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Le Bhâgavata Purâna/Livre II/Chapitre 5

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 119-123).
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CHAPITRE V.

DESCRIPTION DE MAHÂPURUCHA.


1. Nârada dit : Adoration à toi, Dieu des Dêvas, auteur des créatures, premier-né des êtres ! fais-moi distinctement connaître cette science à l’aide de laquelle on voit la nature de l’esprit.

2. Explique-moi, seigneur, d’une manière approfondie là nature de cet univers, quelle est sa forme, en qui il repose, par qui il est créé, en qui il s’annihile, de qui il dépend, quel il est enfin.

3. Car tu sais tout cela, toi qui es le maître du passé, du présent et de l’avenir ; ta science parfaite embrasse l’univers, comme on connaît le fruit de l’Âmalaka que l’on tient dans sa main.

4. D’où te vient la science parfaite ? en qui reposes-tu ? de qui dépends-tu ? quelle est ton essence ? Seul, [à ce qu’il semble,] tu formes les créatures avec les éléments au moyen de la Mâyâ qui t’appartient.

5. Tu les fais exister en toi-même, sans rien perdre de ta substance, infatigable comme l’araignée qui, [tout en créant,] se réserve l’intégrité de son énergie productrice.

6. Non, je ne vois rien ici-bas qui soit au-dessus, au-dessous, ou au niveau de toi : ce qui, pour être, a besoin d’un nom, d’une forme et de qualités ; ce qui existe, comme ce qui n’existe pas [pour nos organes], tout cela ne vient pas d’autre part que de toi.

7. Mais cette rude pénitence à laquelle tu t’es livré de toute la force de ton application, nous trouble, et nous fait douter s’il n’existe pas au-dessus de toi un être supérieur.

8. Voilà le sujet de mes questions ; ô toi qui n’ignores rien, toi le maître de l’univers, donne-m’en la solution complète, afin qu’instruit par toi, je sache tout cela.

9. Brahmâ dit : mon fils, c’est une bonne pensée et une preuve de ta bienveillance que ces doutes par lesquels tu m’excites à t’exposer l’énergie de Bhagavat.

10. Il n’est pas faux, non plus, le titre que tu me donnes, ignorant l’Être qui est au-dessus de moi, et duquel me vient en effet la puissance [que tu me reconnais].

11. Celui par qui j’éclaire les mondes, éclairés par la splendeur qui vient de lui, comme font le soleil, le feu et la lune, comme font les constellations, les planètes et les étoiles ;

12. Celui dont la Mâyâ, si difficile à vaincre, fait que les hommes m’appellent le maître du monde, Bhagavat enfin, le fils de Vasudêva, c’est à lui que nous devons adresser notre adoration ;

13. À lui dont la Mâyâ, honteuse de se montrer à ses regards, trouble l’homme qui, dans l’erreur de son intelligence, se vante avec orgueil du moi et du mien.

14. Rien de ce qui est, ô Brâhmane, matière, action, temps, disposition naturelle, âme individuelle, quoi que ce soit enfin, n’existe essentiellement distinct du fils de Vasudêva.

15. C’est à Nârâyaṇa que s’adressent les Vêdas ; les Dêvas sont nés du corps de Nârâyaṇa ; c’est de Nârâyaṇa que dépendent les mondes, à lui que se rapportent les sacrifices.

16. C’est à Nârâyaṇa que s’adressent les pratiques du Yoga, à lui que s’adressent les mortifications ; c’est de Nârâyaṇa que dépend la science ; c’est de Nârâyaṇa que dépend le salut.

17. Pour moi, poussé par le regard de celui qui voit, du souverain Seigneur, de l’Être immuable, et âme de l’univers, je crée, créé moi-même, ce qui doit être créé.

18. La Bonté, la Passion, les Ténèbres, ce sont là les trois qualités de l’Être, qui n’a réellement pas de qualités, mais qui en revêt à l’aide de sa Mâyâ, pour conserver, créer et détruire l’univers.

19. Ces qualités, en devenant l’origine de la matière, de la connaissance et de l’acte, enchaînent, quoiqu’il n’en reste pas moins toujours affranchi, l’Esprit enveloppé par Mâyâ, à la condition d’effet, de cause et d’agent.

20. C’est lui, c’est Bhagavat avec ces trois attributs, c’est Adhôkchadja, dont la voie échappe complètement au regard, qui est, ô Brâhmane, mon seigneur et celui de toutes les créatures.

21. Le maître de Mâyâ, désireux d’exister sous des formes multiples, revêtit, par la puissance d’Illusion dont il dispose, le temps, l’action et la disposition naturelle, auxquels il s’unit par le seul effet de sa volonté indépendante.

22. Du temps résulta l’action réciproque des qualités ; de la disposition naturelle, le changement ; de l’action, la naissance du principe de l’Intelligence : tout cela sous la direction suprême de Purucha.

23. De la transformation du principe de l’Intelligence, uni aux deux qualités de la Passion et de la Bonté, résulta le principe [de la Personnalité] dans lequel dominent les Ténèbres, et qui comprend la matière, la connaissance et l’acte.

24. Le principe de la Personnalité, en se transformant, devint triple, c’est-à-dire modifié, actif et ténébreux, et comme tel il fut l’énergie de la connaissance, celle de l’acte et celle de la matière.

25. De la transformation de sa manifestation ténébreuse, principe des éléments, naquit l’éther, dont la molécule élémentaire et la propriété est le son, attribut qui s’adresse également à celui qui voit et à celui qui est vu.

26. De l’éther transformé naquit le vent, dont la propriété est l’attribut tangible, ainsi que le son, propriété qu’il tient de l’élément qui précède ; le vent est le souffle vital, la vigueur, l’énergie, la force.

27. Du vent transformé par le temps, l’action et la disposition naturelle, naquit la lumière, qui possède la triple propriété de la forme, de l’attribut tangible et du son.

28. De la lumière transformée naquit l’eau, dont la propriété est le goût ; l’eau a encore pour propriétés celles des éléments qui précèdent, savoir la forme, l’attribut tangible et le son.

29. De l’eau transformée naquit la terre, dont la propriété est l’odeur ; la terre possède aussi les propriétés des éléments qui précèdent, savoir le goût, l’attribut tangible, le son et la forme.

30. De la manifestation dite modifiée de la Personnalité, naquirent le cœur et les dix Dêvas produits de cette modification, savoir les Points cardinaux, le Vent, le Soleil, Pratchêtas, les Açvins, le Feu, Indra, Upêndra (Vichnu), Mitra et Ka.

31. De la transformation de sa manifestation active naquirent les dix organes des sens, et l’intelligence, énergie de la connaissance, et le souffle de vie, énergie de l’acte, énergies toutes deux actives ; les dix organes sont l’oreille, la peau, le nez, l’œil, la langue, l’organe de la parole, les mains, l’organe de la génération, les pieds, l’extrémité inférieure des voies excrétoires.

32. Mais comme ces créations, les éléments, les sens, le cœur et les qualités, ne pouvaient, à cause de leur isolement, ô sage habile dans le Vêda, se construire une demeure pour y habiter,

33. Poussées alors par l’énergie de Bhagavat à se réunir, elles revêtirent la forme de ce qui est et celle de ce qui n’est pas [pour nos organes], et créèrent la double apparence de cet univers.

34. Au bout de plusieurs milliers d’années, maître du temps, de l’action et de la disposition naturelle, [l’Esprit devenant] Djîva (l’âme individuelle), anima cet œuf [de Brahmâ] qui reposait sur l’océan, donnant la vie à ce qui ne l’avait pas.

35. Ensuite ayant divisé cet œuf [en deux parties], Purucha lui-même en sortit avec des milliers de cuisses, de pieds, de bras, d’yeux, de visages et de têtes.

36. C’est de ses membres. que les sages ici-bas se représentent les mondes comme formés, sept en bas, à partir de ses hanches, sept au-dessus, à partir du bas-ventre, en remontant.

37. Les Brâhmanes forment la bouche de Purucha, les Kchattriyas ses bras ; les Vâiçyas sont nés des cuisses de Bhagavat ; la caste des Çûdras est sortie de ses pieds.

38. Le monde de la terre est formé par ses pieds, celui de l’atmosphère par son nombril, le monde du ciel par son cœur ; le Maharlôka est formé par la poitrine de l’Être dont l’âme est immense.

39. Le Djanalôka est formé par son cou, le Tapôlôka par ses deux mamelles ; le Satyalôka, qui est le monde éternel de Brahmâ, est formé par ses têtes.

40. La région Atala est formée par ses hanches, et Vitala par ses deux cuisses ; la pure région de Sutala par ses genoux, Tala et Atala par ses jambes.

41. Mahâtala est formé par ses chevilles, Rasâtala par le bout de ses pieds [et denses talons], Pâtâla par la plante de ses pieds ; Purucha est l’ensemble même des mondes réunis.

42. Enfin, le monde de la terre est formé par ses pieds, le monde de l’atmosphère par son nombril, le monde du ciel par sa tête ; c’est ainsi que sont formés les mondes.


FIN DU CINQUIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCRIPTION DU CORPS DE MAHÂPURUCHA,
DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.