Lacenaire/07

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Jules Laisné (p. 32-36).


CHAPITRE VII.

Le régiment. ― Le déserteur.


Une fois à Lyon, Lacenaire chercha à tirer encore de l’argent de sa famille, mais la situation de son père était trop triste pour que la chose fût possible. Sa croyance persistante à la fortune du négociant lui faisait trouver un caractère d’atrocité dans ses refus, et les privations qu’il endurait le remplissaient de tristesse. Il était d’autant plus désespéré de cette situation que, ayant emprunté sur parole d’un de ses meilleurs camarades, six cents francs sur une somme de quinze cents, consacrés par le jeune homme à son remplacement dans l’armée, il voyait le prêteur sur le point de partir, et lui-même dans la nécessité de briser l’avenir d’un ami dévoué, en manquant à sa parole ; car, — chose étrange, et qui prouve combien chacun entend l’honneur à sa manière, ce débiteur, déjà faussaire et assassin, gémissait de ne pouvoir tenir un engagement dont sa loyauté était la seule garantie ; — et, il était en cela tellement sincère, que, pour obtenir de son père l’argent nécessaire à l’extinction de cette dette, il lui proposa en retour, de partir et de s’engager.

Il pouvait le faire impunément ; — tout le monde ignorait sa première incorporation. M. Lacenaire y consentit, fit encore un effort, et acquitta l’emprunt sur le vu de l’acte d’engagement. Mais il ne voulut pas laisser plus longtemps le jeune homme à Lyon, et l’envoya momentanément à Grenoble.

Madame Lacenaire remit en secret cent écus à son fils. Sa répugnance pour lui avait entièrement disparue, et, maintenant qu’il n’était plus digne de ses caresses, elle les lui prodiguait et se montrait, à son égard, mère tendre et dévouée. Il était trop tard ! Elle l’embrassa avec des larmes de douleur, comme si elle pressentait la destinée de ce triste enfant… Hélas ! elle ne devait jamais le revoir !

Le séjour de Lacenaire à Grenoble ne fut qu’une longue débauche avec les étudiants de cette turbulente Faculté. Il ne songea à regagner son régiment, alors en garnison à Montpellier, et désigné pour faire partie de la fameuse expédition de Morée, que lorsque sa bourse fut entièrement vidée.

À Valence, il se trouva littéralement sans un sol et obligé de continuer son voyage militairement, c’est-à-dire à pied. C’était même chose assez curieuse de le voir, vêtu d habits de forme élégante, mais couverts de poussière, faisant ses étapes, la canne à la main, avec l’aisance d’un promeneur du bois de Boulogne. Il avait pris son parti en brave, et fait dix-huit lieues de pays sans s’arrêter pendant les plus fortes chaleurs d’un été du Languedoc. C’est que, sous une apparence grêle, et quoique dépourvu d’une grande force physique, il avait un tempérament des plus robustes.

Soldat pour la seconde fois, il forma le projet de devenir un être purement passif au régiment ; mais, ne pouvant réussir à s’annihiler assez complètement pour rester indifférent devant les injustices, il déserta, après en avoir subi une, et regagna Lyon de nouveau. Il y arriva plein de joie et d’espoir, mais sa félicité ne fut pas longue à s’évanouir. La première chose qu’il y apprit fut la dispersion de sa famille, à l’exception d’une tante indifférente, et même hostile aux siens.

— Tu prends bien ton temps pour revenir ici, lui dit-elle brutalement ; ton père est parti avec ta mère, ton frère et tes deux sœurs, pour la Belgique. Il a fait une faillite qui nous a minées ma sœur et moi, et tous ceux de ses amis assez bêtes pour lui confier leurs fonds. Nous voilà bien lotis, maintenant !

Le premier étourdissement passé, Lacenaire s’expliqua la catastrophe par l’incapacité de son père dans le commerce des soiries. N’ayant pour tout bien que son équipement militaire, il ne pouvait séjourner à Lyon, et pensa naturellement à Paris, le refuge universel. Il vendit son sabre, prit la diligence et tomba chez sa tante de la rue Barre-du-Bec.

La tante parisienne le reçut aussi mal que celle de Lyon. C’était tout simple : la dame venait de perdre vingt-mille francs dans le désastre de son frère.

Embarrassé au dernier point, le fils du failli écrivit à sa mère, reléguée à Bruxelles, et la pauvre femme, rassemblant ses ressources suprêmes, envoya cinq cents francs à son enfant. Le déserteur prit alors la diligence du Havre, et descendit dans ce port, avec l’intention de passer en Amérique ; mais l’insuffisance de la somme l’empêcha de réaliser ce projet. Il retourna à Paris, où il acheva de dépenser son argent.

Après un voyage pareil, dans ce temps où les chemins de fer étaient relégués parmi les rêves chimériques, et le caractère du voyageur étant donné, qu’on juge s’il lui fut facile de liquider son avoir !

Sans ressource encore, il lui fallut se mettre en quête d’un emploi. Il ne fallait plus penser aux journaux, car une vie semblable à celle de Lacenaire n’est pas précisément faite pour former un publiciste, et ce n’est pas en vagabondant de régiments en tables d’hôtes et de cabarets en tripots, qu’on acquiert le don si rare du style.

« Je fus réduit, au bout de quelques jours, » dit-il dans ses Mémoires, « à être sur le point de mourir de faim, et, dès ce moment, je devins voleur et assassin d’intention. »

Il paraît qu’à Vérone, en s’emparant de l’unique pistolet chargé, et en laissant à son adversaire le droit de choisir l’autre, il n’avait pas eu la pensée d’assassiner le Génevois. Quel aplomb !

« C’est à cette époque, » continue Lacenaire, « que commença mon duel avec la société, duel interrompu quelquefois par ma propre volonté, et que la nècessitté m’a forcé de reprendre en dernier lieu. Je me résolus à devenir le fléau de la société, mais seul je ne pouvais rien. Il me fallait des associés… Où en prendre ?… J’avais ignoré longtemps ce que c’est qu’un voleur de profession, mais enfin, je venais de lire les Mémoires de Vidocq, je m’étais formé une idée de ce qu’était cette classe en continuel état d’hostilité contre la société (encore ?). — C’est là, me dis-je, qu’il faut aller chercher des bras qui puissent me seconder. Je passais ainsi le Rubicon. Il ne s’agissait pour cela que de commettre un vol de peu d’importance. »

Et ce fut bientôt fait !