Laurier et son temps/Le Grand-Tronc Pacifique

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La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 118-123).


Le Grand-Tronc Pacifique


Laurier ne laisse pas que des discours pour rendre témoignage à ses brillantes qualités, il léguera aux générations futures des œuvres matérielles et substantielles qui attesteront sa clairvoyance dans l’ordre purement temporel. Parmi ces œuvres, il faut mettre au premier rang l’immense réseau de chemin qui, sous le nom de « Grand-Tronc Pacifique, » reliera, d’un océan à l’autre, toutes les provinces du Canada.

Laurier est bel et bien le père de ce projet grandiose, de cet enfant prodige. C’est lui qui, dans le cours d’une conversation avec M. Hays, le président de la Compagnie du Grand-Tronc, lui donna l’idée de cette immense entreprise. M. Hays fut d’abord effrayé par la grandeur du projet, mais Laurier lui en fit voir les aspects grandioses et pratiques, les résultats immenses pour la compagnie et le pays, et l’invita à y penser sérieusement.

M. Hays y pensa, consulta et annonça à Laurier qu’il croyait le projet réalisable. Le travail d’enfantement fut long, pénible, il fallait passer à travers les difficultés les plus graves, concilier les intérêts les plus divers et les plus puissants. Le moindre des obstacles n’était pas le mauvais vouloir du Pacifique qui voyait surgir un rival dangereux. Mais Laurier était convaincu que ni le Pacifique, ni l’Intercolonial ne souffriraient pas sérieusement de la concurrence d’un chemin de fer qui vivrait du commerce et de la richesse qu’il développerait dans des régions éloignées de leur centre d’action.

Il croyait que la construction d’une nouvelle ligne était devenue aussi nécessaire que l’était celle du Pacifique en 1875, et que même les deux réunies ne suffiraient pas avant longtemps à transporter les produits des riches et immenses régions où les flots pressés de l’immigration se précipitent, et qui semblent destinés à être l’un des théâtres les plus grandioses de l’activité humaine, le grenier, comme on le répète souvent, du monde.

Il déploya une énergie que l’état de sa santé rendait pénible, afin de briser tous les obstacles, de vaincre toutes les hésitations, toutes les résistances et de pouvoir mettre le projet devant les Chambres, à la session de 1900.

Lorsque le 30 juillet 1903, Laurier se leva pour présenter le nouveau-né sur les fonts baptismaux de la Chambre, tous les députés étaient à leurs sièges et les galeries étaient remplies. Comme il paraissait un peu affaibli et fatigué depuis quelques jours, ses amis étaient inquiets, mais, cette fois encore, il fut éloquent, en dépit de la sécheresse du sujet, et fit une magistrale exposition de la grande entreprise.

Après avoir fait voir les grands aspects de la question et démontré l’importance d’avoir à travers le Canada une voie ferrée absolument indépendante des États-Unis, il fit, dans les termes suivants, la description des régions que la nouvelle ligne traverserait :

« Il est établi qu’il est facile de construire ce chemin de fer à travers les montagnes Rocheuses, soit par la voie de la rivière de la Paix, soit par celle de la rivière aux Pins. Il est prouvé que, sur le parcours de ces rivières se rencontrent de riches prairies comparables, sous le rapport de la fertilité, aux meilleures terres des vallées de la rivière Rouge et de la Saskatchewan. Il est acquis que ce chemin de fer, construit, soit par la voie de la rivière aux Pins, soit par celle de la rivière de la Paix, nous mettrait en communication avec le célèbre district d’Omineca, justement renommé pour ses mines d’or. Si ces mines restent encore inexploitées, c’est qu’elles sont inaccessibles au mineur chargé de ses outils et de ses provisions ; mais, du moment que nous pourrons y avoir accès, ces mines prendront une grande valeur et se transformeront en un nouveau Klondike. Il est prouvé que la région entre Winnipeg et Québec est une zone d’argile fertile, riche en bonnes terres, en bois, en forces hydrauliques et qui offre toutes les ressources d’un beau pays agricole et industriel. Il y a quelques semaines à peine, un journal qui fait autorité en matière de commerce de bois, le « Lumberman », de Chicago, affirmait que cette région-là est destinée à fournir au monde entier de quoi alimenter l’industrie de la pâte de bois et du papier.

« En présence de ces faits, quelle est la conclusion qui s’impose ? C’est que, évidemment, il faut pourvoir sans retard à l’établissement d’un chemin de fer qui pénètre dans ces riches et fertiles territoires.

« Il est inutile d’appuyer davantage sur des faits connus de tout le monde. Nos fertiles prairies sont en pleine voie de colonisation, et les nouveaux établissements marchent à grandes enjambées dans la voie du progrès. Des milliers d’immigrants, que dis-je ! des centaines de mille les envahissent d’année en année. Pendant deux ou trois générations et, peut-être plus, ces nouveaux colons se livreront à la production des céréales, et probablement, à l’exclusion de toute autre culture. Ils auront besoin de tout ce qui est en usage chez les hommes civilisés. Il leur faudra des vêtements, des meubles et des articles fabriqués de tout genre. Alors, que faut-il faire, M. l’Orateur ? Permettrons-nous à nos voisins, les Américains, de subvenir aux besoins de ces colons, ou bien construirons-nous un chemin de fer qui mette nos fabricants d’Ontario et de Québec en mesure de répondre aux demandes de ces populations ? Parmi ces besoins il en est un qui prime tous les autres, c’est celui du bois de construction. Il faut, à ces populations, du bois pour la construction de leurs maisons d’habitation, de leurs granges, de leurs étables et de tous les bâtiments. Ce bois, où se le procureront-ils ? Ce n’est certes pas dans la partie du pays qu’ils habitent et qui est le théâtre de leurs travaux, puisque, dans cette contrée, le bois de construction manque.

« Mais, heureusement pour nous, les autres parties du chemin, celle qui se trouve comprise entre Moncton et Québec, et celle qui traverse les montagnes Rocheuses, sont riches en essences de tout genre ; et du moment que le chemin sera en exploitation, il s’établira un commerce important entre toutes les régions qu’il traversera. Ce n’est pas tout. Il y a un autre genre de commerce qu’on semble mettre en oubli ou passer sous silence, à l’heure qu’il est, quoiqu’il soit de la plus haute importance ; c’est le commerce des bestiaux. J’ai à peine besoin de le dire, les terrasses des montagnes Rocheuses sont peut-être aujourd’hui les meilleures terres à pâturage du monde entier, et les troupeaux de bestiaux domestiques dans ces districts à pâturage deviennent aussi nombreux que l’étaient jadis les troupeaux de bisons. Il faut à ce commerce un débouché vers l’Océan. La nouvelle ligne, si courte, si directe, et favorisée par le climat du pays qu’elle est appelée à desservir, est une ligne idéale au point de vue de cette grande industrie. L’expéditeur, quand il débarquera ses bestiaux à Québec, à Saint-Jean ou à Halifax, se trouvera en mesure de réaliser le véritable idéal du trafic, puisqu’il pourra les transborder immédiatement sur les vaisseaux, sans perte de poids.

« Il est une autre considération, encore plus importante, à certains égards, c’est celle du commerce avec l’Orient. Toutes les nations se disputent le commerce du Japon et de la Chine, et il n’y a pas un pays aussi bien situé que le Canada, pour l’accaparer.

« Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte pour comprendre que la route, d’Europe aux ports canadiens, est la plus courte de toutes les routes ouvertes au commerce européen. Étudiez le tracé de la nouvelle ligne et vous constaterez qu’elle est la plus courte de toutes celles qui traversent le continent américain. Étudiez sur la carte la route de Port Simpson à la côte du Japon et vous verrez qu’elle est la plus courte de toutes les lignes entre ce dernier pays et le continent américain. Toutes ces considérations nous ont convaincus du devoir impérieux de ne pas temporiser, mais de pourvoir immédiatement à la construction d’un chemin de fer comme celui que je viens d’indiquer, s’il nous est possible de l’obtenir à des conditions raisonnables. »…

À le voir et à l’entendre parler avec tant d’énergie et de chaleur, on n’aurait pas dit que sa santé souffrait depuis quelque temps. Il termina par une péroraison qui souleva les applaudissements de la Chambre :

« M. l’Orateur, on peut dire à bon droit que, de toutes les découvertes qui ont illustré le siècle dernier, c’est celle de la locomotive et du chemin de fer qui a le plus puissamment contribué à répandre les bienfaits de la civilisation. Dans son « History of our own times », Justin McCarthy dit que rappelé de Rome pour aller occuper à Londres, la charge de premier ministre, sir Robert Peel dut faire le voyage de la même manière que l’avait fait Constantin 1,500 ans auparavant, lorsqu’il se rendit de York à Rome pour devenir empereur. L’écrivain fait observer que les deux voyageurs n’avaient pu compter que sur la rapidité de leurs coursiers et de leurs voiliers, mais que si sir Robert Peel avait eu à effectuer ce voyage, quelques années plus tard, le chemin de fer lui aurait permis de franchir la même distance en à peu près quarante-huit heures. Le chemin de fer a été le plus important instrument de civilisation du siècle dernier ; plus que tout autre intermédiaire humain, il a contribué à resserrer l’union entre les nations. Il a donné le coup de mort aux vieux préjugés en permettant aux peuples de se mieux connaître les uns les autres ; il a aussi établi le règne de l’harmonie là où, sans lui, l’ignorance aurait continué d’entretenir la discorde et les querelles.

« Le pacte fédéral serait resté lettre morte si le Grand-Tronc, le Pacifique et l’Intercolonial n’étaient venus réunir les diverses parties du pays et leur apprendre à associer leurs sentiments, leurs aspirations et leurs efforts. Le nouveau chemin de fer sera un autre chaînon d’union. Il ne servira pas seulement à donner accès à un territoire resté jusqu’ici inculte et improductif et à assurer le passage du trafic canadien par les routes canadiennes ; il ne servira pas seulement à resserrer les liens qui unissent les citoyens de l’ancien et du nouveau Canada, mais il aura encore pour effet de nous assurer notre indépendance commerciale et de nous affranchir à jamais de l’obligation de transiter nos marchandises. À mon sens, cette seule raison devrait suffire à justifier non seulement tous les sacrifices qui nous sont à présent demandés, mais à en justifier d’autres encore beaucoup plus considérables.

« Quelques VOIX : Très bien ! Très bien !

« Le PREMIER MINISTRE : C’est donc avec la plus grande confiance, M. l’Orateur, que je présente ce projet à mes amis et à mes adversaires, c’est avec la plus grande confiance que je le présente au peuple canadien.

« Quelques VOIX : Très bien ! Très bien !

« Le PREMIER MINISTRE : Je le sais, tous ne le verront pas du même œil que moi ; il va alarmer les timorés et effrayer les irrésolus ; mais, M. l’Orateur, je prétends que tous ceux qui sentent battre dans leur poitrine un cœur vraiment canadien, l’accueilleront comme un projet digne de cette jeune nation déjà assez forte pour répondre aux exigences des plus grands devoirs et pour assumer les plus sérieuses responsabilités. »