Le Bouif errant/2/1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
J. Ferenczi & fils (p. 115-138).

Deuxième partie


Chapitre premier

En Carinthie

La Carinthie, dont il est question dans cet ouvrage, n’offre avec la province autrichienne du même nom aucune ressemblance, même lointaine. C’est un pays fort ancien, au point de vue de sa constitution géologique, mais fort récent, au point de vue de son existence politique.

Ses frontières sont encore assez vagues.

Extensibles et rétrécissables, elles varient et se modifient, en effet, suivant les traités de paix, qui sont la conséquence de toutes les guerres.

Il en résulte de grandes variations dans sa superficie ; qui mesure, tantôt l’étendue d’un véritable petit royaume et, tantôt, celle d’un très modeste chef-lieu de canton.

Il est donc assez malaisé de préciser de façon exacte la topographie de ce petit État, turbulent et tapageur, qui remplit, néanmoins, de ses revendications les archives de la Société des Nations, et cause aux diplomates de grandes perplexités, au point de vue de sa nationalité véritable.

Car, indépendamment de son nom, la Carinthie a emprunté sa population à toutes les races voisines : Tchécoslovaques, Moldo-Valaques, Yougoslaves, Austro-Serbes et Bosno-Herzégoviennes. Elle compte, sur ses listes de recensement : des Juifs, des Russes, des Polonais, des Albanais, des Serbes, des Roumains, des Croates, des Dalmates et des montagnards Monténégrins ; qui constituent la population flottante, car ils sont généralement employés comme bateliers, sur le Danube, (le beau Danube bleu) dont les eaux, toujours bourbeuses et sales ont inspiré tant de compositeurs de valses à trois temps.

cette eau de valse environne presque totalement le quartier industriel de Sélakçastyr, la presqu’île des Tziganes et des luthiers.

On y fabrique des violons estimés, de curieux archets courbes ; des Guzlas : des Cobzas, des Balalaïkas et des Tympanons, pour les orchestres du monde entier.

C’est, d’ailleurs, la principale industrie de Sélakçastyr, et, pour ainsi dire, la seule vraiment prospère.

Car la Musique et la Politique sont les deux grandes passions des Carinthiens.

Les députés vont aux séances de la Diète en portant, sous leur bras, un violon, au lieu d’une serviette en maroquin. Les discours des leaders se prononcent sur des mesures de czardas. Le Président de l’Assemblée impose le silence au moyen d’un tympanon et l’opposition manifeste ses sentiments par des trémolos, sur les grosses cordes, ou des miaulements, sur les chanterelles ; ce qui donne aux séances parlementaires l’aspect d’un Concours de fin d’année dans un Conservatoire de Musique.

La politique carinthienne ressemble à la Marche de Rakoczki. Elle procède par bonds imprévus ; par des Pianos suivis de Forté-Subito ; par des convulsions et des engourdissements. Elle passe de la modération à la fureur, et de la Réaction à la Révolution, sans motifs pour justifier ces variations de mesure.

Rien de stable dans ce curieux pays. Les Ministères tombent à chaque changement de saison, et les Ministres se renouvellent périodiquement.

Mais comme ce sont toujours les mêmes hommes qui reviennent, pour représenter des opinions différentes, le Peuple ne s’aperçoit point du changement et continue à payer ses impôts, sans protester contre ces gouvernements, interchangeables en apparence, et immuables en réalité.

C’est pourquoi l’arrivée du nouveau roi, Ladislas, fut accueillie par les habitants de Sélakçastyr, avec une grande tranquillité.

Les Carinthiens n’avaient plus d’opinions. La Royauté leur paraissait aussi respectable que la République, et la République leur plaisait au même titre que le Pouvoir absolu.

Ils s’intéressaient, simplement, aux cérémonies que les changement de gouvernement motivent toujours, et aux réjouissances officielles qui donnaient quelque animation à leur capitale d’opérette.

Aussi, lorsque la Proclamation, confirmant l’arrivée du prince Ladislas, fut affichées solennellement, une émotion considérable se manifesta dans tous les quartiers de la ville.

Instantanément tous les magasins fermèrent leurs devantures, et toutes les transactions commerciales s’arrêtèrent.

Les écoles renvoyèrent leurs élèves et tous les ateliers cessèrent le travail.

Un étranger, peu au courant des mœurs carinthiennes, se serait cru à la veille d’événements graves.

Mais un observateur eût été bien vite rassuré par l’aspect imprévu que présentaient les rues de la Métropole, quelques heures après l’affichage de la Proclamation royale, par les soins du grand conseil de la Couronne.

Car si tous les magasins et les boutiques s’étaient empressés de fermer leurs portes pour mettre leurs étalages à l’abri des convoitises toujours possibles, les fenêtres des étages supérieurs s’étaient ouvertes, pour se garnir de feuillages, de drapeaux, de lanternes vénitiennes et de tous les tapis, carpettes, tentures et tapisseries susceptibles de décorer une façade.

Ce déballage d’oripeaux de toutes espèces était rendu obligatoire dans les quartiers où devait passer le cortège royal.

C’était une marque de déférence et une tradition fort ancienne, à laquelle les habitants n’auraient eu garde de manquer.

Malheureusement, le résultat immédiat de cette mise en scène était de lancer dans la circulation toutes les puces et autres parasites des maisons. Si bien que les personnages officiels, rois, présidents ou dictateurs, qui s’offraient à l’admiration publique, défilaient au milieu d’une haie de citoyens qui témoignaient leur vénération en se grattant avec frénésie les hanches, les bras, les épaules, le fond de la culotte et le dessous des aisselles.

En plus de ces manifestations extérieures, tous les Carinthiens, ce jour-là, avaient jugé utile de revêtir le grand costume national.

Or, comme toutes les nationalités balkaniques étaient représentées à Sélakçastyr, tous les citoyens de la ville portaient un costume national différent ; ce qui rendait le coup d’œil fort pittoresque.

Il n’y avait, parmi la foule, que deux classes sociales qui portaient un uniforme. C’étaient les Agents de la police et les Conspirateurs officiels.

La police était composée, comme toutes les polices du monde, d’indifférents fonctionnaires, : qui vaquaient à leurs occupations, avec le moins de zèle possible, quand le Devoir le commandait, et avec toute la maladresse désirable, quand personne ne les priait d’intervenir. Ces agents regardaient la foule, avec l’horreur d’ouvriers conscients devant un travail obligatoire. Ils circulaient mélancoliquement, évitant les rassemblements et toutes les occasions de conflits. Ils cherchaient le Calme, le Silence, et maudissaient, in petto, le Monarque qui leur occasionnait ce surcroît de surveillance.

En revanche, si les agents se dissimulaient, les conspirateurs officiels remuaient beaucoup.

Presque tous étaient revêtus du costume original et fastueux des musiciens Tziganes, démobilisés par suite de la vulgarisation de la T. S. F. et de l’engouement international pour les orchestres américains.

Les Tziganes étalent tous des mécontents. C’était donc dans leur corporation que le Parti des dissidents choisissait ses recrues les plus fidèles.

Ils représentaient à Sélakçastyr l’opposition active. Leur uniforme voyant les désignait particulièrement à l’attention des paisibles bourgeois qui s’écartaient d’eux avec crainte, et à celle de la Police qui imitait la prudence des bourgeois.

Aussi ces conspirateurs avaient-ils coutume de revêtir immédiatement leurs insignes dans toutes les cérémonies officielles, afin d’éviter les malentendus et les erreurs judiciaires.

Ils circulaient ensuite avec ostentation, se rassemblaient devant les proclamations royales et les commentaient à haute voix, avec de grands éclats de rire, tandis que la Police surveillait le public, avec soin, afin d’éviter toute manifestation contradictoire capable de susciter un confit.

Mais pas un Carinthien ne protestait. On connaissait depuis trop longtemps les vengeances de la terrible société des C. D. E. L. P., dont le chef, Kolophaneski, était redouté à bon droit.

Cette terreur officielle était soigneusement entretenue par la Police elle-même, qui découvrait de prétendus complots, de temps en temps, afin de justifier l’existence de la Main noire et d’augmenter la crainte qu’elle inspirait.

Car la police Carinthienne, en Ukrana intelligente, servait à la fois les intérêts de la Couronne et ceux de Kolophaneski.

Elle touchait la solde officielle du Parti au Pouvoir, et les subsides secrets des adversaires du gouvernement. Elle suivait ainsi l’exemple des organisations policières des pays de grande Civilisation et elle était, de la sorte, toujours sûre de surnager au milieu de toutes les convulsions sociales.

La Société des C. D. E. L. P. était d’ailleurs facilement reconnaissable à ses insignes secrets, qu’elle exhibait dans toutes le occasions et prodiguait sur tous les uniforme de ses adeptes.

Cet insigne était une Main de Fathma, noire, avec cinq doigts fermés en dessous et un pouce relevé en dessus, dressé comme un emblème provocateur.

Ces cinq doigts et ce Pouce supplémentaire et menaçant étaient une rareté physiologique, symbolisant la vigueur au Parti.

· · · · · · · · · · · · ·

Pendant que toute cette effervescence se manifestait à Sélakçastyr, Bicard, Sava et Bossouzof, confortablement installés dans un Pullman-Car de l’Orient-Express, s’acheminaient, à toute vapeur, vers la petite Principauté Balkanique.

Le nouveau monarque était déjà habitué aux voyages politiques. Il avait déjà effectué, en qualité de Représentant du Président de la République Française, une expédition du même genre, sur un coin de la côte normande[1]. Le confortable du sleeping-car luxueux le laissait donc fort indifférent.

En revanche, il s’intéressait beaucoup au nombre des kilomètres que le train avait parcourus. Plus la distance augmentait, entre Cagliari et lui, et plus Bicard se sentait réconforté.

Il avait retrouvé, peu à peu, sa verve de Mastroquet politique et pérorait, sur toutes les Questions sociales, avec le Maréchal du Palais. Sava, qu’il prenait toujours à témoin, s’amusait fort en écoutant les projets de réformes, que Bicard se proposait de soumettre au Conseil de la Couronne.

Bossouzof devenait inquiet. Le nouveau Roi semblait animé d’un grand esprit d’initiative. Le Diplomate craignait les Rois qui avaient la prétention de régner. Un instant, il se reprocha d’avoir trop bien réussi dans sa mission diplomatique.

Heureusement, la traversée du Tyrol fit oublier à Bicard ses projets d’Économie Politique. La vue des Tyroliens l’intriguait.

Bicard s’imaginait que tous les Tyroliens et les Tyroliennes étaient des chanteurs, à la glotte extensible, qui ne prononçaient pas deux paroles sans demander « leur Boîte à Outils ».

Or tous les Tyroliens qu’il interrogeait ignoraient cette tradition. Bicard en conclut que le Tyrol n’existait pas, et que c’était une contrée fantaisiste, comme le pays de Cocagne, ou l’Eldorado d’Amérique.

Puis la pensée de l’Amérique lui fit évoquer le souvenir de Kiki. Alors il sortit de la poche de son veston la photographie de la princesse Mitzy et s’absorba dans une rêverie, qui ne tarda point à se transformer en assoupissement réel.

Il dormait encore lorsque le bruit du canon l’arracha à sa somnolence.

— Bon Dieu ! murmura-t-il, en se frottant les yeux, voilà la Guerre qui recommence, à présent. C’est la Bertha ?…

— Sélakçastyr ! Majesté !… fit respectueusement Bossouzof.

— Tout le monde descend ! gouailla le jeune Sava. Sire ? entendez-vous ces clameurs ?

Massée derrière les barrières de la gare, la population de la capitale hurlait, en effet, des phrases courtes, dont Bicard voulut connaître le sens.

— Ils crient : « Bienvenue à Sa Majesté ! » et « Conspuez le Roi des Idiots ! », fit Sava.

— Sire ! tenta d’expliquer Bossouzof.

— Ne vous en faites pas, j’ai compris, dit Bicard. La Bienvenue s’adresse à moi, car il est évident que je débarque ; mais comme mes sujets ne me connaissent pas encore, le titre de Roi des Idiots doit concerner Bossouzof.

Les cuivres d’une fanfare de cavalerie ne permirent pas d’entendre la réponse du Maréchal du Palais. Un bataillon de Skipetars, à cheval, faisait brutalement ranger la foule pour escorter le nouveau monarque.

Celui-ci n’eut même pas le temps d’embrasser une Jeune fille, ornée de roses, qui venait, au nom de la Carinthie, offrir le bouquet traditionnel.

Mais Sava l’embrassa pour le Roi, avec un à propos plein de tact, qui fit rougir de plaisir la Jolie déléguée carinthienne.

— C’est tout de même vexant, dit Bicard. Si l’on commence à me remplacer déjà, avant que j’aie commencé mon service, de quoi aurai-je l’air, dans l’Usine ?

— Sire, objecta Bossouzof, la Vie d’un Roi est exposée à de tels dangers au milieu de sa capitale, que le geste de M. le Secrétaire particulier n’est qu’une précaution indispensable.

— Vous auriez pu me dire ça plus tôt, grogna le Roi de Carinthie ! Si je tombe de Caraïbe en Syllabe, ce n’était pas la peine de quitter Paname.

— Mort au Tyran !… hurla soudain une voix féroce.

C’était Kolophaneski, entouré de son escorte de Tziganes.

Sa vue fit cabrer les chevaux des Skipetars.

Heureusement, les conspirateurs calmèrent, eux-mêmes, les montures et rassurèrent les Gardes du Corps.

— La Police est bien organisée, conclut Bicard.

— Sire, balbutia le Maréchal du Palais… ce n’est pas… la Police. C’est, au contraire, une troupe de Perturbateurs qui se permet…

— De rétablir l’Ordre ! ricana Bicard. Ce pays me plaira beaucoup.

Il adressa à Kolophaneski un petit geste d’amitié maçonnique. Le Grand Maître des Cinq doigts et le Pouce en demeura fort étonné. Le Roi ne paraissait point le prendre au sérieux.

Séance tenante une Assemblée secrète s’organisa à la devanture d’un café. Il fallait savoir, à tout prix, les intentions de cet ironique monarque, qui avait déjà trahi la confiance des Carbonaris Balkaniques, en acceptant la Couronne, après avoir touché, pendant plus de vingt ans, le prix de son abdication.

Kolophaneski ignorait encore la substitution de Bicard au véritable héritier présomptif.

Mais cette ignorance ne pouvait point se prolonger bien longtemps, Car la Société des C. D. E. L. P. possédait à Paris de précieux correspondants, qui furent alertés aussitôt.

Toutefois, cela donna le temps nécessaire à l’escorte pour se rassembler autour de l’auto royale et partir à toute vitesse vers le palais.

Le cortège passa, comme une trombe, devant une élégante amazone en costume de chasse, qui le considéra avec intérêt.

C’était la jeune Princesse Mitzi, laquelle, selon son habitude, se promenait, incognito, dans les rues de la capitale.

La princesse était une jeune fille fort moderne. Les lois du protocole la gênaient fort peu. Elle adorait circuler seule sans autre protection qu’un admirable chien policier qu’elle avait surnommé Flic.

Mitzi et Flic étaient d’ailleurs un objet d’adoration pour les Carinthiens loyalistes, qui voyaient déjà, dans la princesse, la future souveraine du pays.

D’autre part, les affiliés de la Main Noire la considéraient également comme la grande maîtresse de l’Ordre. Car les projets secrets de Kolophaneski n’étaient ignorés de personne.

La Princesse Mitzi de Kummelsdorf était donc en sûreté partout.

Il n’y avait dans le royaume qu’un seul personnage qui était son ennemi intime.

C’était le Grand Chambellan du Palais.

Ce Grand Chambellan était un individu de si petite taille qu’il devait monter sur une chaise pour saisir le pommeau de sa canne.

L’ironie du sort, qui se joue de la fortune des Empires, et de la Justice des Attributions, en avait décidé ainsi.

Le Grand Chambellan était Grand, par suite de la situation prépondérante qu’il occupait au Palais, mais Microscopique par sa stature.

Il se perdait, généralement, au milieu de la foule des courtisans, qui lui marchaient sur les pieds avant de l’avoir aperçu.

Ce Tom-Pouce était un Grand Homme, au raccourci.

Il avait beau s’efforcer d’atteindre, par des moyens ingénieux, la même hauteur que sa baguette, sertie d’argent, de Grand Maître des Cérémonies, les talonnettes, les doubles et triples semelles de ses bottes, les plumes d’autruche de son énorme chapeau, ne parvenaient point à le mettre à la hauteur de ses fonctions. Cet infortuné tambour-major de l’Étiquette n’atteignait même pas la taille d’un petit tambour de la garde.

Cette imperfection physique le rendait, d’ailleurs, fort grincheux. Il ressemblait à un roquet, jappait d’une voix aiguë des commandements revêches et rappelait, à tous propos, les lois protocolaires aux grands dignitaires de la Couronne avec un acharnement de moustique.

C’était un moucheron obstiné, obsédant, agaçant, et furieusement enragé, qui harcelait les plus hauts personnages, et se rendait insupportable à tout le monde.

Seule la Princesse Mitzi n’attachait aucune importance aux ordres rageurs du petit homme. Elle affectait de l’ignorer. Ou bien elle le considérait comme une sorte de petit animal familier et encombrant, une espèce de perroquet ou de carlin.

Un Jour, elle avait même eu l’audace d’offrir au pygmée un morceau de sucre en lui demandant de faire le Beau.

Cette irrespectueuse manifestation avait prodigieusement. vexé le Grand Dignitaire.

Mais, comme il avait une peur atroce du chien Flic, il n’avait pas osé manifester sa colère. Seulement, depuis cet incident, il rendait à Mitzi dédain pour dédain et avait d’air d’ignorer la Princesse. Celle-ci lui en savait un gré infini.

Les premiers rapports de l’avorton avec le nouveau Roi de Carinthie manquèrent également de Décorum.

En montant dans l’automobile royale, Bicard s’était assis sur le Grand Chambellan. Ce dernier avait hurlé. La Présentation officielle avait sombré dans le ridicule.

Mais le Protocole, insulté dans la personne de son représentant, en garda rancune à Bicard.

Aussi, lorsque le Roi voulut s’asseoir à la place d’honneur, le chambellan s’y opposa.

Les intérêts de la Dynastie ne permettaient pas au monarque de risquer sa vie en s’affichant de la sorte au milieu d’une population peu sûre.

Ce fut donc Sava qui prit la place de Bicard. Ses fonctions de Secrétaire intime lui faisaient un devoir de sacrifier son existence, pour le plus grand Bien de l’État.

Et ce fut également Sava que la Princesse Mitzi de Kummelsdorf remarqua, lorsque le Cortège Royal passa devant elle, en se rendant au Palais.

Le jeune Prince lui parut charmant. Elle le reconnut tout de suite. Elle n’avait jamais vu son cousin, mais une affinité secrète l’attira vers lui, instantanément.

Ce Roi, si élégant, si parisien, si peu ressemblant à son oncle, l’ancien Grand-Duc, l’enthousiasma à première vue.

Il sembla à la Princesse Mitzi qu’une existence moins désœuvrée, moins banale, allait commencer pour elle.

Son chien l’examinait silencieusement, avec surprise. Il n’avait jamais vu sa maîtresse aussi songeuse.

— Flic ? demanda la Princesse. Comment trouves-tu le Roi Ladislas ?

Flic remua joyeusement la queue et tira une langue, qui n’en finissait plus. C’était une marque d’approbation.

— Tu l’as vu, n’est-ce pas ? continua Mitzi. Il est tout à fait de ton goût ?… Flic ?… bon chien ! à bas… On s’en va… La balade est finie. Allons rendre nos devoirs à Sa Majesté, Flic !

Sa Majesté, pour le moment, était prodigieusement occupée.

Car dès son entrée au Palais, Bicard s’était trouvé en présence du Service de la Garde-Robe.

Le Cérémonial de la prestation de serment, exigeait la grande tenue de cour.

Bicard était en simple veston de voyage. La transformation serait donc longue.

Sous le regard du Maréchal du Palais et du Grand Chambellan, six grands gaillards en livrée se précipitèrent donc sur le monarque et l’entraînèrent dans les appartements privés, où ils se mirent en devoir de procéder à son travestissement.

Mais Bicard n’était pas un homme d’humeur à se laisser martyriser par l’étiquette.

Il commença donc par se secouer, vigoureusement, pour se dégager des larbins. Puis il réclama sa pipe.

— Sire, protesta avec horreur le Grand Chambellan, les rois de Carinthie ignorent l’usage de cet objet.

— C’est une lacune que je comblerai, par une Loi, quand j’aurai passé mon uniforme, grogna Bicard… Et je passerai aussi mon caleçon tout seul, si cela ne vous fait rien… Je ne suis pas un Roi fainéant, comme Louis quatorze, qui ne se servait de ses deux bras que pour mettre ses mains dans ses poches… Débinez-vous, s. v. p. ! Je n’aime pas retirer mon falzar devant l’Assistance Publique.

Sava, fort heureusement pour la réputation du nouveau Roi, traduisit ainsi (en Carinthien) les paroles que Bicard prononçait en français.

— Sa Majesté désire s’habiller seule. Elle prie simplement le Service de la Garde-Robe de l’aider à revêtir les insignes du Haut Commandement. Les éperons d’or, le glaive de la Loi, la couronne royale (qui était un bonnet de fourrure blanche, avec une aigrette d’or), le sceptre et les ordres.

La troupe de valets galonnés s’empressa de nouveau, entourant et submergeant Bicard, qui disparut quelques minutes.

Puis Sa Majesté reparut, congestionnée, essoufflée et roulant des yeux furieux vers son Conseiller intime.

— C’est pas une blague à faire à un copain ?… Qu’est-ce que tu leur as raconté pour me faire déguiser en dompteur de ménagerie ? On ma collé sur le thorasque un dolman rayé en travers, avec des pendeloques et des médailles de sauvetage, comme celles de la Goulue de Montmartre quand elle entrait dans la cage aux ours blancs… Et puis ces godasses, en cuir de Russie m’azphixient et m’empêchent de plier les genoux. Je suis raide comme si j’étais saoul, et je dois ressembler à un pensionnaire du Musée Grévin… Ah, Mince !… Vous parlez d’un Outil ?…

Le Maréchal du Palais l’empêcha de choir, tout de son long, en s’embarrassant dans son sabre et dans ses éperons. Bicard se mit à hurler.

— Qu’est-ce que j’ai besoin d’un sabre de cavalerie pour me donner l’air d’un idiot ?… Est-ce que je vais être forcé de monter à cheval ?… Je vous préviens que j’ignore l’Équitaton et que ces talons à roulettes seront cause d’un incident diplomatique si Ma Majesté prend la bûche.

Sans répondre, le Grand Chambellan venait de tendre au Monarque le sceptre Royal, qui était fort long et orné d’une Main de justice en Or à l’extrémité supérieure.

— Qu’est-ce que c’est que cet instrument ? demanda curieusement Bicard. Est-ce pour se gratter dans le dos, ou pour arrêter les taxis ?…

Sava était en train de lui expliquer à voix basse l’usage de cet insigne royal, quand une discussion au fond de la salle alerta le service de la Garde.

— Que se passe-t-il ? fit Bossouzof.

La ligne des valets s’écarta devant le Grand Chambellan, qui alla se rendre compte, près du Colonel de la Garde, lequel se rendit près de l’Officier de service ; lequel délégua un Adjudant ; qui interrogea une Sentinelle.

Puis la réponse reprit, en sens inverse, le même chemin et parvint enfin à Sa Majesté.

La Princesse Mitzi de Kummelsdorf sollicitait la faveur d’être admise pour présenter à Sa Majesté ses compliments de bienvenue.

Au nom de Mitzi, Bicard devint très rouge puis très pâle. Il enleva son talpack à aigrette, pour se gratter la tête, puis le remit à l’envers sur son crâne.

Une vive émotion semblait l’avoir envahi tout à coup. Il se levait pour aller lui-même au-devant de la Princesse ; lorsque le Grand Chambellan s’interposa.

— La Princesse attendra Sa Majesté dans le cabinet du grand-duc… Sa Majesté ne peut donner audience en ce moment.

— Pourquoi ? fit Bicard avec humeur.

— L’Étiquette ne le permet point, Sire.

— L’Étiquette… Je m’en balance, clama le faux Ladislas. Les Poules de Luxe n’ont rien à faire avec l’Étiquette… Entendez-vous ?… Loin du ciel !

Le Jeune Sava eut besoin de toute son imagination pour traduire cette réponse officielle. Néanmoins, le Grand Chambellan fut inflexible.

— Que la Princesse attende le Roi !… Je ne puis qu’autoriser M. le Secrétaire particulier à aller la saluer au Nom de Sa Majesté… Allez ! Jeune homme.

— Ah bon !… Ah bien !… ronchonna Bicard. Est-ce que ça va durer ce manège-là ?… Alors chaque fois que j’ai un filon, c’est mon Commis qui doit aller toucher la Prime ? C’est de l’Anthracite rédhibitoire.

Bicard s’imaginait dire de l’Ostracisme. Heureusement, ni le Maréchal Bossouzof, ni le Grand Chambellan ne comprenait les à-peu-près.

Sava s’était précipité vers le cabinet du grand-duc.

Doucement il souleva la portière et regarda.

La Princesse Mitzi se croyait seule, Elle attendait, sans impatience, et fumait une cigarette, à moitié étendue sur un divan.

Une grande glace reflétait sa pose, un peu libre, peut-être, pour une Princesse. Mais Mitzi avait de fort jolies jambes et ne craignait point les critiques de la Censure.

Sa robe blanche, très échancrée, laissait entrevoir une poitrine parfaite et d’admirables bras nus, sans un bijou pour détruire l’harmonie de leurs lignes.

Sava, retenant son souffle, admira la jeune fille quelque temps. Cette vision le remplissait de joie. Cette petite cousine était adorablement jolie. À ce moment la glace lui renvoya l’image de deux yeux noirs, fort éveillée, et d’une bouche fraîche, qui s’éclaira d’un rire éclatant.

— Ne vous cachez pas !… Cousin !… Je vous vois très bien, dans la glace.

Un instant, Sava eut la tentation de jeter le masque et de saisir la petite main de Mitzi pour la porter à ses lèvres.

— Je vous ai tout de suite reconnu, fit la Princesse.

— En vérité ?

— Du moins j’ai supposé, fit Mitzi en devenant un peu rose. Eh bien ? Vénéré cousin ?… N’embrasserez-vous point votre cousine ?

Les yeux de la jolie fille reflétaient tellement de bienveillance que le véritable Ladislas se sentit tout à fait conquis.

— Ma cousine, balbutia-t-il imprudemment ; je… je… suis chargé de vous présenter les excuses de Sa Majesté… qui…

Il se troublait, perdait la tête.

Le rire de Mitzi acheva de le décontenancer. Il demeura incliné respectueusement sans oser relever les yeux.

Et ce fut Mitzi, impatientée, qui approcha elle-même sa main des lèvres de son cousin.

— Mitzi !… murmura le jeune homme… Mitzi ?

— Hé la coterie ! clama une voix au fond de la pièce. Je suis là !… J’suis harnaché !… J’suis verni !

Les deux jeunes gens regardèrent. La grande glace reflétait l’image d’un Ladislas, en grand costume, le Talpack sur l’oreille. Il était attaché à un sabre, qui le faisait trébucher à chaque pas, et exécutait, avec sa Main de Justice, un moulinet agressif.

— Le Roi !… murmura Sava, en désignant Bicard.

— Vous n’êtes donc pas… mon… cousin ? fit avec regret la jeune Princesse.

— Je ne suis que le Secrétaire particulier de Sa Majesté, mademoiselle.

— Quel dommage ! prononça involontairement Mitzi.

Sava sentit un grand orgueil l’envahir. Il regarda Bicard et l’aspect de son rival couronné ne l’inquiéta plus le moins du monde.

— Je suis constamment derrière Sa Majesté, comme une Ombre, fit-il. Je ne la quitte pas d’une semelle.

— Tant mieux, monsieur… ?

— Sava.

— Je me souviendrai de ce nom. Il est facile à retenir.

— Elle tendit, une seconde fois, sa main au jeune homme, qui la baisa, avec un respect passionné.

— Tu pourrais, peut-être, aussi me présenter, grogna le Roi de Carinthie. Tu me laisses en carafe, pour poser la Carte postale, avec la Poule. C’est pas gentil !… Ladislas !

— Imbécile !… fit vivement le jeune prince, prends garde à ce que tu dis. Tu sais bien nos conventions ?

Mitzi n’avait pas entendu. Elle exécutait la Grande Révérence de Cérémonie. Presque affalée sur le parquet, elle demeurait inclinée devant Bicard ct riait, sous cape, en regardant à la dérobée la figure comique du nouveau monarque.

Bicard voulut imiter la Princesse et s’embarrassa dans ses éperons. Il fallut l’intervention de Sava pour remettre Sa Majesté en équilibre.

La vue de Mitzi avait renouvelé toutes les blessures du cœur de l’ex-Bistro de la Chambre. Mitzi avait le même regard que Kiki… Bicard la détaillait des pieds à la tête. C’était la silhouette de Kiki, la démarche de Kiki, et le même timbre de voix. Par la pensée Bicard revit la chambre de la rue Lepic et soupira.

— Ma Poule !… Ma petite Poule Blonde !…

— Sire ! la Princesse de Kummelsdorf est brune et comprend le français, déclara sèchement le jeune Sava.

Le rire Joyeux de la Princesse éclata, plus sonore que jamais. Mitzi regardait Bicard et désignait à Sava un Curieux appareil orthopédique, collé sur la bouche du Monarque.

C’était un fixe-moustaches, en toile gommée, qui relevait en bataille les poils de brosse de Bicard et les maintenait comme un masque.

— Ils m’ont obligé de mettre ça, pour avoir la moustache en sens unique, expliqua piteusement Bicard. C’est un ustensile d’étiquette qui me gêne un peu pour causer et encore plus pour embrasser Mademoiselle sur la main, comme ça se doit entre gens bien élevés.

— Ne vous forcez point, mon cousin, pouffa Mitzi… J’ai la plus grande horreur du Protocole.

— Je m’attendais à cela de votre part, fit aimablement le Roi… Vous avez l’air très intelligente, et puis… vous ressemblez à…

— À une femme du monde que j’ai beaucoup appréciée, avant de vous avoir rencontrée… Mais pourquoi m’appelez-vous « Mon cousin » ?

— N’étes-vous pas le descendant direct du grand-oncle de ma mère ? Le Diadoque de Serajieski, père de votre père, l’ancien Roi ?

— C’est juste, affirma Bicard, avec aplomb. Vous faites très bien de me rappeler le vieux mec de Cirage-exquis… J’avais complètement oublié que je descendais d’un… Viaduc.

Sava ne put s’empêcher de constater que « Le Bouif » commençait à prendre de l’audace.

Flatté par le sourire de Mitzi, Bicard affecta une grande aisance.

— Voilà, fit-il ; dans la coterie, le point capital c’est d’avoir un arbre gynécologique. Ça fait riche… Il y en a qui descendent des croisées… Moi… je préfère les… Viaducs. C’est plus grandiose.

Il exécuta sur lui-même une pirouette tout à fait talon rouge.

Le mouvement arracha à Mitzi un cri de surprise.

— Oh ! Sire…

Elle demeurait le regard fixé sur un objet singulier lier qui dépassait les pans de la tunique, chamarée d’or.

Sava suivit le regard de la Princesse et s’empressa.

— Tes bretelles… Idiot !… Tes bretelles… sur tes talons.

— Hein ? fit Bicard, ahuri.

Dans son empressement à venir retrouver Mitzi, il avait échappé au Contrôle du Service de la Garde-Robe et oublié ce vêtement essentiel : les Bretelles armoriées et écussonnées.

Effaré, se sentant ridicule, il s’efforça de les enfouir au fond de la poche de sa culotte. Mais il s’empêtra dans la garde de son sabre. Il voulut changer de côté, malheureusement la Main de Justice le gêna… Rouge de colère, il tira sur le caoutchouc et cassa les malencontreuses bretelles, qui firent ressort et Jaillirent dans l’œil du Grand Chambellan.

Le nain se mit à hurler, comme un petit chat auquel on vient d’écraser la patte.

Secoués par un fou rire communicatif, Mitzi et Sava avalent perdu complètement leur attitude respectueuse.

— Est-ce que je vous ai prié d’entrer ? hurla le Monarque en colère. Qu’est-ce que c’est que ce microbe qui s’amène comme cela en peinard ? Quand on est un as de la maison Borniol, on frappe à la porte, avant de venir prévenir la famille. Si vous avez étrenné, c’est votre faute ! Je suis pas responsable de la mauvaise qualité du caoutchouc de la Couronne. Si vous avez à réclamer, adressez-vous au Conseil d’État. Et puis allez-vous-en ! Je ne veux plus vous voir !

Respectueusement, le petit Grand Chambellan laissait passer l’averse de paroles, dont il ignorait le sens exact.

Sava expliqua au Dignitaire que Sa Majesté désirait demeurer, sans témoin, en tête à tête avec sa Cousine la Princesse.

— Je n’ai même pas pu lui baiser la main, cria Bicard.

Mitzi sourit au roi d’une façon qui acheva de le séduire.

— Mon cousin, je vous supplie de m’excuser si je n’assiste pas à la Cérémonie de l’Hommage. J’ai horreur des mises en scène ridicules. Ce soir, si vous le voulez bien, je viendrai au Palais Royal… Nous dînerons, en tête à tête, tous les deux. Avec Monsieur le Secrétaire ?

— Alors, nous serons trois ? conclut Bicard.

Il ne put en dire davantage. Bossouzof en grand uniforme accourait, suivi d’une foule de Notables.

— Sire ! Sire ! Vos fidèles sujets réclament Votre Altesse pour le Baise-Mains et pour le Serment. Il ne faut pas les faire attendre…

— On y va !… clama Sa Majesté. Je vois que les Rois sont kif des mastroquets. Ils peuvent plus causer à leurs poules, quand il y a des clients dans la salle… Venez avec moi, Monsieur le Secrétaire.

Sava, qui pensait demeurer près de Mitzi, ne put réprimer une grimace. Bicard feignit de n’en rien voir.

Mais comme Bossouzof s’empressait, bourdonnait et l’horripilait de ses recommandations :

— Assez ! Je suis pas un ballot. J’ai été minisse et bistro. C’est plus difficile que d’être roi. Tenez cela, Monsieur le Protocole.

Et il lui donna ses bretelles.

  1. Voir : Son Excellence le Bouif (Ferenczi, éditeurs).