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Lausanne à travers les âges/Aperçu/03

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Collectif
Librairie Rouge (p. 15-20).


III

Organisation municipale sous les évêques.

Pendant les siècles d’anarchie du moyen âge, les évêques et les maisons religieuses confiaient la défense de leurs intérêts et le maintien de l’ordre public à des seigneurs laïques
Cathédrale et Évêché vus du Grand-Pont.
(avoués, advocati), qui recevaient en échange certains avantages (tiers du produit des amendes).

Les évêques de Lausanne confièrent ces fonctions successivement aux comtes du Genevois, aux sires de Gerenstein, aux ducs de Zæhringen, aux comtes de Kibourg, aux sires de Faucigny. La charge se transmettait par voie d’hérédité et quelquefois par voie d’achat. Ce fut de cette dernière manière que les sires de Faucigny l’acquirent des comtes de Kibourg ; les comtes de Savoie, qui en héritèrent ensuite, réussirent à transformer cette avouerie en un vicariat (1260), ce qui eut pour effet de leur donner la moitié de la juridiction de la ville de Lausanne. Ce ne fut plus, dès lors, qu’une série de luttes continuelles qui durèrent presque jusqu’à la conquête bernoise.

Le pouvoir des évêques était restreint par les nombreux privilèges et franchises, que leurs sujets avaient obtenus. Le plus ancien document sur la constitution civile de Lausanne est la reconnaissance du prévôt Ardutius qui date approximativement de l’an 1144. Il y est parlé du « Plaît général » ; c’était une assemblée des États, savoir : des députés de la noblesse, du clergé et des bourgeois ; corps à la fois législatif et judiciaire, dont le concours était nécessaire à l’évêque pour faire des lois, décréter des bans ou battre monnaie. Il se réunissait chaque année les trois premiers jours du mois de mai, dans une auberge de la rue de Bourg, sous la présidence de l’avoué épiscopal. Ces réunions étaient précédées d’une messe dite dans l’église de Saint-Pierre.

L’assemblée était composée, en 1518, de 11 chanoines, au nom du chapitre ; de 6 chapelains au nom du clergé de l’Église de Lausanne, de 7 nobles citoyens et bourgeois de Lausanne, de 6 nobles députés de Lavaux, des deux syndics ou gouverneurs de la communauté de Lausanne, de 11 conseillers de la ville et de 47 députés des autres terres dépendant de l’évêché. Le coutumier de Lausanne de 1368, résultat des délibérations de ces États, a pris le nom de l’assemblée qui lui donna le jour ; il est connu sous le nom de « Plaît général », sa forme définitive date de l’année 1618, époque où il a été remanié ; il a régi Lausanne et les terres épiscopales jusqu’à la mise en vigueur du code civil vaudois, en 1821.

À côté de cette haute assemblée, il y avait la grande cour séculière, présidée par le bailli épiscopal, et composée de délégués des trois ordres, mais de Lausanne seulement. C’était une sorte de Conseil d’État, qui siégeait dans le palais épiscopal et auquel incombait le soin de faire des règlements pour la ville, conjointement avec l’évêque, de juger les causes criminelles et de statuer en appel sur les causes civiles.

Les juges inférieurs étaient : le « sénéchal[1] », qui avait le commandement des troupes ; le « saultier » qui présidait à la haute justice et aux exécutions capitales, il avait sous ses ordres le carnacier ou bourreau ; la « mayorie », qui tenait chaque jour audience au Pont, tandis que le saultier avait les siennes à la Palud ; enfin le « métral », qui avait la surveillance des foires et marchés, des poids et mesures.

On pouvait appeler des arrêts de la grande cour séculière soit à la cour des appellations de l’évêque, soit à la cour de Billens, suivant que l’évêque ou les princes de Savoie l’emportaient dans les luttes d’influence qu’ils soutinrent pour le gouvernement temporel des terres de l’évêché. Le nom de « cour de Billens » vient probablement, suivant M. Ernest Chavannes, d’un François de Billens, lieutenant du bailli de Vaud, qui la présidait vers la fin du quinzième siècle. Elle siégeait hors des murs, dans le quartier actuel de la Caroline[2]. Les conseils de Lausanne en nommaient les six assesseurs.


Cathédrale. Porche des Apôtres.



En tant que souverain, l’évêque pouvait être impliqué dans des guerres. Dans ce cas, tous les hommes du domaine épiscopal avaient l’obligation de suivre ce que l’on appelait la « chevauchée de l’évêque. » Son armée comprenait quinze compagnies ou bannières, commandées par autant de bannerets ; chacune avait ses armoiries particulières. La ville de Lausanne était divisée en cinq quartiers correspondant à autant de bannières, à savoir :
Château Saint-Maire.

1° La bannière de Bourg : de gueules, au chef d’argent, chargée de deux clefs de sable, posées en sautoir. Avec elle marchaient les gens de Chailly, Belmont, Pully, Echissier et Epalinges.

2° La bannière de la Cité : parti d’argent et de gueules à deux châteaux ou tours joints ensemble. Avec elle marchaient les gens de la Barre, du Mont, de Cugy, de Morrens et de Bretigny.

3° La bannière de la Palud : de gueules au chef d’argent, à l’aigle éployée de sable. Avec elle marchaient les gens de Jouxtens, de Mézery, de Prilly et de Romanel.

4° La bannière du Pont : de gueules au chef d’argent avec un pont de sable. Avec elle marchaient les hommes de Cour, d’Ouchy, de Rive, de Saint-Sulpice et de Chavannes.

5° La bannière de Saint-Laurent : de gueules au chef d’argent avec un gril de sable. Avec elle marchaient les gens de Renens et de Crissier.

La cité et la ville inférieure (celle-ci formée de Bourg, Saint-Laurent, la Palud et le Pont) formaient primitivement deux communautés distinctes : la première, administrée par l’évêque ; la seconde gouvernée par deux prieurs (priores, syndici, procuratores) ; le conseil de la ville basse se réunissait au couvent des dominicains de la Madeleine ; l’assemblée des bourgeois, sur la place de la Palud et, en cas de mauvais temps, sous la Halle.


Château. Chambre de l’évêque.

Au commencement du quinzième siècle, un grand incendie ravagea les quartiers du Pont et de la Palud. À la suite de cette catastrophe, des mesures furent prises par l’évêque Guillaume de Menthonay et la grande Cour séculière pour en éviter le retour. Une série de prescriptions, dans le genre de celles qui figurent dans nos lois modernes sur la police des constructions, furent ordonnées, puis complétées ultérieurement, dans le statut du 15 juillet 1453, à teneur duquel « tous les murs des quatre côtés de toutes les maisons doivent être maçonnés à chaux et à sable jusqu’au toit. Les toits doivent être couverts de tuiles et non d’andelles. »

Après le mémorable incendie de 1405, la grande Cour séculière décida de construire des Halles sur les places du Pont et de la Palud. Il ne fut suivi à cette décision que quelques années après, entre 1409 et 1415. Ces édifices furent dans la suite transformés. La façade renaissance de la Halle du Pont remontait à la fin du seizième siècle, et celle de la Halle de la Palud à la fin du dix-septième siècle. La Halle du Pont, qui avait du cachet, a été démolie lors de la création de la rue Centrale, en 1870 ; elle servait de marché aux fromages et de marché aux poissons ; la Commune la vendit au milieu du dix-huitième siècle. Une hôtellerie occupait les étages supérieurs ; elle portait en dernier lieu le nom d’Albergo del Ponte. Il y avait autrefois d’autres Halles ou marchés couverts, M. Ch. Vuillermet[3] signale la Halle de la Condamine, au bas de la rue de Bourg, qui existait en 1342 ; une Halle à Ouchy, mentionnée dans un acte de 1355 ; la Halle de Saint-Laurent mentionnée dans un acte de 1402 ; la Halle de Martheray mentionnée dans un acte de 1439. Chaque bannière avait ainsi son marché. Ces vieilles halles ont successivement disparu ; il ne reste plus que celle de la Palud, sous l’Hôtel de Ville, qui a été transformée en remise pour les pompes. La Grenette de la Riponne (dont les jours sont comptés), construite en 1838-39, et le petit marché aux poissons de la place du Flon ont remplacé les anciennes Halles.

Sous les évêques, de nombreux moulins s’étaient établis le long du cours du Flon et de la Louve. Or, tandis que aujourd’hui, d’après la législation en vigueur, les cours d’eau font partie du domaine public et sont inaliénables, en sorte que l’État ne donne aux usiniers que des concessions à bien plaire, pour une durée de temps limité et moyennant redevance, les évêques avaient accordé aux usiniers établis sur les rives du Flon et de la Louve des concessions, soit abergements, qui constituaient, conformément au Plaît général, de vraies servitudes. Ces droits des usiniers furent ensuite confirmés par LL. EE. de Berne suivant décision du Sénat du 17 juin 1793, conformément au dispositif de la grande Largition qui avait réservé le maintien de ces droits à l’exclusion de tout autre. C’est pour ces motifs que, lors de l’inscription des droits réels, l’État de Vaud, par acte notarié F. Pasquier et E. Moret, passé en date du 9 mars 1896, a reconnu les droits concédés par les évêques concernant treize barrages, dont trois étaient propriétés de la Commune de Lausanne. Un acte analogue, passé en mains des mêmes notaires, en date du 18 mars 1897, établit les droits d’irrigation, acquis de la même manière par six propriétaires, au nombre desquels figure la Bourse communale, pour ses prés de Vidy. Cette survivance partielle d’une législation depuis longtemps abrogée est un phénomène curieux. Les évêques ont été déchus de leur principauté, mais les droits qu’ils avaient accordés subsistent dans toute leur étendue.

  1. Les fonctions de Sénéchal furent remplies par les Lucinge et les Compey. Elles comportaient l’administration des biens et revenus de l’évêque. Les Lucinge possédaient, à la Cité, sur l’emplacement de l’avenue Menthon, au N.-E. de la cathédrale, une maison forte dont héritèrent les Menthon, et qui fut appelée, de leur nom, Château de Menthon. Ce château passa plus tard au Chapitre et à divers propriétaires entre autres aux Diesbach, qui le vendirent en 1562 aux seigneurs de Lausanne. En 1580, le collège académique y fut momentanément établi ; en 1587, il fut incendié en grande partie ; ce qui en restait fut démoli au commencement du XVIIIe siècle. La Sénéchalie de Lausanne paraît avoir été supprimée en 1461. (Voir l’intéressante notice de M. B. Dumur intitulée : Les sénéchaux de Lausanne et le château de Menthon.)
  2. Il y aurait eu là, dit-on, un château impérial qui, primitivement, aurait servi de résidence aux rois de Bourgogne. (Voir à ce sujet une note de M. Fr. de Mulinen dans les Mémoires et Documents de la Société d’histoire de la Suisse romande, IIe série, t. IV, p. 245.)
  3. Voir Notes historiques sur Lausanne, par Ch. Vuillermet, Lausanne, F. Rouge, 1896.