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Lamarckiens et Darwiniens/Les particules représentatives

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CHAPITRE VI

les particules représentatives


Pour concevoir la préformation complète de l’animal dans l’élément sexuel, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’un seul des éléments (mâle ou femelle suivant les théories) intervenait dans la formation de l’adulte, l’autre élément ne donnant au développement qu’une impulsion ou une alimentation nécessaires. Mais alors, comment comprendre que le jeune tienne à la fois des caractères de ses deux parents ? Comment le mulet se rapproche-t-il à la fois de l’espèce âne et de l’espèce cheval ? Il fallait des considérations baroques pour arriver[1] à l’expliquer et encore les explications enchevêtrées que l’on obtenait étaient-elles bien peu solides.

Depuis longtemps, Hippocrate avait été amené à accorder aux deux sexes une importance équivalente dans la procréation des jeunes. Cette théorie adoptée par Galien, mais négligée plus récemment par les spermatistes et les ovistes, a été reprise par Buffon. Or, si l’on accorde que les éléments mâle et femelle se combinent pour former le petit, que devient la théorie si séduisante de la préformation ? Comment expliquer que le nouvel être ressemble à des parents si compliqués ? C’est ici qu’intervient la théorie des particules représentatives. Comme il ne sera plus possible d’admettre que l’un des éléments sexuels était en réduction l’animal entier, il va falloir trouver quelque chose de nouveau pour comprendre comment toutes les parties du futur adulte sont représentées dans le germe provenant de l’union des sexes, car de supposer que toutes ces parties n’y sont pas représentées effectivement, Buffon, imbu des théories précédentes, n’y a pas songé.

On connait sa théorie des molécules organiques indestructibles ; ce qu’il y a de précis dans cette théorie, c’est cette erreur que les molécules vivantes existent dans la nature en nombre limité et ne peuvent ni se transformer en molécules brutes, ni se former aux dépens de ces molécules brutes. Les êtres vivants s’accroissent en se nourrissant aux dépens d’autres êtres vivants et la quantité totale de vie ne varie pas. Voici maintenant qui est moins précis et, que l’auteur n’explique pas assez : les liqueurs séminales du mâle et de la femelle comprennent des molécules organiques provenant des diverses parties du corps et, il faut le comprendre sans que Buffon le dise explicitement, représentant chacune pour son compte, la partie d’où elle provient. Une molécule venue du doigt indicateur droit représente le doigt indicateur droit, etc.

Quand a lieu la fusion des liqueurs séminales mâle et femelle, les molécules correspondantes (celles du doigt du père et celles du doigt de la mère) se réunissent et, par suite de leur réunion, cessent de se mouvoir, se fixent dans une position d’équilibre déterminée précisément par la situation topographique de l’organe des parents d’où elles proviennent, de telle manière que, par exemple, les molécules du doigt indicateur droit se placent à droite, entre celles du pouce et du médius de la même main, etc. Vous voyez que ces molécules représentatives des diverses parties du corps savent bien leur rôle, puisqu’elles ne se trompent pas de route et que le fils de l’homme est un homme comme son père. Indépendamment de la difficulté qu’éprouve notre raison à concevoir cette détermination de la place qu’occuperont dans l’embryon les molécules organiques provenant des divers organes des parents, détermination au moins aussi difficile à comprendre que le phénomène brut de la génération qu’il veut expliquer, je voudrais seulement attirer l’attention sur la valeur même de cette vertu représentative des molécules provenant des divers organes. Pourquoi le fils de l’homme a-t il un foie ? parce que dans l’embryon d’où il provient s’étaient glissées des molécules à vertu hépative et qui avaient puisé cette vertu bizarre dans un séjour prolongé au milieu du foie du parent ; elles pouvaient provenir d’ailleurs, ces molécules hépatives, d’un muscle de veau ou d’une cervelle de mouton, puisqu’un enfant, sans avoir jamais mangé de foie, aura cependant un foie étant adulte ; et il y a là une grosse difficulté que Buffon n’a pas signalée parce que tout le raisonnement que je viens de faire est implicite mais non développé dans sa théorie. Comment s’acquiert la vertu hépative, cette vertu extraordinaire qui ressemble tant à la vertu dormitive de Molière ? Buffon ne s’en est pas inquiété, mais Weissmann nous l’expliquera fort ingénieusement, comme nous le verrons plus tard.

Il est impossible de ne pas retrouver dans cette théorie de Buffon une conséquence des théories précédentes de la préformation. L’embryon avec toutes ses molécules représentatives placées les unes par rapport aux autres exactement comme seront placés plus tard les organes de l’adulte et comme l’étaient ceux des parents, n’équivaut-il pas absolument à l’homunculus de Dalempatius ? Seulement, c’est un homunculus provenant à la fois de la substance paternelle et de la substance maternelle et s’il s’est constitué ainsi, semblable à eux, c’est à cause de la vertu déterminative des molécules organiques qui amène chacune d’elles à une place correspondant précisément à sa vertu représentative.

À l’époque où écrivait Buffon, les notions sur la structure intime du corps humain étaient trop rudimentaires pour qu’une tentative d’explication de la génération eût la moindre chance d’aboutir ; on ne peut donc reprocher au grand naturaliste de n’avoir pas réussi dans cet essai, mais il est regrettable qu’il se soit abusé lui-même et ait trompé ses contemporains par l’apparence scientifique de mots vides de sens, par des explications identiques, je le répète, à celles du médecin de Molière.

Il a fallu d’ailleurs que cette doctrine de la préformation fût profondément ancrée dans l’esprit des hommes, puisque nous allons la retrouver, légèrement dissimulée il est vrai, chez les plus grands savants d’une époque où la structure cellulaire et l’embryologie étaient déjà admirablement connues. Il est temps de poser le problème d’une manière précise :

L’œuf fécondé construit l’homme, par son activité propre, au moyen des matériaux qui sont à sa disposition, exactement comme l’abeille construit sa ruche par son activité propre, en se servant de produits qu’elle fabrique elle-même aux dépens de substances extérieures[2]. Un œuf d’homme ne peut pas construire un chien, mais une abeille ne peut pas construire un nid de guêpe ; les ruches sont caractéristiques des espèces.

Est-ce que l’abeille ressemble à sa ruche ? Avez-vous jamais songé à trouver, dans l’abeille, la partie qui correspond à la cloison de droite de la troisième loge du deuxième rang ? Pourquoi alors voudriez-vous que l’œuf ressemblât à l’homme qu’il doit construire ? Ou, du moins, puisque le microscope permet aujourd’hui d’affirmer qu’il n’y a pas d’homunculus dans l’œuf[3], pourquoi voulez-vous que le foie, le cerveau, y soient représentés par des particules définies ? Et cependant, l’homme est déterminé dans l’œuf, c’est-à-dire que, si vous fournissez à l’œuf les matériaux nécessaires dans les conditions convenables, cet œuf construira un homme et non un chien.

Mais la ruche aussi est déterminée dans l’abeille ; si vous fournissez à l’abeille les matériaux convenables, elle construira une ruche d’abeille et non un nid de guêpe, et cependant vous trouveriez extraordinaire qu’on voulût vous montrer dans la substance de l’abeille une particule représentative de la cloison de droite de la troisième loge du deuxième rang.

Je suppose même qu’on vous ait parlé de cette particule représentative, sans vous la montrer, naturellement, et sans vous expliquer comment elle est représentative d’une cloison particulière de la ruche, en serez-vous plus avancé ? Ne serez-vous pas aussi instruit en disant : « L’abeille a la propriété de construire une ruche » que si vous énoncez l’hypothèse : « l’abeille contient des particules dont chacune a la propriété de déterminer la formation d’une cloison donnée de la ruche » ? Qu’est-ce qui est plus clair : « L’opium fait dormir », ou bien : « L’opium a une vertu dormitive dont la nature est d’assoupir les sens » ? Voyons s’il y a quelque chose de plus dans les gemmules de Darwin.

Les gemmules de Darwin. — Avant que l’on connût la structure cellulaire du corps des animaux supérieurs, on ne limitait pas avec rigueur les parties auxquelles correspondaient les particules représentatives dans l’homunculus du germe. Y avait-il une seule particule pour le doigt indicateur de la main droite, ou bien y en avait-il une pour sa phalange, une pour sa phalangine et une pour sa phalangette ? Cela n’était pas précisé. Une fois la cellule connue, l’unité est parfaitement déterminée ; ce seront les cellules du corps qui seront représentées individuellement dans l’homunculus par des particules spéciales.

Tel est l’état de la théorie dans les gemmules de Darwin. Ces gemmules diffèrent quelque peu des molécules organiques de Buffon ; ainsi, par exemple, elles se multiplient dans les cellules qu’elles sont destinées à représenter, mais, à part quelques différences[4], elles jouissent à peu près des mêmes propriétés que les molécules de Buffon. Chaque cellule de l’organisme produit un grand nombre de gemmules qui toutes représenteront exactement la cellule où elles sont nées telle qu’elle était au moment de leur naissance, et, qui toutes, voyageant ensuite à travers l’organisme, auront la vertu spéciale de donner à toute cellule neutre dans laquelle elles pénétreront les caractères de la cellule d’où elles proviennent. Car il ne faut pas oublier que pour Darwin la cellule n’est pas différenciée par elle-même ; elle est neutre et ne reçoit ses caractères que des gemmules qui y pénètrent et s’y multiplient…

Naturellement, comme pour les molécules de Buffon, une au moins des gemmules de chaque cellule du corps viendra dans chaque élément sexuel ; tout ovule ou tout spermatozoïde contiendra donc les gemmules représentatives de toutes les cellules de l’animal correspondant ; l’œuf fécondé contiendra des gemmules de toutes les cellules des deux parents. Voilà l’homunculus ! Mais les progrès de la microscopie et de l’embryologie ne permettent plus de croire que ces gemmules affectent, dans le germe, comme dans la théorie de Buffon, une disposition analogue à celle des organes de l’adulte. Est-ce à dire que les gemmules de Darwin n’auront en commun avec les molécules de Buffon que la vertu représentative et seront dépourvues de la vertu déterminative qui amenait chacune d’elles à une place correspondant précisément à sa vertu représentative ?

Pas le moins du monde ; seulement, cette vertu déterminative, au lieu de s’exercer immédiatement entre les gemmules qui sont dans l’œuf fécondé, s’exercera au fur et à mesure du développement ; l’œuf se segmente plusieurs fois consécutivement de manière à donner naissance à toutes les cellules de l’organisme, mais ces cellules sont neutres par elles-mêmes et ne reçoivent leur différenciation que des gemmules qui y viennent.

Aussi les gemmules, grâce à leur vertu déterminative, se dirigent toutes comme il faut pour construire un adulte semblable aux parents ; celles de la phalangine du doigt indicateur gauche se rendront toutes là où doit se faire ce doigt indicateur gauche et y produiront qui un muscle, qui un os, qui un globule sanguin, suivant la vertu représentative de chacune. Et voilà ! Vous voyez bien qu’il y a toujours dans l’œuf un homunculus déguisé, inavoué, car si chaque gemmule n’a pas une place déterminée dans la morphologie de cet homunculus, elle a en puissance la propriété de la dessiner en grand dans l’adulte qui en proviendra. C’est peut-être encore plus compliqué que la théorie de Buffon et cela n’explique rien de plus ; c’est toujours la vertu dormitive de Molière.

Weissmann.– Avec Weissmann, nous faisons un pas de plus dans l’échelle de la complication sans en faire un seul dans le sens de la clarté et de la précision. Nous allons nous retrouver en présence des vertus représentative ou déterminative, des propriétés mystérieuses, des mots spécieux enfin qui dissimulent l’absence d’explication réelle des faits. Et ce qu’il y a de plus grave, c’est que ce système si complexe, son auteur va le croire assez infaillible pour se permettre de nier, en s’appuyant dessus, les résultats les mieux acquis de l’observation courante. Il est d’ailleurs merveilleux d’ingéniosité, ce système de Weissman, pourvu qu’on accepte le point de départ, les vertus dormitives sur lesquelles il est basé. Aussi l’auteur n’y est-il pas arrivé du premier coup ; il a publié un certain nombre d’essais successifs, qui se sont complétés, corrigés, contredits quelquefois ; je ne m’occuperai que des parties les plus importantes et les plus définitives de l’édifice, mais je crois inutile, après les considérations précédentes, de m’attacher à démontrer longuement que cet édifice laborieux est construit sur le sable et de montrer combien facilement s’y appliquent les réflexions de Wallace sur les théories qui sont fausses. Et d’abord, nous allons retrouver dans les plasmas ancestraux l’équivalent virtuel de l’emboîtement des germes. Les plasmas ancestraux sont des particules comprises dans le noyau des cellules reproductives et qui ont la vertu de représenter les caractères des ancêtres, ce qui explique (?) naturellement l’hérédité et l’atavisme. Ces particules jouissent comme les gemmules de Darwin de la propriété de se multiplier sans se modifier. Voici comment Weissmann explique la présence de nombreux plasmas ancestraux différents dans une cellule reproductive d’une espèce actuelle :

Les protozoaires ne contiennent qu’un seul plasma, représentatif de leur caractère spécifique ; or, au début il n’y avait que des protozoaires ; ces protozoaires se multipliaient par bipartition, leurs plasmas représentatifs aussi, de telle manière qu’il y eût toujours un plasma représentatif par individu. Ces protozoaires étaient susceptibles de varier et, je ne sais comment, leurs plasmas représentatifs variaient en même temps de manière à rester représentatifs des caractères actuels de leur propriétaire. Voilà donc, comme point de départ, un grand nombre d’espèces différentes de protozoaires ; quelques-uns pouvaient peut-être, par suite de certaines variations acquises, donner naissance à des agglomérations pluricellulaires, à cause d’une certaine adhérence entre les produits des bipartitions successives, mais, dans tous les cas, il n’y avait qu’un seul plasma représentatif et par conséquent, si j’ai bien compris, pas de différence entre les diverses cellules de l’agglomération. C’est bien là, il me semble, l’équivalent, mis au courant des progrès de l’histologie, de l’emboîtement des spermatistes.

Les choses en seraient restées à ce degré de simplicité si un phénomène nouveau ne s’était produit, le phénomène de la fusion de deux cellules d’espèce différente[5], que Weissmann appelle fécondation quoiqu’en général nous considérions, actuellement au moins, la fécondation comme à peu près impossible entre des cellules qui ne sont pas de même espèce. Enfin, cela a pu ne pas se passer de la même manière autrefois, précisément avant que fussent constituées les espèces que nous connaissons aujourd’hui.

Pourquoi cette fusion entre des cellules dont chacune était capable de vivre par elle-même[6] ? Weismann n’en donne pas d’explication ou du moins il en donne une tellement téléologique que j’ose à peine croire qu’il lui ait attribué une importance quelconque ; cela était nécessaire d’après sa théorie même, pour que des êtres plus différenciés apparussent, et c’est pour cela que cette fusion s’est produite ! Mais quelle vertu, déterminative ou autre, exigeait l’apparition d’êtres plus différenciés ? Pourquoi fallait-il qu’il y eût au monde autre chose que des protozoaires ?

Néanmoins admettons cette fusion sans en chercher les raisons. La cellule qui en résultera contiendra deux plasmas représentatifs et accumulera ainsi les caractères des deux cellules parentes, de sorte que, si elle donne naissance à une agglomération polyplastidaire, par suite de l’adhérence réalisée entre les produits de ses bipartitions successives, il pourra y avoir dans cette agglomération des éléments de deux espèces, l’espèce du père et celle de la mère. Encore faudra-t-il pour cela que les bipartitions successives soient hétérogènes et séparent le plasma représentatif père du plasma représentatif mère dans quelques-unes au moins des cellules, sans quoi toutes les cellules seraient encore identiques quoique ayant des caractères multiples, ceux du père et de la mère tout à la fois. L’hypothèse des bipartitions hétérogènes s’impose donc dès le début dans le système de Weissmann.

Mais, néanmoins, il y aura des éléments de l’agglomération qui, par vertu spéciale, contiendront les deux plasmas représentatifs du père et de la mère, sans quoi le système de Weissmann ne pourrait pas s’élever.

Ces éléments spéciaux sont appelés éléments sexuels ; leur plasma représentatif s’appelle plasma germinatif. Si le père avait le caractère a et la mère le caractère b, le plasma germinatif du fils contiendra les caractères (a + b). Oui, mais cela ne suffit pas. À côté de cet être à caractère (a + b), une autre fusion de deux espèces avait créé un être à caractère (c + d). Eh bien ! les éléments sexuels de ces deux êtres à caractère double vont se fusionner pour donner une cellule à quatre plasmas représentatifs (a + b + c + d). Pourquoi cette nouvelle fusion de deux espèces différentes ? parce que, sans cela, il ne se formerait pas d’êtres supérieurs et Weissmann nous a déjà dit qu’il fallait des êtres supérieurs.

Voilà, en effet, que de cet être à quatre plasmas, il va pouvoir se former par bipartitions hétérogènes des cellules très différentes (a, a + c, b + c + d, etc.) ou au moins de quatre types a, b, c, d suivant les hypothèses que l’on fera, et ici l’imagination a libre cours ; mais, néanmoins, il y aura toujours des éléments cellulaires spéciaux qui, par vertu spéciale, contiendront les quatre plasmas ancestraux ; ce seront les éléments sexuels ; c’est la loi (?) de la continuité du plasma germinatif.

Et ainsi de suite ; nous pouvons imaginer que ce petit manège se répète aussi souvent que nous le voudrons et quand nous l’aurons répété n fois nous aurons un être dont le plasma germinatif contiendra 2n plasmas représentatifs ou plasmas ancestraux si vous préférez et qui, par conséquent, pourra présenter dans les diverses parties de son individu, par suite des bipartitions hétérogènes de son développement, les caractères de tous ses ancêtres. Nous, hommes, nous sommes le résultat de cette complication progressive et nous avons eu par conséquent, si j’ai bien compris, des grands-pères leucocytes, des grands-pères neurones, des grands-pères corpuscules olfactifs, voire des grands-pères poils de moustache… et aussi, dans la série intermédiaire, d’autres ancêtres (neurone + leucocyte) ou toute autre combinaison analogue.

Or, quelque petites que soient les particules représentatives, si leur nombre croissait indéfiniment, elles finiraient par ne plus pouvoir tenir dans un noyau cellulaire qui n’est jamais bien gros. Aussi aurions-nous pu croire qu’il arriverait un moment où les phénomènes de fusion de deux éléments cellulaires différents cesseraient, par suite d’une pléthore de caractères. Mais alors, l’évolution serait arrêtée ! Comment le progrès serait-il possible, puisque la sélection, cause de progrès, ne peut agir qu’entre des éléments variés et que, pour Weissmann, la seule cause de variation est dans cette fusion même ? Il faut pourtant qu’il y ait progrès !

Voici comment cela devient possible : au moment où s’est réalisée cette pléthore de caractères, les éléments sexuels, soucieux d’assurer l’avenir de leur espèce, ont pris l’habitude d’éliminer la moitié de leurs particules représentatives, et alors deux éléments réduits de moitié et différents peuvent, en se fusionnant, redonner une cellule qui a encore le nombre maximum de caractères possibles, mais cette fusion assure la variation, c’est-à-dire les chances de progrès et, désormais, cela continuera ainsi indéfiniment…

Cette élimination d’une moitié des plasmas ancestraux, on la constate (?) dans la formation du second globule polaire qui détermine la maturation de l’ovule[7]. Le spermatozoïde apporte ensuite à l’ovule une autre demi-part des plasmas ancestraux et cela fait un œuf fécondé qui a toujours le nombre maximum de caractères possibles.

Et si, par erreur, l’ovule et le spermatozoïde avaient éliminé tous deux les plasmas ancestraux qui déterminent l’œil droit, l’œuf donnerait un produit pourvu de deux yeux gauches !

Tout ceci a l’air d’une plaisanterie et cependant c’est là véritablement la théorie des plasmas ancestraux de Weissmann. Indépendamment des critiques qui peuvent s’adresser aux raisonnements téléologiques de l’auteur, il y a un très grave reproche à lui faire au sujet de l’extension abusive des phénomènes sexuels.

Nous constatons aujourd’hui, d’une manière courante, la reproduction sexuelle des êtres, c’est-à-dire la fusion de deux plastides d’une espèce donnée. Que ces deux plastides n’aient plus chacun, par suite des phénomènes de maturation, que la moitié des caractères de l’espèce considérée, cela est parfaitement acceptable, mais néanmoins deux objections évidentes surgissent à ce sujet contre le système de Weissmann :

1° Pour être incomplets et ne présenter chacun que la moitié des caractères de l’espèce donnée, les deux plastides complémentaires dont nous constatons la fusion n’en sont pas moins de même espèce, tandis que le système de Weissmann exige, pour expliquer la formation progressive des êtres supérieurs, que, au moins au début, il y ait eu fusion de plastides n’ayant que des caractères différents. Toute fusion entre plastides ayant les mêmes caractères ne détermine aucun progrès. N’y a-t-il pas abus à appeler phénomènes sexuels, des fusions comme celles que place Weissmann au début de son échelle ascendante ? Et constatons-nous aujourd’hui rien de semblable entre des plastides autres que ceux qui proviennent par dédoublement, d’une même espèce plastidaire ? Avez-vous jamais vu la fusion d’une amibe et d’une paramécie ? Et n’est-ce pas là précisément l’analogue de la fusion de (a + b) avec (c + d) ? Mais la deuxième objection ajoute encore à l’importance de la première.

2° Voici deux plastides (a + b) et (c + d) dont chacun a vécu jusque-là par lui-même, c’est-à-dire, s’est multiplié par bipartition sans autre secours que celui des matériaux empruntés au milieu. Un beau jour, ils se rencontrent et se fusionnent en vue du progrès futur. Si vous voulez, nous supposerons pour simplifier que 4 est le nombre maximum de plasmas représentatifs dans un noyau cellulaire. Le raisonnement serait le même avec 2n, seulement, on partirait alors des plastides avant un nombre de caractères égal à 2n-1.

Le plastide (a + b + c + d), plastide ayant le maximum de caractères, va se dédoubler en éléments sexuels, comme nous l’avons vu. Et ces deux éléments a + b et c + d, ovule et spermatozoïde, vont désormais être incapables de vivre par eux-mêmes, c’est-à-dire d’assimiler et de se multiplier. Pourquoi cela ? Leurs grands-pères (a + b) et (c + d) s’étaient toujours multipliés par eux-mêmes jusqu’au jour de la fusion. D’où vient cette incapacité subite ? En d’autres termes, un ovule, moitié de plastide actuel, est toujours la reproduction exacte d’un ancêtre doué de bipartitions propres. Pourquoi donc Weissmann admet-il maintenant que la parthénogénèse, ou bipartition propre d’un élément sexuel[8], ne peut plus avoir lieu que si cet élément n’a pas subi la division réductrice de l’expulsion du deuxième globule polaire ? Autrement dit, pourquoi n’y a-t-il plus aujourd’hui, à pouvoir assimiler par eux-mêmes, que les plastides ayant 2n caractères, alors qu’autrefois cette propriété d’assimilation était dévolue à des ancêtres qui n’avaient que 2n-1, 2n-2,… 2, 1, caractères ?

La réponse est immédiate : Ces prétendus ancêtres n’ont jamais existé, puisque nous constatons que des êtres semblables à ce qu’ils ont dû être sont incapables de se multiplier. Donc la théorie des plasmas ancestraux, déjà si difficile à accepter avec toutes ses hypothèses téléologistes, est ÉVIDEMMENT FAUSSE.

Nous avons le droit d’affirmer que s’il y a eu des plastides ancêtres ayant deux fois moins de caractères (?) que les plastides actuels d’une espèce donnée (et cela, personne ne peut plus en douter, la complication progressive des espèces étant aujourd’hui au-dessus de toute discussion), s’il y a eu, dis-je, de tels plastides ayant deux fois moins de plasmas représentatifs dans leur noyau, ces plasmas représentatifs étaient forcément différents de ceux qui existent aujourd’hui, puisqu’aujourd’hui un plastide à 2n-1 plasmas actuels ne peut plus assimiler. Mais alors, tout le système de Weissmann s’écroule puisqu’il est uniquement basé sur l’intangibilité, l’immutabilité de ces plasmas représentatifs, qui conduisent à la continuité du plasma germinatif…

On a fait bien d’autres objections à la théorie des plasmas ancestraux ; celles que je viens de lui opposer suffiraient, il me semble, à la faire rejeter, même si l’on avait admis comme point de départ les vertus dormitives sur lesquelles elle est fondée.

Est-il bien nécessaire, au point où nous en sommes, de détailler les autres parties du système de Weissmann ? Il ne serait pas juste de faire ressortir ce que cette théorie a d’invraisemblable sans montrer aussi comment s’y est manifestée une ingéniosité extraordinaire, d’ailleurs dépensée en pure perte sur un sujet forcément stérile. Je ne puis m’étendre sur la jolie interprétation du premier globule polaire éliminant le plasma ovogène et je laisse de côté ce qui a trait aux plasmas ancestraux pour aborder la théorie parallèle des déterminants.

Les particules représentatives simples dont nous avons parlé jusqu’à présent, ne pouvaient, on l’a vu, quoi qu’en ait pensé Weissmann, représenter autre chose que les caractères isolés des protozoaires ancêtres, le neurone, le leucocyte, etc. Leur existence n’expliquerait donc que l’hérédité de l’histologie, et non l’hérédité des formes compliquées d’amas cellulaires, la forme du nez par exemple. Or, dans bien des cas on constate que le nez se transmet de père en fils pendant plusieurs générations. Les déterminants de Weissmann donnent la clef de ce phénomène :

Les caractères élémentaires[9] des cellules ont comme particules représentatives des biophores infiniment petits, qui, contenus dans le noyau, se diffusent[10] dans le protoplasma inerte et s’y distribuent d’une manière parfaitement déterminée sous l’influence d’une vertu déterminative spéciale ; c’est à cette distribution topographique de biophores (homunculus de 1er ordre) que chaque cellule, inerte en elle-même, doit toutes ses propriétés…

Les biophores, doués naturellement de la multiplication par bipartition, sont tous représentés dans le noyau de l’œuf, dans le plasma germinatif ; mais ils n’y sont pas distribués au hasard ; tous les biophores destinés à une même cellule de l’adulte sont, déjà dans le plasma germinatif, unis en un groupement indissoluble, l’embryon de l’homunculus de 1er ordre de la phrase précédente ; ce groupement est le déterminant de la cellule considérée de l’adulte. Il suffit qu’il y ait, dans le plasma germinatif, un seul déterminant pour toutes les cellules qui seront semblables chez l’adulte[11] ; le déterminant est en effet susceptible de se multiplier par division[12].

Voilà pour les cellules ; mais les cellules ne sont pas distribuées au hasard chez l’adulte, pas plus que les caractères chez la cellule ; aussi les déterminants ne sont-ils pas répartis d’une manière quelconque dans le plasma germinatif. Tous les déterminants des cellules du nez seront, par exemple, réunis dans un groupement à structure spéciale, l’homunculus de 2e ordre ou ide. Mais c’est un homunculus honteux et déguisé comme celui des gemmules de Darwin ; il ne ressemble pas du tout physiquement au caractère morphologique qu’il déterminera, il en a seulement la vertu déterminative. L’ide, comme le déterminant, se multiplie par division !

Dans l’esprit de Weissmann, ce sont les ides qui sont les plasmas ancestraux ; mais alors ces plasmas ancestraux seraient plus compliqués que nous ne l’avons cru tout à l’heure puisque nous n’y trouvions que des caractères de protozoaires. Nous serons obligés, pour faire disparaître cette contradiction, d’admettre que les plasmas ancestraux primitifs a, b, c, d, se sont groupés successivement dans les êtres de plus en plus complexes, en groupements caractéristiques et intangibles qui se sont transmis ensuite de père en fils depuis ces ancêtres de second ordre et sont les ides actuelles.

Dans cette hypothèse, le nombre des caractères ancestraux réunis dans un même être est singulièrement diminué et je ne sais si Weissmann accepterait cette interprétation ; il vaut mieux s’en tenir avec Hartog à cette opinion que les plasmas ancestraux sont ceux des protozoaires ancêtres ; mais alors, tout se contredit !

Je n’insiste pas sur la lutte des déterminants et autres choses ingénieuses ; un seul exemple montrera avec quelle facilité Weissmann a toujours répondu à la plupart des objections qu’on lui a posées par une hypothèse nouvelle. Voici un crabe adulte ; on lui casse une patte… elle repousse semblable à elle-même. C’est que, dit Weissmann, il existe des déterminants de réserve qu’un traumatisme seul a le pouvoir de mettre en activité. Et si le phénomène se reproduit, il invoquera les déterminants de réserve 2e catégorie !! Il manie avec une aisance incroyable ces déterminants si précieux ; il les rend actifs quand cela est nécessaire et les met en réserve quand il lui plaît sans nous dire pourquoi, et cela est bien commode pour expliquer la transmission héréditaire des caractères latents ! Mais toutes ces hypothèses sont au moins aussi compliquées que les faits dont elles donnent une explication et encore cette explication se réduit-elle à une formule spécieuse qui semble explicative quand on n’y fait pas attention ! Il est vraiment étonnant que ce système invraisemblable et fragile, cet échafaudage d’hypothèses compliquées ait provoqué un engouement si profond et si durable chez des philosophes et des naturalistes ; mais cet engouement inexplicable a été, au moins d’une manière, utile à la science en provoquant des études minutieuses sur l’hérédité des caractères acquis, ce fait capital de la biologie générale et de l’histoire de la formation des espèces, et que le système de Weissmann rend inadmissible.

Jusqu’à lui, tout le monde y avait cru, mais il s’est trouvé dans la nécessité de refuser d’y croire ou de renoncer à son système et il a bravement pris le premier parti. Les néo-Darwiniens se sont jetés à l’eau avec lui et ont combattu avec acharnement les néo-Lamarckiens partisans des acquisitions héréditaires ; on a épluché tous les faits jusque-là indiscutés de transmission de variations et de traumatismes ; on a trouvé que beaucoup étaient erronés ; on a cherché et on en a découvert de nouveaux plus probants ; on a fait des expériences et rien n’a peut-être été plus favorable au développement de la biologie générale que cette discussion acharnée. Il faut donc savoir gré à Weissmann du courage et de la ténacité dont il a fait preuve en soutenant malgré tout son système caduc et si ce système est, d’ores et déjà, rangé parmi les théories fausses dont parle Wallace, il aura du moins eu le mérite de provoquer un mouvement d’idées et des luttes savantes qui auront jeté une lumière nouvelle sur l’histoire de la vie à la surface de la terre. Rien n’a été plus profitable à Pasteur que l’entêtement de ses adversaires et Weismann aura fait pour la biologie générale ce que Pouchet, Trécul, Péter ont fait pour la microbiologie.

  1. L’un des adeptes de l’école oviste, Bonnet, dit ce qui suit : « Le mulet provient d’un germe de cheval contenu dans la jument. Ce germe contenait tous les organes de l’animal, mais froissés, affaissés, plissés. La liqueur séminale de l’âne les gonfle, les déploie comme aurait fait celle du cheval, mais il gonfle et distend moins la croupe et les pattes et davantage les oreilles, ce qui fait que le produit est un peu différent de ce qu’il eût été si son père eût été un cheval. » Cité par Delage, L’hérédité. p. 356.
  2. Il y a bien une différence entre les deux cas que je compare : c’est que la substance même de l’œuf est employée dans la confection de l’homme, tandis que l’abeille existe encore en tant qu’abeille une fois la ruche faite, mais cela n’enlève pas de sa valeur à la comparaison ; il n’y a jamais identité entre deux choses que l’on compare : il suffit que ces deux choses soient comparables au point de vue où l’on se place.
  3. Et surtout que les premières formes du développement embryonnaire ne ressemblent pas le moins du monde à un homme.
  4. Ces différences tiennent naturellement aux découvertes qui ont séparé Buffon de Darwin, découvertes infiniment nombreuses dans le domaine de l’histologie et de l’embryologie. Il est curieux qu’ayant eu à sa disposition les ressources de la structure cellulaire qu’ignorait Buffon, Darwin ait cru devoir chercher dans d’autres éléments invisibles et hypothétiques les facteurs de l’hérédité.
  5. Car il me semble qu’on doit appeler cellules d’espèces différentes celles qui ont des plasmas représentatifs différents.
  6. Actuellement on considère en général les éléments sexuels comme incomplets et incapables de vivre par eux-mêmes. Il faut l’intervention d’un autre élément incomplet de la même espèce pour donner au premier le pouvoir d’assimiler. (Voir La sexualité. Collection Scientia. Carré et Naud, 1899.)
  7. Voir Les éléments figurés de la cellule et la maturation des produits sexuels. (Revue scientif., 1899)
  8. Bipartition propre, c’est-à-dire bipartition sans le secours d’un élément complémentaire.
  9. Quels sont ces caractères ? la longueur, la couleur, le poids, la forme… ? Comment des biophores peuvent-ils représenter tout cela ?
  10. À travers les pores de la membrane du noyau.
  11. Mais y a-t-il deux cellules semblables chez l’adulte ; y a-t-il deux neurones identiques ?
  12. C’est simple à dire, mais difficile à concevoir, cette multiplication par bipartition de l’homunculus de 1er ordre ; ce sera encore bien pis chez l’homunculus de 2e ordre ou ide, etc.