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Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 4

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 14-17).
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CHAPITRE IV.

ARRIVÉE DE NÂRADA.


1. Après qu’il eut cessé de parler, le vieux chef des solitaires occupés à célébrer le long sacrifice, Çâunaka, qui possédait le Rĭg-vêda, le remerciant, lui adressa ainsi la parole.

ÇÂUNAKA dit :

2. Sûta, illustre Sûta, toi le premier des sages dont on écoute la voix, raconte-nous cette pure histoire de Bhagavat, que récita le bienheureux Çuka.

3. Dans quel Yuga, dans quel lieu, pour quel motif et d’après quel conseil le solitaire Krĭchna (Dvâîpâyana Vyâsa) composa-t-il cette collection ?

4. Son fils, le grand Yôgin, voyant tout avec indifférence, affranchi de toute distinction, livré à une méditation profonde, à l’abri du sommeil, impénétrable, passait, parmi les hommes, pour un insensé.

5. Un jour, des nymphes célestes virent [en se baignant] le Rǐchi couvert de ses vêtements, qui suivait son fils [complètement nu]. Honteuses, elles s’enveloppèrent de leur voile : mais ce n’était pas, chose étonnante, la nudité de Çuka qui alarmait leur pudeur ; et comme son père, s’apercevant de cette merveille, leur en demandait la cause : À tes yeux, dirent-elles, les sexes sont encore distincts ; ils ne le sont plus aux yeux de ton fils, dont la vue est pure.

6. Dis-nous comment, après être arrivé dans le pays de Kurudjâggala, il fut remarqué par les habitants, parcourant la ville d’Hâstinapura, comme un insensé, un muet ou un idiot.

7. Dis-nous comment eut lieu, entre le solitaire et le Rĭchi des rois, descendants de Pâṇdu, l’entretien où fut révélée la doctrine des Sâtvats.

8. Cet illustre sage n’avait qu’à s’arrêter, le temps de traire une vache, dans les demeures des maîtres de maison, pour rendre leur ordre aussi pur qu’un étang sacré.

9. On dit, ô Sûta, que le fils d’Abhimanyu (Parîkchit) fut le plus parfait de ceux qui adorent Bhagavat : raconte-nous sa naissance si merveilleuse et ses actions.

10. Pourquoi ce monarque souverain, l’orgueil des fils de Pâṇdu, dédaignant le bonheur de la suprême puissance, se livra-t-il, sur les bords du Gange, au jeûne qui devait terminer sa vie ?

11. Comment ce héros dont les ennemis adorent le piédestal en lui faisant, pour leur salut, hommage de leurs richesses, comment, jeune encore, voulut-il abandonner avec la vie le bonheur, hélas ! si difficile à quitter ?

12. Ce n’est pas pour eux-mêmes, c’est pour le bonheur, l’accroissement et la puissance du monde, que vivent les serviteurs de celui dont la gloire est excellente. D’où vient donc que Parîkchit, renonçant au monde, abandonna son corps, qui était le refuge de ses ennemis mêmes ?

13. Raconte-nous en détail tout ce qui vient de faire ici le sujet de nos questions ; car je sais qu’à l’exception du Vêda, tu es versé dans tout ce qui appartient à l’art de la parole.

SUTA dit :

14. Dans le Dvâparayuga, vers la fin de cet âge qui est le troisième, le Yôgin (Vyâsa) naquit de Parâçara et de Vâsavî (Satyavatî), d’une portion de la substance de Hari.

15. Un jour, après s’être baigné dans l’onde pure de la Sarasvatî, il s’était assis à l’écart dans un lieu solitaire, au moment où le soleil venait de se lever.

16. Le Rǐchi auquel étaient présents le passé et l’avenir, voyant de son regard divin que le cours rapide et inaperçu du temps amenait d’âge en âge, sur la terre, la confusion des devoirs imposés à chaque période.

17. Et diminuait graduellement la, vigueur des êtres corporels ; que les hommes étaient privés de foi, sans vertu, sans intelligence, réduits à une existence d’un moment.

18. Livrés au malheur : Vyâsa, dis-je, dont le regard est infaillible, médita sur ce qu’il fallait faire pour le bien de toutes les classes et de toutes les conditions.

19. Réfléchissant sur les fonctions des quatre prêtres officiants, que règle l’Écriture, et qui purifient les hommes, il distribua, pour perpétuer le sacrifice, le Vêda unique en quatre parties.

20. Rǐtch, Yadjus, Sâman, Atharvan, sont les noms de ces quatre Vêdas distincts ; les Itihâsas et les Purâṇas forment, dit-on, le cinquième Vêda.

21. Pâila reçut le Ritch ; le poète inspiré Djâimini chanta le Sâman ; Vâiçam̃pâyana eut à lui seul l’intelligence complète des Yadjus ;

22. Le redoutable solitaire Sumantu eut celle des formules d’Atharvan et d’Ag̃giras ; et mon père Rômaharchaṇa, celle des Itihâsas et des Purânas.

23. Ces Rǐchis, à leur tour, partagèrent chacun leur Vêda en plusieurs parties ; transmis à leurs disciples, aux successeurs de leurs disciples et aux successeurs de ces derniers, ces Vêdas se trouvèrent ainsi divisés en branches.

24. Le bienheureux Vyâsa, plein de miséricorde pour les malheureux, agit ainsi pour que les Vêdas, [divisés comme on l’a vu, ] pussent être retenus par les hommes dont l’intelligence est bornée.

25. Le triple Vêda ne peut être entendu des femmes, des Çûdras, ni des membres dégradés des trois premières classes ; le bonheur qui résulte de la célébration des cérémonies leur est inconnu : aussi, pour qu’ils l’obtinssent en ce monde, le solitaire, touché de compassion, composa l’histoire appelée Bhârata.

26. Mais quoiqu’il fût ainsi, sans relâche, ô Brahmanes, exclusivement occupé du bonheur des hommes, son cœur n’en éprouvait pas plus de joie.

27. Ne pouvant calmer l’agitation de son âme, le sage, habile dans la loi, assis solitaire sur le pur rivage de la Sarasvatî, prononça, dans le trouble de ses pensées, les paroles suivantes :

28. Inébranlable dans ma dévotion, j’ai adressé aux Vêdas, à mes Gurus (maîtres spirituels), aux feux consacrés, un hommage sincère, et j’ai obéi aux ordres qui m’étaient donnés.

29. J’ai exposé le sens des Vêdas sous le déguisement du nom de Bhârata, de ce livre où le devoir et les autres objets sont enseignés aux femmes, aux Çûdras et aux autres classes même.

30. Et cependant l’âme qui anime mon corps, et, avec cette âme, l’Esprit suprême, ne semble pas avoir atteint à la perfection ; comme si, au milieu de la splendeur que donne l’étude du Vêda, il manquait quelque chose à sa sainteté.

31. Eh quoi ! serait-ce que je n’ai pas exposé suffisamment les devoirs que recommande Bhagavat, devoirs chers aux religieux, également chers à Atchyuta (Vichṇu) ?

32. Pendant que Krĭchna (Vyâsa), qui se sentait coupable, roulait dans son âme ces réflexions pénibles, Nârada vint à son ermitage, au lieu indiqué précédemment.

33. Remarquant son approche, le solitaire se leva en toute hâte pour aller à sa rencontre, et reçut, avec les honneurs prescrits par la loi, Nârada que révèrent les Suras.


FIN DU QUATRIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :

ARRIVÉE DE NÂRADA,

DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.