Labrador et Anticosti/Chapitre XIII

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 251-286).


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CHAPITRE TREIZIÈME

Mingan — Pointe-aux-Esquimaux


Départ de l’île d’Anticosti. — La perfidie d’un « paquet de mer ». — L’Île Aux Perroquets et son chroniqueur. — Mingan. — Une « réception ». — Grand bal chez les Montagnais. — Danses symboliques. — Funérailles à la montagnaise. — Le calvaire de Mingan. — Ce que gagnent les sauvages. — La pêche à Mingan. — La seigneurie de Mingan. — Un procès célèbre. — Une visite diplomatique. — Départ de Mingan. — On louvoie. — Pointe-Aux-Esquimaux. — Une arrivée triomphale. — M. le G. V. Gendron. — Et les Esquimaux ? — Concert gratuit. — Histoire des chiens du Labrador. — Leur rôle hygiénique. — Attelés au cométique. — Comment on les nourrit. — Pourquoi les Canadiens n’ont pas fait comme les Lapons.— Bénédiction des enfants. — Les rosiers du Labrador.


Jeudi, 11 juillet. — Aujourd’hui, malheureusement, il fait beau, le vent est bon, et il faut quitter cet agréable séjour de West Point. Car personne de nous n’a l’intention de se fixer à jamais sur l’île d’Anticosti ; chacun a ses raisons pour ne pas céder à la tentation de vivre et de mourir Anticostien.

À notre départ — comme il avait été fait à notre arrivée au phare — il y eut grand tapage dans la nature, et je ne sais combien de livres de poudre il en coûta pour rompre à ce point le silence qui règne en ces lieux et qui d’ordinaire n’a d’autres ennemis que le sifflement des tempêtes et le grondement du ressac. — Tout ce bruit s’est vite éteint ; plus durable sera pour nous le souvenir de la cordiale hospitalité que nous avons reçue sous le toit de M. Malouin.

Nous voici à la Baie-des-Anglais, où nous saluons encore une fois les notabilités de l’endroit. Quelques minutes plus tard, nous étions à bord du yacht qui devait nous ramener au continent. Les voiles se tendent, l’ancre se lève, pendant que, sur le rivage, une troupe de braves gens brûlent encore de la poudre en l’honneur de leur évêque.

Ce yacht qui, pour l’occasion, porte « César et sa fortune », est la propriété de M. Malouin, dont l’obligeance « s’acharne » vraiment après nous, puisqu’il a pourvu à tous les frais de notre retour à la Côte Nord ; les deux plus âgés de ses fils nous accompagnent et mêlent, par leur belle gaieté de jeunes gens, une charmante « note d’agrément » aux graves préoccupations de la société du bord.

Et le petit navire — qui avait déjà navigué, et à qui les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni le plus jeune, ni personne à la sauce blanche ne fut mangé — le petit navire se penchait bien sous l’effort du vent d’ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C’était plaisir de voir la frêle embarcation se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi. À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m’attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère distraction du timonier, le yacht prêta le flanc à l’ennemi, qui ne se fit pas prier : à l’instant un paquet de mer — oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer ! — s’élança par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans les béantes ouvertures des poches de ma houppelande. On organisa vite le service de sauvetage ; on fit jouer les pompes avec grande promptitude, et l’on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes « Flaming Wax Vestas », et toutes ces choses que l’on peut s’attendre de trouver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments de voyage, qu’il faut accepter gaiement. Mais voilà ce qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions !

Ah ! que voici un étrange steamer ! Comme son flanc noir s’élève au-dessus de l’eau ! Il n’a pas de mâts ! Sa blanche cheminée est bien singulière ! Mais, aussi, c’est qu’il n’y a pas là de steamer. Ce n’est qu’une île qui, par exemple, en a bien l’air lorsqu’on la voit de loin, en venant du sud : c’est l’île aux Perroquets. Ce qui ressemble à une cheminée n’est que le phare qui domine cet îlot perdu au fond du golfe. Le seigneur de l’endroit, chargé d’entretenir la lumière du phare, nous a vus venir, et il sait — c’est son petit doigt qui l’a si bien renseigné — il sait quels sont les passagers du petit vaisseau ; il a hissé son drapeau au bout du mai, et il salue de plusieurs coups de fusil le passage de son évêque. Je ne sais pas me défendre d’une vive émotion lorsque je suis témoin de ces salutations qu’échangent en se rencontrant en mer deux navires en marche ; ici, il y avait de plus un témoignage touchant de respectueuse déférence envers le Pasteur du diocèse.


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ÎLE AUX PERROQUETS.

(Album Gregory).


J’ai su plus tard que le gardien de ce phare est un citoyen de la Pointe-aux-Esquimaux, M. P. Vigneau, qui passe tout le temps de la navigation sur ce rocher de l’île aux Perroquets. Ces gardiens de phares ont du dévouement et de l’abnégation, et leur mission si modeste sauve pourtant bien des existences.

Celui-ci, qui n’a pas fréquenté longtemps les écoles, qui n’a jamais reçu les leçons d’un professeur de littérature, charme ses loisirs en rédigeant un journal de ce qui arrive d’intéressant dans ces parages du Labrador ; et, quelles qu’aient été les lacunes de son éducation première, il écrit de fort jolie façon, et mieux que ne feraient bien des gens qui ont étudié. Cela prouve, à sa louange, que le talent d’écrire peut très bien exister indépendamment de la culture littéraire, sans laquelle pourtant il ne peut guère donner sa mesure.

Vers le soir, nous passons vis-à-vis la Longuepointe, d’où nous sommes partis pour traverser à l’île d’Anticosti. On nous a bientôt reconnus, et alors, tant que nous sommes en vue, c’est une fusillade ininterrompue qui, de tous les points du hameau, nous salue au passage.

* * *

Enfin, à huit heures du soir, nous arrivons à Mingan, qui est le siège de l’une des plus importantes Missions sauvages qu’il y ait sur la Côte Nord. Nous sommes encore assez au large, que déjà toute la tribu est assemblée sur le rivage. Quant aux guerriers, ils sont rangés un peu à l’écart, sur une longue ligne, et une fusillade bien nourrie signale aussitôt l’arrivée du Grand Chef de la prière. Comme nous descendions sur le plain, nous y fûmes accueillis par M. Geo. Duberger, garde-pêche de la division de Mingan (qui s’étend de Sheldrake à la Pointe-aux-Esquimaux). M. Duberger, qui passe ici l’été depuis longtemps, a quelque teinture de la langue montagnaise, et il peut donner aux sauvages des renseignements sur le programme qui va s’accomplir.

Pour commencer, nous donnons la main à tout le monde, hommes, femmes et enfants : cette « réception », exécutée eu plein rivage, est une corvée qui en vaut la peine, puisque trente-cinq familles de Montagnais sont en ce moment réunies à Mingan ; mais l’étiquette actuellement en usage chez les enfants de la forêt exige absolument cette cérémonie, dont l’omission causerait un gros chagrin à ces pauvres gens.

Ensuite, toute la population se rend à la chapelle : la prière du soir, le chapelet, des cantiques en langue montagnaise font l’objet de l’unique solennité religieuse que Monseigneur puisse accorder à la tribu, en l’absence du missionnaire. Le R. P. Lemoine, O. M. I., chargé maintenant des missions du Labrador, nous attendait à Mingan depuis plusieurs jours, et il avait préparé un bon nombre de personnes à recevoir le sacrement de Confirmation. Mais, ce matin même, il lui a fallu s’embarquer à bord du Str Otter pour continuer ses missions.

Mingan compte seulement deux familles de blancs : celles de M. Chs Maloney (catholique) et de M. W. Scott, l’agent du poste de la Compagnie de la baie d’Hudson. Nous nous partageons entre les deux maisons, et l’on nous y accueille avec les plus grands égards.

* * *

La soirée était déjà avancée, lorsque l’on nous apprit qu’un grand bal allait commencer dans l’une des maisons du village. Avant son départ de Mingan, le missionnaire avait béni le mariage de cinq couples de Montagnais, et l’on devait, ce soir, solenniser un événement si remarquable par une sauterie générale. Et, chose inouïe dans l’histoire de l’Église, on vit un évêque en tournée pastorale se rendre avec sa suite, à dix heures du soir, à une fête de ce genre !

Beaucoup de familles sauvages vivent ici sous la tente ; mais il y en a aussi quelques-unes qui habitent des maisonnettes. C’est dans l’une de ces maisons que la fête avait lieu, et nous y trouvâmes toute la tribu réunie, plutôt au dehors qu’en dedans, par exemple ; car la demeure était fort petite et ne contenait qu’une pièce d’environ vingt pieds sur douze. La maison, tout fraîchement peinte, était d’apparence fort proprette. Au milieu de la pièce reposait solidement, sur ses quatre pattes, un grand poêle « à deux ponts » dont la présence en cet endroit ne laissait pas de m’intriguer beaucoup ; car, me disais-je, il n’y a, sur l’immense surface du globe terrestre, qu’un point précis où ce poêle peut nuire aux évolutions chorégraphiques qui se préparent, et c’est en ce point-là même qu’il se trouve. Comme vont les choses !

Cependant nous voilà installés sur quelques chaises que l’on a pu se procurer. Selon le désir qu’en avait exprimé Monseigneur, on lui présente les divers couples qui viennent d’échanger leurs serments. La cérémonie ne se fit pas cependant sans quelque difficulté, et il fallut que tout le monde s’en mêlât un peu, pour trouver au milieu de la foule tel ou tel conjoint qui manquait à l’appel. Tous enfin se retrouvèrent et vinrent recevoir la bénédiction de l’évêque.

Le premier article du programme indique une danse à laquelle prendront part exclusivement les nouveaux mariés. Pendant que « l’orchestre » prépare sa musique, on dégage un peu le centre de la chambre, et tous s’entassent dans les coins de la pièce ; il se fait de la sorte un vide qui a bien six pieds carrés, et c’est là que l’on dansera ! Mais, c’est là aussi qu’est toujours le « grand poêle à deux ponts ! » Voilà les « gens priés » en place, l’un devant l’autre, en cercle autour du poêle ; il y a alternativement un danseur et une danseuse. En avant donc, l’orchestre ! L’orchestre, c’est un vieux sauvage qui frappe en cadence sur un large tambourin, en poussant à chaque coup des hou ! hou ! qui lui viennent du fond des poumons, et toujours sur la même note. C’est une musique qui n’est guère enlevante. Toutefois elle met en mouvement les danseurs qui s’avancent d’un pas saccadé, et s’inclinent légèrement, d’un côté, puis de l’autre, en appuyant fortement le pied sur le sol. Cet exercice, que l’on prolonge assez, doit être bien fatigant, surtout pour les hommes ; car les danseuses y mettent beaucoup moins d’énergie.

Quand nous eûmes assisté à trois ou quatre de ces danses, toutes semblables, à ce qu’il nous paraissait, l’intérêt que nous prenions d’abord au spectacle se trouva sensiblement diminué, et il nous fut facile de nous décider à faire le sacrifice du reste de la soirée. Toutefois, d’après les explications que nous donna M. Duberger, les sauvages sont plus en mesure que nous de s’intéresser à des exercices de ce genre. Il paraît, en effet, que ces danses revêtent à leurs yeux un caractère symbolique tout particulier. Les danseurs sont-ils nombreux, mettent-ils beaucoup d’entrain dans leurs évolutions, cela voudra dire, par exemple, que la chasse a été bonne, que l’expédition a été fructueuse. Le petit nombre des danseurs, leur démarche ralentie et languissante, signifient tout le contraire. Tant il est vrai qu’il faut savoir entendre les choses !

Quoi qu’il en soit, avant de quitter le « bal », Monseigneur fit approcher les danseurs, et leur distribua de jolies images en souvenir de la circonstance. « Voilà qui est étrange ! me dirent quelques blancs qui se trouvaient là. Quand nous nous livrons à la danse, dans les paroisses, M. le curé a tout autre chose que des images à nous offrir pour nous récompenser. La religion n’est donc pas la même partout ! » Il faut dire que ces propos n’étaient qu’affaire de badinage, car nos bons Canadiens savent parfaitement que si, dans leurs réunions, on se contentait de danser à la mode montagnaise, c’est-à-dire de tourner, l’un devant l’autre et en frappant du pied, autour du poêle, ni les auteurs de théologie, ni M. le curé n’auraient rien de désagréable à leur dire. Mais, voilà ! danser de la sorte, ce serait pour eux se livrer à un inexprimable ennui ! Et ce n’est pas l’ennui que l’on recherche en telles circonstances !

Il est probable que les invités des célèbres noces de Cana n’ont pas été beaucoup plus charmés de la présence de Notre-Seigneur au milieu d’eux, que ces braves gens de Montagnais n’ont été flattés de voir le Grand Chef de la prière assister à leur fête. Il en sera sans doute longtemps parlé, sinon sous le chaume, du moins sous la toile dans les grands bois.

* * *

La célébration du mariage est un grand événement dans la vie d’une personne, chez les Montagnais comme chez les blancs. Le jour où l’on enfouit à six pieds sous terre notre pauvre dépouille mortelle ne manque pas non plus d’être remarquable… Après le récit que l’on vient de lire d’une noce chez les Montagnais, l’histoire authentique d’un enterrement d’une « enfant des bois » fera saisir, mieux que de longues considérations, le caractère et les usages de cette nation sauvage. Mgr Bossé, Préfet apostolique du golfe Saint-Laurent, présida lui-même à ces funérailles, et il en inséra la narration dans une lettre très intéressante qu’il écrivit pour les Annales de la Propagation de la Foi[1].

Après avoir dit que, dans les premiers jours du mois de mai, André Minapish vint le chercher pour donner les derniers sacrements à sa femme qui était bien malade ; après avoir raconté le séjour qu’il fit aux îles de la Romaine, situées à quatre lieues en deçà de la Pointe-aux-Esquimaux, et sur l’une desquelles était établi le campement de quatre familles montagnaises, à l’une desquelles appartenait la mourante, Mgr Bossé poursuit ainsi :

« Quinze jours après, l'ishkouéou acoushou (femme malade) mourut. Aussitôt deux canots partent pour Mingan afin de demander à l’agent de la Compagnie de la baie d’Hudson l’aumône ordinaire d’un cercueil tout fait, et de creuser la fosse. En même temps, le même bateau revient me chercher, conduit par André lui-même, l’époux de la défunte. « Ta ishkouéou shashnipou (la femme est morte) ! — Eh bien, lui dis-je, je vais aller l’enterrer, quoique ce soit sham katak (beaucoup loin). »

« À cinq heures de relevée, nous accostons à l’île. Je vois alors venir quatre tshernoishkouéouts (vieilles femmes), marchant à grandes enjambées, portant à bout de bras et en le balançant le corps qu’il fallait monter avec nous. Pauvre cadavre ! La défunte était d’une haute taille, et il y avait un an et demi qu’elle se mourait de consomption. Pendant tout l’hiver dernier, elle avait été transportée sur une traîne sauvage, d’un campement à l’autre, à cinquante lieues de la mer. Ce n’était donc plus qu’un squelette qu’on avait enroulé dans des morceaux de vieille et sale toile et ficelé aussi serré que possible. De la tête aux hanches, on avait ajouté une peau verte de loup marin ficelée aussi à tour de bras. Les vieilles embarquent sur le bateau, et jettent le cadavre entre deux bancs, la tête en bas, les pieds touchant le bord. Qu’est-ce que cela fait ? ouin shashnipou (elle est morte) ! Vouloir réveiller les regrets et les larmes, inutile avec ces grands enfants. Leurs impressions ne durent pas, et une journée suffit pour dépenser presque tout le chagrin de leur deuil. Que peut-on y faire ? ouin shashnipou ! Tout en jacassant, riant même, Minapish comme les autres, on se hâte, on embarque. Les uns s’accroupissent à côté du cadavre, d’autres s’asseyent au-dessus. Les vieilles s’enveloppent dans leur ouapouillane (couverte blanche en laine, bien nommée ainsi, car il peut s’y « en » abriter des générations… !), et se mettent la pipe courte et noire au bec. Un petit garçon de huit ans portait son costume d’hiver : pour capot, une peau de loup marin poil en dehors, taillée en forme de sac, n’ayant qu’une ouverture pour y passer la tête et le recouvrant du cou aux genoux ; pour coiffure, la peau de la tête d’un jeune caribou, avec les oreilles mobiles, ajustée à sa propre tête et ne laissant voir que bouche, nez et yeux. Vu de l’arrière, on aurait juré voir un animal des bois.

« On hisse la voile, et on part. Pas de larmes ; seule, la mère de la défunte semble attristée. Minapish conduisait le bateau, et semblait tout à son aise.

« Le soleil se couchait quand nous arrivâmes au débarquement (à Mingan) ; le corps est jeté sur le sable, tout comme si c’était un paquet de guenilles. Puis les vieilles l’emportent, en le ballottant, à un camp tout près de là. Et moi je vais demander l’hospitalité au Poste, où les missionnaires sont toujours cordialement reçus.

« Le lendemain matin, je me rends de bonne heure à la chapelle pour préparer tout ce qui peut être mis à un service funèbre. Minapish m’y rejoint bientôt ; et comme il est presque bedeau, il m’aide à couvrir l’autel en noir, content de voir ça si beau. Puis, étant le seul chantre présent dans la Mission, il s’offre à chanter le service de sa propre femme. J’accepte les offres de ce veuf tout frais qui, quoique peu âgé, enterrait ce jour-là sa deuxième femme sans aucune émotion. Le voilà donc qui entonne d’une voix éclatante le Rashimoto ranepits (Requiem aeternam). Un chantre, un servant : allons toujours, on est au Labrador !

« Après l’Épître, je craignais que Minapish ne manquât d’haleine, tant il y allait de tout cœur. Je lus donc aussitôt le Graduel et le Dies irae, puis je chantai l’Évangile, le tout sans arrêter ni donner chance au chantre d’intervenir. Nous voilà donc à l’Offertoire. Mais notre choriste, qui voulait tout chanter et à la suite, suivant du doigt dans son livre, me donna cette bonne leçon : omnia secundum ordinem fiant. Pendant que je découvre le calice, il entonne donc à pleins poumons (et à plein nez aussi) le Tshir Jesos Rutshimamino (Dies irae). Très bien, Minapish, tiens bon ! Et moi j’attendrai patiemment.

« Je dis alors au servant de donner l’encensoir à un sauvage pour aller chercher du feu au camp. Jourdain part en se dandinant sur ses jambes croches ; il prend la « boîte à feu » (encensoir) dans ses mains respectueuses, tout comme s’il portait l’ostensoir ; les chaînes traînent par terre et balayent branches et broussailles. Il se dirige vers le camp. En y arrivant, il aperçoit à quelques pas un lièvre. Vif comme l’éclair et comme tout sauvage, il jette là l’encensoir, saisit un bâton et se lance à travers le bois à la poursuite du lièvre ; celui-ci, de son côté, met tout dehors et détale pour la mort ou la vie. Enfin Dieu prend pitié de moi qui supportais bien impatiemment ce retard inexplicable : lancé d’une main sûre, le bâton atteint le lièvre et le tue du coup. Fier de cet exploit, Jourdain fourre dans sa camisole le corps chaud et saignant, revient en courant au camp, emplit l’encensoir de feu ; mais, ne pouvant le porter en ses mains, il se le jette sur l’épaule en manière de besace, et nous arrive enfin. Les longues pattes du lièvre sortaient indiscrètement de la camisole et trahissaient l’aventure.

« J’en étais rendu à la Préface ; le chantre prenant le temps nécessaire pour s’essouffler, mais allant toujours de l’avant, en était, lui, à la moitié du Dies irae. Voyant que ce sera long, je lui fais signe d’arrêter. Il comprend au contraire que je l’encourage et qu’il faut chanter plus fort ! Fier de se montrer un napé (homme), il pousse des cris qui font tout trembler. C’était vraiment un tuba mirum spargens sonum. Que faire ? J’ai eu ou occasionné bien des impatiences en ma vie : faisons ici un doux purgatoire par le ministère d’André Minapish ! Enfin, j’eus mon tour, mais seulement après qu’il eut tout chanté, même le Tapertamen en Jesos Kristos (offertoire, Domine Jesu Christe) jusqu’au dernier mot et à la dernière note.

« Au cimetière, pendant qu’on descend le corps de sa femme en terre, Minapish chante à tue-tête. La cérémonie finie, tout le monde semble satisfait, Minapish plus que les autres, car il avait tout chanté jusqu’à Tsimaïts (amen). Et quoiqu’il râlât beaucoup vers la fin, toujours ça y était !

« Pluie affreuse toute la journée. Le lendemain, je reviens avec le bateau plein de « sauvagerie » : les vieilles femmes aux pipes bien culottées, la petite tête de caribou, la peau du lièvre, le veuf tout consolé. Tous y étaient jasettant et riant.

« On se demande si quelque raison particulière explique la conduite des parents et du mari de cette pauvre Indienne, ou si c’est là leur naturel. Dans le cas présent, cette femme était des plus estimables par sa douceur et son industrie. Mais elle était malade depuis un an et demi ; il avait fallu la traîner de camp en camp pendant tout un hiver. Ou devait être heureux — et elle aussi — de voir la fin de ses souffrances. Puis, les sauvages sont d’impressions variables, un peu comme les enfants. Toutefois, il y a deux choses auxquelles ils tiennent absolument : mourir avec le secours de la Robe-Noire, et être inhumés en terre sainte. Il est rare qu’ils laissent les cadavres au loin dans les bois. Ils les traîneront à bras, souvent plus de cent lieues, afin de les rendre au cimetière, et de les y déposer à côté de leurs proches. »

* * *

Dans une lettre[2] du 5 juillet 1883, Mgr Bossé disait qu’« à Mingan, près de la chapelle, on voit un chemin de vingt pieds de large entrer droit dans le bois, et atteindre à dix arpents une butte de vingt pieds en hauteur, sur laquelle est plantée une grande croix. Deux autres chemins de même largeur sont coupés à angle droit du premier ».

La brièveté de notre séjour à Mingan — et encore c’était en pleine nuit — explique bien que nous n’ayons pas aperçu cette grande voie sous bois, et que nous n’ayons pas visité ce calvaire.

On lira avec intérêt l’histoire de ce calvaire, extraite d’un rapport[3], daté du 27 juin 1834, de l’abbé Ed. Quertier[4] curé de l’Île-aux-Grues, qui, cette aunée-là, fit les missions du Labrador :

« Partis de l’Île-aux-Grues le 25 avril, nous n’arrivâmes à Mingan que le 10 mai. Je n’y trouvai pas un seul sauvage. J’en repartis trois jours après pour Maskuaro… De retour à Mingan, j’y trouvai quinze familles sauvages…

« J’avais douze jours à passer avec eux. Quel moyen de les occuper ce long temps, ne pouvant pas toujours (les) tenir à l’instruction qui se donnait trois fois par jour ? Je proposai l’érection d’une croix, à quelque distance de la chapelle, sur une jolie colline qu’on appelle maintenant le Calvaire. Le projet plut ; et, en quelques jours, deux longues et magnifiques allées, pratiquées dans la forêt, conduisirent une procession nombreuse de la chapelle au calvaire et du calvaire à la chapelle. Le bourgeois[5], quoique protestant, fit faire la croix par son charpentier ; et le 7 juin, après le service du soir, vers les six heures, toute brillante d’argenterie et ornée de rubans, soieries, etc., au goût des femmes sauvages, la croix fut transportée par douze hommes, au milieu des décharges de fusils et des chants religieux d’hommes et de femmes en deux chœurs. La cérémonie dura deux heures et un quart.

« Ah ! Monseigneur, que Votre Grandeur aurait joui de voir et entendre cette petite peuplade chanter de cœur et d’esprit, dans des forêts sauvages, les beaux cantiques de la religion, marcher respectueusement, et suivre deux à deux l’étendard du salut qu’ils vont planter au milieu du camp pour être protégés par son ombrage salutaire ! »

Quarante-sept ans plus tard, c’est-à-dire en 1881, le P. Babel parlait ainsi de cette croix : « Les bois étaient en feu dans le voisinage. Avec grande peine la chapelle put être préservée. Le feu s’arrêta enfin sans la détruire. Il respecta même cette croix plantée au milieu des bois, et se contenta de la caresser de ses flammes à moitié éteintes. Depuis ce moment, ce signe de salut nous est encore plus cher. C’est au pied de cette croix que nos sauvages viennent faire leur pénitence après la confession. Quel bonheur que croix et chapelle assiégées par le feu fussent préservées ! Et nous bénissons Dieu qui n’a pas permis que ces témoins de nos peines et de nos larmes disparussent. »

* * *

Dans la bourgade sauvage de Mingan, il n’y a guère que quatre maisonnettes ; toutes les autres habitations sont des tentes. Il serait bien inutile, en effet, pour ces familles nomades, de construire ici des palais luxueux, puisque toutes passent dans les bois la plus grande partie de l’année ; un métis seulement réside en permanence à Mingan.

Les sauvages arrivent à la mer en avril, mai et juin. La mission, donnée par un Père oblat, a lieu au commencement de juillet. À la fin de ce même mois, on part pour l’intérieur des terres, où l’on s’enfonce jusqu’à trois, quatre et cinq cents milles. Parfois, durant l’hiver, quelques-uns se rendent jusqu’à la baie des Esquimaux pour chercher des provisions, quand ils ont épuisé celles qu’ils avaient obtenues à Mingan et qu’ils paieront avec le produit de leur chasse de la saison suivante. Si la chasse n’est pas bonne, c’est souvent le marchand qui en subit les conséquences, comme je l’ai dit ailleurs ; car les sauvages n’entendent guère que des dettes puissent vieillir sans s’éteindre !

Des marchands que le succès ou l’insuccès de la chasse future n’inquiètent guère, ce sont les traders, c’est-à-dire les commerçants qui viennent de n’importe où avec des goélettes chargées de marchandises de tout genre. Eux aussi font la traite des fourrures avec les sauvages ; mais, à la différence des agents et des marchands de la Côte, ils ne vendent qu’au comptant, ne livrant les marchandises que pour des fourrures présentes au contrat. Ce ne sont pas eux qui encouragent les gens à vendre d’avance la peau de l’ours !

En moyenne, le sauvage gagne une centaine de piastres avec sa chasse de l’année. C’est loin du montant payé annuellement, par le Trésor de la Grande-Bretagne, à la reine Victoria ! À ce mince revenu, il faut sans doute ajouter la viande et le poisson que l’on se procure par la chasse et la pêche. On comprend toutefois comment il se fait que les banques du Canada montrent si peu d’empressement à établir des succursales parmi les indigènes.

La chasse n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était autrefois, et l’on explique cette diminution par les ravages qu’ont exercés les feux dans les forêts. Du reste, on remarque que la chasse donne bien durant quatre ans environ, et que, à cette période d’abondance relative, succèdent une ou deux années de disette. Ce phénomène est évidemment plus facile à constater qu’à expliquer.

On estime à $80,000, à peu près, la valeur des fourrures qui arrivent à la Côte, chaque année, depuis Bersimis jusqu’au détroit de Belle-Isle, fourrures consistant en peaux d’ours, de castor, de loutre et de martre.

C’est la fameuse Compagnie de la baie d’Hudson qui fait en très grande partie la traite des pelleteries sur la côte du Labrador. Elle y possède sept postes, à divers endroits ; le plus éloigné est celui de Saint-Augustin, dans le détroit même de Belle-Isle. On expédie à Londres toutes les fourrures réunies par les agents de la Compagnie.

Comme on le sait, la Compagnie de la baie d’Hudson fut fondée en 1672 ; presque toute la partie septentrionale du continent américain était son domaine d’exploitation. De nos jours, c’est la plus puissante compagnie anglaise qui existe. Elle possède un poste à Mingan depuis un siècle et demi. À cause de certaines difficultés qu’elle eut avec la seigneurie de Mingan, elle s’était établie d’abord sur l’île du Havre, la plus grande des îles qui ferment le port de Mingan, et qui est encore la propriété de la Compagnie. Parmi les constructions du Poste, la plus grande est un store en bois, qui, malgré son âge avancé de 110 ans, est encore utilisé.

Le havre de Mingan est le meilleur de toute la côte, paraît-il, grâce aux îles qui l’abritent contre tous les vents. Il y a ainsi une suite d’îles en descendant jusqu’à la Pointe-aux-Esquimaux ; et, l’hiver, toute la partie du fleuve comprise entre ces îles et la terre ferme se prend en glace continue, ce qui facilite grandement, à cette époque de l’année, les voyages que l’on peut avoir à faire.

Nous en avons fini ici avec le granit laurentien. C’est la pierre à chaux qui règne en ces lieux, à terre comme sur les îles. Le sable, qui recouvre cette roche, produit bien l’avoine, les légumes, les pommes de terre. Quant aux bois de commerce, il n’en faut pas parler dans cette région au moins jusqu’à une vingtaine de milles de la mer. Plus haut, il y avait des bois de peu de valeur que les feux de forêt ont détruits, à ce qu’il paraît.


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MINGAN.

(Photog. par l’Auteur.)


Il n’est pas davantage, à Mingan, question de pêche à la morue, ce qui, vraisemblablement, est moins la faute de la morue elle-même que des pêcheurs qui font défaut ; et si les pêcheurs font défaut, cela doit être dû à ce que l’endroit est réservé aux Montagnais, et que les blancs ne pourraient y fixer leurs établissements de pêche. Quant aux sauvages, personne ne s’imaginera qu’ils vont passer leurs « vacances » à pêcher et à préparer la morue. Cela n’est pas dans leur « ligne ».

À la distance d’environ un mille à l’est de la chapelle, se trouve l’embouchure, large d’à peu près 300 verges, de la rivière Mingan. Cette rivière, non loin de l’endroit où elle se jette dans le fleuve, fléchit à l’ouest et s’en vient passer, vis-à-vis le Poste, à une distance de deux cents verges du rivage. Ce cours d’eau, qui a bien 150 milles de longueur, a le grave inconvénient de n’avoir qu’une faible profondeur. Cela fait qu’il n’est guère navigable que pour les saumons qui le remontent en abondance. La renommée prétend même que les saumons minganiens sont d’une grosseur remarquable.

Si l’on pêche le saumon à la ligne dans le Mingan, on le pêche aussi dans la mer, et il y a là deux rets de tendus sur la route que suit le royal poisson qui, malgré toute sa finesse, se laisse parfois tromper : en acquérant de l’expérience, il perd sans retour la facilité de pouvoir jamais s’en servir ! Cela arrive aussi de temps en temps aux pauvres humains que nous sommes, et c’est le cas de redire, avec je ne sais plus quel auteur d’apophtegmes, que l’expérience est une école où les leçons coûtent cher.

* * *

Et à propos d’écoles d’expérimentation, il se tient — à Berlin et ailleurs, partout où il y a des juges — de ces écoles dont l’enseignement est particulièrement dispendieux. Deux plaideurs d’importance se sont longuement disputés, il n’y a pas longtemps, une huître comme il n’y en a pas à toutes les portes ! Il s’agissait, ni plus ni moins, de la propriété de toute la Côte Nord et du Labrador canadien jusqu’au Blanc-Sablon, que réclamaient le gouvernement de la province de Québec, d’une part, et les seigneurs de Mingan, de l’autre. La lutte dura douze années, et se fit sur tous les terrains judiciaires où il est loisible à un citoyen britannique de réclamer justice. Ce ne fut qu’en Angleterre, au pied du trône de Sa Majesté, que les débats prirent fin ; mais s’il y avait eu indéfiniment des juridictions de plus en plus supérieures, on peut croire que le procès aurait duré jusqu’à la consommation des siècles. Au temps de La Fontaine, le juge avalait le mollusque, pour le prix bien légitime de ses lumières ; aujourd’hui, ce sont les avocats qui, non moins légitimement, retirent profit de la machine judiciaire. Le procès de Mingan dut leur être une mine d’or propre à les dédommager un peu des sacrifices que leur coûte souvent la sollicitude qu’ils mettent au service des veuves et des orphelins. Quant aux plaideurs, chacun prit volontiers l’écaille qui lui fut adjugée : la seigneurie de Mingan fut reconnue propriétaire de la Côte Nord depuis Les Cormorans jusqu’à la rivière Goynish, à l’est ; et le gouvernement de Québec eut tout le reste, c’est-à-dire le territoire qui s’étend depuis la rivière Goynish jusqu’au Blanc-Sablon. Voilà des écailles telles que beaucoup de gens seraient heureux d’en posséder seulement la moitié ou le quart.

Cette cause de Sa Majesté vs les seigneurs de Mingan est l’une des plus importantes dont les tribunaux canadiens aient jamais eu à s’occuper, puisque, d’après la Couronne, le territoire qui était en litige comprend une superficie d’environ 2400 milles et que sa valeur est d’une dizaine de millions de piastres. Les défendeurs prétendaient que le domaine dont ils revendiquaient la propriété, avait été concédé à François Bissot de la Rivière par la Compagnie de la Nouvelle-France, le 25 février 1661. En septembre 1888, l’honorable juge A.-B. Routhier, qui présidait alors la cour supérieure du district de Saguenay, décida la cause dans le sens que j’ai indiqué, par un jugement[6] fort savamment élaboré, qui fut ensuite confirmé par le Conseil privé d’Angleterre.

Aujourd’hui l’agence, pour le Labrador, de la seigneurie de Mingan, se trouve à Saint-Jean.

Vendredi, 12 juillet. — À cinq heures, ce matin, les hommes du yacht et les jeunes Malouin, qui avaient passé la nuit à bord « mollement bercés par le caprice des flots », s’entendent héler du rivage ; ils se jettent à l’instant dans les canots et viennent nous prendre à terre. Car il fallait déjà quitter Mingan, les obligations du voyage ne nous permettant pas d’y faire un plus long séjour.

L’équipage allume le petit poêle du bord, et fait du thé. Si les Chinois aiment plus le thé que les pêcheurs du golfe, ce doit être chez eux une passion inimaginable. Donc l’équipage procède à son frugal déjeuner, puis se livre à la manœuvre préparatoire du départ. Déjà l’on se dispose à lever l’ancre, lorsque nous voyons un canot d’écorce se détacher du rivage et se diriger vers notre barque, qu’il atteint bientôt. C’est le Chef de la bourgade, conduit par deux de ses sujets, qui vient présenter ses hommages à Monseigneur ! Il est vieux, le président de cette petite république, comme il convient d’ailleurs aux chefs d’État. Son discours n’est pas long, soit à cause de certaines raisons diplomatiques que je n’ai pu pénétrer, soit tout simplement parce que les indigènes, aimant à ne dire que ce qu’il faut, méprisent la faconde des fils de la civilisation. Au départ du Chef, nos jeunes gens le saluent de plusieurs décharges de leurs fusils ; et l’honneur est satisfait de part et d’autre. L’étiquette internationale a vu encore une fois ses règlements scrupuleusement observés, et la hache de guerre s’est enfoncée encore plus profondément dans le sol, où elle est depuis longtemps rongée par la rouille.

Toutefois ces coups de fusils eurent l’inconvénient de troubler les sauvages dans leur sommeil, et nous en vîmes plusieurs sortir de leurs tentes pour voir ce qu’il y avait. Car nos bons amis les Montagnais, qui sont en vacances au bord de la mer, comme je l’ai dit, et qui en cela ne font pas autrement que nos citadins millionnaires ou simplement aisés durant cette même saison de l’année, dorment tous les jours la grasse matinée. Ils veillent tard, le soir, et — par conséquent — se lèvent tard le matin. Je laisse aux Canadiens qui font autrement, le soin de leur jeter la pierre.

Donc, toutes les exigences de la vie sociale étant parfaitement remplies, on lève l’ancre ; on tend les voiles au vent…contraire ! Oui, il est inutile de le cacher, c’est le nord-est qui souffle, et c’est pourtant vers l’orient que nous allons. Ah ! qu’on apprécie, dans de telles circonstances, la navigation à vapeur ! Les gens qui n’ont dans leur vie d’autres exploits maritimes que la traversée de Québec à Lévis, le voyage de Montréal ou du Saguenay — tout cela à bord de steamboats rapides — ne se rendent peut-être pas compte de l’importance du bienfait que la Providence a réservé à notre siècle, en le gratifiant de la machine à vapeur. Un petit voyage à la voile, par vent contraire, leur donnerait une meilleure intelligence des choses.

Ce qu’il y a de mieux à faire, quand le vent n’est pas favorable, c’est de rester à l’ancre et d’attendre patiemment qu’il le devienne. Pourtant, lorsque l’on sait s’y prendre, on peut avancer même contre le vent, en louvoyant. Mais il y faut non moins de patience ; car, dans le louvoyage, la course est bien lente. Il a fallu la journée entière à notre petit vaisseau pour aller de Mingan à la Pointe-aux-Esquimaux, une distance de six lieues environ. L’un des passagers, dès le départ, s’était retiré dans la cabine pour reprendre un peu du sommeil perdu la nuit précédente. Il en sortit une couple d’heures après, et, regardant la côte : « Quel est cet endroit, demanda-t-il ? — C’est Mingan. — Nous sommes encore en face de Mingan !… Mais, ne pourrions-nous pas louvoyer ? — C’est bien ce que nous faisons depuis deux heures. » Nous n’avions en effet presque pas bougé, parce que le courant même nous était contraire. Quand la marée se mit à baisser, notre course devint un peu plus rapide.

Vers le milieu de l’avant-midi, nous aperçûmes de loin une embarcation qui venait à notre rencontre. C’était une chaloupe envoyée par M. le G. V. Gendron, et conduite par sept ou huit vigoureux gars de la Pointe-aux-Esquimaux. Ces jeunes gens, qui s’attendaient à nous rencontrer beaucoup plus tôt, n’avaient pas emporté de provisions ; ils ramaient depuis sept heures du matin, et ils eurent à continuer le même exercice jusqu’au retour, à quatre heures de relevée, sans presque d’interruption et sans autre dîner que les quelques biscuits que nous pûmes partager avec eux.

* * *

Grâce à l’échange que nous avions fait du yacht (qui lui n’arriva à destination que vers sept heures du soir) pour la chaloupe, nous abordâmes à Saint-Pierre de la Pointe-aux-Esquimaux[7] à quatre heures. Ce village est considérable, et on l’aperçoit de loin. Sa belle église, son grand couvent dominent toutes les habitations groupées aux alentours.


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À LA POINTE-AUX-ESQUIMAUX.

Procession du Saint-Sacrement — Reposoir.


La population était assemblée sur le rivage quand nous y descendîmes. Cette foule compacte, tous ces drapeaux flottant dans les airs, les cloches sonnant à toute volée, les détonations d’armes à feu : on faisait à Mgr l’Administrateur de la Préfecture une réception vraiment triomphale. La capitale du Labrador se montrait digne de sa qualité.

On se rendit processionnellement du rivage au presbytère. Une compagnie de miliciens ouvrait la marche, avec fanfare ! Cette fanfare, c’était plutôt un orchestre de violons et clarinettes, avec tambour : musique très pittoresque dont je dirais volontiers qu’elle me ravit, si je ne craignais de perdre l’estime des quelques amis que j’ai le plaisir de posséder parmi les artistes. Car MM. les artistes, cela soit dit entre nous, n’entendent pas que l’on éprouve la moindre jouissance musicale, si… Mais laissons là ce sujet, pour ne nous brouiller avec personne.

Ce petit bataillon de guerriers, qui nous rendit les honneurs militaires, se compose d’une trentaine d’hommes, revêtus d’un costume spécial. Il fut organisé par Mgr F.-X. Bossé, Préfet apostolique du golfe Saint-Laurent. Il suffit de connaître l’origine de cette compagnie, pour que l’on rejette à l’instant toute idée d’offensive ou de défensive qu’elle pourrait suggérer. Cette troupe, bien que armée de longs fusils, est donc tout à fait pacifique, et n’a pas d’autre fin que de donner de l’éclat aux solennités religieuses ou civiques. À la tête du bataillon est un brave homme de capitaine qui commande les mouvements de marche ou de fusillade. Les ordres du chef se donnent tantôt en anglais, tantôt en français ; et la troupe mise en mouvement au cri de « Marche ! » s’arrêtera au commandement « Stop ! » Voilà, si je ne me trompe, un moyen bien original d’assurer la concorde entre les deux races qui habitent notre pays, quoique, à vrai dire, la race française soit la seule que l’on trouve à la Pointe-aux-Esquimaux.

* * *

Malgré les fatigues de cette journée, Monseigneur voulut faire en arrivant l’entrée solennelle à l’église, afin de profiter de la présence de la population qui était là réunie au grand complet. Sa Grandeur ouvrit même les exercices de la mission qu’elle allait leur donner, comme Elle avait fait dans les autres postes, et prononça tout de suite la première instruction de la retraite.

* * *

En avant de l’église, il y avait, entre autres décorations, un joli portique construit de verdoyants rameaux. Ou y lisait l’inscription suivante :

Et super impendar
Surtout au Labrador !

Ce distique, dont le premier « vers » est extrait de l’exergue qu’on voit sur les armes de Monseigneur, a la rime joliment boiteuse. Il ne laissa pas cependant de nous impressionner agréablement. Nous y reconnaissions sans peine la marque de l’esprit finement original de M. le G. V. Gendron, qui joint à ses belles vertus sacerdotales un talent particulier pour d’innocentes mystifications et les plus pittoresques inventions. « Savez-vous, me dit-il dans la soirée, savez-vous qu’on trouve des coquilles dans l’estomac des morues ? — Ah… Vraiment ! — Oui, j’en ai ici. » Et il m’apporte un mollusque plat de cinq à six pouces de diamètre !… — Certain soir de l’un des hivers derniers, les deux missionnaires de la Tabatière, Labrador, étaient à dire leur bréviaire, après le souper. Tout à coup, la porte s’ouvre, et l’on voit entrer un voyageur tout enveloppé d’épaisses fourrures et qui chante à tue-tête :

J’ai du bon tabac dans ma tabatière, etc.

C’est M. Gendron qui arrive ainsi à l’improviste, après un trajet d’une centaine de lieues !… Comme il n’y a pas de ligne télégraphique en ces parages, le secret de sa venue a été bien gardé, et il a la joie de surprendre son monde.

C’est un sportsman convaincu ; la chasse, la pêche, les courses à pied, à la raquette, en cométique, tout cela fait ses délices. Dans ce même voyage dont je viens de parler, s’étant arrêté à Passachibou, il lui arriva de tuer un porc-épic. « Un qui fut content, dit-il, ce fut le cuisinier, et je vous laisse à deviner le festin que nous fîmes. » Puis l’enthousiasme l’emporte, et il ajoute : « Messieurs les jeunes prêtres que le zèle enflamme, à part les fatigues du voyage dont j’ai parlé, et les autres incommodités dont on ne parle pas, mais qui se devinent (surtout l’isolement), fatigues et incommodités qui vous font brûler du désir de vous consacrer aux missions ; à part encore les douceurs que l’on goûte dans le fond du cœur et que Dieu prodigue à ses missionnaires : vous voyez que, sur la Côte, il y a des moments agréables ! Que de gens sont à la recherche d’une goutte de bonheur ! et combien y en a-t-il qui ont savouré le plaisir de manger un porc-épic rôti à la broche, dans la cabane ? Rari nantes in gurgite vasto. »

Avec de pareilles dispositions, physiques et morales, M. l’abbé Gendron est bien l’homme qu’il fallait pour occuper ce poste pénible de la Pointe-aux-Esquimaux. Assurément, s’il ne s’agissait que de présider aux offices liturgiques dans la belle église de cette paroisse et d’habiter le confortable presbytère qu’il y a là, la tâche ne serait pas extraordinairement difficile. Mais il faut aussi parcourir les Missions et faire ainsi des trajets de centaines de milles, soit pour visiter et réconforter les pauvres missionnaires qui souffrent terriblement de leur isolement, soit pour administrer le sacrement de confirmation. Et ces voyages, on ne les fait pas en char-palais, ni même en nos belles carrioles où l’on étouffe sous les chaudes fourrures ! On n’a d’autre véhicule, au Labrador, que le cométique. « C’est pendant un mois entier, écrivait encore M. Gendron dans le rapport déjà cité, qu’il faut rester sur le cométique, assis sur une petite boîte, sans aucun appui. Le cométique, tranchant la neige, penche tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et il en résulte que l’on est toujours près de tomber, ce qui arrive aussi de temps en temps ; ou bien les chiens partent tout à coup, et alors on part de son côté, dans une tout autre direction, « les quatre fers en l’air ». On se relève en chantant :

Ah ! relève, relève, relève !
Ah ! relève, relève, Michaud ! »

(Je confesse volontiers que je manque de l’énergie qu’il faudrait pour ne pas continuer la citation) « À la guerre, on regarde comme une gloire d’avoir vu tomber un ou deux chevaux sous soi, pendant la bataille ; pour moi, je ne sais si c’est une gloire, mais j’ai vu tomber deux de mes guides à l’eau ! L’un est tombé tout seul en sondant la glace en avant ; et je l’ai aidé à se tirer de là. L’autre y est tombé avec moi ; mais heureusement nous ne nous sommes pas mouillés : pour cela il faut être vif. »

Je crois que maintenant le lecteur connaît assez bien M. le G. Y. Gendron : il est d’une originalité du meilleur aloi, et d’une gaieté qui jamais ne se dément. Cet homme, de la plus aimable simplicité, est aussi l’humilité même ; et je risque fort d’avoir à jamais perdu son amitié, pour avoir commis tant d’indiscrétions à son sujet.

À tout seigneur tout honneur.

Ayant à dire tant de choses de la Pointe-aux-Esquimaux, il fallait parler d’abord du premier citoyen du lieu, et je ne regrette pas de l’avoir fait.

Samedi, 13 juillet. — Et les Esquimaux ?

— Quels Esquimaux ?

— Mais les Esquimaux de la Pointe-aux-Esquimaux, donc !

— Eh bien ! Si l’on s’imagine qu’il suffise de venir en ce lieu pour voir des Esquimaux, on se fait bien illusion. Il n’y a pas plus d’Esquimaux ici qu’il n’y en a à l’intérieur des puissantes murailles de Québec ; et l’on sait que s’il est un endroit où il n’y en a pas, c’est bien celui-là.

Il n’y a donc ici d’esquimau que dans le nom de ce village. Mais d’où vient cette dénomination ? Elle vient, à n’en pouvoir douter, des Esquimaux qui jadis habitaient ou du moins fréquentaient ce territoire. Ce nom de Pointe-aux-Esquimaux, et celui de la baie des Esquimaux, sur la côte de l’Atlantique, rappellent et rappelleront toujours le souvenir des anciens habitants de cette terre du Labrador.

* * *

La nuit dernière, nous avons, plus que nous n’aurions voulu, fait connaissance avec les chiens du Labrador.

En aucun lieu du monde, je n’ai vu tant de chiens qu’ici. Chaque famille en possédant plusieurs, et la population de cette paroisse étant beaucoup plus considérable que celle des autres localités de la Côte, on comprend bien pourquoi il y a ici tant de représentants de la race canine. Or les inconvénients de cette surabondance d’« amis de l’homme » sont effroyables…la nuit. J’ai déjà parlé, précédemment, des concerts donnés par les chiens d’autres endroits, qui aboient ou plutôt qui hurlent non seulement à la lune,

Voici l’heure où le chien contre la lune aboie,
Voici l’heure où le chien contre la(Th. Gauthier)

mais aux étoiles et à la nature tout entière. Eh bien, cela n’est que jeu en comparaison de ce que l’on entend, la nuit, à la Pointe-aux-Esquimaux, où les virtuoses à quatre pattes sont légion. Qu’on s’imagine, si l’on peu t— on ne saurait y réussir ! — ce qu’est pour l’oreille l’horrible bruit des aboiements étouffés, des hurlements aigus et prolongés, des inénarrables gémissements poussés sur tous les tons de la gamme la plus fantastique par des centaines et des centaines de ces impitoyables musiciens des Labrador Bands ! Comme ils ne se livrent pas tous ensemble à ces exercices, mais seulement par groupe d’un certain nombre, et qu’ils se relèvent ainsi les uns les autres pour l’œuvre musicale, il n’y a pas à compter que la fatigue les arrêtera enfin. La situation n’est donc pas gaie pour le voyageur nouvellement arrivé et qui ne s’attendait guère à pareil tintamarre. Si vous lui disiez alors qu’un diable quelconque est là, dans le voisinage, à faire rôtir vivants une douzaine de « lucifériens », il vous croirait sans hésiter. C’est que ce terrible vacarme a quelque chose d’infernal, et il faut avoir la conscience bien en paix pour n’en pas trembler de tous ses membres.

Voilà ce que c’est qu’une première nuit passée à la Pointe-aux-Esquimaux. Mais on s’accoutume rapidement à tout, aux choses les plus terribles comme aux plus agréables. Et bientôt, comme les habitants du lieu, on devient insensible à ce tapage nocturne, que l’on ne remarque même plus.

Mais puisque la race canine s’impose ici à l’attention de façon tellement impérieuse, c’est le bon moment de compléter ce que j’en ai dit en d’autres endroits de ce livre.

Le chien du Labrador ressemble au loup. Quelquefois, c’est le chien esquimau conservé sans mélange. Mais la plupart des chiens de la Côte descendent de croisements multipliés. Ils sont de taille assez forte. D’humeur généralement douce, ils reçoivent volontiers les caresses[8].

Rarement, même durant les grands froids, on leur permet l’entrée des maisons, à cause de l’odeur qu’ils exhalent et qui est loin d’être ce qu’il y a de plus aromatique au monde. Malgré cette propriété fâcheuse, l’hygiène, paraît-il, leur est extrêmement redevable sur la Côte Nord, plus encore qu’en certains endroits des Antilles elle ne doit à de complaisants corbeaux. Les chiens du Labrador, en effet, ont le cœur d’une inébranlable fermeté, et l’on ne saurait rien indiquer, parmi les substances connues à notre époque, qui le leur puisse soulever. Aussi, leur rôle n’est pas à ce titre sans importance, en un pays où les inventions modernes n’ont pas encore toutes pénétré… L’été, c’est le bon temps pour les chiens. Ils n’ont alors qu’à manger, à dormir, à se quereller de temps en temps, et à faire leur partie dans ces concerts nocturnes dont j’ai parlé.

Durant l’hiver, pourvu qu’on les ait dressés dès leur jeune âge, ils remplissent en ce pays le rôle qui est ailleurs celui des chevaux. Sur la Côte, où il n’y a de chemin à peu près nulle part, le cheval n’aurait guère d’utilité. Avec le chien, au contraire, pour peu que la neige soit un peu durcie par le froid, on a des chemins partout. Et comme les anses et les baies se couvrent ordinairement de glace, on ne manque pas d’en profiter pour raccourcir de beaucoup les distances.


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CHIENS ET COMÉTIQUES

La Poste au Labrador.

(Photog. par N.-A. Comeau.)


On nomme cométique le traîneau auquel on attelle les chiens. Ce traîneau est long d’une dizaine et parfois d’une douzaine de pieds ; sa largeur est généralement de deux pieds. Les pièces qui composent le cométique sont ordinairement reliées les unes aux autres non par des clous, mais par du fil à saumon. Sous les « membres » du traîneau on fixe des os de baleine convenablement taillés, et qui remplacent fort bien les lisses d’acier de nos voitures d’hiver. Chacun des « membres » dépasse l’avant du cométique du tiers environ de la longueur de celui-ci, et se termine en pointe effilée suivant une courbe un peu prononcée : ce prolongement s’appelle le chaperon. Cela sert à guider le traîneau avec la main ou avec le pied. Pour arrêter plus sûrement le cométique, on passe dans l’un des chaperons la drague, qui est un anneau assez grand fait en gros cordage. Les barres ou planchettes qui forment le dessus du cométique débordent de chaque côté ; et chacune de ces extrémités, séparée du reste par une sorte de cou creusé dans la planchette, s’appelle tête de la barre.

Il y a de ces cométiques qui sont de belle facture » et pour la fabrication desquels on a pris la peine de faire venir de Québec même du beau bois. On est fier de son cométique, là-bas, comme on l’est ici d’une « carriole » artistement tournée. Dans les grandes occasions, comme lorsqu’une dame doit y prendre place, on ajuste sur cette voiture une sorte de siège avec entourage, qui rappelle la chaise de nos vieilles calèches canadiennes ; le cocher est alors assis sur le devant de cette machine. Enfin, des fourrures complètent l’équipement de la voiture. Mais dans les circonstances ordinaires, on n’y met pas tant de façons, surtout s’il s’agit de faire un long trajet. Alors, on se contente pour tout siège d’une petite caisse que l’on renverse sur le traîneau, auquel on l’attache le plus solidement qu’il est possible. Cela ne garantit guère, il est vrai, ni du vent, ni du froid ; mais, du moins, avec une installation de ce genre, il n’y a rien au monde de si facile que à d'embarquer ou de débarquer, comme disent les Canadiens. Au reste, pour ce qui est du « débarquement », il y a des cas où il est à peu près instantané. L’allure endiablée de l’attelage, les déclivités du sol ou les obstacles que l’on rencontre rendent déjà l’existence un peu difficile sur ces voitures. Mais il arrive aussi que, au moment où l’on s’y attendait le moins, les chiens s’élancent soudain à une extrême vitesse : alors, avant que vous ayez eu le temps d’y penser seulement, les pieds vous ont passé par-dessus la tête et vous avez culbuté suivant toutes les règles de l’art, pendant que l’équipage s’enfuit en hurlant. Je vous souhaite de n’avoir que trois arpents à courir pour le rattraper.

On sait quelle est l’exubérante joie du chien de chasse, quand il voit son maître décrocher son fusil et se disposer au départ. Il en est de même des chiens du Labrador quand on se prépare à les atteler. Leur impatience ne connaît plus de bornes ; on dirait qu’ils en deviennent enragés. Dès qu’il y en a un d’attelé, il voudrait tout de suite partir, et il faut quelquefois attacher le cométique pour empêcher un départ prématuré. On attelle l’un devant l’autre les cinq ou six chiens que l’on met ordinairement sur un cométique. Celui d’avant, le guide que les autres suivent, n’est pas le premier chien venu : c’est le plus intelligent de tous que l’on charge de cet office, et quand il est bien dressé, on peut se fier à lui pour reconnaître la route.

Le harnachement des chiens, d’une grande simplicité, est pourtant assez difficile à décrire. Si l’on veut bien ne pas s’en offenser, une comparaison tirée des bretelles qui soutiennent le pantalon, chez les peuples civilisés, fera joliment comprendre ce qu’il s’agit d’expliquer. Soient les bretelles d’un citoyen britannique ! Supposez que deux bandes de cuir, l’une sur la nuque, l’autre sous la gorge, les relient ensemble ; supposez encore que les extrémités antérieures des deux bretelles, au lieu de s’attacher au pantalon, passent sous les aisselles et s’en viennent rejoindre, sur les reins, les autres bouts des bretelles… Je proteste que je ne veux manquer de respect à aucun des sujets de Sa Majesté ! Mais enfin, voilà le harnais des chiens du Labrador… Tout cela, c’est en cuir de loup marin. Et ces quatre bouts des « bretelles » sont liés ensemble, sur la croupe du chien, par un trait plus ou moins long dont l’extrémité, terminée par une boucle, se passe dans le pithook. Le « pithook », c’est une forte amarre où viennent s’attacher de la sorte tous les traits de l’attelage ; chacun de ses bouts, terminé par une ganse, passe dans une ouverture pratiquée à la partie antérieure de chaque « membre » du cométique et s’accroche à la tête de la première barre du cométique. Naturellement, il suffit de varier la longueur de ces traits, pour que les chiens soient à la file et espacés les uns des autres. Tout cet équipage peut atteindre une longueur d’une soixantaine de pieds ou plus, suivant le nombre de chiens que l’on a attelés.

Et tout cela part comme un ouragan ! Autant le chien est doux et soumis quand il n’est pas attelé, autant il est animé et presque féroce lorsqu’il est « sous les armes ». Les côtes à descendre ou à monter ne changent rien à son allure. Mais il ne faut répondre de rien si par malheur on rencontre en chemin quelque gibier : avant que vous ayez le temps de le reconnaître, voilà tout votre équipage qui s’est mis à sa poursuite ! Cela peut n’être pas amusant pour le conducteur, qui a parfois de la peine à ramener ses bêtes dans le droit chemin.

À ce propos, le lecteur se demande sans doute comment l’on dirige cet équipage. On comprend bien qu’il ne saurait être question d’avoir une ou deux guides pour chacun des chiens : cela mettrait dans l’affaire une telle complication, qu’il n’y aurait personne pour s’y reconnaître, avec la douzaine de lanières qu’il faudrait tenir en mains. C’est uniquement par la voix que l’on dirige les chiens. Si vous voulez les faire tourner à droite, vous n’avez qu’à crier : Hoc ! Hoc ! Hoc ! Pour la gauche, c’est Re-re ! Re-re ! Re-re ! Les interjections : Ha ! Ha ! Ha ! les font arrêter ; et pour les mettre en marche, il suffit de pousser quelques : Pouïtte ! Pouïtte ! Voilà tout le vocabulaire des cochers du Labrador. On m’a affirmé que ces expressions sont de l’esquimau authentique. Pour moi, je n’ai pas de peine à admettre cette assertion avec toutes ses conséquences, celle — entre autres — que tout cela appartient au « rameau finno-ongrien des langues ongro-japonaises ». Au lecteur je laisse le soin de se former là-dessus la conviction qu’il voudra… En tout cas, sous l’empire de ce jargon, sept ou huit bons chiens traînent mille livres sur la plaine ou sur la glace des baies, ou encore trois personnes, avec une vitesse moyenne de trois lieues à l’heure durant toute une journée.

Quand la route a été bien longue, et que surtout elle a été rendue plus fatigante par une couche de neige trop molle, on voit les chiens donner des signes de lassitude, se décourager, parfois même se révolter et refuser d’aller plus loin. C’est alors au conducteur à les exciter de la voix, à courir même en avant. Il aura d’autant plus d’empire sur eux que, durant le voyage, il aura usé de tact à leur égard, et ne les aura pas gourmandés à l’excès.

En dernier ressort, il y a le fouet, le terrible fouet. Voici ce qu’en écrivait l’abbé Ferland : « Le fouet est un instrument formidable, devant lequel les chiens fuient, même en été. Au milieu de leurs batailles les plus acharnées, il suffit de le leur montrer pour rétablir la paix… Un bon fouet a une longueur de dix à douze brasses : il est attaché à un manche long de cinq ou six pouces ; lorsqu’on ne s’en sert point, on le laisse traîner derrière le cométique. Pour les personnes qui ne sont pas accoutumées dès l’enfance à le faire jouer, il constitue un embarras sérieux à cause de sa longueur ; mais dans les mains d’un Esquimau ou d’un homme élevé sur la Côte, il devient une arme puissante. Le bout du fouet va choisir à quarante ou cinquante pieds le chien paresseux ou grognard ; le claquement produit un son si éclatant que l’animal le plus endormi en trépigne d’épouvante. Un seul coup, appliqué à une grande portée, couperait un chien en deux. » [9]

Quand la neige est durcie, et surtout lorsqu’on peut voyager sur la glace des baies profondes, les trajets se font avec une grande rapidité, comme je l’ai déjà mentionné. Les courriers de la poste, de Natashquan à Blanc-Sablon, parcourent jusqu’à trente-cinq lieues par jour. C’est bien là, pour de si petits coursiers, ce qu’on peut appeler dévorer l’espace. C’est même parfois la seule nourriture qu’ils ont, durant deux jours, trois jours ! Et cela indique quelle est la force de résistance de ces animaux.

Ce n’est sans doute que dans des circonstances bien exceptionnelles qu’ils sont aussi longtemps sans prendre de nourriture. Mais il est encore surprenant d’apprendre que lorsqu’on les emploie à traîner le cométique, dans les longs voyages, on ne leur donne qu’un repas par jour, à la fin de la journée. Ainsi, c’est à jeun qu’ils font ces trajets de plus de cent milles ! Si, pour obéir à une compassion mal entendue, on avait l’imprudence de leur donner à manger le matin, avant le départ, ils n’auraient pas atteint le milieu du jour qu’ils seraient fatigués, peut-être même complètement fourbus. J’aurais hésité à rapporter un fait aussi extraordinaire, si je n’avais eu à ce sujet le témoignage de plusieurs habitants du Labrador qui ont fait de longs trajets en cométique et qui en peuvent parler de connaissance personnelle.

L’alimentation de ces chiens n’est pas très recherchée. Durant l’été, les têtes de morue sont leur menu ordinaire. Dame, quand ils rencontrent sur le chemin… de l’existence un mouton, une volaille, ils en profitent ; et c’est grand gala.

Le capelan séché sert encore à leur nourriture, de même que la chair de loup marin.

On sale aussi des têtes de morue pour les nourrir durant l’hiver.

La viande de baleine est une excellente nourriture pour les chiens. Seulement, les baleines, ça ne se trouve pas à tous les devants de porte, et l’on est souvent obligé de s’approvisionner de fort loin. Cette viande a l’avantage, enfouie dans le sable, de se conserver durant deux et trois années. Et puis, c’est nourrissant ! Un morceau de la grosseur du poing suffit au repas d’un chien, qui l’avale d’un coup et peut ensuite passer vingt-quatre heures sans manger autre chose. Il paraît que cette viande est d’une odeur très spéciale et très tenace ; mais les questions d’odorat ne semblent guère préoccuper les chiens du Labrador, qui ont le cœur loin des lèvres, comme je l’ai déjà laissé à entendre.

Les détails qui précèdent montrent assez quelle est la valeur de la race de chiens que possède le Labrador. On les utilise également et pour le transport des marchandises, du bois de chauffage, etc., et pour voyager le long de la Côte. La rapidité de leur course les rend précieux surtout pour ce dernier objet, non moins que le peu de nourriture dont ils ont besoin. C’est ainsi que la Providence sait mettre en chaque pays les animaux et les productions diverses qui peuvent convenir davantage à ses habitants.

On s’est parfois étonné de ce que, à l’exemple d’autres peuples du Nord, on n’ait pas tenté de façon sérieuse, en ce pays, la domestication de nos rennes d’Amérique, l’orignal et le caribou. On ne l’a pas fait, parce que l’on n’en avait pas besoin. La raquette suffit à nos sauvages, et c’est bien le seul véhicule qu’ils puissent utiliser dans leurs courses à travers les forêts. Les chiens sont les vrais coursiers des Labradoriens, et les seuls dont ils peuvent se servir dans un pays comme celui qu’ils habitent. Quant aux autres parties du Canada, elles ont le cheval et la locomotive ; et cela peut suffire.

Dimanche, 14 juillet. — Monseigneur a voulu célébrer, ce matin, un office pontifical dans la belle église de la Pointe-aux-Esquimaux, et la bonne population de cette paroisse a suivi avec intérêt et piété la pompe des cérémonies saintes. Église et sacristie sont ici achevées et pourvues abondamment de tout ce qu’il faut ; l’église a même reçu à l’intérieur une fort jolie décoration. Un orgue et un harmonium accompagnent les chœurs, et nous avons entendu de belle musique aux offices de la mission. En un mot, la Pointe-aux-Esquimaux est organisée aussi parfaitement que l’une de nos belles paroisses du haut Saint-Laurent.

Avant l’office de l’après-midi, nous assistâmes à une scène bien gracieuse : la bénédiction des enfants. Tout le peuple des bambins et des bambines se pressait au pied du balcon du presbytère ; la seule condition requise pour en faire partie, c’était d’être assez âgé pour pouvoir se tenir debout tout seul, et, d’autre part, de n’avoir pas dépassé l’âge où l’on cesse d’avoir droit au nom de petit garçon ou de petite fille. Ah ! la jolie assemblée que faisait cette réunion de petits bonshommes et de petites bonnes femmes ! Ne dit-on pas que le sol et le climat du Labrador ne permettent pas plus aux rosiers qu’aux autres plantes d’ornement de croître en ces parages ? Mais les voilà, les rosiers du Labrador, puisqu’il y a tant de roses sur tous ces frais visages ! — Et voici que l’un s’en vient réciter son petit compliment à Monseigneur ; l’autre chante une petite chanson ; un groupe exécute un chœur de circonstance. Et cela continue de la sorte durant une bonne demi-heure. Il n’y a pas besoin qu’un auge vienne nous dire que les bonnes Sœurs du Couvent, avant leur récent départ pour la maison mère de Québec, ont préparé tout ce joli programme ; cela se voit assez. À la fin, Monseigneur adresse au jeune auditoire quelques paroles bien paternelles et distribue des images à ceux de ces petits qui ont chanté ou récité quelque chose ; puis, comme le paquet de gravures ne paraissait pas beaucoup diminué, la distribution se continue en faveur de tous les enfants ; et même, puisqu’il fallait voir le bout du paquet, on en vint à ne plus tenir rigoureusement compte des limites d’âge que j’ai précédemment indiquées. Si bien que toute la jeunesse de la Pointe-aux-Esquimaux emporta un beau souvenir de Monseigneur. Mais la bénédiction que le Pontife donna à tous ces enfants, c’est encore mieux que les plus riches cadeaux. Qu’il était beau de voir ce Pasteur levant les mains au ciel, et bénissant, au nom de Dieu lui-même, cette portion la plus chérie du troupeau !

L’enfer, à notre époque surtout, n’épargne rien pour ravir l’enfance à la douce influence de l’Église, à l’amour de Dieu. Nous avons vu ses diaboliques efforts s’exercer jusque parmi notre peuple fidèle ; quelques-uns, soit consciemment, soit inconsciemment, ont donné dans les pièges de Satan. Pasteurs de tous les degrés de la hiérarchie, continuez à défendre les petits agneaux, continuez à redouter les approches des loups ravisseurs ! Pères et mères, ne manquez jamais non plus à vos devoirs de bergers ! Puissions-nous, longtemps encore, constater que les tentatives des sectes sont heureusement à peu près vaines dans notre pays ! Il est bien consolant, en effet, de voir ici tous les petits enfants élevés pour ainsi dire sous l’aile de l’Église. Il n’en est pas ainsi dans tous les pays catholiques, il s’en faut ; et c’est bien là l’objet des plus cuisants chagrins du Premier Pasteur, de celui qui tient ici-bas la place de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Enfants de la Pointe-aux-Esquimaux, vous, vous êtes bien à l’abri des efforts impies des sectaires ! La bénédiction de votre évêque vous portera bonheur ; car le bon Dieu lui-même vous bénissait par la main de son représentant. La touchante cérémonie de ce jour vous a paru bien belle ; mais, n’en doutez pas, elle a causé aussi les plus douces joies à son cœur d’évêque et à celui de vos parents !

Car — je ne l’ai pas dit encore, mais on n’a pas manqué de le comprendre — tous les parents, la paroisse tout entière assistait à la solennité.



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  1. Édition canadienne, nouvelle série, 33e numéro, octobre 1887, pp. 200-247.
  2. Archives de la Préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent.
  3. Cité par Mgr Bossé, Annales de la Propagation de la Foi, loco cit.
  4. M. Quartier, né à Saint-Denis de Richelieu, en 1796, décédé à Saint-Denis de Kamouraska, en 1872, a laissé la réputation d’une intelligence touchant parfois au génie et d’une éloquence remarquable. J’en ai même entendu parler comme du plus fort orateur que la race canadienne-française ait peut-être compté. Il fut aussi un grand apôtre de la Tempérance. Il est à regretter que personne n’ait encore songé à présenter à notre public canadien cette figure puissante et originale.
  5. Il s’agit sans doute de l’agent du poste de la Compagnie de la baie d’Hudson (A).
  6. Rapports judiciaires de Québec, vol. XV, p. 354.
  7. Statistiques. — Population catholique, 160 familles ; 952 personnes, dont 620 communiants 29 confirmés. Protestants : 2 familles, 5 personnes. Deux écoles élémentaires, dont l’une au couvent.
  8. « Ils se gardent entre eux, écrivait Mgr Bossé, des rancunes longues et mortelles. Cet hiver, un gros chien « de l’avant », nommé Mistou, a été étranglé par un team qui lui en voulait depuis deux ans. Ce Mistou avait été acheté par André Gallibois, de la Pointe-à-Morier, et mis avec ses propres chiens qui le traitaient froidement. Près de la demeure Joseph Gallibois, qui a un splendide team de quatre chiens, frères élevés ensemble et qui fraternisent le mieux du monde. À la première rencontre après l’arrivée de Mistou, l’un d’eux se jette sur l’arrivant, et l’eût étranglé sur-le-champ si on ne le lui eût arraché. Depuis, à chaque rencontre, il y avait bataille. Mistou était seul de son côté. Cet hiver, les deux Gallibois allèrent avec leurs teams couper du bois et visiter leurs pièges. Par mesure de précaution, les deux teams furent attachés à un mille de distance l’un de l’autre ; un épais fourré et une hauteur les séparaient. En moins d’une heure, le team de J. Gallibois avait rongé le trait qui retenait le cométique ; et les voilà qui s’élancent à travers le bois, tombent sur Mistou comme la foudre et l’étranglent en un instant. »
  9. Le Labrador