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Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 14

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 68-72).
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CHAPITRE XIV.

QUESTIONS DE YUDHICHṬHIRA.


SÛTA dit :

1. Cependant Djichṇu (Ardjuna) était parti pour Dvârakâ dans le dessein de voir ses parents, et de connaître ce que faisait le divin Krĭchṇa, que célèbrent les chants sacrés.

2. Plusieurs mois s’étaient déjà écoulés, et Ardjuna n’était pas encore de retour ; le descendant de Kuru (Yudhichṭhira) vit alors des prodiges menaçants :

3. La marche redoutable du temps annoncée par le renversement des saisons, et les moyens criminels qu’employaient pour vivre les hommes dont l’âme était en proie à la colère, à la cupidité et à l’injustice ;

4. Et les procès pleins de fraudes, et l’amitié menteuse, et les pères, les mères, les parents, les frères et les époux en guerre les uns contre les autres.

5. À la vue de ces signes terribles et de la nature coupable des hommes qui étaient livrés à la cupidité et aux autres vices, le roi, reconnaissant que Kâla était arrivé, s’adressa ainsi à son frère [Bhîmasêna].

6. Yudhichṭhira dit : Djichṇu a été envoyé à Dvârakâ pour voir nos parents, et pour connaître ce que fait le divin Krĭchṇa, que célèbrent les chants sacrés.

7. Sept mois sont écoulés aujourd’hui, et ton jeune frère, ô Bhîmasêna, n’est pas encore de retour : pourquoi ce retard ? J’en ignore la véritable cause.

8. Serait-ce que l’époque annoncée par le Rĭchi des Dêvas est maintenant venue, où Bhagavat veut abandonner ce corps mortel qui sert à ses jeux,

9. Lui à qui nous devons tout, le bonheur, la royauté, la vie, nos femmes, nos familles, nos enfants ; lui dont la bienveillance nous a donné la victoire sur notre adversaire et assuré la possession des mondes [célestes] ?

10. Vois, ô le plus courageux des hommes, dans le ciel, sur la terre et jusque dans les mouvements de mon corps, ces présages, terribles avant-coureurs d’un danger prochain, dont la menace trouble mon intelligence.

11. Les tremblements répétés qui agitent mes yeux, mes bras, mes cuisses, et les battements de mon cœur m’annoncent des malheurs qui ne sont pas loin.

12. Vois le chacal, la gueule enflammée, hurler au lever du soleil ; vois le chien, ô Bhîma, comme s’il avait perdu toute crainte, me menacer de ses aboiements.

13. Les animaux respectés pour leur sainteté tournent autour de moi en me laissant à leur gauche, tandis que des quadrupèdes de mauvais augure me montrent leur droite ; je vois, ô le plus courageux des hommes, les chevaux verser des larmes à mon approche.

14. Ce pigeon est un messager de mort ; la chouette dont le cri trouble l’âme, et l’oiseau son rival (le corbeau), sans cesse éveillés, veulent par leurs cris aigus rendre le monde désert.

15. L’horizon nous entoure d’un cercle rougeâtre ; la terre tremble avec les montagnes ; le tonnerre s’est fait entendre, et la foudre est tombée par un ciel sans nuage.

16. Le vent, dont l’atteinte est brûlante, soulevant la poussière, répand partout les ténèbres ; les nuages laissent tomber de toutes parts une horrible pluie de sang.

17. Vois le soleil privé de son éclat, la lutte des astres dans le firmament, le ciel et la terre comme éclairés par des troupes de Bhûtas mêlés aux êtres vivants.

18. Les fleuves, les rivières, les lacs et les âmes des hommes sont également agités ; le feu ne brille plus sous le beurre sacré qu’on y verse. Quel avenir nous réserve le temps qui s’approche ?

19. Les jeunes génisses abandonnent la mamelle, et les vaches ne donnent plus leur lait ; des larmes coulent de leurs yeux ; les taureaux ne sont plus joyeux dans le parc. On a vu les images des Dieux pleurer, suer et se mouvoir.

20. Ces plaines, ces villages, ces villes, ces jardins, ces mines, ces ermitages, privés de leur éclat et de leur bonheur, quels maux ne nous présagent-ils pas ?

21. Je crois reconnaître, à ces grands prodiges, que la terre privée de l’empreinte des pas de Bhagavat dont l’éclat surpasse ceux des autres hommes, a perdu toute sa beauté.

SÛTA dit :

22. Pendant que le roi, l’esprit frappé des prodiges qu’il voyait, se livrait à ces réflexions, le guerrier dont l’étendard porte l’image d’un singe revint, ô Brahmane, de la ville des Yadus.

23. En le voyant prosterné à ses pieds, bien différent de ce qu’il était en partant, troublé, le visage incliné vers la terre, des larmes coulant de ses yeux beaux comme le lotus,

24. Le roi, agité par une vive inquiétude au souvenir de ce que Nârada lui avait prédit, interrogea, devant ses amis rassemblés, son jeune frère dont la beauté avait disparu.

25. Yudhichṭhira dit : Sont-ils heureux dans la ville des Ânartas, nos parents, les Madhus, les Bhôdjas, les Daçârhas, les Arhas, les Sâtvatas, les Andhakas et les Vrĭchṇis ?

26. Çûra, notre grand-père maternel, qui mérite tous nos respects, vit-il toujours ? et Ânakadundubhi (Vasudêva), notre oncle maternel, est-il heureux avec ses jeunes frères ?

27. Les sept sœurs ses femmes, nos tantes maternelles, avec leurs fils et leurs belles-filles, Dêvakî, enfin, et ses autres épouses, jouissent-elles aussi du bonheur ?

28. Le roi Âhuka (Ugrasêna) qui donna le jour à un méchant fils, son jeune frère (Dêvaka), Hrǐdika et son fils (Krǐtavarman), Akrûra, Djayanta, Gada et Sâraṇa, vivent-ils toujours ?

29. Sont-ils heureux, Çatrudjit et les autres ? est-il heureux, Râma (Balarâma), le bienheureux chef des Sâtvats ?

30. Pradyumna, qui monte un grand char au milieu des enfants de Vrĭchṇi, est-il heureux, ainsi que l’illustre Aniruddha dont l’impétuosité est si irrésistible ?

31. Suchêṇa, Tchârudêchṇa, Sâmba, le fils de Djâmbuvatî et les plus illustres des enfants de Krĭchṇa, avec leurs fils Rĭchabha et les autres ;

32. Les serviteurs de Çâuri (Krĭchṇa), Çrutadêva et Uddhava, et les autres héros des Sâtvatas avec leurs chefs Sunanda et Nanda,

33. Tous ceux enfin qui sont protégés par le bras de Râma (Balarâma) et par celui de Krĭchṇa, vivent-ils dans la joie ? Ces alliés qu’unissent à nous les liens d’une étroite amitié, songent-ils aussi à notre bonheur ?

34. Et Bhagavat lui-même, l’ami des Brahmanes, Gôvinda, qui chérit ceux qui lui sont dévoués, vit-il heureux à Dvârakâ, entouré dans Sudharmâ de tous ses amis ?

35. Lui qui est l’Esprit antique lui-même, porté avec son fidèle Ananta sur l’océan de la famille de Yadu, pour le bonheur, la prospérité et la création des mondes !

36. Lui dont la capitale, protégée par son bras comme par une armée, est l’asile où, semblables aux serviteurs du grand Purucha, les Yadus respectés jouissent d’une félicité suprême !

37. Lui dont les seize mille épouses, Satyabhâmâ et les autres, pour qui le culte de ses pieds est la plus sainte dévotion, ont pu, victorieuses dans leur lutte contre les immortels, ravir aux cieux leurs trésors, réservés à l’amante du Dieu qui porte la foudre (à Çatchî, femme d’Indra) !

38. Lui dont les guerriers, les fils héroïques de Yadu, vivant sans crainte à l’ombre de ses bras puissants qui les ont tant de fois défendus dans le danger, montent à Sudharmâ, la salle de l’assemblée, digne séjour des premiers des Suras, dont ils se sont emparés par la force !

39. Quel est donc, ami, le mal dont tu souffres ? Pourquoi parais-tu avoir perdu ta gloire ? Est-ce qu’on ne t’a pas reçu avec honneur ou qu’on t’a dédaigné, et pourquoi ton absence a-t-elle été si longue ?

40. N’aurais-tu pas été blessé par des traitements ou par des paroles hostiles et insultantes ? Les esclaves ne t’auraient-ils rien offert, ou t’auraient-ils refusé ce que tu désirais et ce qu’ils t’avaient promis ?

41. Sans doute, toi qui donnes à tous ton appui, tu n’aurais pas abandonné un Brahmane, un enfant, une vache, un vieillard, un malade, une femme ou un être vivant implorant ton secours ?

42. Sans doute tu n’aurais pas eu commerce avec la femme avilie, ni avec celle que t’interdisait son état d’impureté ; tu n’aurais pas été forcé de céder, dans le chemin, à des égaux ou à des adversaires qui ne te valaient pas ?

45, Sans doute tu n’aurais pas, pour te satisfaire, négligé de donner de la nourriture au vieillard et à l’enfant dans le besoin ; tu n’aurais pas commis quelqu’une de ces actions coupables qu’on ne peut pardonner ?

44. Ne serait-ce pas cette pensée qui t’occupe : Privé de l’ami qui fut l’objet de mon plus vif attachement, je sens que mon cœur est pour jamais arraché de mon sein ? Quelle autre cause peut te plonger dans la douleur ?


FIN DU QUATORZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
QUESTIONS DE YUDHICHṬHIRA,
DE L’ÉPISODE DE PARÎKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.