois ans ; ensuite ce fut M. McPherson (une seule année), et enfin M. J.-B. McGee, notre collecteur actuel, que nous avons depuis 1871 environ.

« La Pointe n’est pas un port d’enregistrement pour les goélettes. Lorsque nous en bâtissons, il faut aller les faire enregistrer à Québec ou à Gaspé.

« Les deux premiers juges de paix furent nommés en 1872.

« Le premier magistrat qui vint dans nos parages fut M. H.-H.-S. Cimon, en juillet 1873. En novembre de la même année, M. Chs Gagnon, avocat de la Baie-Saint-Paul, le remplaça et descendit à la Pointe pour y demeurer. Il s’en retourna en août 1876. Depuis ce temps jusqu’en 1893, ce que l’on est convenu d’appeler la justice[10] fut administrée sur la Côte par un M. O’Brien[11], de Tadoussac. Depuis lors, cette besogne est tombée entre les mains de M. IL-P. Vallée[12], de Saint-Thomas.

« Le premier médecin que nous avons eu est le Dr J.-E. Tremblay, en 1891. »

* * *

Jusqu’en 1880, les gens de la Pointe-aux-Esquimaux ne pouvaient communiquer avec Québec et les ports de la côte sud que par goélette. En 1880, le Str Otter commença à tenir une ligne entre la Côte Nord et Québec. Depuis le mois de mai 1872, il y avait aussi des communications régulières entre Gaspé et la Côte Nord ; car ce fut en cette année que le gouvernement fédéral établit ce service postal par goélette, entre la Côte et Gaspé, dont j’ai parlé déjà et qui se continue toujours. Quant au Str Otter, il ne fut chargé du transport de la malle qu’un an ou deux après avoir commencé à voyager entre la Côte Nord et Québec. Sauf quelques voyages du milieu de l’été, où il se rend jusqu’à Natashquan, il ne va pas ordinairement plus bas que la Pointe-aux-Esquimaux.

Donc, deux fois par quinzaine, durant l’été, ou reçoit la poste et l’on peut profiter des voies de communication qui s’offrent au voyageur. Les gens qui ne sont pas pressés, ou qui sont désireux de goûter les charmes de l’antique navigation à la voile, choisissent la goélette de Gaspé ; ils font de même, évidemment, ceux que leurs affaires appellent dans la Gaspésie. Quant aux personnes d’un esprit plus positif, surtout si c’est du côté de Québec qu’elles entendent se rendre, elles s’embarquent à bord du Str Otter, qui, lui, ne craint pas le vent contraire… pourvu que le souffle en soit modéré.

Mais, l’hiver, comment voyage-t-on, dans ces endroits reculés ? L’hiver, il n’y a d’autres moyens de locomotion que la raquette ou le cométique. Cela signifie que les gens du pays ne voyagent guère à cette saison, sinon pour aller dans les postes voisins. Et s’il fallait que quelqu’un se rendît absolument durant l’hiver à Québec, c’est-à-dire à une distance de 150 lieues environ, il y aurait certainement lieu de s’apitoyer sur son sort. Ce trajet, toutefois, n’est pas impraticable, puisque les postillons le font bien ; mais il faut ajouter qu’ils se relèvent de distance en distance. Les gens de la Côte qui ont à faire des voyages assez longs, attendent volontiers ces courriers de la malle, pour faire route avec eux ; car l’on a tout avantage à voyager de compagnie à travers ces immenses solitudes, dans la saison des grandes tempêtes de neige et par des chemins qui « n’existent pas ».

Ce fut en janvier 1875 que vint à la Pointe-aux-Esquimaux la première malle d’hiver régulière. Auparavant, on était dans la même position que les Anticostiens : de l’automne au printemps, il n’y avait pas de service postal. Et comme le télégraphe n’était pas encore construit jusque-là, on y était aussi isolé du reste de l’univers qu’on peut l’être par exemple au Groenland. Le Canada aurait pu changer d’allégeance, durant l’hiver, et le drapeau étoilé remplacer le drapeau britannique sur la citadelle de Québec, pendant que, à la Pointe-aux-Esquimaux, dans chaque foyer l’on aurait continué à dire, chaque jour, dans la prière du soir : « Gardez et sauvez notre Reine et toute la famille royale », et à chanter loyalement, dans les grandes circonstances, le God save the Queen. Voilà ce qui peut arriver, quand on est privé des communications de la poste et du télégraphe !

Mais, à présent, les citoyens de la Pointe-aux-Esquimaux n’ont plus à redouter de commettre l’erreur de faire des vœux pour le bonheur d’un souverain étranger et peut-être ennemi. Ils ne sont plus, durant l’hiver, privés de communications avec le reste du pays. D’abord, ils ont l’avantage d’une ligne télégraphique qui les relie à Québec. Ce fut le 10 octobre 1889 que cette communication avec la capitale de la Province fut enfin établie, et que la première dépêche entre Québec et la Pointe-aux-Esquimaux, fut confiée au fil électrique.

Pour ce qui est du service postal, il y a maintenant durant l’hiver, c’est-à-dire de novembre à avril, six courriers qui partent de Québec pour la Pointe-aux-Esquimaux. Ce n’est sans doute pas encore l’idéal, et beaucoup de gens se trouveraient bien malheureux s’ils se voyaient réduits à ne recevoir leur correspondance qu’une fois le mois. Mais comme il faut toujours tenir compte ici-bas des circonstances, la position des habitants du bas Saint-Laurent, au point de vue de la poste, n’est pas après tout si lamentable. Elle paraît même très enviable, si on la compare avec celle des citoyens de l’Anticosti !

* * *

Depuis ces dernières années, non seulement la population de la Côte Nord, aussi loin que la Pointe-aux-Esquimaux, jouit des bienfaits du télégraphe, de la poste régulière et, durant l’été, du service semi-mensuel d’un navire à vapeur ; mais — ô suprême félicité ! — ces gens exercent à présent leurs droits de libres et indépendants électeurs ! Dans la plénitude de leur pouvoir de citoyen, ils ont le bonheur d’influencer en quelque mesure le gouvernement de la chose publique !

Ce fut en août 1892 que, pour la première fois, les gens de la Pointe-aux-Esquimaux, fraction du peuple souverain, purent s’approcher de l’urne électorale et y déposer leur bulletin de vote. Il est vrai que la chose ne marcha pas toute seule, et qu’il fallut bien distendre un peu les mailles de la loi… ; mais la solidité d’une loi ne ressemble-t-elle pas un peu à celle d’un filet de pêche ? et ne se prouve-t-elle pas par la faculté de pouvoir l’étendre sans la rompre ? Il faut donc savoir que toute la Côte Nord, jusqu’au Blanc-Sablon, et même l’île d’Anticosti, appartiennent au comté de Saguenay, et que le comté de Saguenay est réuni, pour ce qui concerne l’administration fédérale, au comté de Chicoutimi, qui comprend aussi tout le pays du lac Saint-Jean. Il en résulte que le député de Chicoutimi et Saguenay représente, à la Chambre des Communes du Canada, la division électorale peut-être la plus étendue qu’il y ait dans l’univers, une division électorale qui embrasse tout le territoire compris entre la rivière Saguenay, le fleuve Saint-Laurent jusqu’au Blanc-Sablon, et, dans le Nord, la hauteur des terres. Ce député, s’il lui prenait fantaisie de jouer au coup d’État et de lever, un beau matin, l’étendard de l’indépendance, se trouverait à la tête d’un royaume de considérable étendue. Il est vrai que le nombre de ses sujets serait tout à fait restreint, et que le nouveau potentat régnerait principalement sur des solitudes, la plus grande partie de ce territoire étant inhabitée et devant l’être jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place libre sur le reste du globe terrestre.

Ajoutons que, depuis un certain nombre d’années, le territoire du lac Saint-Jean forme un comté distinct, pour ce qui est de l’administration provinciale seulement. Le député de Chicoutimi et Saguenay à la Législature de Québec représente donc une division électorale un peu moins étendue que celle de son collègue d’Ottawa, mais assez vaste, elle aussi, pour constituer un pays d’assez grande importance. Les chefs d’État d’Angleterre, d’Ottawa et de Québec feront donc bien d’être sur leurs gardes, et de se défier toujours, sans en avoir l’air, des deux députés de Chicoutimi et Saguenay.

Pour ce qui est de la partie de ce comté qui forme la Côte Nord, c’est-à-dire qui s’étend depuis Betsiamis jusqu’au Blanc-Sablon, on n’avait pas cru possible, jusqu’en 1892, de l’admettre à l’exercice du droit électoral, à cause de son éloignement et de la difficulté des communications. Cette année-là, enfin, nos pêcheurs de la Côte se virent conviés au « banquet électoral ». On se mit, en temps opportun, à préparer la fête. — Il s’agissait, pour les comtés de Chicoutimi et Saguenay, d’élire un représentant à la Chambre des Communes. L’« officier rapporteur » nomma tous les fonctionnaires qu’il fallait à chaque endroit de la Côte. Par ses soins, les boîtes de scrutin, les bulletins de vote et autres documents nécessaires, tout fut mis à bord d’une goélette qui distribuerait ces choses diverses dans les différents postes de la Côte. Et les choses allaient se passer de la façon la plus vulgaire, c’est-à-dire comme il se fait dans toutes les élections et dans tous les pays où l’on vote ! Mais voici que le vent contraire s’élève, et voici que la goélette est forcément retenue dans quelque port de refuge, en attendant des souffles propices ; voici, de plus, que le jour fixé pour la votation est tout près d’arriver… Ce fut alors que, parmi les fonctionnaires de l’État que cela concernait, on eut une idée géniale, celle d’organiser la votation sur la Côte Nord par voie du télégraphe. Les principaux officiers de la loi, d’Ottawa, déclarèrent que rien ne s’opposait pas à ce que l’on projetait, et indiquèrent même les détails de la conduite à tenir pour que l’on restât dans les limites de la légalité. Il était déjà trop tard pour organiser semblable affaire à chacun des postes de la Côte. Du moins, on résolut de monter le mécanisme électoral à la Pointe-aux-Esquimaux, endroit beaucoup plus populeux que les autres localités, et de le faire fonctionner par l’électricité. Cela veut dire simplement que les nominations, proclamations et autres formalités se firent par voie télégraphique ; et l’on donna, de la même manière, toutes les instructions nécessaires au « sous-officier rapporteur » du lieu. Celui-ci prépara lui-même des bulletins de vote, tous semblablement écrits à la main. Quant à la boîte du scrutin, c’était plus difficile. Par bonheur, ou trouva une petite boîte, de six pouces cubes, qui jadis avait contenu des flacons d’eau de Floride. Le couvercle cloué, des cordons bien scellés ceinturant la boîte de toute part, avec une petite fente pour l’introduction des bulletins : cela faisait merveilleusement ! Et cela fit merveille aussi ! Car les électeurs de la localité, pleins de reconnaissance pour ce bon gouvernement d’Ottawa qui avait pris tant de peine pour leur permettre de dire leur mot sur l’administration du pays, ne manquèrent pas de voter tous comme un seul homme en faveur du candidat ministériel. Et, qui plus est, ils assurèrent son élection ! Car dans le reste du district électoral, les voix étaient à peu près également divisées. Voilà le récit véridique de la première élection politique qu’il y eut à la Pointe-aux-Esquimaux. On s’est permis d’écrire dans les journaux qu’on y avait déposé les bulletins de vote dans une boîte d’allumettes ! Il fallait empêcher ce propos d’entrer dans l’histoire. Elle saura désormais, l’histoire, que ce fut une boîte d’eau de Floride qui servit d’urne électorale, en ce jour mémorable. Je l’ai vue et mesurée, cette boîte, dans le musée où l’on se propose de la conserver pour l’édification de la postérité.

* * *

Un bienfait en attire un autre, comme c’est reconnu depuis longtemps. On en vit la preuve encore une fois, à la suite de cette élection ; car le gouvernement fédéral, pour ne pas être en reste de bons procédés avec la population de la Pointe-aux-Esquimaux, fit voter par les Chambres la somme d’argent nécessaire pour la construction d’une jetée à la Pointe. À vrai dire, il y en avait déjà une qui avait été construite par un particulier, quelques années auparavant, un peu à l’ouest de l’église ; mais elle était de faibles dimensions et ne pouvait rendre de services à la grande navigation. Toutefois le gouvernement en fit l’acquisition, dans le dessein de la prolonger jusqu’à l’eau profonde ; cette eau profonde étant assez rapprochée de terre, l’entreprise ne devait pas être considérable. Au moment de notre séjour à la Pointe-aux-Esquimaux, l’ingénieur du gouvernement s’y était rendu et attendait, pour commencer les travaux, l’arrivée du bois de construction, que l’on faisait venir du Saguenay. Car ce n’est pas en cet endroit de la Côte Nord que l’on trouverait des bois d’assez fort volume pour un tel ouvrage. La petite jetée dont j’ai parlé, a été faite avec des pièces de bois jetées par la mer sur le plain. Il n’y a ici que de petits arbres.

On s’imagine peut-être que la construction de cette jetée apportait une joie délirante dans le cœur de cette population ? Point du tout. On est si bien habitué, de longue date, à prendre son canot pour aller accoster au large le steamer ou les goélettes, que l’on n’apprécie pas beaucoup le charme qu’il y a à se rendre pédestrement à bord de ces vaisseaux. Et puis, ici comme partout, l’endroit choisi pour la construction d’une jetée ou d’un quai est toujours celui qui n’aurait pas dû l’être ; il est absurde, insensé, criminel de placer en tel lieu cette construction ! Les officiers du gouvernement sont tout à fait accoutumés aux propos de ce genre ; et — que voilà une pensée consolante — pour peu que leur carrière ait eu quelque durée, ces doléances ne leur font perdre ni le sommeil, ni l’appétit, ni la paix de la conscience. On construit le quai où l’on trouve que c’est le mieux, on laisse dire tout ce que l’on veut, et à la fin tout le monde est content. Pour ce qui en est, en particulier, de la Pointe-aux-Esquimaux, des pêcheurs prétendaient que la jetée, placée à l’endroit qui a été choisi, allait déranger les courants de telle sorte que les bancs de sable détruiraient bientôt l’excellent mouillage qu’ils ont, pour leurs barges de pêche, vis-à-vis l’église et le couvent. Mais l’événement n’a pas confirmé ces appréhensions ; la jetée n’a pas fait accumuler le sable, comme on le redoutait, et le mouillage des petits vaisseaux est toujours le même[13].

Il y a de l’avenir, sur la Côte Nord, pour la construction des quais ou jetées ! Car il n’y en a nulle part encore, si l’on excepte certains échafaudages qui en tiennent lieu dans les grands établissements de pêche, et que l’on a construits avec le petit bois que l’on trouvait dans les alentours. Ces quais ne peuvent en général être atteints que par les barges de pêche. Il est donc certain que, les unes après les autres, toutes les localités demanderont des quais ou des jetées qui puissent servir aux vaisseaux d’un certain tonnage. Le gouvernement fédéral aura là-dessus bien des fois à prêter l’oreille aux humbles requêtes de ses administrés de la Côte Nord ! Pour le candidat ministériel, dans toutes les élections qui se feront d’ici à de nombreuses années, il y a là une ressource quasi inépuisable dont il ne manquera pas, j’imagine, de tirer un parti convenable.

* * *

Cette affaire de la jetée construite à la Pointe-aux-Esquimaux m’amène bien naturellement à parler de la flotte du lieu, qui se compose exclusivement de goélettes et de barges. « En 1865, me dit M. P. Vigneau, nous possédions 12 goélettes ; 14 en 1870 ; 17 en 1875 ; 23 en 1880 ; 26 en 1882 et 1883. Depuis, leur nombre a toujours diminué, de sorte qu’aujourd’hui nous n’en avons plus que 12, dont plusieurs ont atteint l'âge de majorité. » 23 goélettes, ajoute notre annaliste, ont été achetées par les habitants de la Pointe, la première en 1859, et la dernière en 1882. Nous en avons bâti 18, la première en 1804, la dernière en 1883. — Il y en a eu six d’écrasées par les glaces au voyage du loup marin, et cinq naufragées d’autres manières, la première en 1857 (lors de l’arrivée des premiers colons), et les deux dernières en 1894.

Voilà donc l’histoire joliment renseignée sur la question des goélettes de la Pointe-aux-Esquimaux ! Il reste à dire à quel usage on les emploie, c’est-à-dire à parler des grands voyages de chasse ou de pêche que l’on fait chaque année.



Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 428 crop).jpg

  1. « Ce Joseph Boudreau, avec ses fils et quelques fils Petit-Pas, alla habiter Washtawoka, en 1874. »
  2. Les MM. Boudreau, « encore garçons » en 1857, sont précisément ceux que j’ai interrogés sur le passé de la Pointe-aux-Esquimaux, ainsi que je l’ai dit plus haut. (A.)
  3. « J’ignore la raison pour laquelle la paroisse est toujours demeurée sous le vocable de saint Pierre seulement. Serait-ce oubli de la part des premiers missionnaires qui ont desservi la Mission, ou de la part du R. P. Arnaud lui-même qui ne leur aurait pas fait connaître la décision qu’il avait prise d’abord ? Car c’est lui-même qui m’a dit qu’il avait mis la Mission sous le vocable de ces deux saints. »
  4. L’abbé J.-B.-A. Ferland arrêta à la Pointe-aux-Esquimaux en cette même année (1858) ; mais il ne parait pas avoir eu occasion d’y exercer le saint ministère. « À sept lieues au delà du poste de Mingan, dit-il dans son récit de voyage, se trouve la Pointe-aux-Esquimaux, où une vingtaine de familles acadiennes se sont établies depuis trois ans. Elles viennent des îles de la Madeleine, d’où elles se sont expatriées pour améliorer leur condition. Pêcheurs, agriculteurs et matelots, les Acadiens ont fait un excellent choix en transportant leur résidence en ce lieu. Ici ils trouvent des terres cultivables, une mer abondante en poissons et en gibier ; à leur porte est le port des Esquimaux, complètement abrité par des îles ; et en arrière s’étend un excellent pays de chasse ; tandis qu’aujourd’hui les îles de la Madeleine n’offrent qu’une partie de ces avantages et sont beaucoup trop peuplées pour les ressources qu’elles présentent. » M. Ferland a fait erreur en disant que les Acadiens qu’il trouva à la Pointe y étaient fixés depuis trois ans, c’est-à-dire depuis 1855. La date de 1857 m’a été donnée par les MM. Boudreau dont j’ai parlé ; et M. P. Vigneau, on l’a vu, a corroboré leur témoignage.
  5. En souvenir de ses travaux apostoliques au Labrador, M— Plamondon fit à Mgr Rossé le don d’une belle statue de son patron, saint François Xavier, qui fut placée sur le toit d’une aile du Couvent, à la Pointe-aux-Esquimaux.
  6. M. Perron était venu sur la Côte dans l’automne de 1870, pour administrer le sacrement de confirmation.
  7. M. J.-A. Chalifour et M. R. Beaumont, chargés des missions des alentours, résidèrent à la Pointe-aux-Esquimaux, le premier de 1875 à 1878, et le second de 1878 à 1882.
  8. N’est-il pas touchant, de voir les gens des îles de la Madeleine, peu riches eux-mêmes, sans doute, aider ainsi leurs frères de la Côte Nord à se bâtir une église ! (A.)
  9. Ce même M. Ouellet tint plus tard une école à Chicoutimi.
  10. Il ne faut voir aucune intention malicieuse dans cette expression, dont l’originalité pourrait s’interpréter a mal, si l’on n’y mettait quelque bonne volonté…(A).
  11. Avant d’être magistrat de district sur la Côte Nord, M. F. O’Brien avait exercé les mêmes fonctions dans le Saguenay ; il demeurait alors à Chicoutimi. Esprit studieux, avide de savoir, M. O’Brien avait acquis des connaissances sur une foule de sujets scientifiques, et sa conversation était très intéressante. Il avait aussi des goûts de collectionneur : objets d’histoire naturelle, livres curieux, instruments anciens quelconques, articles de journaux, il recueillait tout ce qu’il pouvait. Attaché a quelque grand musée, il aurait fait des merveilles ! — Atteint soudainement de maladie grave, dans l’une de ses courses judiciaires, sur la Côte, il mourut à la rivière Pentecôte, il y a quelques années. (A.)
  12. En 1897, M. Vallée a été transféré dans le district du Lac-Saint-Jean. M. A. H. Simard, avocat de la Baie-Saint-Paul, remplace au Labrador comme magistrat de district. (A.)
  13. Au mois d’avril 1897, on m’écrivait de la Pointe-aux-Esquimaux que la jetée s’était enfoncée de près de deux pieds dans le sable sur lequel elle repose, ce qui d’ailleurs était assez prévu. L’accident est facile à réparer. — On ajoutait qu’il faudrait l’allonger de cinquante pieds pour que les vaisseaux de fort tonnage puissent l’accoster.