Lacenaire/08

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Jules Laisné (p. 36-41).


CHAPITRE VIII.

Le cabriolet. ― Le dépôt de la Préfecture. ― Premières leçons d’argot.


Il alla louer un jour un cabriolet dans une remise située au faubourg Saint-Denis, et se fit conduire rue Barre-du-Bec,devant la maison même de sa tante.

Arrivé devant la porte cochère, il retira de sa poche une lettre préparée à l’avance, et chargea le cocher de la porter à un locataire du premier étage, de la part de M.de Linval, un nom de fantaisie.

Le cocher obéit, mais il n’était pas encore au second, que Lacenaire, resté dans la voiture, disparaissait avec elle et allait la vendre à un commissaire-priseur moyennant deux cents francs, payables le lendemain.

Le vendeur à ce qu’il prétendit alors, laissa à l’acheteur une facture en bonne forme de l’objet livré, tant il avait, ajouta-t-il, « l’intention bien arrêtée de se faire prendre. »

En ce temps-là il fréquentait le café de la Bourse, où toute l’affaire avait été traitée, et, quoique le Constitutionnel du temps eût raconté le vol dans ses faits-Paris, l’auteur du délit n’avait pas interrompu pour cela les habitudes qu’il avait dans cet établissement.

Quant au commissaire-priseur, il avait à se reprocher un manque de délicatesse dans cette affaire, et presque une complicité tacite, car la permission de la Préfecture de police, délivrée au nom du loueur, était restée dans le coffre du véhicule. Ce détenteur, qui avait visité la voiture, et l’avait gardée pendant vingt-quatre heures avant paiement, avait dû évidemment prendre connaissance de son véritable propriétaire. Pourtant, il ne se résolut à l’aller trouver que sur l’observation d’un de ses amis, frappé de la ressemblance existant entre la voiture volée, signalée par le journal, et celle qui venait d’être vendue.

Le commissaire-priseur et le possesseur réel du cabriolet vinrent ensemble trouver l’escroc au café de la Bourse. On pria l’habitué de descendre, lorsqu’il fut en bas le premier demanda au loueur, en lui désignant Lacenaire :

— Connaissez-vous monsieur ?

Nullement, répondit cet homme après avoir examiné le voleur des pieds à la tête.

— Moi, je vous connais très bien, dit à son tour Lacenaire : vous demeurez faubourg Saint-Denis, et c’est à vous que j’ai loué la voiture que j’ai vendue à M. le commissaire-priseur.

Les habitués du café, présents à cette scène, ne revenaient pas du sang-froid de ce singulier filou, et le loueur stupéfait, ne savait quel parti prendre.

— Alors, si ce que vous dites-là est vrai, venez avec nous à la Préfecture…

— Non pas, c’est inutile ! s’écriait à son tour l’acheteur ; puisque monsieur, — il désignait Lacenaire, — puisque monsieur a une tante rue Barre-du-Bec, il vaut mieux aller lui demander si elle ne vent pas payer pour son neveu.

Le commissaire-priseur ouvrait cet avis dans l’espérance de rattraper ses deux cents francs déjà fort loin. Son conseil fut suivi. En attendant, on conduisit Lacenaire à son propre hôtel où il fut gardé à vue. Sa tante ayant montré tout d’abord de favorables dispositions et demandé un délai de quatre heures pour réfléchir, on délivra le prisonnier ; mais, comme, au dernier moment, elle refusa de débourser de l’argent, on alla de nouveau chercher Lacenaire au café de la Bourse, où il avait eu le front de retourner. De là il fut conduit au dépôt de la Préfecture.

Dans ce vestibule de la Cour d’assises, il se joua entre lui et les autres détenus une petite comédie assez comique :

Lacenaire avait trop de vanité pour n’en pas faire paraître un peu dans un pareil endroit, et il s’efforça tout d’abord de ne point passer parmi les habitués du lieu, pour un petit voleur. Il commença donc par payer, sans se faire tirer l’oreille, et le plus largement possible, la bienvenue ordinaire, à la façon d’un homme au fait des usages locaux ; puis, il garda un silence dédaigneux envers la plèbe des fripons, comme il sied à un grinche d’importance,tout en ayant soin de se montrer moins roide avec ceux qu’il soupçonnait d’être les gros bonnets de l’endroit, les sommités de la salle. Ce plan, qui ne l’empêchait pas cependant de garder une certaine réserve à leur égard, lui réussit complètement, et il parvint à se faire prendre pour une vieille maison, un cheval de retour en garde contre les reconnaissances intempestives. Deux ou trois membres de la haute pègre daignèrent même se remémorer son visage, comme celui d’un camarade de là-bas, c’est-à-dire du bagne.

Lacenaire déclina cet honneur ; mais ses négations étaient si molles, et, pour ainsi dire, si affirmatives, qu’on le considéra aussitôt comme une notabilité digne de figurer dans l’état-major du dépôt.

Il en était charmé ; mais une chose le gênait horriblement : c’était sa complète ignorance de l’argot. — Et qu’est-ce qu’un voleur qui ne sait pas l’argot ?

Cette fausse position arrêtait donc toute expansion chez le nouvel incarcéré et le gênait dans ses observations. Aussi, pour se dispenser de causer, affectait-il une grande préoccupation d’esprit.

À cette époque, la mystérieuse corporation des criminels maintenait dans toute sa pureté son bizarre idiome, et ni le Dernier jour d’un condamné, ni les Mystères de Paris n’étaient venus populariser la langue argotique dans la jeunesse dorée et chez les vaudevillistes. Les filous seuls décidaient le jars, et le bourgeois qui se serait passé cette fantaisie avec quelques amis, dans les épanchements de l’intimité, ne serait parvenu qu’à captiver les regards de la police et à se faire surveiller avec une touchante sollicitude.

Lacenaire faisait donc semblant de méditer pour légitimer son mutisme, mais, en réalité, il cherchait à pénétrer avec le plus grand soin les tournures fantasques et les obscurités de style de ses compagnons. Il s’y appliqua si bien, qu’au bout de trois ou quatre jours il fut en état de se mêler à leur conversation sans crainte de risquer le moindre barbarisme, et, à la fin de la semaine, non-seulement toutes leurs locutions, mais encore toutes leurs manières de voler, tous leurs trucs, lui étaient devenus familiers. Ce n’était pourtant pas tout à fait pour cela qu’il s’était fait enfermer, si on devait l’en croire ; — il aurait cherché à séjourner un peu dans les prisons, d’après son dire, pour étudier les mœurs de leurs habitants, examiner les instincts de ce monde à part et noter les caractères sur lesquels il pourrait compter au besoin pour ses futures expéditions. En sortant de la rue de Jérusalem, il fut conduit à la Force, dans la cour de la Madeleine, mais ce Diogène d’un nouveau genre ne put trouver son homme dans la population de ce quartier.

Il n’y avait là, en effet, que des rôdeurs de barrières, des gens enfermés pour voies de fait, de petits criminels indignes, en un mot, de fixer l’attention d’un explorateur. Quelques voleurs en rupture de ban se montraient bien ça et là dans le préau, mais le nouveau venu savait déjà combien on doit faire peu de fond sur de semblables coquins ; aussi, attendait-il impatiemment le moment de sa condamnation pour être transféré à Bicêtre ; et comme il n’avait aucun antécédent mauvais, connu au moins de la police, il s’attendait à n’être condamné qu’à six mois de prison au plus.

Nous verrons si l’événement justifia cette prévision ; mais pendant que Lacenaire est en prévention à la Force, pour le vol du cabriolet de remise, et dans l’attente de son jugement, arrêtons-nous sur une affaire assez malheureuse qu’il eut antérieurement à ce délit, et dans laquelle fut victime le parent d’un des personnages les plus fameux de l’époque.