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Le Boomerang/2

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P. Olendorff (p. 21-34).


CHAPITRE DEUXIÈME.Où l’on verra de quelle façon Guillaume de la Renforcerie et Marie-Blanche Loison se rencontrèrent et se perdirent en moins de temps, ou à peu près, qu’il n’en faut pour l’écrire, telles deux épaves flottant sur la mer immense, et que la même vague entrechoque, puis sépare à tout jamais, ce qui n’est, d’ailleurs, pas le cas exact de nos héros, appelés bientôt, Dieu merci ! à se rencontrer.


Maintenant que vous avez pris contact avec Guillaume de la Renforcerie, et que le nom de Marie-Blanche Loison ne vous est plus étranger, ainsi qu’il en est de la situation morale du premier et de la beauté de la seconde, l’heure est venue, ce nous semble, d’apprendre comment ces deux êtres intéressants en vinrent à croiser les deux esquifs de leurs existences sur cet océan qu’est Paris, la Grand’Ville[1].

Ce fut par un après-midi de fort brouillard qu’il la rencontra.

Éternelle histoire : le coup de foudre !

D’un rouleau qu’elle tenait à la main s’échappèrent des papiers sur lesquels s’étalait une grosse écriture régulière.

Lui, qui la suivait depuis quelques hectomètres, se précipita, ramassa les papiers, et :

— Mademoiselle, dit-il gracieusement son chapeau à la main, vous perdez quelque chose.

— Oh, merci, monsieur !

— De rien, mademoiselle.

— Si, monsieur, au contraire. Vous venez de me sauver cent sous d’amende.

— Ah bah !

— C’est que nous avons un régisseur qui ne blague pas.

La glace était rompue.

Sans se faire outrageusement prier, la jeune personne confia ses noms et prénoms : Marie-Blanche Loison.

Confidence superfétatoire, d’ailleurs, tant ses nom et prénoms émanaient en quelque sorte de toute sa personne

Albe immaculation de Marie-Blanche.

Candeur de Loison.

Avez-vous remarqué comme certains prénoms collent, si j’ose dire, avec les personnalités qui les détiennent ?

— Comment vous appelez-vous, mademoiselle ?

— Monsieur, je m’appelle Valentine.

— Je l’aurais parié.

On est de bonne foi, certes, en poussant cette exclamation, mais il ne sied pas d’exagérer ce sens de la divination.

À beaucoup de ces malins qui l’auraient parié :

— Et cette dame rousse, un peu forte, leur brûlez-vous le pourpoint, assise à côté du vieux monsieur, comment s’appelle-t-elle ?

Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ils épuiseront tout le catalogue du Paradis avant de découvrir que cette dame rousse, un peu forte, s’appelle Louise tout bêtement.

Il se peut donc que dans l’esprit de notre ami Guillaume de la Renforcerie un phénomène d’interversion mentale, favorisé par son trouble, se soit ainsi produit et qu’entendant pour la première fois ces six gracieuses syllabes accouplées Ma-rie-blan-che-loi-son, il ait éprouvé la sensation précise de les connaître avant la minute où elles furent énoncées…

L’étude, mesdames et messieurs, des phénomènes psychiques.

… Mais, j’entends dans l’honorable assistance s’élever d’irrévérencieux murmures : La barbe !… La jambe[2] !


Rentrons donc, chers amis, en plein cœur du sujet,


comme dit Coppée.

Marie-Blanche Loison !

Guillaume marchait aux côtés de Marie-Blanche et, bien que la timidité n’entrât que pour une infime proportion dans la formule de sa complexion, il ne savait trop que dire, il ne le savait même pas assez.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent jusqu’au bureau d’omnibus qui se trouve tout près de la porte Saint-Martin.

Marie-Blanche prit un fragment ovale de carton vert pourvu du chiffre 87, qui lui conférait, quand son tour en serait venu, le droit de prendre place dans l’omnibus qui se dirige vers l’église de la Madeleine[3].

Guillaume obtint dans le même ordre d’idées le numéro 88.

Guillaume de la Renforcerie n’avait, à proprement parler, rien qui l’appelât plutôt du côté de la Madeleine que du côté de la Bastille, ni, d’ailleurs, d’aucun autre côté. Mais l’idée de se voir arraché brusquement au charme naissant, mais irrésistible déjà de sa nouvelle amie, ah ! plutôt la mort !

Guillaume est, comme il en fourmille en nos temps détraqués, un de ces êtres qui, dès que les choses ne tournent pas à leur gré, songent tout de suite au trépas, sauf, plus tard, à découvrir quelque expédient moins vif.

— Hélas ! les choses ne tournèrent pas, cette fois, au gré du jeune homme.

— Les voyageurs pour la Madeleine !… Deux places à l’intérieur, trois à l’impériale ! Allons le 83, 84, 85, 86, 87… Complet !… Ding ! ding ! ding !… Roulez !

Complet !

La dernière place disponible se trouvait justement occupée par Marie-Blanche Loison, laquelle n’eut garde de partir sans avoir décoché le plus gracieux et le plus reconnaissant de ses sourires à son compagnon de quelques minutes.

Et la lourde voiture s’enfonça dans le brouillard, éperdument, laissant sur le trottoir, tête et cœur comme subitement vidés par une puissante et brusque pompe aspirante, notre pauvre ami Guillaume de la Renforcerie.

Marie-Blanche Loison !

Le très doux écho de ces trois noms, avec l’évanescente vision de quelque chose de blond et de rose, c’est tout ce qui lui demeurait de l’aventure.

Courir après l’omnibus ?

Fréter un sapin ?

Deux solutions également séduisantes et réalisables auxquelles notre aplabourdi ne songea même pas, tant, à cette minute, le pauvre garçon était tout écroulé.

Puis, peu à peu, le sens de la vie se réinstalla chez lui.

Mais trop tard, l’omnibus doit être loin s’il court encore, comme on dit dans le peuple.

Lentement et comme magnétiquement, Guillaume prit la direction de la Madeleine.

Espérait-il la rencontrer de nouveau ?

Peut-être.

Mais, à coup sûr, il la reverrait.

Il se jurait de la revoir, et, quand on s’appelle Guillaume de la Renforcerie, qu’on a juré quelque chose, fût-ce à soi-même, on tient sa parole.

Le calme renaissait en ses esprits.

On n’est pas des bœufs ![4] essayait-il de s’inculquer courageusement ; on n’est pas des bœufs !

Oui, mais comment la retrouver ?

— Mon Dieu, suis-je bête, éclata-t-il.

Une colonne Morris lui tendait les bras.

Littéralement il s’y rua.

Comédie-Française. Ce soir, l’Énigme. Mlle Bartet, Mlle Brandès, etc., etc… Zut ! pas la moindre Marie-Blanche Loison !

Odéon. Ce soir, Athalie. Mlle Chose, Mme Machin, etc., etc… Zut ! pas la moindre Marie-Blanche Loison !

Théâtre Sarah-Bernhardt. Ce soir. Théroigne de Méricourt, Mme Sarah Bernhardt, Mlles Une-Telle, Telle-Autre, etc., etc… Mon Dieu, comme il y en a des demoiselles dans Théroigne de Méricourt ! Ce sacré Paul Hervieu ! Mais, zut ! pas la moindre Marie-Blanche Loison !

Toute la colonne Morris y passa, et pas la moindre Marie-Blanche Loison !

Guillaume retomba dans un vif abattement.

Pourtant, elle appartenait à quelque théâtre, puisque le manuscrit ramassé c’était, il avait eu le temps de le remarquer, la copie d’un rôle…

Et puis, elle lui avait parlé de son régisseur, qui ne blaguait pas.

Si elle jouait sous un autre nom que celui, si délicieux pourtant, de Marie-Blanche Loison !

Peut-être aussi faisait-elle partie, ô espoir ! de la troupe d’un de ces petits théâtres à côté, comme on dit, que leur faible budget n’autorise pas à garnir tous les jours la périphérie de ces bien parisiens cylindres-programmes, mais dont il est facile de faire en peu de temps la complète exploration.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La sombre nuit que passa Guillaume de la Renforcerie connut un réveil radieux.

On dit qu’il y a un bon Dieu pour les amoureux, ainsi qu’il en existe un autre pour les pochards (le même, peut-être, car quoi de plus comparable à l’ivresse que l’amour ?), rien n’est plus vrai.

Dans son lit, ouvrant le journal que venait de lui apporter sa concierge, Guillaume sentit ses yeux comme attirés par un irrésistible aimant, vers la rubrique : Échos des coulisses, et voici ce qu’il lut :

« Ce soir, à l’élégant petit théâtre des Folles-Ivresses, première représentation de Le Pauvre Bougre et le Bon Génie, féerie néo-contemporaine, de M. Alphonse Allais, avec la distribution suivante :


Le Pauvre Bougre… M. MOUNET-SULLY
de la Comédie-Française
(en représentations).
Le Garçon de café… M. FRÉDÉRIC FEBVRE
Ex-sociétaire
de la Comédie-Française.
Le Bon Génie… Mlle Marie-Blanche LOISON.


« Nul doute que la coquette bonbonnière des Folles-Ivresses soit trop petite, pour contenir le Tout-Paris qui ne manquera pas de s’y venir entasser (sic). »



  1. C’est même ce détail qui vaut à notre capitale d’être héraldiquement figurée par un bateau, symbole aussi de ceux qu’on y monte, innombrables, insubmersibles.
  2. Ces événements se déroulaient à une époque où les personnes du meilleur monde, pour signifier qu’à leur gré la séance avait assez duré, proféraient l’une ou l’autre de ces expressions, parfois même les deux : La barbe !… La jambe !…
  3. Ces événements continuaient, en effet, à se dérouler à une époque où les bons Parisiens se soumettaient gaiement à ces agissements d’un autre âge. Ajoutons qu’ils s’y soumettent encore, à l’heure où nous mettons sous presse.
  4. Sous ce titre, qui, mieux qu’un titre, est tout un programme, notre éminent collaborateur, Alphonse Allais, a fait paraître, à la Librairie Ollendorff, un fort remarquable volume.