Le Bravo/Chapitre IX

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 111-123).

CHAPITRE IX.


Tu es arrivé plein de vigueur et de beauté, et ton bouillant courage a devancé le temps.
Shakspeare.


On a vu que les gondoles qui devaient lutter de vitesse avaient été conduites à la remorque jusqu’au point du départ, afin que les compétiteurs pussent conserver toute leur vigueur pour la lutte. On n’avait pas négligé cette précaution, même pour le pauvre pêcheur demi-nu ; et sa barque, comme les autres, fut attachée à un des grands bateaux qui avaient reçu cette destination. Cependant, lorsque Antonio passa le long du canal, devant les élégants balcons et les navires qui le bordaient d’un et d’autre côté, il s’éleva ce rire méprisant qui est d’autant plus fort et plus hardi que la pauvreté est plus apparente.

Le vieillard s’apercevait des remarques dont il était l’objet ; et comme il est rare que notre susceptibilité ne survive pas à notre fortune, Antonio prévoyait assez sa disgrâce pour s’affliger d’un mépris aussi ouvertement exprimé. Il promena attentivement ses yeux autour de lui, et il semblait chercher dans les regards qu’il rencontrait une sympathie que son malheur méritait. Mais les hommes même, de sa classe et de sa profession ne lui ménageaient pas leurs plaisanteries ; et, quoiqu’il fût peut-être le seul, parmi les compétiteurs dont les motifs justifiassent l’ambition, il était le seul objet de risée. Pour expliquer ce trait révoltant dans le cœur humain, nous n’avons pas besoin de nous arrêter à Venise et à ses institutions, puisqu’il est reconnu que rien n’est aussi arrogant, dans certaines occasions, que les esclaves, et que la bassesse et l’insolence prennent ordinairement leur source dans le même cœur. Le mouvement qui se fit parmi les bateaux amena le personnage masqué et Antonio l’un à côté de l’autre.

— Tu n’es pas le favori des spectateurs, observa le premier, lorsqu’un nouveau feu roulant de plaisanteries vint accabler la victime résignée. Tu n’as pas été assez soigneux de ta toilette. Nous sommes dans une ville où le luxe est en honneur, et celui qui désire obtenir des applaudissements doit paraître sur les canaux avec l’air d’un homme moins accablé par la fortune.

— Je les connais, je les connais, répondit le pêcheur. Ils sont conduits par leur orgueil, et ils pensent mal de celui qui ne peut partager leurs vanités. Mais, l’ami inconnu, j’ai apporté ici un visage qui, quoique vieux, ridé et halé par le soleil comme les pierres du rivage, peut être vu sans m’inspirer de honte.

— Il peut exister des raisons que vous ne connaissez pas et qui exigent que je porte un masque. Mais si mon visage est caché, mes membres sont nus ; et, comme tu peux le voir, je ne manque pas de force pour réussir à ce que j’ai entrepris. Tu aurais dû réfléchir avant de t’exposer à une semblable mortification. La défaite ne rendra pas la multitude plus polie envers toi.

— Si mes membres sont vieux et raidis par l’âge, Signore, ils sont depuis longtemps habitués au travail. Quant à l’humiliation, si c’en est une que d’être plus pauvre que les autres, je ne l’éprouve pas pour la première fois. Un grand chagrin m’accable, et cette course peut en alléger le fardeau. Je ne prétends pas dire que j’entends ces éclats de rire et ces discours moqueurs comme on écoute la brise du soir dans les lagunes : car un homme est toujours un homme, quoiqu’il vive parmi les plus humbles et mange les mets les plus grossiers. Mais n’importe ; saint Antoine me donnera le courage de le supporter.

— Tu as une âme forte, pêcheur, et je prierais de bon cœur mon patron de s’accorder un bras qui lui ressemble. Serais-tu content du second prix, si par adresse je t’aidais dans tes efforts ? car je suppose que le métal du troisième est aussi peu de ton goût que du mien.

— Je ne compte ni sur l’or, ni sur l’argent.

— L’honneur d’une telle lutte a-t-il pu éveiller l’orgueil d’un homme comme toi ?

Le vieillard regarda attentivement son compagnon, puis il hocha la tête sans lui répondre. De nouvelles plaisanteries faites à ses dépens lui firent tourner les yeux, et il aperçut un groupe de ses compagnons des lagunes qui semblaient penser que son ambition déraisonnable était une sorte d’affront pour l’honneur de tout leur corps.

— Comment ! vieil Antonio, s’écria le plus hardi de la bande ; n’est-ce pas assez d’avoir gagné les honneurs du filet ? tu voudrais avoir un aviron d’or suspendu à ton cou ?

— Nous le verrons siéger au sénat, cria un autre.

— Sa tête nue attend le bonnet de doge, continua un troisième. Nous verrons l’amiral Antonio voguer sur le Bucentaure avec les nobles de la république !

Ces saillies furent suivies d’éclats de rire. Les beautés mêmes qui ornaient le balcon ne pouvaient s’empêcher de sourire de ces continuelles plaisanteries et du contraste que formaient l’âge et les prétentions de cet étrange prétendant aux honneurs de la regatta. Le vieillard sentit sa résolution l’abandonner. Néanmoins il semblait excité par un motif secret qui s’engageait à persévérer. Son compagnon examinait attentivement l’expression changeante d’un visage qui était trop peu habitué à feindre pour cacher ce qu’il éprouvait intérieurement. En approchant du point de départ, il adressa de nouveau la parole à Antonio.

— Tu peux encore te retirer, dit-il. Pourquoi un homme de ton âge vient-il remplir ses derniers jours d’amertume, en s’exposant aux plaisanteries de ses compagnons ?

— Saint Antoine fit un plus grand miracle, dit-il, lorsqu’il força les poissons à s’arrêter sur les vagues pour écouter ses prédications, et je ne veux pas montrer un cœur faible au moment où j’ai le plus besoin de résolution.

Le marin masqué se signa dévotement, et, abandonnant le projet de persuader à Antonio qu’il ne devait point tenter une lutte inutile, il donna toutes ses pensées aux hasards qu’il allait courir lui-même dans cette course.

Le peu de largeur de la plupart des canaux de Venise, les angles innombrables et le passage continuel des gondoles, ont donné lieu à un mode de construction et à une manière de ramer si particulière à Venise et à ses dépendances, qu’il est nécessaire d’en parler. Le lecteur a déjà, sans aucun doute, compris qu’une gondole est un bateau léger, long et étroit, convenable à la localité, et différent des barques des autres villes. La distance entre les habitations, sur la plupart idées canaux, est si peu large qu’elle ne permet pas l’usage des avirons des deux côtés de la gondole à la fois. La nécessité de tourner à chaque instant de côté pour faire place aux autres, et la multitude des ponts, ont suggéré l’idée de placer le visage du marinier dans la direction vers laquelle la gondole marche, et par conséquent le marinier est obligé de se tenir debout. Comme chaque gondole originairement a son pavillon au centre, celui qui gouverne est obligé de se placer sur une élévation qui lui permet de voir par-dessus. Par ces différentes causes, un bateau à un seul aviron, dans Venise, est conduit par un gondolier qui se tient sur un petit pont angulaire situé à la poupe, et l’impulsion est donnée à l’aviron par un mouvement qui consiste à pousser la rame en avant, et non à la tirer à soi comme il est d’usage partout ailleurs. Cette habitude de conduire la barque debout n’est pas rare dans tous les ports de la Méditerranée, quoiqu’on ne rencontre nulle part aucun bateau qui ressemble a la gondole, soit dans sa construction, soit dans son usage. La position droite du gondolier exige que le pivot sur lequel repose l’aviron ait une élévation correspondante, et il y a par conséquent une espèce de minot fixé à l’un des côtés de la gondole. Ce point d’appui, d’une certaine hauteur, étant construit avec un bois recourbé et irrégulier, à deux ou trois tolletières[1] les unes au-dessus des autres, pour se prêter à la taille des différents gondoliers, ou pour faciliter le mouvement plus ou moins raccourci du bras, suivant le besoin de la manœuvre.

Comme les occasions de changer l’aviron d’une de ces tolletières à une autre, et souvent même celle de changer de côté, sont fréquentes, les ouvertures sont grandes, et l’aviron n’est contenu dans sa place que par une rare dextérité et par une harmonie parfaite entre l’intensité et la rapidité de l’effort qui fait avancer le bateau et la résistance de l’eau. Toutes ces difficultés réunies font de la science du gondolier une des branches les plus délicates de l’art du marin, puisqu’il est certain que la force musculaire, quoique d’un grand secours, ne passe qu’après l’adresse.

Le grand canal de Venise, avec tous ses détours, ayant plus d’une lieue de longueur, la distance que les bateaux avaient à parcourir en partant du Rialto était réduite de moitié. Ce fut donc à ce point que les gondoles s’assemblèrent ; et, comme toute la population, qui s’était d’abord étendue le long du rivage, se concentrait alors entre le pont et le Bucentaure, cette longue avenue ne présentait qu’une perspective de têtes humaines. C’était un imposant tableau que cette décoration mouvante, et le cœur de chaque gondolier battait vivement, agité par l’espérance, l’orgueil ou la crainte.

— Gino de Calabre ! cria l’officier chargé de placer les gondoles, tu dois passer à droite, et que saint Janvier te protège !

Le serviteur de don Camillo prit son aviron, et le bateau glissa gracieusement à la place qu’on lui indiquait.

— Vient ensuite Enrico de Fusina. Appelle à ton aide ton patron de Padoue, et déploie tes forces, car aucun matelot du continent n’a encore gagné le prix à Venise.

Le même officier appela ensuite successivement ceux dont les noms n’ont pas été mentionnés, et les plaça à côté l’un de l’autre, au centre du canal.

— Voici ta place, Signore, continua-t-il en inclinant la tête vers le gondolier inconnu ; car il était persuadé, comme tout le monde, que le visage de quelque jeune patricien était caché sous le masque, afin de satisfaire le caprice d’une beauté exigeante. Le hasard a marqué ta place à l’extrême gauche.

— Tu as oublié d’appeler le pêcheur, observe l’homme masqué, en conduisant sa gondole à sa place.

— Le vieux fou persiste-t-il toujours à exposer son amour propre et ses guenilles devant la meilleure société de Venise ?

— Je puis prendre place derrière, observa Antonio avec douceur. Il y a peut-être parmi les gondoliers des personnes qu’un homme comme moi ne doit pas coudoyer, et quelques coups d’aviron de plus ou de moins ne feront pas grand’chose dans une aussi longue course.

— Tu devrais être aussi prudent que modeste, et te retirer tout de bon.

— Si vous le permettez, Signore, je voudrais voir ce que saint Antoine peut faire pour un vieux pêcheur qui le prie matin et soir depuis soixante ans.

— Tu es libre ; et puisque tu sembles en être satisfait, garde la place que tu as en arrière. C’est seulement l’occuper un peu plus tôt que tu ne l’aurais fait. Maintenant, suivant les règles du jeu, braves gondoliers, faites votre dernière invocation à vos saints patrons. Il vous est défendu de vous croiser les uns les autres : vous ne devez recourir, pour vous gagner de vitesse, à aucun autre expédient qu’un aviron et des poignets agiles. Celui qui déviera de sa ligne sans nécessité jusqu’à ce qu’il soit à la tête des autres sera rappelé à l’ordre par son nom. Enfin, celui qui troublera les jeux, n’importe par quel moyen, pour offenser les patriciens, sera réprimandé et puni. — Faites attention au signal.

L’officier, qui était dans un bateau plus lourd, recula, tandis que des coureurs dans des barques semblables se mirent à la tête, afin d’éloigner les curieux. Ces préparatifs étaient à peine terminés qu’un signal flotta sur le dôme le plus voisin ; il fut répété par le clocher, et par un coup de canon qui partit de l’arsenal. Un murmure étouffé s’éleva parmi la foule, qui resta quelques instants en suspens.

Chaque gondolier avait incliné légèrement l’avant de son bateau vers la gauche du canal, comme on voit le jockey, au moment de partir, tourner son coursier de côté, afin de réprimer son ardeur ou de distraire son attention. Mais le premier coup d’aviron amena de nouveau toutes les gondoles sur une ligne, et elles partirent ne formant qu’un seul corps.

Pendant les premières minutes, il n’y eut aucune différence dans la rapidité avec laquelle elles voguaient, ni aucun signe auquel les observateurs pussent reconnaître une probabilité de défaite ou de triomphe. Les dix gondoles qui formaient le front de la ligne rasaient l’onde avec une égale vitesse, tous les éperons de niveau, comme si une attraction secrète eût retenu chaque barque à son rang ; tandis que celle du pêcheur, plus humble, mais non moins légère, conservait sa place derrière.

Bientôt les gondoles prirent un mouvement régulier, les avirons acquirent leur juste poids, et les poings s’habituèrent à les conduire. La ligne commença à s’ébranler : on aperçut une ondulation, et la proue brillante d’une des gondoles dépassa les autres. Enrico de Fusina s’élança à la tête, et favorisé par le succès, il arriva peu à peu au centre du canal, évitant par ce changement les inégalités du rivage. Cette manœuvre, analogue à celle de prendre la corde[2], en termes de course, avait encore l’avantage de nuire par l’agitation de l’eau à ceux qui suivaient. Le vigoureux et habile Bartolomeo du Lido, comme ses compagnons avaient l’habitude de l’appeler, venait ensuite, placé derrière Enrico, où il souffrait moins de la réaction causée par le mouvement de l’aviron de cet heureux rival. Le gondolier de don Camillo sortit aussi de la foule ; il avançait rapidement plus à droite et un peu en arrière de Bartolomeo. Venait après, au centre du canal et aussi près que possible du vainqueur, une masse de gondoles en désordre et dans des positions diverses, obligées à chaque instant de se céder tour à tour, de peur d’augmenter les difficultés de la lutte. Un peu plus à gauche, et si près des palais qu’il n’y avait que l’espace nécessaire pour remuer l’aviron, on voyait la gondole de l’inconnu dont les progrès étaient retardés par quelque cause invisible, car elle restait derrière les autres, et bientôt un espace considérable se trouva entre elle et les moins remarquables des compétiteurs. Cependant l’inconnu ramait avec calme et avec une adresse suffisante. Comme il avait excité en sa faveur l’intérêt du mystère, on entendit murmurer que le jeune cavalier avait été peu favorisé de de la fortune dans le choix de sa gondole. D’autres, qui réfléchissaient plus sagement sur les causes, en accusaient la folie d’un jeune homme dont les habitudes devaient être opposées celles de ses adversaires, endurcis par une pratique qui les mettait à même de profiter de toutes les chances. Mais lorsque les regards des curieux s’arrêtèrent sur la barque solitaire du pêcheur, l’admiration se changea de nouveau en moquerie.

Antonio avait jeté le bonnet qu’il portait ordinairement, et le peu de cheveux blancs qui lui restaient encore voltigeaient autour de ses tempes creuses, de manière à laisser ses traits brunis à découvert. Plus d’une fois ses yeux se tournèrent tristement vers la foule, comme pour adresser des reproches à ceux dont les plaisanteries venaient blesser une fierté que sa pauvreté et des occupations grossières n’avaient point éteinte. Les éclats de rire se succédaient, et les moqueries devinrent plus amères, à mesure que les bateaux s’approchaient des palais somptueux qui bordaient le canal près du but désigné. Ce n’étaient pas les propriétaires de ces demeures qui se permettaient cette distraction cruelle, mais leurs serviteurs, qui, souvent exposés eux-mêmes aux sarcasmes de leurs supérieurs, s’abandonnaient à toute leur arrogance contre le premier venu, trop faible pour leur riposter.

Antonio supporta toutes ces plaisanteries avec courage, sinon avec tranquillité, mais toujours sans y répondre ; bientôt il approcha du lieu occupé par ses compagnons des lagunes. Là ses yeux se baissèrent, et il sentit que ses forces l’abandonnaient. L’ironie augmenta à mesure qu’il perdait du terrain, et il y eut un moment où le pêcheur rebuté eut l’idée de renoncer à la lutte. Mais passant une main sur ses yeux comme pour écarter un nuage qui obscurcissait sa pensée, il continua de ramer, et heureusement il eut bientôt passé le point le plus difficile pour son courage. Depuis ce moment les cris contre le pêcheur diminuèrent ; et comme le Bucentaure, quoique éloigné encore, était maintenant en vue, l’intérêt sur l’issue de la course absorbait tout autre sentiment.

Enrico était toujours à la tête ; mais les connaisseurs dans la science du gondolier commençaient à découvrir des indices de fatigue dans ses efforts affaiblis. Le marin du Lido le serrait de près, et le Calabrois s’avançait peu à peu sur la même ligne. En ce moment l’inconnu montra une force et une adresse qu’on n’aurait pu attendue dune personne qu’on supposant d’un rang aussi élevé. Son corps penchait davantage vers l’aviron, et comme sa jambe était étendue par derrière pour aider le coup, il montrait des muscles qui firent naître des murmures d’applaudissements. On s’aperçut bientôt du succès de ses efforts. Sa gondole s’éloigna des autres, passa au centre du canal, et, par des progrès qui étaient à peine sensibles, il devint le quatrième dans la course. Les applaudissements qui récompensèrent ce succès s’étaient à peine élevés de toutes parts, que l’admiration fut excitée par un nouvel objet de surprise.

Livré à ses propres efforts et moins tourmenté par cette dérision et ce mépris qui arrêtent souvent une carrière plus importante, Antonio s’était rapproché de la masse des gondoles. On voyait parmi les gondoliers que nous n’avons pas nommés des visages bien connus sur les canaux de Venise pour appartenir à des hommes de la force et de l’habileté desquels la ville tirait vanité. Soit qu’il fût favorisé par sa position isolée, soit qu’il évitât les embarras que les mariniers se causaient les uns aux autres, le pêcheur dédaigné se montra un peu à leur gauche, arrivant de front avec une rapidité qui lui promettait le succès. Cette espérance fut promptement réalisée. Il dépassa toutes les gondoles au milieu d’un profond silence causé par la surprise, et occupa la cinquième place dans la lutte.

Dès ce moment, l’intérêt ne se porta plus sur la masse des gondoles : tous les regards se tournèrent vers les cinq rivaux dont les efforts augmentaient à chaque coup d’aviron, et qui commençaient à rendre douteuse l’issue de la journée. Le gondolier de Fusina semblait redoubler de courage, quoique sa barque n’allât pas plus vite. La gondole de Bartolomeo le dépassa subitement ; elle fut suivie par celles de Gino et du gondolier masqué. Aucun cri ne trahit l’intérêt toujours croissant de la multitude ; mais lorsque le bateau d’Antonio s’élança aussi à leur suite, on entendit parmi la foule ce murmure significatif qui exprime un changement soudain dans l’esprit inconstant du peuple. Enrico devint furieux de sa disgrâce ; il usa de toute sa force pour éviter le déshonneur, avec l’énergie désespérée d’un Italien ; puis il se jeta au fond de sa gondole, en s’arrachant les cheveux et versant des larmes de désespoir. Son exemple fut suivi de ceux qui restaient en arrière, quoique avec plus de retenue ; car ils s’enfoncèrent parmi les bateaux qui bordaient le canal, et on les perdit bientôt de vue.

Par cet abandon déclaré et inattendu de la victoire, les spectateurs acquirent la conviction de sa difficulté. Mais comme l’homme a peu de sympathie pour le malheur lorsqu’une autre distraction se présente, les vaincus furent promptement oubliés : le nom de Bartolomeo fut porté aux nues par mille voix, et ses compagnons de la Piazzetta et du Lido lui crièrent de mourir, s’il le fallait, pour l’honneur de leur compagnie. Le vigoureux gondolier répondit à leurs souhaits ; car il laissait derrière lui successivement tous les palais du rivage ; et aucun changement n’eut lieu pendant quelque temps dans la position respective des gondoles. Mais, comme son prédécesseur, il redoubla ses efforts sans pouvoir augmenter la vitesse de sa course, et Venise eut la mortification de voir un étranger à la tête d’une des plus brillantes de ses regatte. Bartolomeo n’eut pas plus tôt perdu la place, que Gino, le masque, et Antonio à son tour, passèrent à côté de lui, laissant le dernier celui qui naguère avait été le premier. Il n’abandonna pas cependant le champ de bataille, et montra une énergie digne d’une meilleure fortune.

Lorsque la lutte eut pris ce caractère nouveau et inattendu, il restait encore un espace assez considérable entre les gondoles et le but ; Gino était en tête, et plusieurs symptômes favorables annonçaient qu’il pourrait conserver cet avantage. Il était encouragé par les cris d’une populace qui oubliait, dans son succès, son origine calabraise, tandis que les nombreux serviteurs de son maître l’appelaient en lui donnant des louanges. Tout fut inutile : le marinier masqué déploya toute son adresse et toute sa vigueur. L’instrurnent de frêne se courbait sous son bras dont la puissance semblait augmenter à volonté, tandis que les mouvements de son corps devenaient rapides comme les sauts du lévrier. La légère gondole lui obéissait ; et au milieu de cris qui se répondirent de la Piazzetta au Rialto, il s’élança en tête de ses rivaux.

Si le succès double la force et le courage, il y a une effrayante et certaine réaction dans la défaite. Le serviteur de don Camillo ne fit point exception à cette loi générale ; et lorsque l’inconnu masqué le dépassa, la barque d’Antonio suivit comme si elle eût été poussée par les mêmes coups d’aviron. La distance entre les deux gondoles qui étaient en tête commença bientôt à diminuer ; et il y eut un moment d’intérêt général, lorsqu’on put prévoir que le pêcheur, en dépit de ses années et de son bateau, allait dépasser son concurrent.

Mais cet espoir fut déçu. Le masque, malgré les efforts qu’il avait faits, semblait se jouer de la fatigue, tant les coups de son aviron étaient rapides et sûrs, et tant le bras qui donnait à la gondole son impulsion paraissait robuste. Antonio n’était cependant pas un adversaire à dédaigner. Si dans ses attitudes son compagnon se faisait remarquer plus que lui par cette grâce qu’on admire chez le gondolier exercé des lagunes, Antonio conservait encore toute la vigueur de son bras ; jusqu’au dernier moment, il déploya cette vigueur, résultat de soixante ans d’un exercice continuel ; et, au milieu des efforts prodigieux de ses membres athlétiques, rien en lui n’annonçait la fatigue. Il fallut peu d’instants aux deux premiers gondoliers pour laisser un long intervalle entre eux et ceux qui les suivaient. L’éperon noir de la gondole du pêcheur se dessinait sur l’arrière de la gondole plus élégante de son antagoniste, mais il ne pouvait en faire davantage. L’espace était libre devant eux, et ils dépassaient les églises, les palais, les bâtiments, les felouques, sans la plus légère inégalité dans leur course respective. Le marin masqué jeta un regard derrière lui, comme pour calculer son avantage ; puis, se courbant de nouveau sur sa rame obéissante, il parla de manière à n’être entendu que de celui qui suivait ses traces de si près.

— Tu m’as trompé, pêcheur, dit-il ; il y a en toi plus de force que je ne l’avais supposé.

— S’il y a de la force dans mon bras, répondit le pêcheur, il y a de la faiblesse et du chagrin dans mon cœur.

— Attaches-tu tant de prix à une babiole en or ? Tu es le second ; sois satisfait de ton sort.

— Cela ne suffit pas ; je veux être le premier, ou j’aurai fatigué en vain mes vieux bras.

Ce court dialogue fut prononcé avec une aisance qui montrait à quel point l’habitude avait façonné ces deux hommes à la peine, et avec un calme que peu de mariniers auraient pu conserver dans un moment d’efforts aussi pénibles. L’inconnu garda le silence, mais sa résolution parut chanceler : vingt coups de son puissant aviron, et le but était atteint ; mais ses muscles n’étaient plus aussi tendus, et la jambe qui se développait avec tant de grâce était moins gonflée et moins raide. La gondole du vieux Antonio glissa en avant.

— Que ton âme passe dans ton aviron, murmura le masque, ou tu seras encore battu !

Le pêcheur mit toute sa force dans l’essor qu’il donna à sa gondole, et il gagna une brasse. Un autre coup de rame fit trembler la barque sur sa quille, et l’eau bouillonna autour de l’avant, comme elle bouillonne sur les pierres d’un torrent. Alors la gondole s’élança entre les deux barques qui formaient le but, et les deux petits drapeaux qui marquaient le point de la victoire tombèrent dans l’eau. Presque au même instant le masque disparut aux yeux des juges, qui eurent peine à décider lequel des deux était arrivé le premier. Gino ne fut pas longtemps en arrière, et après lui vint Bartolomeo, le quatrième et le dernier dans la lutte la mieux disputée qu’on eût encore vue sur les canaux de Venise.

Lorsque les drapeaux tombèrent, les spectateurs en suspens respiraient à peine. Peu d’entre eux connaissaient le vainqueur, tant les deux rivaux s’étaient suivis de près. Mais une fanfare de trompettes commanda l’attention, et un héraut proclama que :

— Antonio, pêcheur des lagunes, favorisé par son patron à la pêche miraculeuse, avait remporté le prix d’or, tandis qu’un marin qui cachait son nom, mais qui s’était confié à la protection de saint Jean du désert, avait gagné lie prix d’argent ; enfin, que le troisième appartenait à Gino de Calabre, serviteur de l’illustre don Camillo de Monforte, duc de Sainte-Agathe et seigneur de plusieurs domaines dans le royaume de Naples.

Lorsque les vainqueurs furent ainsi solennellement proclamés, un profond silence eut lieu ; puis il s’éleva un bruit général parmi cette masse vivante, qui célébra le nom d’Antonio comme elle eût célébré les succès d’un conquérant. Tout sentiment de mépris disparaissait sous l’influence de son triomphe. Les pêcheurs des lagunes, qui venaient d’accabler de leurs dédains leur vieux compagnon, chantaient sa gloire avec un enthousiasme qui manifestait la rapide transition de l’outrage à la louange ; et, comme cela a toujours été et sera toujours la récompense du succès, celui qu’on jugeait devoir le moins réussir fut d’autant plus comblé de félicitations flatteuses, lorsqu’on vit qu’il avait trompé l’opinion qu’on s’était formée de lui, Des milliers de voix proclamèrent son adresse et sa victoire ; les jeunes, les vieux, les belles, les élégants, les nobles, les parieurs qui perdaient comme ceux qui gagnaient, se montraient également curieux de voir le pauvre vieillard, qui avait d’une manière si inattendue opéré ce changement dans les sentiments de la multitude.

Antonio jouit de son triomphe avec modestie. Lorsque sa gondole eut atteint le but, il l’arrêta, et, sans montrer aucun signe de fatigue, il resta debout, quoique l’agitation de sa brune et large poitrine prouvât qu’il avait usé de toute sa force. Il sourit aux cris qui s’élevaient de tous côtés, car la louange est douce même aux humbles : néanmoins il semblait oppressé par une émotion plus profonde que celle de l’orgueil. L’âge avait un peu obscurci sa vue, mais dans ce moment ses regards brillaient d’espérance, ses traits s’animaient, et une seule larme brûlante étant tombée sur chacune de ses joues, le pêcheur respira plus librement.

L’inconnu masqué ne paraissait pas plus épuisé que son heureux concurrent ; ses genoux n’avaient aucun tremblement, il tenait toujours l’aviron d’une main ferme, et il avançait le pied droit de manière à montrer toute la perfection de sa taille. Mais Gino et Bartolomeo se laissèrent tomber chacun dans sa gondole après avoir atteint le but, et ces deux, gondoliers célèbres étaient si haletants, qu’il se passa quelque temps avant qu’ils pussent respirer. Ce fut pendant ce repos momentané que la foule proclama sa sympathie pour le vainqueur par de longs et bruyants applaudissements. Le bruit avait à peine cessé lorsqu’un héraut appela Antonio des lagunes, le marin masqué et Gino de Calabre en la présence du doge, qui devait donner de sa main les prix de la regatta.



  1. Place pour les avirons du plat-bord d’un canot.
  2. Prendre, c’est-à-dire raser la corde intérieure qui détermine la carrière à parcourir, avantage qui abrège la course pour celui qui sait le saisir.