Laura. ― Voyage dans le cristal/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄   II   ►


LAURA

VOYAGE DANS LE CRISTAL




I


Quand j’ai connu M. Hartz, il était marchand naturaliste et faisait tranquillement ses affaires en vendant, aux amateurs de collections, des minéraux, des insectes ou des plantes. Chargé d’une commission pour lui, je m’intéressais médiocrement aux objets précieux qui encombraient sa boutique, lorsque, tout en causant avec lui de l’ami commun qui nous avait mis en rapport, et en touchant machinalement une pierre en forme d’œuf qui s’était trouvée sous ma main, je la laissai tomber. Elle se brisa en deux parties assez égales que je m’empressai de ramasser en demandant pardon au marchand de ma maladresse.

― Ne vous en tourmentez pas, répondit-il avec obligeance : elle était destinée à être cassée d’un coup de marteau. C’est une géode sans grande valeur, et, d’ailleurs, qui est-ce qui n’est pas curieux de voir l’intérieur d’une géode ?

― Je ne sais, lui dis-je, ce que c’est au juste qu’une géode, et n’ai nulle envie de le savoir.

― Pourquoi ? reprit-il ; vous êtes artiste pourtant ?

― Oui, j’essaye de l’être ; mais les critiques ne veulent pas que les artistes se donnent l’air de savoir quelque chose en dehors de leur art, et le public n’aime pas que l’artiste paraisse en savoir un peu plus long que lui sur n’importe quoi.

― Je crois que le public, la critique et vous êtes dans l’erreur. L’artiste est né voyageur ; tout est voyage pour son esprit, et, sans quitter le coin de son feu ou les ombrages de son jardin, il est autorisé à parcourir tous les chemins du monde. Donnez-lui n’importe quoi à lire ou à regarder, étude aride ou riante : il se passionnera pour tout ce qui lui sera nouveau, il s’étonnera naïvement de n’avoir pas encore vécu dans ce sens-là, et il traduira le plaisir de sa découverte sous n’importe quelle forme, sans avoir cessé d’être lui-même. Pas plus que les autres humains, l’artiste ne choisit son genre de vie et la nature de ses impressions. Il reçoit du dehors le soleil et la pluie, l’ombre et la lumière, comme tout le monde. Ne lui demandez pas de créer en dehors de ce qui le frappe. Il subit l’action du milieu qu’il traverse, et c’est fort bien fait, car il s’éteindrait et deviendrait stérile le jour où cette action viendrait à cesser. Donc, poursuivit M. Hartz, vous avez parfaitement le droit de vous instruire, si cela vous amuse et si l’occasion se rencontre. Il n’y a point de danger à cela pour qui est vraiment artiste.

― De même qu’un vrai savant peut être artiste, si cette excursion dans le domaine de l’art ne nuit pas à ses graves études ?

― Oui, reprit l’honnête marchand ; toute la question est d’être quelque chose de bien déterminé et d’un peu solide dans un sens ou dans l’autre. Cela, j’en conviens, n’est pas donné à tout le monde ! Et, ajouta-t-il avec une espèce de soupir, si vous doutez de vous-même, ne regardez pas trop cette géode.

― Est-ce quelque pierre à influence magique ?

― Toutes les pierres ont cette influence-là, mais surtout, selon moi, les géodes.

― Vous piquez ma curiosité… Voyons, qu’entendez-vous par géode ?

― Nous entendons par géode, en minéralogie, toute pierre creuse dont l’intérieur est tapissé de cristaux ou d’incrustations, et nous appelons pierre géodique tout minéral qui présente à l’intérieur ces vides ou petites cavernes que vous pouvez remarquer dans celle-ci.

Il me donna une loupe, et je reconnus que ces vides représentaient, en effet, des grottes mystérieuses toutes revêtues de stalactites d’un éclat extraordinaire ; puis, considérant l’ensemble de la géode et plusieurs autres que me présenta le marchand, j’y vis des particularités de forme et de couleur qui, agrandies par l’imagination, composaient des sites alpestres, de profonds ravins, des montagnes grandioses, des glaciers, tout ce qui constitue un tableau imposant et sublime de la nature.

― Tout le monde a remarqué cela, dis-je à M. Hartz ; moi-même, cent fois j’ai comparé dans ma pensée le caillou que je ramassais sous mes pieds à la montagne qui se dressait au-dessus de ma tête, et j’ai trouvé que l’échantillon était une sorte de résumé de la masse ; mais, aujourd’hui, j’en suis plus frappé que les autres fois, et ces cristaux choisis que vous me montrez me donnent l’idée d’un monde fantastique où tout serait transparence et cristallisation. Ce ne serait point une confusion et un éblouissement vague comme je me l’imaginais en lisant ces contes de fées où l’on parcourt des palais de diamant. Je vois ici que la nature travaille mieux que les fées. Ces corps transparents sont groupés de manière à produire des ombres fines, des reflets suaves, et la fusion des nuances n’empêche pas la logique et l’harmonie de la composition. Vraiment, ceci me charme et me donne envie de regarder votre magasin.

― Non, dit M. Hartz en me retirant des mains les échantillons, il ne faut pas aller trop vite sur ce chemin-là : vous voyez un homme qui a failli être victime du cristal !

― Victime du cristal ? L’étrange rapprochement de mots !

― C’est parce que je n’étais encore ni savant ni artiste que j’ai couru le danger… Mais ce serait une trop longue histoire, et vous n’avez pas le temps de l’écouter.

― Si fait, m’écriai-je, j’adore les histoires dont je ne comprends pas le titre. J’ai tout le temps, contez !

― Je conterais fort mal, répondit le marchand, mais j’ai écrit cela dans ma jeunesse.

Et, cherchant au fond d’un tiroir un manuscrit jauni, il me lut ce qui suit :

J’avais dix-neuf ans quand j’entrai comme aide du sous-aide conservateur du cabinet d’histoire naturelle, section de minéralogie, dans la docte et célèbre ville de Fischausen, en Fischemberg. Ma fonction, toute gratuite, avait été créée pour moi par un de mes oncles, directeur de l’établissement, dans l’espoir judicieux que, n’ayant absolument rien à faire, je serais là dans mon élément et pourrais développer à merveille les remarquables aptitudes que je manifestais pour l’oisiveté la plus complète.

Ma première exploration de la longue galerie qui contenait la collection ne produisit en moi qu’un affreux serrement de cœur. Quoi ! j’allais vivre là, au milieu de ces choses inertes, en compagnie de ces innombrables cailloux de toute forme, de toute dimension, de toute couleur, tout aussi muets les uns que les autres, et tous étiquetés de noms barbares dont je me promettais bien de ne jamais retenir un seul !

Ma riante existence n’avait été qu’une école buissonnière dans le sens le plus littéral du mot, et mon oncle, ayant remarqué avec quelle sagacité, dès mon enfance, je découvrais les mûres sauvages et les verts pommiers nains des clôtures, avec quelle patience je savais fureter la haie pour y surprendre les nids des grives et des linottes, s’était flatté de voir s’éveiller tôt ou tard en moi les instincts d’un sérieux amant de la nature ; mais, comme ensuite j’avais été, au collège, le plus habile en gymnastique quand il s’agissait d’escalader un mur et de prendre la clef des champs, mon oncle voulait me châtier un peu en me renfermant dans l’austère contemplation des ossements du globe, me faisant, du reste, envisager comme dédommagement futur l’étude des plantes et des animaux.

Qu’il y avait loin de ce monde mort où j’étais relégué aux délices sans but et sans nom de mon vagabondage ! Je passai plusieurs semaines assis dans un coin, morne comme les colonnes de basalte prismatique dont s’enorgueillissait le péristyle du monument, triste comme le banc d’huîtres fossiles sur lequel je voyais mes patrons jeter des regards d’attendrissement paternel.

Chaque jour, j’entendais les leçons, c’est-à-dire une suite de paroles qui ne m’offraient aucun sens et qui me revenaient en rêve comme des formules cabalistiques, ou bien j’assistais au cours de géologie que faisait mon digne oncle. Le cher homme n’eût pas manqué d’éloquence, si l’ingrate nature n’eût affligé d’un bégaiement insurmontable le plus fervent de ses adorateurs. Ses bienveillants collègues assuraient que sa leçon n’en valait que mieux, et que son infirmité avait cela d’utile qu’elle exerçait une influence mnémotechnique sur l’auditoire, charmé d’entendre répéter plusieurs fois les principales syllabes des mots.

Quant à moi, je me soustrayais au bienfait de cette méthode en m’endormant régulièrement dès la première phrase de chaque séance. De temps en temps, une explosion aiguë de la voix chevrotante du vieillard me faisait bondir sur mon banc ; j’ouvrais les yeux à demi, et j’apercevais, à travers les nuages de ma léthargie, son crâne chauve où luisait un rayon égaré du soleil de mai, ou sa main crochue armée d’un fragment de rocher qu’il semblait vouloir me lancer à la tête. Je refermais bien vite les yeux et me rendormais sur ces consolantes paroles : « Ceci, messieurs, est un échantillon bien déterminé de la matière qui fait l’objet de cet enseignement. L’analyse chimique donne, etc. »

Quelquefois, un voisin enrhumé me surprenait encore en se mouchant avec un bruit de trompette. Je voyais alors mon oncle dessiner avec de la craie des profils d’accidents géologiques sur l’énorme planche noire placée derrière lui. Il tournait le dos au public, et le collet démesuré de son habit, coupé à la mode du Directoire, faisait remonter ses oreilles de la façon la plus étrange. Alors, tout se confondait dans mon cerveau, les angles de son dessin avec ceux de sa personne, et j’arrivais à ne voir en lui que redressements insensés et stratifications discordantes. J’avais d’étranges fantaisies qui tenaient de l’hallucination. Un jour qu’il nous faisait une leçon sur les volcans, je m’imaginai voir, dans la bouche béante de certains vieux adeptes rangés autour de lui, autant de petits cratères prêts à entrer en éruption, et le bruit des applaudissements me parut le signal de ces détonations souterraines qui lancent des pierres embrasées et vomissent des laves incandescentes.

Mon oncle Tungsténius (c’est le nom de guerre qui avait remplacé son nom de famille) était passablement malicieux sous son apparente bonhomie. Il avait juré de venir à bout de ma résistance, en ayant l’air de ne pas s’en apercevoir. Un jour, il imagina de me faire subir une épreuve redoutable, qui fut de me remettre en présence de ma cousine Laura.

Laura était la fille de ma tante Gertrude, sœur de feu mon père, dont mon oncle Tungsténius était le frère aîné. Laura était orpheline, bien que son père à elle fût vivant. C’était un négociant actif qui, à la suite de médiocres affaires, était parti pour l’Italie, d’où il avait passé en Turquie. Là, il avait trouvé, disait-on, moyen de s’enrichir : mais on n’était jamais sûr de rien avec lui, il écrivait fort peu, et reparaissait à de si rares intervalles, que nous le connaissions à peine. En revanche, nous nous étions beaucoup connus, sa fille et moi, car nous avions été élevés ensemble à la campagne ; puis était venu l’âge de nous séparer pour nous mettre en pension, et nous nous étions oubliés, ou peu s’en faut.

J’avais laissé une enfant maigre et jaune ; je retrouvais une fille de seize ans, mince, rosée, avec des cheveux magnifiques, des yeux d’azur, un sourire où l’enjouement et la bonté avaient des grâces incomparables. Si elle était jolie, je n’en sais rien ; elle était ravissante, et ma surprise fut un éblouissement qui me plongea dans le plus complet idiotisme.

― Or çà, cousin Alexis, me dit-elle, que fais-tu, et à quoi passes-tu ton temps ici ?

J’aurais bien voulu trouver une autre réponse que celle que je lui fis ; mais j’eus beau chercher et bégayer, il me fallut avouer que je passais mon temps à ne rien faire.

― Comment ! reprit-elle avec un étonnement profond, rien ? Est-il possible de vivre sans rien faire, à moins d’être malade ? Es-tu donc malade, mon pauvre Alexis ? Tu n’en as pourtant pas l’air.

Il fallut confesser encore que je me portais bien.

― Alors, dit-elle en portant à mon front le bout de son doigt mignon, orné d’une jolie bague de cornaline blanche, ton mal est là : tu t’ennuies à la ville.

― C’est la vérité, Laura, m’écriai-je avec feu ; je regrette la campagne et le temps où nous étions si heureux ensemble.

J’étais fier d’avoir enfin trouvé une si belle réplique ; mais l’éclat de rire dont elle fut accueillie fit retomber sur mon cœur une montagne de confusion.

― Je crois que tu es fou, dit Laura. Tu peux regretter la campagne, mais non pas le bonheur que nous goûtions ensemble ; car nous allions toujours chacun de son côté, toi pillant, cueillant, gâtant toutes choses, moi faisant de petits jardins où j’aimais à voir germer, verdir et fleurir. La campagne était un paradis pour moi, parce que je l’aime tout de bon ; quant à toi, c’est ta liberté que tu pleures, et je te plains de ne pas savoir t’occuper pour te consoler. Cela prouve que tu ne comprends rien à la beauté de la nature, et que tu n’étais pas digne de la liberté.

Je ne sais si Laura répétait une phrase rédigée par notre oncle et apprise par cœur ; mais elle la débita si bien, que j’en fus écrasé. Je m’enfuis, je me cachai dans un coin, et je fondis en larmes.

Les jours suivants, Laura ne me parla plus que pour me dire bonjour et bonsoir, et je l’entendis avec stupeur parler de moi en italien avec sa gouvernante. Comme elles me regardaient à chaque instant, il s’agissait bien évidemment de ma pauvre personne ; mais que disaient-elles ? Tantôt il me semblait que l’une me traitait avec mépris, et que l’autre me défendait d’un air de compassion. Cependant, comme elles changeaient souvent de rôle, il m’était impossible de savoir laquelle décidément me plaignait et cherchait à m’excuser.

Je demeurais chez mon oncle, c’est-à-dire dans une partie de l’établissement où il m’avait assigné pour gîte un petit pavillon, séparé de celui qu’il habitait, par le jardin botanique. Laura passait chez lui ses vacances, et je la voyais aux heures des repas. Je la trouvais toujours occupée, soit à lire, soit à broder, soit à peindre des fleurs ou à faire de la musique. Je voyais bien qu’elle ne s’ennuyait pas ; mais je n’osais plus lui adresser la parole et lui demander le secret de prendre plaisir à n’importe quelle occupation.

Au bout d’une quinzaine, elle quitta Fischausen pour Fischerburg, où elle devait demeurer avec sa gouvernante et une vieille cousine qui remplaçait sa mère. Je n’avais pas osé rompre la glace ; mais le coup avait porté, et je me mis à étudier avec ardeur, sans discuter, sans examiner, sans choisir et sans raisonner, tout ce qui entrait dans le programme tracé par l’oncle Tungsténius.

Étais-je amoureux ? Je ne le savais pas, et encore aujourd’hui je n’en suis pas certain. Mon amour-propre avait été cruellement froissé pour la première fois. Insensible jusque-là au dédain muet de mon oncle et aux railleries de mes condisciples, j’avais rougi de la pitié de Laura. Tous les autres étaient pour moi des radoteurs, elle seule m’avait semblé user d’un droit en me blâmant.

Un an plus tard, j’étais complètement transformé. Était-ce à mon avantage ? On le disait autour de moi, et, ma vanité aidant, j’avais très-bonne opinion de moi-même. Il n’était pas une parole du cours de mon oncle que je n’eusse pu enchâsser à sa place dans la phrase où elle s’était trouvée, pas un échantillon de la collection lithologique que je n’eusse pu désigner par son nom, avec celui de son groupe, de sa variété, et toute l’analyse de sa composition, toute l’histoire de sa formation et de son gisement. Je savais jusqu’au nom du donateur de chaque objet précieux et la date de l’entrée de cet objet dans la galerie.

Parmi ces derniers noms, il en était un qui se trouvait à diverses reprises sur nos catalogues, et particulièrement à propos des plus belles gemmes. C’était celui de Nasias, nom inconnu dans la science, et qui m’intriguait passablement par son étrangeté mystérieuse. Mes camarades n’en savaient guère plus que moi. Selon les uns, ce Nasias était un juif arménien qui avait fait jadis des échanges entre notre cabinet et d’autres collections du même genre. Selon d’autres, c’était le pseudonyme d’un donateur désintéressé. Mon oncle ne paraissait pas en savoir plus que nous sur son

compte. La date de ses envois remontait à une centaine d’années.

Laura revint avec sa gouvernante passer les vacances. Je fus de nouveau présenté à elle avec force compliments sur mon compte de la part de mon oncle. Je me tenais droit comme une colonne, je regardais Laura d’un air confiant. Je m’attendais à la voir un peu confuse devant mon mérite. Hélas ! il n’en fut rien. L’espiègle se mit à rire, me prit la main, et, sans la quitter, me toisa du regard d’un air d’admiration railleuse ; après quoi, elle déclara à notre oncle qu’elle me trouvait fort enlaidi.

Je ne me déconcertai pourtant pas, et, pensant qu’elle doutait encore de ma capacité, je me mis à interroger mon oncle sur un point qu’il me paraissait avoir négligé dans sa dernière leçon, ingénieux prétexte pour faire étalage, devant les dames, de mots techniques et de théories apprises par cœur. Mon oncle se prêta avec une complaisante simplicité à ce manège qui dura longtemps et mit toutes mes lumières en évidence.

Laura ne parut pas y prendre garde, et entama à voix basse, au bout de la table, un dialogue en italien avec sa gouvernante. J’avais un peu étudié cette langue dans mes courts moments de loisir ; je prêtai l’oreille à plusieurs reprises, et je reconnus qu’il s’agissait entre elles d’une discussion sur la manière de conserver les pois verts. Je pris alors le dessus à mes propres yeux. Bien que Laura fût encore embellie, je me sentis indifférent à ses charmes, et je la quittai en lui disant intérieurement : « Si j’avais su que tu n’étais qu’une sotte petite bourgeoise, je ne me serais pas donné tant de peine pour te montrer de quoi je suis capable. »

Malgré cette réaction de mon orgueil, je me sentis fort triste au bout d’une heure, et comme accablé sous le poids d’une immense déception. Mon chef immédiat, le sous-aide conservateur, me vit assis dans un coin de la galerie, dans l’attitude brisée et avec la figure morne qui m’était habituelle l’année précédente.

― Qu’as-tu ? me dit-il. On dirait que tu te souviens aujourd’hui d’avoir été le plus grand tardigrade de la création.

Walter était un excellent jeune homme : vingt-quatre ans, une figure aimable, un esprit sérieux et enjoué. Il avait dans le regard et dans la parole la sérénité d’une conscience pure. Il s’était toujours montré indulgent et affectueux pour moi. Je ne pouvais lui ouvrir mon cœur où je ne voyais pas clair moi-même ; mais je lui laissai voir les préoccupations qui surgissaient vaguement en moi, et je finis en lui demandant ce qu’il pensait de nos arides études, qui n’avaient de prix qu’aux yeux de quelques adeptes de la science et demeuraient lettre close pour le commun des mortels.

― Mon cher enfant, répondit-il, il y a trois manières d’envisager le but de nos études. Ton oncle, qui est un savant respectable, est à cheval sur une seule de ces manières, et le dada qu’il équite avec maestria, qu’il éperonne avec fureur, qui l’emporte souvent au-delà de toute certitude, s’appelle hypothèse. Le rude et ardent cavalier voudrait, comme Curtius, s’engouffrer dans les abîmes de la terre, mais pour y découvrir le commencement des choses et le développement successif et régulier de ces choses premières. Je crois qu’il cherche l’impossible : le chaos ne lâchera pas sa proie, et le mot mystère est écrit sur le berceau de la vie terrestre. N’importe, les travaux de ton oncle ont une grande valeur, parce qu’au milieu de beaucoup d’erreurs, il dégage beaucoup de vérités. Sans l’hypothèse qui le passionne et qui en a passionné tant d’autres, nous en serions encore ici à la lettre morte ou au symbolisme inexact de la Genèse.

» Mais, continua Walter, il y a une seconde manière d’envisager la science, et c’est celle qui m’a séduit. Il s’agit d’appliquer à l’industrie les richesses qui dorment entre les feuillets de l’écorce terrestre, et qui, tous les jours, grâce aux progrès de la physique et de la chimie, nous révèlent des particularités nouvelles et des éléments de bien-être, des sources de puissance infinie pour l’avenir des sociétés humaines.

» Quant à la troisième manière, elle est intéressante mais puérile. Elle consiste à connaître le détail des innombrables accidents et des minutieuses modifications que présentent les éléments minéralogiques. C’est la science des détails, qui possède les amateurs de collections et qui intéresse aussi les lapidaires, les bijoutiers…

― Et les femmes ! m’écriai-je avec un accent de pitié dédaigneuse en voyant ma cousine, qui venait d’entrer dans la galerie se promener lentement le long de la vitrine qui contenait les gemmes.

Elle entendit mon exclamation, se retourna, jeta sur moi un regard où se peignait l’indifférence la plus complète, et reprit tranquillement son examen sans faire plus d’attention à moi.

J’allais continuer la conversation avec Walter, lorsque celui-ci me demanda si je n’offrirais pas mon bras à ma cousine pour lui donner les explications qu’elle pourrait désirer.

― Non, répondis-je assez haut pour être entendu. Ma cousine a vu bien d’autres fois la collection rangée par son oncle, et la seule chose qui puisse l’intéresser ici, c’est celle qui précisément nous intéresse fort peu.

― J’avoue, reprit Walter en baissant la voix et en me montrant le côté de la galerie que parcourait Laura, que je donnerais toutes les pierres précieuses entassées à prix d’or sous ces châssis pour les beaux échantillons de fer et de houille qui sont là près de nous. La pioche du mineur, voilà, mon ami, le symbole de l’avenir du monde, et, quant à ces bagatelles brillantes qui ornent la tête des reines ou les bras des courtisanes, je m’en soucie comme d’un fétu. Le travail en grand, mon cher Alexis, le travail qui profite à tous et qui projette au loin les rayonnements de la civilisation, voilà ce qui domine ma pensée et dirige mes études. Quant à l’hypothèse…

― Que parlez-vous d’hypo… po… pothèse ? bégaya derrière nous la voix courroucée de mon oncle Tungsténius. L’hypo… po… pothèse est un terme de dérision des pa… pa… resseux, qui reçoivent leurs opinions toutes faites et repoussent les investigations des grands esprits comme des chimères.

Puis, se calmant peu à peu devant les excuses et les dénégations de Walter, le bonhomme reprit sans trop bégayer :

― Vous ferez bien, enfants, de ne jamais abandonner le fil conducteur de la logique. Il n’y a pas d’effets sans cause. La terre, le ciel, l’univers, et nous-mêmes, ne sommes que des effets, les résultats d’une cause sublime ou fatale. Étudiez les effets, je le veux bien, mais non sans chercher la raison d’être de la nature elle-même.

» Tu as raison, Walter, de ne pas t’absorber dans les minuties des classements et des dénominations purement minéralogiques ; mais tu cherches l’utile avec autant d’étroitesse d’idées que les minéralogistes cherchent le rare. Je ne me soucie pas plus que toi des diamants et des émeraudes qui font l’orgueil et l’amusement d’un petit nombre de privilégiés de la fortune ; mais, quand tu enfermes ton âme tout entière dans les parois d’une mine plus ou moins riche, tu me fais l’effet de la taupe qui fuit les rayons du soleil.

» Le soleil de l’intelligence, mon enfant, c’est le raisonnement. Induction et déduction, il n’y a pas à sortir de là, et peu m’importe que tu me fasses faire en bateau à vapeur le tour du monde, si tu ne m’apprends jamais pourquoi la terre est un globe et pourquoi ce globe a des évolutions et des révolutions. Apprends à battre le fer, à le convertir en fonte ou en acier, j’y consens ; mais, si toute ta vie est une application exclusive aux choses matérielles, autant vaudrait pour toi être fer toi-même, c’est-à-dire une substance inerte privée de raisonnement. L’homme ne vit pas seulement de pain, mon ami ; il ne vit au complet que par le développement de ses facultés d’examen et de compréhension.

Mon oncle parla encore longtemps sur ce ton, et, sans se permettre de le contredire, Walter défendit de son mieux la théorie de l’utilité directe des trésors de la science. Selon lui, l’homme ne pouvait arriver aux lumières de l’esprit qu’après avoir conquis les jouissances de la vie positive.

J’écoutais cette discussion intéressante, dont la portée me frappait pour la première fois. Je m’étais levé, et, appuyé sur la barre de cuivre qui protège extérieurement les vitrines, je regardais machinalement du côté de la collection minéralogique parcourue un instant auparavant par Laura, et dédaignée à l’unisson par mon oncle, par Walter et par moi. Je m’étais placé ainsi sans trop savoir pourquoi ; car mon oncle et Walter étaient tournés du côté des roches, c’est-à-dire de la collection purement géologique. Peut-être, à mon insu, étais-je dominé par le vague plaisir de respirer une rose blanche posée et oubliée sur le bord de la vitrine par Laura.

Quoi qu’il en soit, j’avais les yeux fixés sur la série des quartz hyalins, autrement dits cristaux de roche, où Laura avait paru s’arrêter un instant avec un certain plaisir, et, tout en écoutant les raisonnements de mon oncle, tout en voulant oublier Laura, qui avait disparu, je contemplais une magnifique géode de quartz améthyste toute remplie de cristaux d’une transparence et d’une fraîcheur de prismes véritablement remarquables.

Ma pensée ne partageait cependant pas la fixité de mon regard : elle flottait au hasard, et le parfum de la petite rose musquée ramenait mon être sous la dépendance de l’instinct. J’aimais cette rose, et je croyais pourtant haïr celle qui l’avait cueillie. Je la respirais avec des aspirations qui se traduisaient en baisers, je la pressais contre mes lèvres avec un dépit qui se traduisait en morsures. Tout à coup je sentis une main légère se poser sur mon épaule, et une voix délicieuse, la voix de Laura, me parla dans l’oreille.

― Ne te retourne pas, ne me regarde pas, disait-elle ; laisse cette pauvre rose tranquille, et viens cueillir avec moi les fleurs de pierreries qui ne se flétrissent pas. Viens, suis-moi. N’écoute pas les raisonnements froids de mon oncle et les blasphèmes de Walter. Vite, vite, ami, partons pour les féeriques régions du cristal. J’y cours, suis-moi, si tu m’aimes !

Je me sentis tellement surpris et troublé, que je n’eus ni la force de regarder Laura, ni celle de lui répondre. D’ailleurs, elle n’était déjà plus à mon côté ; elle était devant moi, comme si elle eût traversé la vitrine, ou que la vitrine fût devenue une porte ouverte. Elle fuyait ou plutôt elle volait dans un espace lumineux où je la suivais sans savoir où j’étais, ni de quelle clarté fantastique j’étais ébloui.

La fatigue m’arrêta et me vainquit au bout d’un temps dont la durée me fut complètement inappréciable. Je me laissai tomber avec découragement. Ma cousine avait disparu.

― Laura ! chère Laura ! m’écriai-je avec désespoir, où m’as-tu conduit, et pourquoi m’abandonnes-tu ?

Je sentis alors la main de Laura se poser de nouveau sur mon épaule, et sa voix me parla encore à l’oreille. En même temps, la voix perçante de l’oncle Tungsténius disait dans le lointain :

― Non, il n’y a pas d’hypo… po… pothèse en tout ceci !

Cependant Laura me parlait aussi, et je ne la comprenais pas. Je crus d’abord que c’était en italien, puis en grec, et enfin je reconnus que c’était dans une langue tout à fait nouvelle, qui peu à peu se révélait à moi comme le souvenir d’une autre vie. Je saisis très nettement le sens de la dernière phrase.

― Regarde donc où je t’ai conduit, disait-elle, et reconnais que j’ai ouvert tes yeux à la lumière du ciel.

Je commençai alors à voir et à comprendre en quel lieu surprenant je me trouvais. J’étais avec Laura au centre de la géode d’améthyste qui ornait la vitrine de la galerie minéralogique ; mais ce que jusqu’alors j’avais pris aveuglément et sur la foi d’autrui pour un bloc de silex creux, de la grosseur d’un melon coupé par la moitié et tapissé à l’intérieur de cristaux prismatiques de taille et de groupements irréguliers, était en réalité un cirque de hautes montagnes renfermant un immense bassin rempli de collines abruptes hérissées d’aiguilles de quartz violet, dont la plus petite eût pu dépasser encore en volume et en élévation le dôme de Saint-Pierre de Rome.

Je ne m’étonnai plus dès lors de la fatigue que j’avais éprouvée en gravissant une de ces aiguilles rocheuses au pas de course, et j’eus une grande peur en me voyant sur la pente d’un précipice étincelant au fond duquel des chatoiements mystérieux m’appelaient par la fascination du vertige.

― Lève-toi et ne crains rien, me dit Laura ; dans le pays où nous sommes, la pensée marche et les pieds suivent. Celui qui comprend ne saurait tomber.

Elle marchait en effet, la tranquille Laura, sur ces talus rapides qui plongeaient de toutes parts vers l’abîme, et dont la surface polie recevait l’éclat du soleil et le renvoyait en gerbes irisées. Le lieu était admirable, et je reconnus bientôt que j’y marchais avec autant de sécurité que Laura. Enfin elle s’assit sur le bord d’une petite brisure en me demandant avec un rire enfantin si je reconnaissais la place.

― Comment la reconnaîtrais-je ? lui dis-je. N’est-ce pas la première fois que je viens ici ?

― Tête légère ! reprit-elle, ne te souvient-il déjà plus d’avoir, l’année dernière, touché maladroitement la géode et de l’avoir laissée tomber sur le pavé de la galerie ? Un des cristaux a été ébréché, tu ne t’en es pas vanté ; mais la trace de l’accident est restée, et la voici. Tu l’as assez regardée pour la reconnaître. Aujourd’hui, elle te sert de grotte pour abriter ta pauvre tête fatiguée de l’éclat du soleil sur la gemme.

― En effet, Laura, répondis-je, je la reconnais fort bien à présent ; mais je ne saurais comprendre comment une cassure à peine saisissable à l’œil nu, dans un échantillon que mes deux mains pouvaient contenir, est devenue une caverne où nous pouvons tous deux nous asseoir au flanc d’une montagne qui couvrirait tout l’emplacement de notre ville…

― Et au centre d’une contrée qui embrasse, reprit Laura, un horizon dont ta vue peut à peine saisir les profondeurs ? Tout cela t’étonne, mon pauvre Alexis, parce que tu es un enfant sans expérience et sans réflexion. Regarde bien cette contrée charmante, et tu comprendras sans peine la transformation que la géode te semble avoir subie.

Je contemplai longtemps et sans m’en lasser le site éblouissant que nous dominions. Plus je le regardais, mieux je m’habituais à en supporter l’éclat, et peu à peu il devint aussi doux pour mes yeux que la verdure des bois et des prairies de nos régions terrestres. J’y remarquais avec surprise des formes générales qui me rappelaient celles de nos glaciers, et bientôt même les moindres détails de cette cristallisation gigantesque me devinrent aussi familiers que si je les avais cent fois explorés dans tous les sens.

― Tu vois bien, me dit alors ma compagne en ramassant une des pierres brillantes qui gisaient sous nos pieds, tu vois bien que ce massif de montagnes creusé en cirque est tout pareil à ce caillou évidé par le milieu. Que l’un soit petit et l’autre immense, la différence n’est guère appréciable dans l’étendue sans bornes de la création. Chaque joyau de ce vaste écrin a sa valeur sans rivale, et l’esprit qui ne peut associer dans son amour le grain de sable à l’étoile est un esprit infirme, ou faussé par la trompeuse notion du réel.

Était-ce Laura qui me parlait ainsi ? Je cherchai à m’en rendre compte ; mais elle brillait elle-même comme la plus claire des gemmes, et mes regards, habitués déjà aux splendeurs du monde nouveau qu’elle m’avait révélé, ne pouvaient encore supporter le rayonnement qui semblait émaner d’elle.

― Ma chère Laura, lui dis-je, je commence à comprendre. Pourtant, voici là-haut, bien loin d’ici, et tout autour de l’horizon qui nous enferme, des pics de glace et des plaines de neige…

― Regarde la petite géode, dit Laura en me la mettant dans la main ; tu vois bien que les cristaux du pourtour sont limpides comme la glace et veinés de nuances opaques blanches comme la neige. Viens avec moi, et tu verras de près ces glaciers éternels où le froid est inconnu et où la mort ne peut nous surprendre.

Je la suivis, et ce trajet que j’estimais devoir être de plusieurs lieues fut parcouru en si peu d’instants, que je n’en eus pas conscience. Nous fûmes bientôt sur la cime la plus élevée du grand pic de glace, qui n’était en réalité qu’un colossal prisme de quartz hyalin laiteux, ainsi que le témoignait, en une maniable réduction, la géode que je tenais pour point de comparaison, et ainsi que Laura me l’avait annoncé ; mais quel spectacle grandiose se présenta de nouveau du haut de la cime du grand cristal blanc ! À nos pieds, le cirque de l’améthyste, noyé dans ses propres reflets, n’était plus qu’un petit accident du tableau, agréable par la douceur mélancolique de ses teintes lilas, et concourant par l’élégance de ses formes à l’harmonie de l’ensemble. Combien d’autres splendeurs se déroulaient dans l’espace !

― Ô Laura, ma chère Laura ! m’écriai-je, bénie sois-tu pour m’avoir amené ici ! Où as-tu appris l’existence et le chemin de ces merveilles ?

― Que t’importe ! répondit-elle ; contemple et savoure la beauté du monde cristallin. Le vallon de l’améthyste n’est, comme tu le vois, qu’un des mille aspects de cette nature inépuisable en richesses. Tu vois ici, sur l’autre versant du gros cristal, le monde charmant des jaspes aux veines changeantes. Aucun cataclysme n’a souillé et enfoui dans des mélanges barbares et dans des confusions brutales ces magnifiques et patients travaux de la nature. Tandis que, dans notre petit monde troublé et cent fois remanié, la gemme est brisée, dispersée, ensevelie en mille endroits inconnus et sombres, ici elle s’étale, elle étincelle, elle règne de toutes parts, fraîche et pure, et vraiment royale comme aux premiers jours de sa riante formation.

» Voici plus loin les vallées où la sardoine couleur d’ambre s’arrondit en collines puissantes, tandis qu’une chaîne d’hyacintes, d’un rouge sombre et luisant, complète l’illusion d’un incommensurable embrasement. Le lac qui les reflète à demi sur ses bords, mais dont le centre offre une surface de vagues mollement soulevées, c’est une région de calcédoines aux tons indécis, dont le moutonnement nébuleux te rappelle celui des mers sous l’action d’une brise régulière.

» Quant à ces masses de béryls et de saphirs, matière dont la rareté est si prisée chez nous, elles n’ont pas plus d’importance ici que les autres ouvrages de Dieu. Elles s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets, et ces efflorescences cristallines de pyromorphite pour des tapis de mousses veloutées caressant les bords du ravin de l’agate aux mille couleurs ; mais ceci n’est rien.

» Avançons un peu, tu découvriras les océans de l’opale où le soleil, ce diamant embrasé dont tu ne sais pas la puissance créatrice, se joue dans tous les reflets de l’arc-en-ciel. Ne t’arrête pas dans ces îles de turquoise, plus loin sont celles de la tendre lazulite et du lapis tout veiné d’or.

» Voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère.

» Quant à moi, j’aime ces humbles gypses roses qui se dessinent en longues murailles superposées jusqu’aux nues, et ces fluorites légèrement teintées de plus fraîches couleurs, ou encore les blocs de l’orthoclase, qu’on appelle chez nous pierre de lune, parce qu’elle a le suave reflet des rayons de cet astre.

» Si tu veux monter jusqu’aux pôles de ce monde enchanté, à travers les banquises de la séricolite satinée et de la limpide aigue-marine, nous allons voir les aurores boréales permanentes que l’homme n’a jamais contemplées, et tu comprendras que dans cet univers immobile selon toi, la vie la plus intense palpite en aspirations d’une si formidable énergie, que…

Ici, la voix enivrante de ma cousine Laura fut couverte par un fracas semblable à celui de cent millions de tonnerres. Cent milliards de fusées resplendissantes s’élevèrent dans un ciel noir que j’avais pris d’abord pour une incommensurable voûte de tourmaline, mais qui se déchira en cent milliards de lambeaux ardents. Tous les reflets s’éteignirent, et je vis à nu les abîmes de l’empyrée semés d’étoiles de couleurs si intenses et d’un volume si terrifiant, que je tombai à la renverse et perdis connaissance…

― Ce n’est rien, mon cher Alexis, me dit Laura en plaçant sur mon front quelque chose de froid qui me fit l’effet d’un glaçon. Reviens à toi et reconnais ta cousine, ton oncle Tungsténius et ton ami Walter, qui te conjurent de secouer cette léthargie.

― Non, non, ce ne sera rien, dit mon oncle, qui me tenait le poignet pour interroger les battements du pouls ; mais, une autre fois, quand tu auras un peu trop bavardé à déjeuner en avalant coup sur coup avec distraction des lampées de mon petit vin blanc du Neckar, ne t’amuse pas à casser avec ta tête les vitrines du cabinet et à disperser comme un fou les cristaux et les gemmes de la collection. Dieu sait quel dégât tu aurais pu faire, si nous ne nous étions trouvés là, sans compter que ta blessure eût pu être plus grave et te coûter un œil ou une partie du nez !

Je portai machinalement la main à mon front et je la retirai rougie de quelques gouttes de sang.

― Laisse cela tranquille, me dit Laura, je vais changer la compresse ; bois un peu de ce vulnéraire, mon enfant, et ne nous regarde pas d’un air égaré et confus. Moi, je suis bien certaine que tu n’étais pas ivre, et que ceci est un petit coup de sang produit par l’abus d’un travail ingrat.

― Ô ma chère Laura, lui dis-je avec effort en appuyant mes lèvres sur sa main, comment peux-tu appliquer le mot de travail ingrat à l’admirable voyage que nous avons fait ensemble dans le cristal ? Rends-moi cette resplendissante vision des océans d’opale et des îles de lapis ! Retournons aux verts bosquets de la chrysoprase et aux sublimes rivages de l’euclase et de la spinelle, ou aux fantastiques stalagmites des grottes d’albâtre qui nous invitaient à un si doux repos ! Pourquoi as-tu voulu me faire franchir les limites du monde sidéral et me faire voir des choses que l’œil humain ne peut supporter ?

― Assez, assez ! dit mon oncle d’un ton sévère. Ceci est la fièvre, et je te défends de dire un mot de plus. Va chercher le médecin, Walter ; et toi, Laura, continue à lui rafraîchir le cerveau avec des compresses.

Je crois que je fis une espèce de maladie et beaucoup de rêves confus dont les visions ne furent pas toujours agréables. La présence assidue du bon Walter me jetait précisément dans d’étranges terreurs. C’est en vain que j’essayais de lui prouver que je n’étais pas fou, en lui faisant une relation fidèle de mon voyage dans le cristal ; il secouait la tête et levait les épaules.

― Mon pauvre Alexis, me disait-il, c’est une chose triste et vraiment humiliante pour tes amis et pour toi-même, qu’au milieu d’enseignements sains et rationnels, tu te sois épris jusqu’au délire de ces misérables gemmes, bonnes tout au plus pour amuser les enfants et les amateurs de collections. Tu confonds tout dans ta cervelle, je le vois bien, les matières utiles avec les minéraux dont l’unique valeur est la rareté. Tu me parles de fantastiques colonnades de plâtre et de tapis de mousse en plomb phosphaté. Il n’est pas besoin de subir le charme de l’hallucination pour voir ces merveilles au sein de la terre, et les filons des mines offriraient à tes yeux, avides de formes bizarres et de couleurs suaves et brillantes, les trésors de l’antimoine aux mille aiguilles d’azur, du manganèse carbonaté en pâte d’un rose d’églantine, de la cérusite en faisceaux d’un blanc de perle, des cuivres modifiés dans toutes les nuances de l’arc-en-ciel, depuis les vertes malachites jusqu’aux azurites d’un bleu d’outremer ; mais toutes ces coquetteries de la nature ne prouvent rien, sinon des combinaisons chimique que ton oncle appellerait rationnelles, tandis que je les appelle fatales. Tu n’as pas assez vu le but de la science, mon cher enfant. Tu as farci ta mémoire de vains détails, et voilà qu’ils te fatiguent le cerveau sans profit pour la vie pratique. Oublie tes pics de diamant, le diamant n’est qu’un peu de carbone cristallisé. La houille est cent fois plus précieuse, et, en raison de son utilité, je la trouve plus belle que le diamant n’est beau. Rappelle-toi ce que je te disais, Alexis : la pioche, l’enclume, la sonde, le pic et le marteau, voilà les plus brillants joyaux et les plus respectables forces du raisonnement humain !

J’écoutais parler Walter, et mon imagination surexcitée le suivait dans la profondeur des excavations souterraines. Je voyais des reflets de torche illuminant tout à coup les veines d’or courant dans les flancs du quartz couleur de rouille ; j’entendais les voix rauques des mineurs s’engouffrant dans les galeries du fer ou dans les salles du cuivre, et leurs lourdes masses d’acier s’abattant sans merci avec une rage brutale sur les plus ingénieux produits du travail mystérieux des siècles. Walter, conduisant cette horde avide et barbare, me faisait l’effet d’un chef de Vandales, et la fièvre courait dans mes veines, la peur glaçait mes membres ; je sentais les coups résonner dans mon crâne, et je cachais ma tête dans les coussins de mon lit en criant :

― Grâce ! grâce ! la pioche, l’horrible pioche !

Un jour, mon oncle Tungsténius, me voyant calme, voulut me convaincre aussi que mon voyage dans les rayonnantes régions du cristal n’était qu’un rêve.

― Si tu as vu toutes ces jolies choses, me dit-il en souriant, je t’en félicite. Cela pouvait être assez curieux, surtout les îles de turquoise, si elles provenaient d’un gigantesque amas de la dépouille des animaux antédiluviens ; mais tu ferais mieux d’oublier ces exagérations de ta fantaisie et d’étudier, sinon avec plus d’exactitude, du moins avec plus de raisonnement, l’histoire de la vie dès son origine et durant tout le cours de ses transformations sur notre globe. Ta vision ne t’a présenté qu’un monde mort ou encore à naître. Tu avais peut-être trop pensé à la lune, où rien encore ne nous signale la présence de la vie organique. Il vaudrait mieux penser à cette succession de magnifiques enfantements qu’on appelle à tort les races perdues, comme si quelque chose pouvait se perdre dans l’univers, et comme si toute vie nouvelle n’était pas le remaniement des éléments de la vie antérieure.

J’écoutais plus volontiers mon oncle que mon ami Walter, parce que, malgré son bégaiement, il disait d’assez bonnes choses et ne méprisait pas autant que lui les combinaisons de la forme et de la couleur. Seulement, le sens du beau, qui m’avait été révélé par Laura dans notre excursion à travers le cristal, lui était absolument refusé. Il était susceptible d’admiration enthousiaste ; mais pour lui la beauté était un état de l’être en rapport avec les conditions de son existence. Il tombait en extase devant les plus hideux animaux des âges antédiluviens. Il se pâmait d’aise devant les dents du mastodonte, et les facultés digestives de ce monstre lui arrachaient des pleurs d’attendrissement. Tout était pour lui mécanisme, relation, appropriation et fonction.

Au bout de quelques semaines, je fus guéri et me rendis parfaitement compte du délire auquel j’avais été en proie. En me voyant redevenir lucide, on cessa de me tourmenter, et on se contenta de me défendre de reparler, même en riant, de la géode d’améthyste et de ce que j’avais vu du sommet du gros cristal blanc laiteux.

Laura était à cet égard d’une discrétion ou d’une sévérité à toute épreuve. Dès que j’ouvrais la bouche pour lui rappeler cette magnifique excursion, elle me la fermait avec la main ; mais elle ne me décourageait pas comme les autres.

― Plus tard ! plus tard ! me disait-elle avec un mystérieux sourire. Reprends tes forces, et nous verrons si tu as fait un rêve de poète ou de fou.

Je compris que je m’exprimais assez mal, et que ce monde qui m’avait paru si beau devenait ridicule en passant par le pédantisme prosaïque de ma narration. Je me promis de former mon esprit et de l’assouplir aux formes usitées du langage.

Je m’étais beaucoup attaché à Laura durant ma maladie. Elle m’avait distrait dans mes mélancolies, rassuré dans mes cauchemars, soigné en un mot comme si j’eusse été son frère. Dans l’état de faiblesse où je fus longtemps plongé, les ardeurs de l’amour n’avaient pu s’emparer que de mon imagination sous la forme de rêves fugitifs. Mes sens étaient restés muets, mon cœur ne parla réellement que le jour où mon oncle m’annonça le départ de ma cousine.

Nous revenions du cours, auquel j’avais assisté pour la première fois depuis ma maladie.

― Tu sais, me dit-il, que nous ne déjeunerons pas aujourd’hui avec Laura. La cousine Lisbeth est venue la chercher de grand matin. Elle n’a pas voulu qu’on te réveillât, pensant que tu éprouverais peut-être un petit chagrin à te séparer d’elle.

Mon oncle croyait naïvement que ce petit chagrin avorterait devant le fait accompli ; il fut très étonné de me voir fondre en larmes.

― Allons, dit-il, je te croyais guéri, et tu ne l’es pas, puisque tu t’affectes, comme un enfant, d’une si petite contrariété.

La contrariété fut une douleur, j’aimais Laura. C’était une amitié, une habitude, une confiance, une sympathie véritables, et pourtant Laura ne réalisait pas certain type que ma vision avait laissé en moi et qu’il m’eût été impossible de définir. Je l’avais vue dans le cristal plus grande, plus belle, plus intelligente, plus mystérieuse que je ne la retrouvais dans la réalité. Dans la réalité, elle était simple, bonne, enjouée, un peu positive. Il me semblait que j’eusse passé ma vie parfaitement heureux auprès d’elle, mais toujours avec l’aspiration d’un nouvel élan vers ce monde enchanté de la vision où elle se défendait en vain de m’avoir conduit. Il me semblait aussi qu’elle me trompait pour m’en faire oublier l’impression trop vive, et qu’il dépendait de son affection pour moi de m’y transporter de nouveau, quand mes forces me le permettraient.