Lacenaire/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Jules Laisné (p. 137-145).


CHAPITRE XXIII.

Meurtre de la tante Chardon. ― Plaisirs d’assassins. ― Une déclaration de principes.


Lacenaire avait connu à Poissy, en 1829, un nommé Chardon, détenu pour vol et attentat aux mœurs, que les prisonniers ne désignaient que sous le nom de la tante Madeleine. Ce condamné, affligé déjà d’une détestable réputation avant son incarcération, n’avait pas changé de conduite en prison ; mais, avant comme après son séjour à la maison centrale, il cherchait à cacher ses vices sous les dehors de la religion, et vendait des emblèmes de dévotion en verre filé. Il avait ajouté à son nom celui de frère de la charité de Sainte-Camille, et dans une pétition adressée à la reine Marie-Amélie, il demandait le rétablissement d’une maison hospitalière pour les hommes.

Il occupait avec sa mère, la veuve Chardon, vieille femme presque septuagénaire, inscrite au bureau de chanté, un petit logement au premier étage, dans le passage du Cheval-Rouge, situé entre la rue Saint-Martin et la rue du Ponceau.

Lacenaire, qui portait en prison le nom de Gaillard, s’était brouillé à mort avec Chardon, sous les verrous, par suite de discussions d’intérêt, et, depuis leur libération, ils évitaient soigneusement l’occasion de se rencontrer.

Un jour, un nommé Germain, également libéré de Poissy, vint à l’improviste chez Bâton, son ami, et le trouva occupé à écrire avec Lacenaire. Il n’eut rien de plus pressé que de rapporter cette circonstance à Chardon qu’il fréquentait assidûment, tout en le détestant de la façon la plus vive.

— Ils font des faux ! dit le prétendu frère de charité avec cette sûreté de coup d’œil particulière aux vieux criminels ; — et il ne se trompait pas ! — Mais que Gaillard prenne garde, continua-t-il, je le ferai arrêter !…

Ce Germain, le plus perfide des amis et le plus actif des artisans de discorde, ne manqua pas d’instruire aussitôt Lacenaire des dispositions de son ex-compagnon de captivité à son endroit ; il lui assura en outre que Chardon avait chez lui, dans une armoire, beaucoup d’argent, de larges pièces d’or à l’effigie de Henri V, et, entre autres sommes, une de dix mille francs, provenant de la reine Marie-Amélie, et destinée à l’édification de la prétendue maison hospitalière inventée par le faux frère quêteur.

— La tante est très facile à nettoyer (à voler), ajouta Germain, en présence de Bâton, il ne faut pour cela que des fausses clefs. Si vous voulez, je vous fournirai les empreintes de ses serrures, ainsi que tous les autres renseignements nécessaires à l’affaire. Je puis même occuper Chardon ailleurs que dans sa cambuse (sa chambre) le jour convenu, ou faire faction aux alentours. Ça y est-il ?…

— Ma foi, non, répondit Lacenaire, qui ne se fiait ni à l’un ni à l’autre des deux pèlerins, je ne crois pas à l’argent de Madeleine ; mais, dans tous les cas, je ne veux rien entreprendre contre lui.

Il avait conçu mieux que cela tout d’abord, et résolu sans le moindre scrupule le meurtre de Chardon, sur les indications de Germain, mais avec la coopération d’Avril.

— Si je vole Chardon avec des fausses clefs, s’était dit Lacenaire, il me soupçonnera immédiatement et me fera arrêter. Or, je ne veux plus avoir de petits démêlés avec la justice.

Il parla donc à Avril de l’armoire en question comme d’une mine d’or, mais, tout en enflammant son imagination pour un vol, il se tut relativement au meurtre, en ayant grand soin cependant d’appuyer fortement sur le danger qu’il y avait à redouter après l’action de la part de Chardon et de sa mère.

Avril proposa alors à son chef de file d’assassiner ensemble la mère et le fils. C’est ce que voulait Lacenaire, et le pacte fut conclu.

Le lendemain du jour où ce projet fut arrêté, ils se mirent en route pour cette expédition ; mais, arrivé trois ou quatre pas de la maison, Avril se ravisa.

— Décidément, dit-il à son complice, je ne puis me résoudre à faire cette affaire avec toi. Je te connais ; une fois sous ta dépendance, tu voudras me mener comme un enfant.

— Ceux qui ne me trahiront pas les premiers, lui répondit Lacenaire, n’auront jamais rien à craindre de moi…

— C’est égal, je ne suis pas décidé aujourd’hui.

— Eh bien ! n’en parlons plus…

Et de toute la semaine il ne fut plus question de ce meurtre. Lacenaire y pensait toujours et comptait sur la nécessité pour stimuler Avril.

Cependant, les jours s’écoulaient et l’argent devenait rare. Les deux associés demeuraient dans un garni mal famé de la rue Saint-Maur, faubourg du Temple, tenu par une vieille femme nommée la veuve Desforest. Ils partageaient la même chambre. Avril éprouvait de plus en plus le besoin de boire, et la veuve Duforest, — la veuve ! — on sait que c’est ainsi que les voleurs désignent la guillotine, — la veuve Duforest commençait à refuser le vin et l’eau-de-vie aux deux brigands. — Avril réfléchissait, — c’était mauvais signe ! — Il devenait de plus en plus sombre, et c’était ce que voulait son horrible camarade. De temps en temps, le libéré de Poissy faisait des allusions à la fameuse armoire de Chardon, et ramenait la conversation sur cet homme ; mais Lacenaire, le voyant venir, laissait tomber l’entretien sur ce sujet et laissait Avril à ses réflexions.

Quelle affreuse association que celle de ces deux êtres, pour ainsi dire en gestation d’un même crime ! — L’un, calme et sinistre comme le serpent logé dans les lianes, ne se pressait pas et attendait, trop sûr qu’il était de l’effet de son venin ; l’autre, dans le cerveau duquel fermentait déjà le meurtre, était le tigre que la voracité va précipiter d’un bond sur sa proie !

Enfin, le jour où l’exécution du crime devait être arrêtée vint enfin !

L’horrible scène se passait dans le taudis dont nous avons déjà parlé. Les deux complices dormaient dans le même lit. Lacenaire regardait de côté son compagnon de ses yeux obliques et froids. Avril, tourmenté par les hallucinations du crime, s’agitait et se retournait dans les draps sales du bouge.

Enfin, il se réveilla tout à fait. — Ce fut un dimanche, le 14 décembre 1834. Le jour était sombre et brumeux ; le ciel bas et terne.

— Tiens, dit Avril en ouvrant les bras et en se détirant, si tu veux, aujourd’hui, nous irons chez Chardon ; j’y suis tout à fait décidé.

— Allons-y, mais déjeunons avant, dit tranquillement Lacenaire.

Et ils allèrent déjeuner à la Courtille ! Sur la nappe tachée de vin et de graisse de la barrière, ils firent, en riant, d’affreuses allusions à l’œuvre sanglante qu’ils allaient accomplir, et burent quelques bouteilles de plus comme une avance sur le triste salaire qu’ils en devaient retirer ; — puis ils se mirent en route.

Une demi-heure environ après leur départ, ils arrivèrent dans le passage du Cheval-Rouge. Une heure sonnait à l’horloge Saint-Nicolas-des-Champs. Ils demandèrent Chardon fils au concierge. Le locataire était sorti. Les assassins, doutant de la véracité du portier, montèrent au premier étage et frappèrent à la porte de celui qu’ils venaient chercher. Personne ne répondit. Ils redescendirent et s’en allaient, lorsque Chardon, sortant d’un bureau de placement situé dans le passage, les rencontra.

— Nous allions chez toi, lui dit Lacenaire.

— Eh bien ! remontons, répondit Chardon.

Et ils regagnèrent tous trois la maison du faux frère de charité.

Jamais endroit ne fut plus propice à l’égorgement d’un homme que ne l’était cet appartement. Qu’on se figure un escalier noir, en forme de vrille, aux marches étroites, et boueuses et ayant pour rampe une corde graisseuse, rivés dans la première pièce du logis, qui semble jetée comme un pont sur le passage, et qui est isolée des autres appartements, ils entamèrent une conversation insignifiante avec Chardon ; puis, Avril, s’élançant tout à coup sur celui-ci, comme un jaguar, le saisit à la gorge.

Lacenaire tira de sa poche un carrelet emmanché dans un bouchon et le frappa d’abord par derrière, ensuite par devant. Chardon était sans habit, et, d’ailleurs, épuisé par l’énervante débauche à laquelle il se livrait. Il essaya de crier, sa voix ne put sortir de son gosier, interceptée qu’elle était dans les doigts d’Avril. Il voulut fuir, impossible ! Il tomba, et ses jambes s’agitant comme ceux du mouton qu’on égorge à l’abattoir, heurtèrent un petit buffet plein de vaisselle et l’ouvrirent. Avril acheva Chardon à coups de merlin, et reçut à son gilet et à sa chemise des éclaboussures de sang.

Lacenaire les quitta alors, et entra dans l’autre pièce. Une vieille femme y dormait, — c’était la mère ! — il la frappa, lui seul, à la tête, au col, à la poitrine avec le même carrelet qui venait de servir à son fils, et telle était la violence de ses coups, que la pointe de l’instrument traversa le bouchon qui lui servait de manche et blessa l’assassin à la main. Lacenaire rabattit sur la vieille femme le matelas et les couvertures, jeta son cadavre entre une ruelle formée par le lit et deux fauteuils, et fut rejoint par Avril qui venait de finir Chardon.

Ils se mirent alors à voler. L’armoire de la veuve fut ouverte à l’aide d’une pesée. Elle renfermait cinq cents francs, quatre ou cinq couverts d’argent et une cuiller à potage. Avril s’empara de l’argenterie, Lacenaire prit l’argent, une Vierge en ivoire et le propre manteau de Chardon dont il se couvrit en riant.

Ils sortirent enfin de la maison, les mains, le linge et les habits ensanglantés, se rendirent d’abord dans un café et levèrent furtivement leurs doigts dans un verre d’eau sucrée, ensuite aux bains Turcs où ils firent la lessive de leurs vêtements. Ils descendirent, après cette horrible ablution, à l’estaminet de l’Épi-Scié, situé sur le boulevard du Temple. De là Avril se détacha seul pour aller vendre l’argenterie chez un recéleur et le manteau au Temple. Il y revint trouver Lacenaire, lui rapporta deux cents francs, montant des couverts, et vingt francs prix du manteau. La Vierge en ivoire fut jetée dans la Seine. L’argent du crime ayant été partagé le soir même, les assassins dînèrent largement, burent à eux deux neuf bouteilles de vin, et allèrent finir la soirée aux Variétés. Odry jouait ce jour-là, et, dit Lacenaire, ils s’amusèrent beaucoup.

Abandonnons un moment Avril à la brutalité de ses penchants,on retrouvera son itinéraire par les débats de la Cour d’assises, et suivons Lacenaire. Voici sur quel ton lyrique il parle de l’affaire du Cheval-Rouge dans ses Mémoires :

« Ce fut un beau jour pour moi que celui-là. Je respirai. J’étais mécontent jusque-là en me voyant renfermé vivant dans le gouffre des prisons : quoique j’eusse versé le sang, il m’était interdit d’en revendiquer le prix, de réclamer l’échafaud qui m’appartenait, et je voulais la mort, mais non pas de mes propres mains ; que celui-là se suicide qui, entraîné par ses seules passions, a commis un crime que sa conscience ne peut légitimer, qui regarde l’échafaud comme une infamie ; que celui-là se suicide qui, après avoir épuisé sa santé et sa fortune dans les plaisirs de la vie, voit tout à coup santé et fortune lui échapper, il a raison ; mais moi, qui n’avais demandé à la société que du pain, du pain assuré par mon travail, non, je ne le pouvais pas, je ne le devais pas ; c’eût été trop inepte,et pourtant je sentais que je ne devais plus vivre.

« Croyez-vous donc que c’était l’appât de l’or que je devais trouver chez Chardon qui m’avait poussé ? Oh non ! c’était une sanglante justification de ma vie ; une sanglante protestation contre cette société qui m’avait repoussé ; voilà quel était mon but, mon espoir. Dès lors, plus de crainte, on pouvait me saisir quand on voudrait. Je savais comment je terminerais. Je ne risquais plus de m’abandonner au vol ; il ne s’agissait plus que de jouir encore quelques instants, ou de triompher tout à fait.

« On a prétendu que j’avais dit que si j’avais réussi j’aurais vécu en honnête homme, en bon père de famille. Oui, suivant les lois, c’est vrai ; oui, j’aurais été bienfaisant, j’aurais soulagé l’infortune, c’est encore vrai. Mais alors je me serais adonné tout entier à ma vengeance, laissant de côté la poésie, les plaisirs, je me serais livré à l’instruction, j’aurais étudié nuit et jour pour pouvoir saper un à un tous les principes sur lesquels repose la société. Voilà quel était désormais le but de mon existence : de la fortune, si je pouvais y arriver ; mais il le fallait promptement, car j’étais las. »

On comprend qu’avec de pareils principes, si horriblement ridicules qu’ils soient, Lacenaire ne pouvait abandonner ses projets homicides sur les garçons de caisse de Paris, aussi allons-nous le voir le remettre en exécution et tenter l’assassinat de la rue Montorgueil avec François.