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Le Bossu/I/II/6

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Le Bossu — 2e partie
A. Dürr (p. 45-62).


VI

— Dona Cruz. —


Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins une fois en leur vie : c’est l’histoire de la pauvre enfant enlevée à sa mère, — qui était duchesse, — par les gypsies d’Écosse, par les brigands de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos d’Espagne.

Nous ne savons absolument pas et nous prenons l’engagement de ne point l’apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une véritable fille de gitana.

La chose certaine, c’est qu’elle avait passé sa vie entière parmi les gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en dansant sur la place publique, tant qu’on voulait pour un maravédis.

C’est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre, mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de Gonzague.

Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute confuse de la belle entrée qu’elle venait de faire.

— Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée ? lui demanda Gonzague.

— Votre Peyrolles, répondit la jeune fille, — a perdu la parole et le sens pendant que je faisais ma toilette… Il ne m’a quittée qu’un instant pour se promener au jardin… ; quand il est revenu, il ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s’interrompit-elle d’une voix caressante, ce n’est pas pour parler de votre Peyrolles que vous m’avez fait venir, n’est-ce pas, monseigneur ?

— Non, répondit Gonzague en riant, — ce n’est pas pour parler de mon Peyrolles.

— Dites vite ! s’écria dona Cruz ; — que voulez-vous de moi ?… Je brûle de le savoir, vous voyez bien ! Dites vite !

Gonzague la regardait attentivement.

Il pensait :

— J’ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux ?… Elle lui ressemble, sur ma foi ! ce n’est pas une illusion que je me fais…

— Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc !

Asseyez-vous, chère enfant, repartit Gonzague.

— Retournerai-je dans ma prison ?

— Pas pour longtemps…

— Ah !… fit la jeune fille avec regret, — j’y retournerai ?… Pour la première fois aujourd’hui, j’ai vu un coin de la ville au soleil… C’est beau !… ma solitude me semblera plus triste.

— Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des précautions.

— Pourquoi des précautions ? fais-je du mal pour que l’on me cache ?

— Non, assurément, dona Cruz ; mais…

— Ah ! tenez, monseigneur, l’interrompit-elle avec feu, — il faut que je vous parle : j’ai le cœur trop plein… Vous n’avez pas besoin de me le rappeler, allez ! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid… mon pauvre beau Madrid, où j’étais pauvre, c’est vrai, orpheline, abandonnée…, mais où j’étais libre… libre comme l’air du ciel !…

Elle s’interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.

— Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m’aviez promis bien des choses ?

— Je tiendrai plus que je n’ai promis, repartit Gonzague.

— Ceci est encore une promesse… et je commence à ne plus croire.

Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l’éclair aigu de son regard.

— Ils me connaissaient tous, dit-elle, — les gens du peuple et les seigneurs… ils m’aimaient, et, quand j’arrivais on criait : « Venez, venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xérès ! » et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde… beaucoup de monde à m’attendre sur le plaza Santa, derrière l’Alcazar… Quand je rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient l’air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s’ouvrait à demi la jalousie, vers la brune… Ah ! ah ! j’ai prêté ma mandoline à plus d’un grand d’Espagne ! Beau pays ! se reprit-elle les larmes aux yeux, — pays des parfums et des sérénades ! Ici, l’ombre de vos arbres est froide et fait frissonner.

Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait songer.

— Vous souvenez-vous ? dit-elle tout à coup ; — c’était un soir… J’avais dansé plus tard que de coutume… Au détour de la rue sombre qui monte à l’Assomption, je vous vis soudain près de moi… j’eus peur et j’eus espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le cœur ; mais je ne songeai point à m’enfuir… Vous me dites en vous plaçant devant moi pour me barrer le passage :

« — Comment vous appelez-vous, enfant ?

» — Santa-Cruz, répondis-je ; on m’appelait Flor quand j’étais avec mes frères les gitanos de Grenade ; mais les prêtres m’avaient donné avec le baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.

» — Ah ! me dites-vous, — vous êtes chrétienne ?… » Peut-être ne vous souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur ?

— Si fait, dit Gonzague avec distraction ; — je n’ai rien oublié.

— Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement, — je me souviendrai de cette heure-là toute ma vie… Je vous aimais déjà… Comment ? Je ne sais… Par votre âge, vous pourriez être mon père… et où trouverai-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous ?

Elle dit cela sans rougir. — Elle ne savait pas ce que c’était que notre pudeur.

Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.

Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.

— Vous me dites, reprit-elle : « Tu es trop belle, ma fille, pour danser ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de faux sequins… Viens avec moi. »

Je me mis à vous suivre. Je n’avais déjà plus de volonté.

En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c’était le propre palais d’Alberoni. On me dit que vous étiez l’ambassadeur secret du régent de France auprès de la cour de Madrid.

Que m’importait cela ? — Nous partîmes le lendemain. — Vous ne me donnâtes point place dans votre chaise.

Oh ! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c’est à peine si je vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je suis abandonnée !

Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant, je la fis avec des regrets plein le cœur !… Je sentais bien déjà que j’étais une exilée.

Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge ! durant ces heures silencieuses, n’ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et mon rire perdu !…

Gonzague ne l’écoutait plus : sa pensée était ailleurs.

— Paris ! Paris ! s’écria-t-elle avec une pétulance qui le fit tressaillir ; vous souvenez-vous quel tableau vous m’aviez fait de Paris ?… Paris, le paradis des belles filles !… le rêve enchanté, la richesse inépuisable, le luxe éblouissant… un bonheur qui ne rassasie pas ! une fête de toute la vie… Vous souvenez-vous comme vous m’aviez enivrée ?…

Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.

— Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j’ai vu de nos belles fleurs d’Espagne dans votre jardin… elles sont bien faibles, bien tristes… elles vont mourir… Voulez-vous donc me tuer, monseigneur ?…

Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l’opulente parure de ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.

— Écoutez, monseigneur, s’écria-t-elle, — je ne suis pas votre esclave ; j’aime la foule, moi, la solitude m’effraye… j’aime le bruit ; le silence me glace… il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir surtout, le plaisir qui fait vivre… La gaieté m’attire, le rire m’enivre, les chansons me charment… L’or du vin de Rotta met des diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus belle !

— Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse toute paternelle.

Dona Cruz retira ses mains :

— Vous n’étiez pas ainsi à Madrid !.. fit-elle.

Puis avec colère :

— Vous avez raison, je suis folle… mais je veux devenir sage… je m’en irai…

— Dona Cruz !… fit le prince.

Elle pleurait. — Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses larmes.

Sous ces larmes, qui n’avaient pas eu le temps de sécher, vint un fier sourire.

— D’autres m’aimeront ! dit-elle avec menace.

Ce paradis, reprit-elle avec amertume. — C’était une prison !… vous m’avez trompée, prince… Un merveilleux boudoir m’attendait dans un pavillon qui semble détaché d’un palais de fée… du marbre, des peintures délicieuses, des draperies de velours brodées d’or… de l’or aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes…

Mais à l’entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés… des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes de ce froid qui me glace…

Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps farouches… et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles…

— Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles ? demanda Gonzague.

— Non… il est l’esclave de mes moindres désirs… il me parle avec douceur… avec respect même, et, chaque fois qu’il m’aborde, la plume de son feutre balaye la terre.

— Eh bien ?…

— Vous raillez, monseigneur !… ne savez-vous pas qu’il rive les verrous à ma porte, et qu’il joue près de moi le rôle d’un gardien de sérail ?…

— Vous exagérez tout, dona Cruz !…

— Monseigneur, l’oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa cage… je me déplais chez vous… j’y suis prisonnière… ma patience est à bout… je vous somme de me rendre la liberté !

Gonzague se prit à sourire.

— Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux ? reprit-elle ; — répondez, je le veux !

Sa tête charmante se dressait impérieuse.

Gonzague souriait toujours.

— Vous ne m’aimez pas ? poursuivit-elle en rougissant, non point de honte, mais de dépit ; — puisque vous ne m’aimez pas, vous ne pouvez être jaloux de moi !…

Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Elle rougit davantage.

— J’ai cru…, murmura-t-elle en baissant les yeux, — vous m’avez dit une fois que vous n’étiez pas marié… À toutes mes questions sur ce sujet, ceux qui m’entourent répondent par le silence… J’ai cru… quand j’ai vu que vous me donniez des maîtres de toute sorte… quand j’ai vu que vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames françaises… pourquoi ne le dirais-je pas ?… je me suis crue aimée !

Elle s’arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont les yeux exprimaient le plaisir et l’admiration.

— Et je travaillais, continua-t-elle, — pour me rendre plus digne et meilleure… je travaillais avec courage, avec ardeur… rien ne me coûtait… Il me semblait qu’il n’y avait point d’obstacle assez fort pour entraver ma volonté…

Vous souriez ! s’écria-t-elle avec un véritable mouvement de fureur ; — santa Virgen ! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me rendriez folle !

Elle se plaça devant lui, et, d’un ton qui n’admettait plus de faux-fuyants :

— Si vous ne m’aimez pas, que voulez-vous de moi ?

— Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague doucement, — je veux vous faire heureuse et puissante…

— Faites-moi libre d’abord ! s’écria la belle captive en pleine révolte.

Et, comme Gonzague cherchait à la calmer :

— Faites-moi libre ! répéta-t-elle, libre ! libre !… cela me suffit… je ne veux que cela !

Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie :

— Je veux Paris !… je veux le Paris de vos promesses !… ce Paris bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison… Je veux sortir… je veux me montrer partout. À quoi me servent mes parures entre quatre murailles ? Regardez-moi !… Pensiez-vous que j’allais m’éteindre dans mes larmes ?

Elle eut un retentissant éclat de rire.

— Regardez-moi, prince ; me voilà consolée… je ne pleurerai plus jamais, je rirai toujours, pourvu qu’on me montre l’Opéra, dont je ne sais que le nom, les fêtes, les danses…

— Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement, — vous mettrez votre plus riche parure.

Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.

— Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.

Dona Cruz demeura comme abasourdie.

Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.

— Est-ce vrai, cela ? demanda-t-elle enfin ; car elle doutait encore.

— C’est vrai, répondit Gonzague.

— Vous ferez cela, vous ? s’écria-t-elle ; — oh ! je vous pardonne tout, prince… vous êtes bon !… vous êtes mon ami !…

Elle se jeta à son cou, — puis, le quittant, elle se mit à gambader comme une folle.

Tout en dansant, elle disait :

— Le bal du régent !… nous irons au bal du régent !… Les clôtures ont beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes !… j’ai entendu parler du bal du régent !… je sais qu’on y verra des merveilles… et moi, je serai là !…

Oh ! merci ! merci, prince ! s’interrompit-elle ; — si vous saviez comme vous êtes beau quand vous êtes bon !… C’est au Palais-Royal, n’est-ce pas ?… moi qui mourais d’envie de voir le Palais Royal…

Elle était tout au bout de la chambre. D’un bond, elle fut auprès de Gonzague et s’agenouilla sur un coussin à ses pieds.

Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur le genou du prince et en le regardant fixement :

— Quelle toilette ferai-je ?

Gonzague secoua la tête gravement.

— Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il, — il y a quelque chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la plus recherchée.

Dona Cruz essaya de deviner.

— C’est le sourire ? dit-elle, comme un enfant à qui on propose une naïve énigme.

— Non, répliqua Gonzague.

— C’est la grâce ?…

— Non… vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz… la chose dont je vous parle…

— Je ne l’ai pas… n’est-ce pas ?

Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà :

— Me la donnerez-vous ?

— Je vous la donnerai, dona Cruz.

— Mais qu’est-ce donc que je n’ai pas ? interrogea la coquette, qui, en même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.

Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.

Gonzague répondit :

— Un nom !

Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.

Un nom ! Elle n’avait pas de nom !… Le Palais Royal, ce n’était pas la plaza Santa, derrière l’Alcazar. — Il ne s’agissait plus ici de danse au son d’un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des hanches.

Oh ! la pauvre dona Cruz ! — Gonzague venait bien de lui faire une promesse…

Mais la promesse de Gonzague !

Et d’ailleurs, un nom, cela se donne-t-il ?

Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.

— Si vous n’aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre affection serait impuissante… mais votre nom n’est qu’égaré ; c’est moi qui le retrouve… Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres noms de France.

— Que dites-vous !… s’écria la fillette éblouie.

— Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était solennel ; une famille puissante et alliée à nos rois… Votre père était duc.

— Mon père ! répéta dona Cruz ; il était duc, dites-vous ?… Il est donc mort ?

Gonzague courba la tête.

— Et ma mère ?…

La voix de la pauvre enfant tremblait.

— Votre mère, repartit Gonzague, — est princesse.

— Elle vit ! s’écria dona Cruz, dont le cœur bondit ; — vous avez dit : « Elle est princesse !… » Elle vit ! ma mère vit !… je vous en prie, je vous en prie, parlez-moi de ma mère !

Gonzague mit un doigt sur sa bouche.

— Pas à présent, murmura-t-il.

Mais dona Cruz n’était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de mystère.

Elle saisit les deux mains de Gonzague.

Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite ! — Mon Dieu ! comme je vais l’aimer… Elle est bien bonne, n’est-ce pas ?… et bien belle ?

C’est une chose singulière ! s’interrompit-elle avec gravité ; — j’ai toujours rêvé cela… Une voix en moi me disait que j’étais la fille d’une princesse.

Gonzague eut grand’ peine à garder son sérieux.

— Elles sont toutes les mêmes ! pensa-t-il.

— Oui, continua dona Cruz, — quand je m’endormais, le soir, je la voyais, ma mère… toujours… toujours penchée à mon chevet… de grands beaux cheveux noirs… un collier de perles… de fiers sourcils… des pendants d’oreilles en diamants… et un regard si doux !… Comment s’appelle ma mère ?

— Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.

— Pourquoi cela ?

— Un grand danger !…

— Je comprends ! je comprends ! interrompit-elle, prise tout à coup par quelque romanesque souvenir… J’ai vu au théâtre de Madrid des comédies… C’était ainsi… On ne disait jamais du premier coup aux jeunes filles le nom de leur mère.

— Jamais, approuva Gonzague.

— Un grand danger…, reprit dona Cruz : et cependant… j’ai de la discrétion, allez !… j’aurais gardé mon secret jusqu’à la mort !

Elle se campa, belle et fière comme Chimène.

— Je n’en doute pas, repartit Gonzague ; — mais vous n’attendrez pas longtemps, chère enfant… Dans quelques heures, le secret de votre naissance vous sera révélé… En ce moment, vous ne devez savoir qu’une seule chose : c’est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.

— Mon vrai nom était Flor ?

— Pas davantage.

— Comment donc m’appelais-je ?

— Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole… vous vous nommez Aurore.

Dona Cruz tressaillit et répéta :

— Aurore !…

Puis elle ajouta en frappant ses mains l’une contre l’autre :

— Voilà une chose singulière !

Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu’elle parlât.

— Pourquoi cette surprise ?

— Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue rêveuse, — et me rappelle…

— Et vous rappelle ? interrogea Gonzague avec anxiété.

— Pauvre petite Aurore ! murmura dona Cruz, les yeux humides, — comme elle était bonne… et jolie ! et comme je l’aimais !

Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité. Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.

— Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide indifférence, — une jeune fille qui s’appelait Aurore ?

— Oui…

— Quel âge avait-elle ?

— Mon âge… nous étions deux enfants… et nous nous aimions tendrement, bien qu’elle fût heureuse, et moi bien pauvre…

— Y a-t-il longtemps de cela ?

— Des années…

Elle regarda Gonzague en face et ajouta :

— Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince ?

Gonzague était un de ces hommes qu’on ne trouve jamais hors de garde.

Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté :

— Je m’intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille… Parlez-moi de cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.