Laurier et son temps/L’incident Dundonald

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 114-117).


L’incident Dundonald


L’incident Dundonald est un exemple frappant de la facilité avec laquelle l’esprit de parti peut, dans ce pays, soulever les préjugés nationaux.

Lord Dundonald avait été désigné, par les autorités impériales, pour commander et réorganiser la milice canadienne, et il avait été accepté par le gouvernement canadien. Il arrivait au Canada avec le prestige que donnent une longue et glorieuse suite d’aïeux et des services éclatants rendus à l’Empire, dans la carrière des armes, et spécialement dans la déplorable guerre du Transvaal. Mais il arrivait aussi avec une idée exagérée de ses droits et de ses pouvoirs, avec des projets de réorganisation militaire trop onéreux pour un jeune pays comme le nôtre et peu conformes aux goûts et aux intérêts de notre population.

La résistance que le gouvernement canadien opposa à ses projets l’exaspéra, et à propos de la nomination du colonel d’un régiment de volontaires, que le département de la Milice refusa de sanctionner, il s’emporta, et dans un banquet public, il exhala ses plaintes contre le gouvernement en termes amers, violents. Il protesta contre l’intervention des membres du cabinet dans la nomination des officiers de milice, et les accusa de nullifier les efforts qu’il faisait pour mettre le Canada en état de se défendre.

Ses paroles produisirent un émoi que les journaux de l’opposition ne manquèrent pas naturellement d’exploiter.

Mais le gouvernement, ainsi mis en cause et si irrégulièrement traîné devant le tribunal de l’opinion publique, fit face à l’attaque du bouillant et imprudent général, et le destitua, après l’avoir mis en demeure d’expliquer ses paroles et sa conduite.

Sir Wilfrid Laurier rendit compte à la Chambre de l’incident et réclama avec énergie pour le gouvernement du Canada le droit de se gouverner, en matière militaire, comme sous tous les autres rapports, et prouva, au milieu des applaudissements de la Chambre, que lord Dundonald avait, en portant ses griefs devant l’opinion publique, au lieu de s’adresser au département de la Milice ou au gouverneur, violé tous les usages constitutionnels, toutes les règles du code militaire. Mais dans le cours de ses remarques, voulant démontrer que le commandant général devait, dans l’intérêt même de la force militaire, recevoir les conseils du ministre de la Milice, qui devait naturellement mieux connaître les hommes du pays qu’un étranger, il se servit du mot foreigner.

À ce mot, une tempête éclata dans tous les journaux conservateurs du pays. C’était la première fois que l’impeccable Laurier laissait échapper de ses lèvres toujours si prudentes, un mot qui permettait à ses adversaires de soulever contre lui les préjugés nationaux. Il avait osé traiter de foreigner un Dundonald, le descendant d’une des plus illustres familles de l’Empire, l’envoyé de l’Angleterre, l’un des représentants les plus distingués de l’armée anglaise ! Quelle audace ! Quel crime ! Les journaux de l’opposition faisaient feu et flamme contre l’homme qui avait osé dire qu’un Dundonald était un foreigner dans une colonie anglaise, l’accusaient presque de trahison et faisaient voir le danger qu’il y avait d’avoir à la tête du pays un Canadien-français.

Laurier refusait de parler, de s’excuser, il disait qu’il avait immédiatement retiré le mot, lequel d’ailleurs était souvent employé comme synonyme de stranger, sans signification abusive. Mais les instances de ses amis triomphèrent de son obstination, et il se décida, un jour, à répondre aux attaques de ses adversaires, sur une motion faite par le chef de l’opposition pour blâmer la destitution de Dundonald.

Il démontra qu’au Canada comme en Angleterre, l’armée devait être gouvernée par un ministre responsable au Parlement, que le commandant en chef de la milice était nommé par le gouvernement canadien, en vertu d’un décret de l’Exécutif, et lui devait respect et obéissance. Il cita des autorités et des exemples pour établir que lord Dundonald ne pouvait constitutionnellement et convenablement que faire des représentations au gouvernement et donner sa démission s’il n’était pas satisfait et voulait en appeler à l’opinion publique. Puis il termina en disant qu’il regrettait d’être obligé de faire allusion à un incident personnel, au bruit étrange que l’on faisait, à propos d’un mot, d’un lapsus linguae, auquel on s’acharnait à donner une signification malveillante. Il demanda avec une chaleur, une vivacité et une vigueur inaccoutumée s’il était juste, honorable même, pour un mot aussitôt retiré que prononcé, de l’accuser d’avoir fait usage de ce mot avec intention, sous l’empire d’un sentiment de malveillance, lorsque toute sa vie était là pour repousser une pareille accusation, lorsque soixante années témoignaient de son respect pour les institutions britanniques.

« Dans ma province, dit-il, les alliés de ceux qui m’accusent aujourd’hui de manquer de loyauté, me reprochent d’être un ennemi de ma race et de ma religion. Mais leurs appels aux préjugés n’ont pas eu de succès jusqu’à présent, et ils sont obligés d’inventer quelque chose de nouveau. Je ne crains pas plus les dénonciations des uns que des autres. Mon expérience m’apprend que dans notre bon pays du Canada, dans toutes les provinces et parmi toutes les nationalités dont il est composé, les appels aux préjugés peuvent bien un moment exciter les esprits, mais qu’ils finissent toujours par engendrer des sentiments de mépris dans le cœur des honnêtes gens. »

Lorsque Laurier reprit son siège, tous les députés ministériels se levèrent comme mus par le même ressort et ne cessèrent pendant cinq minutes d’applaudir, de pousser des hourras frénétiques, de lancer en l’air leurs chapeaux et tout ce qui leur tombait sous la main. Un député âgé et généralement bien paisible, un Écossais flegmatique, se trouva tout à coup juché sur son pupitre et criant comme un forcené. Il eut honte d’un pareil écart et se demanda comment il avait pu s’oublier ainsi.

« Je ne croyais pas, dit-il, que l’éloquence pouvait produire de pareils effets. »

L’incident Dundonald n’eut pas d’autre résultat que de fournir à Laurier l’occasion de remporter l’un de ses plus beaux triomphes oratoires, et de prouver, une fois de plus, que le gouvernement du Canada savait faire respecter ses droits et ses prérogatives.