Le Bravo/Chapitre XIX

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 243-255).

CHAPITRE XIX.


Mais montons sur le toit ; et quand tu auras regardé le ciel et la terre, visite les étroites cellules qui se pressent ici comme les tombes d’un cimetière.
La Place Saint-Marc


Nous n’entreprendrons pas de faire la description des galeries voûtées, des sombres corridors et de tous les appartements par lesquels la fille du geôlier fit passer Jacopo. Quiconque est jamais entré dans une grande prison n’en a pas besoin pour faire renaître ce sentiment pénible qu’excitent des fenêtres garnies de barres de fers des portes criant sur leurs gonds ; d’énormes verrous, et tout ce qui est à la fois un moyen et un symbole d’incarcération. Ce bâtiment était malheureusement comme les autres édifices destinés à réprimer les vices de la société, vaste, entouré de murs épais, très-compliqué dans la distribution intérieure quoique l’extérieur, nous l’avons déjà dit, fût d’une architecture noble et simple, comme en dérision de l’usage auquel il était destiné.

Gelsomina s’arrêta un instant, en entrant dans une galerie basse, étroite et vitrée.

— Carlo, dit-elle, tu m’as cherchée comme de coutume, sous la porte d’eau, à l’heure ordinaire ?

— Je ne serais pas entre dans la prison si je ne t’y avais trouvée, car tu sais que je désire ne pas être vu. Mais j’ai songé à ta mère, et j’ai traversé le canal.

— Tu t’es trompé ; ma mère est à peu près comme elle a été depuis plusieurs mois. Tu as dû voir que je ne te fais pas prendre le chemin ordinaire pour aller faire ta visite.

— Sans doute ; mais comme nous ne partons pas ordinairement de l’appartement de ton père, en pareille occasion, j’ai cru que le chemin que nous prenons aujourd’hui était différent pour cette raison.

— Connais-tu beaucoup le palais et la prison, Carlo ?

— Plus que je ne le voudrais, ma bonne Gelsomina. — Mais pourquoi me questionner ainsi dans un moment où je voudrais être occupé différemment ?

La timide jeune fille ne répondit rien. Ses joues n’étaient jamais très-animées ; car, de même qu’une fleur qui croît à l’ombre, elles avaient la teinte délicate que leur donne une vie retirée : mais à cette question elles devinrent tout à fait pâles. Accoutumé à l’ingénuité habituelle de sa compagne, le Bravo étudia un instant les traits expressifs de Gelsomina. Il s’avança ensuite rapidement vers une fenêtre : ses yeux tombèrent sur un canal sombre et étroit ; puis, traversant la galerie, il vit dessous le même passage aquatique conduisant, entre la maçonnerie de deux culées massives, au quai et au port.

— Gelsomina ! s’écria-t-il en faisant quelques pas en arrière ; c’est ici le Pont-des-Soupirs ?

— Oui, Carlo. Y as-tu quelquefois passé ?

— Jamais, et je ne comprends pas pourquoi j’y passe en ce moment. J’ai souvent pensé qu’il pourrait m’arriver un jour de traverser ce fatal passage, mais je n’ai jamais songé que ce pourrait être avec un pareil guide.

L’œil de Gelsomina s’éclaircit, et elle sourit avec enjouement.

— Avec moi, ce passage ne sera jamais dangereux pour toi.

— C’est ce dont je suis bien sûr, bonne Gessina, répondit-il en lui prenant la main ; mais c’est une énigme que je ne puis expliquer. As-tu coutume d’entrer dans ce palais par cette galerie ?

— Elle ne sert guère qu’aux concierges et aux condamnés, comme tu l’as sans doute entendu dire plus d’une fois. Cependant on m’en a donné les clefs, et l’on m’a appris les détours qui y conduisent, afin que je pusse te servir de guide comme à l’ordinaire.

— Gelsomina, je crains d’avoir été trop heureux en ta compagnie, pour avoir réfléchi, comme la prudence l’aurait exigé, sur la rare bonté qu’a montrée le Conseil en m’accordant cette permission.

— Regrettes-tu donc de m’avoir connue, Carlo ?

Le ton mélancolique de la voix qui lui faisait ce reproche toucha le Bravo, et il baisa la main qu’il tenait, avec toute la ferveur d’un Italien.

— En ce cas, je regretterais les seuls moments de bonheur que j’aie goûtés depuis bien des années, Gessina. Tu as été pour moi comme une fleur trouvée dans le désert, — ce qu’une eau pure est pour l’homme dévoré par l’ardeur de la fièvre, — un rayon d’espoir pour le maudit. — Non, non, je n’ai pas regretté un seul instant de t’avoir connue, ma Gelsomina !

— Ma vie n’en serait pas devenue plus heureuse, Carlo, si j’avais pu penser que j’avais ajouté à tes chagrins. Je suis jeune, je ne connais pas le monde, mais je sais qu’on doit causer du plaisir et non de la peine à ceux qu’on estime.

— C’est ton bon naturel qui t’a donné cette leçon. — Mais n’est-il pas bien étrange qu’on permette à un homme comme moi de parcourir la prison, sans avoir d’autre surveillant que toi ?

— Je n’y ai rien trouvé d’étrange, Carlo ; mais il est bien vrai que cela n’est pas commun.

— Nous avons été si heureux ensemble, chère Gessina, que nous n’avons pas fait assez d’attention à ce qui aurait dû nous causer de l’alarme.

— De l’alarme, Carlo !

— De la méfiance du moins, car ces rusés sénateurs ne font jamais un acte de merci sans en avoir de bonnes raisons. Mais il est trop tard pour rappeler le passé, quand même nous le voudrions ; et en ce qui te concerne, je ne voudrais pas perdre le souvenir d’un seul instant. — Allons, avançons.

Le léger nuage disparut du front de la jeune fille qui l’écoutait, mais elle resta immobile.

— On assure, ajouta-t-elle avec un léger tremblement, que de tous ceux qui passent ce pont il en est bien peu qui rentrent dans le monde, et cependant tu ne me demandes même pas pourquoi nous sommes ici ?

Il y eut un éclair passager de méfiance dans le regard que le Bravo jeta à la hâte sur l’innocente créature qui lui parlait ainsi : mais cet éclair fut trop rapide pour changer l’expression d’intérêt affectueux qu’elle était accoutumée à trouver dans ses traits.

— Puisque tu veux que je sois curieux ; lui dit-il, apprends-moi donc pourquoi tu es venue ici, et par dessus tout, pourquoi y étant, tu t’y arrêtes.

— La saison est avancée, Carlo, répondit-elle parlant à voix basse, et nous le chercherions en vain dans les cachots souterrains.

— Je te comprends. — Marchons.

Geslomina s’arrêta encore un instant avec inquiétude ; mais, ne trouvant sur le visage de Jacopo aucune trace visible de l’angoisse qu’il endurait, elle se remit en marche. Jacopo lui parlait d’une voix étouffée, mais il était depuis trop-longtemps habitué à dissimuler pour laisser paraître sa faiblesse, quand il savait combien elle serait pénible à l’être sensible et fidèle qui lui avait donné toute son affection avec un dévouement et une sincérité qui provenaient de sa manière de vivre et de son ingénuité naturelle.

Afin de faire comprendre au lecteur ces allusions qui semblaient si claires à nos amants, il peut être nécessaire de lui expliquer un autre trait odieux de la politique de la république de Venise.

Quelle que puisse être la théorie avouée d’un État, on en trouve le secret dans sa pratique. Les gouvernements établis pour le bien du peuple n’emploient la force qu’avec précaution et répugnance, parce que leur objet est de protéger le faible et non de l’opprimer ; mais plus le système devient égoïste et exclusif, plus les moyens de coercition auxquels ont recours ceux qui sont au pouvoir deviennent sévères et annuels. Ainsi à Venise, où le système politique reposait sur la base étroite de l’oligarchie, la jalousie du sénat mettait les instruments du despotisme en contact direct même avec la dignité du prince titulaire, et le palais du doge était souillé par les prisons. Cet édifice majestueux avait ses cachots d’hiver et d’été. Le lecteur est peut-être prêt à s’imaginer que la compassion avait inspiré cette distribution pour donner quelque soulagement aux malheureux prisonniers ; mais jamais l’État de Venise ne connut aucun lien qui le rattachât aux faiblesses de l’humanité. Bien loin de vouloir alléger les souffrances du détenu, on lui faisait passer l’hiver dans des cachots creusés au-dessous du niveau des canaux, tandis que sa prison d’été, placée sous les plombs des toits, était exposée à toute l’ardeur du soleil brûlant d’Italie. Le lecteur a probablement déjà deviné que la visite de Jacopo à la prison avait rapport à quelque captif qu’on avait tout récemment transféré du cachot humide où il avait été enfermé pendant l’hiver et le printemps, dans un des donjons brûlants placés sous les toits.

Gelsomina continua de marcher avec une mélancolie qui annonçait qu’elle partageait les chagrins de son compagnon, mais sans paraître croire qu’un plus long délai fût nécessaire. Elle lui avait annoncé une circonstance qui lui pesait sur le cœur ; c’était un devoir qu’elle avait peine à remplir ; et comme presque tous les caractères doux et simples, maintenant qu’elle s’en était acquittée, elle se trouvait soulagée. Ils montèrent plusieurs escaliers, ouvrirent et fermèrent un grand nombre de portes, et traversèrent plusieurs corridors étroits. Tandis que Gelsomina cherchait dans un trousseau nombreux la clef de la porte devant laquelle ils s’arrêtèrent, le Bravo respirant péniblement l’air brûlant des combles du parlais.

— Ils m’avaient promis que cela n’aurait plus lieu, dit-il ; mais ils oublient leurs promesses, les démons incarnés.

— Carlo ! — tu oublies que nous sommes dans le palais du doge ! lui dit Gelsomina à demi-voix, en jetant derrière elle un regard timide.

— Je n’oublie rien de ce qui a rapport à la république ; — tout est ici, répondit Carlo en frappant son front couvert de sueur ; et ce qui n’y est pas, est dans mon cœur.

— Pauvre Carlo ! — Mais cela ne durera pas toujours ; il y aura une fin.

— Tu as raison, répondit le Bravo d’une voix rauque ; et plus tôt que tu ne le penses. — Mais n’importe : ouvre la porte, et entrons

Gelsomina hésitait ; mais voyant son air d’impatience, elle obéit, et ils entrèrent.

— Mon père ! s’écria le Bravo, se précipitant à côté d’un grabat étendu sur le plancher.

Un vieillard maigre et exténué se souleva en entendant ce mot, et son regard qui, tout en exprimant un abattement profond, brillait en ce moment d’un éclat plus vif que celui de son fils même, se fixa tour à tour sur Gelsomina et sur Jacopo.

— Tu n’as pas souffert comme je le craignais de ce changement soudain, mon père, continua Jacopo à genoux près du lit de paille. Tes yeux, tes joues, tous tes traits sont mieux que lorsque tu étais dans le caveau humide.

— Je suis heureux ici, répondit le prisonnier ; il y a de la lumière, quoiqu’on m’en ait donné trop. Tu ne peux te figurer, mon enfant, quelle joie on a de revoir ce jour, après une si longue nuit.

— Il est mieux, Gelsomina ! — Ils ne l’ont pas encore tué. Vois ! ses yeux sont brillants, ses joues sont animées !

— Ils sont toujours ainsi, répondit la jeune fille à demi-voix, après avoir passe l’hiver dans ces cachets humides et obscurs.

— As-tu des nouvelles à m’apprendre, mon fils ? — Que me diras-tu de ta mère ?

Le Bravo baissa la tête pour cacher l’angoisse que lui causait cette question, qu’il entendait alors pour la centième fois.

— Elle est heureuse, mon père ; — aussi heureuse que peut l’être une femme qui t’aime si tendrement, quand elle est séparée de toi.

— Parle-t-elle souvent de moi ?

— Ton nom est le dernier mot que j’aie entendu sortir de sa bouche.

— Que sainte Marie la bénisse ! J’espère qu’elle se souvient de moi dans ses prières !

— N’en doute pas, mon père. — Ses prières sont celles d’un ange.

— Et ta sœur malade ? — Tu ne m’en parles pas, mon fils.

— Elle se porte bien à présent.

— A-t-elle cessé de se reprocher d’être la cause innocente de mes souffrances ?

— Elle ne se le reproche plus.

— Ainsi elle ne se tourmente plus d’un malheur qui est sans remède ?

Le Bravo sembla chercher du soulagement dans l’œil compatissant de Gelsomina, qui restait pâle et muette.

— Elle a cessé de se tourmenter, mon père, dit-il avec un calme forcé.

— Tu as toujours tendrement aimé ta sœur, mon fils ! Tu as un bon cœur, comme je dois le savoir. Dieu m’a envoyé bien des chagrins, mais il m’a béni dans mes enfants.

Il s’ensuivit une longue pause, pendant laquelle le père semblait réfléchir sur le passé, et le fils se réjouissait de ne plus entendre des questions qui lui déchiraient le cœur ; cette mère, cette sœur, dont son père lui parlait, avaient été depuis longtemps victimes des malheurs de leur famille. Le vieillard, car le prisonnier était aussi vieux d’années que de chagrins, reporta ses regards sur le Bravo d’un air pensif, et reprit la parole.

— Il n’y a guère d’espoir que ta sœur se marie ; car personne ne se soucie de s’allier à une famille prescrite.

— Elle ne le désire pas. — Elle n’y songe point. — Elle est heureuse avec ma mère.

— C’est un bonheur que la république ne lui enviera point. N’y a-t-il nul espoir que nous puissions bientôt être réunis ?

— Tu seras réuni à ma mère ; oui, tu goûteras enfin ce plaisir.

— Il y a bien longtemps que je n’ai vu personne de ma famille, excepté toi. — Mets-toi à genoux : que je te donne ma bénédiction.

Jacopo, qui s’était relevé pendant ces mots d’angoisse, obéit sur-le-champ, et baissa la tête avec respect pour recevoir la bénédiction paternelle. Le vieillard remua les lèvres en levant les yeux vers le ciel ; mais son langage partait du cœur et non de la bouche. Gelsomina baissa la tête sur sa poitrine, et parut unir ses prières à celles du prisonnier. Quand cette cérémonie silencieuse mais solennelle fut terminée, chacun d’eux fit, suivant l’usage, le signe de la croix, et Jacopo baisa la main desséchée de son père.

— As-tu quelque espoir pour moi ? demanda le vieillard, après avoir accompli ce devoir consolant de piété ; promettent-ils encore de me laisser revoir le soleil ?

— Ils le promettent. Ils font de belles promesses.

— Plût au ciel qu’ils les tinssent J’ai vécu d’espérance depuis longtemps. — Je crois qu’il y a bien quatre ans que je suis enfermé dans ces murailles.

Jacopo ne répondit rien, car il savait que son père ne citait que l’espace de temps depuis lequel il lui avait été permis de le voir.

— Je m’étais flatté que le doge se rappellerait son ancien serviteur, et qu’il me permettrait de revoir ma maison.

Jacopo garda encore le silence ; car le doge dont le vieillard parlait était mort depuis longtemps.

— Et cependant je devrais remercier le Ciel, car la vierge Marie et les saints ne m’ont pas oublié, et je ne suis pas sans plaisir dans ma captivité.

— Dieu soit loué ! s’écria le Bravo. Et de quelle manière apaises-tu tes chagrins, mon père ?

— Regarde ici, répondit le vieillard, dont l’œil annonçait un mélange d’agitation fiévreuse causée par le changement récent de sa prison et par l’excès de ses angoisses ; vois-tu cette fente dans ce morceau de bois ? La chaleur l’augmente de temps en temps, et je crois que depuis que j’habite cette prison elle a doublé de longueur. Je me dis quelquefois que, lorsqu’elle arrivera à ce nœud, les cœurs des sénateurs s’adouciront, et qu’ils feront ouvrir les portes de ma prison. J’éprouve de la satisfaction à en suivre les progrès, et à la voir s’étendre pouce à pouce, d’année en année.

— Et c’est tout ?

— Non vraiment ; j’ai encore d’autres plaisirs. — L’année dernière il y avait une araignée qui avait attaché sa toile à cette poutre, et c’était une compagne que j’aimais à voir. Regarde s’il y a quelque espoir qu’elle revienne.

— Je ne la vois pas, dit Jacopo en soupirant.

— N’importe ; j’ai toujours l’espoir de la voir revenir. Les mouches vont bientôt paraître, et alors elle cherchera sa proie. — Oui, ils peuvent m’enfermer sur une fausse accusation, — me séparer bien des années de ma femme et de ma fille, mais ils ne peuvent me priver de tout plaisir.

Le vieux prisonnier resta alors muet et pensif. Une impatience d’enfant brillait dans ses yeux, et ses regards se portaient alternativement sur la fente, compagne de tant d’années passées dans l’isolement, et sur la figure de son fils ; comme s’il eût commencé à douter de la réalité de ses consolations.

— Eh bien ! qu’ils la prennent : je ne les maudirai pas pour cela, dit le prisonnier en se couvrant la tête de sa couverture.

— Mon père !

Le vieillard ne répondit rien.

— Mon père !

— Jacopo !

Le Bravo perdit la parole à son tour. Il n’osa même pas jeter un regard à la dérobée sur Gelsomina attentive et qui respirait à peine, quoiqu’il sentît sa poitrine se soulever par le désir qu’il avait d’examiner ses traits innocents.

— M’entends-tu, mon fils ? continua le prisonnier en se découvrant la tête ; crois-tu réellement qu’ils auront la cruauté de chasser, l’araignée de ma prison ?

— Ils te laisseront le plaisir de la voir, mon père, car cela n’intéresse ni leur pouvoir ni leur renommée. Tant que le sénat pourra appuyer un pied sur le cou du peuple, tant qu’il pourra se conserver l’apparence d’une bonne réputation, il ne t’enviera pas cette satisfaction.

— Sainte Marie, inspire-moi de la reconnaissance ! — J’avais des craintes, mon enfant ; car il n’est pas agréable de perdre un ami dans une prison.

Jacopo chercha alors à distraire le vieillard par d’autres idées. Il plaça près de son grabat quelques aliments qu’il lui était permis de lui apporter, et le flattant encore de l’espoir de recouvrer sa liberté, il lui dit qu’il allait le quitter.

— Je tâcherai de te croire, mon fils, dit le prisonnier, qui avait de bonnes raisons pour se méfier d’une assurance trop souvent démentie. Je ferai tout ce que je pourrai pour te croire. — Tu diras à ta mère que je ne cesse jamais de songer à elle et de prier pour elle ; et tu donneras à ta sœur une bénédiction, au nom de son pauvre père emprisonné.

Le Bravo fit un mouvement de tête pour lui promettre de lui obéir, trop heureux de trouver un moyen quelconque pour se dispenser de parler. À un signe que lui fit le vieillard, il s’agenouilla de nouveau, et reçut avant de partir une seconde bénédiction. Après s’être occupé à arranger le peu de mobilier de la chambre, et avoir tâché d’agrandir une ou deux petites fentes pour donner plus de passage à l’air et la à lumière, il sortit enfin de ce triste séjour.

En revenant par les passages compliqués qu’ils avaient déjà traversés pour monter jusqu’à la prison du vieillard, ni Gelsomina, ni Jacopo, ne prononcèrent un seul mot, jusqu’au moment où ils furent de nouveau sur le Pont-des-Soupirs. Il était rare qu’un pas d’homme se posât sur cette galerie, et la jeune fille, avec le tact de son sexe, choisit cet endroit comme le plus convenable pour renouer la conversation

— Le trouves-tu changé ? lui demanda-t-elle en s’arrêtant.

— Beaucoup.

— Tu prononces ce mot avec un air effrayant !

— Je n’ai pas appris à mon visage à mentir en ta présence, Gelsomina.

— Mais il y a de l’espoir. — Tu lui as dis toi-même qu’il y en avait.

— Que sainte Marie me pardonne cette supercherie ! Je ne pouvais ôter au peu de temps qu’il a encore à vivre sa seule consolation.

— Carlo ! Carlo ! — Pourquoi es-tu si calme ? je ne t’ai jamais entendu parler si tranquillement des injustices faites à ton père et de son emprisonnement.

— C’est parce que sa délivrance est prochaine.

— Mais tout à l’heure tu disais qu’il était sans espoir, et maintenant tu parles de sa délivrance !

— De sa délivrance par la mort. Le courroux du sénat lui-même respectera le tombeau.

— Crois-tu donc sa fin si prochaine ? je n’avais jamais remarqué ce changement.

— Tu es bonne, Gelsomina, fidèle à tes amis, et tu ne peux soupçonner les crimes dont tu es incapable. Mais un homme qui a vu le mal d’aussi près que moi trouve des sujets de méfiance dans chaque événement nouveau. Oui, les souffrances de mon pauvre père touchent à leur fin, car la nature est épuisée en lui ; mais quand sa mort serait moins prochaine, je puis prévoir qu’on trouverait des moyens pour l’accélérer.

— Tu ne saurais supposer que personne ici voulût lui nuire !

— Je ne soupçonne aucun des tiens, Gelsomina. Ton père et toi, vous avez été placés ici par l’intervention des saints, afin que les démons n’eussent pas trop de pouvoir sur la terre.

— Je ne te comprends pas, Carlo ; — mais tu es souvent incompréhensible. — Ton père, en te parlant aujourd’hui, a prononcé un nom dont j’aurais voulu qu’il ne se fût pas servi.

Le Bravo jeta sur elle un regard inquiet et méfiant, et se hâta d’en détourner les yeux.

— Il t’a appelé Jacopo ? continua-t-elle.

— Les hommes entrevoient souvent leur destin par la bonté de leurs saints patrons.

— Voudrais-tu dire, Carlo, que ton père soupçonne le sénat de vouloir employer le monstre qu’il a nommé ?

— Pourquoi pas ? — Le sénat a employé des gens pires que lui ; et si ce qu’on dit est vrai, il ne lui est pas inconnu.

— Cela se peut-il ? — Tu as de la rancune contre le sénat parce qu’il a fait une injustice à ta famille ; mais tu ne peux croire qu’il ait jamais employé le stylet d’un assassin salarié.

— Je n’ai dit que ce qu’on répète chaque jour tout bas sur les canaux.

— Je voudrais que ton père n’eût pas prononcé ce nom terrible, Carlo !

— Tu as trop de raison pour t’inquiéter d’un nom, Gelsomina.

— Mais que penses-tu de mon père ?

— Cette visite n’a pas été comme les autres que tu lui as faites avec moi. Je n’en saurais dire la raison, mais il m’a toujours paru que tu conservais toi-même l’espérance que tu cherchais à donner au prisonnier ; au lien qu’aujourd’hui tu sembles trouver un plaisir effrayant dans le désespoir.

— Tes craintes te trompent, répondit le Bravo d’une voix étouffée ; tes craintes te trompent, et nous n’en dirons pas davantage. — Les sénateurs ont dessein de nous rendre enfin justice. — Ce sont des hommes honorables, d’une haute naissance, et portant des noms illustres. Ce serait une folie de se méfier des patriciens. Ne sais-tu pas que ceux qui sont d’un sang noble sont au-dessus des faiblesses et des tentations qui nous assiègent, nous autres dont l’origine est basse et obscure ? Leur naissance les élève au-dessus des faiblesses des mortels ; et ne devant de compte à personne, ils ne peuvent manquer d’être justes. Cela est raisonnable, et qui pourrait en douter ?

En finissant ces mots, le Bravo sourit avec amertume.

— Tu te joues de moi, Carlo ; personne n’est au-dessus du danger de faire le mal, excepté ceux que les saints et la bonne vierge Marie favorisent.

— Voilà ce que c’est que de vivre au sein d’une prison et de faire des prières matin et soir. — Non, non, fille simple ; il y a sur la terre des hommes qui, de génération en génération, naissent sages, honnêtes, vertueux, braves, incorruptibles, propres à tout, et faits pour jeter entre quatre murailles ceux qui sont nés dans la bassesse et l’obscurité. Où as-tu passé tes jours, folle Gessina, pour ne pas avoir senti cette vérité, même dans l’air que tu respires ? Cela est clair comme le jour frappe nos yeux, et palpable, — oui, palpable, — comme les murs de cette prison.

La jeune fille timide s’écarta de lui, et elle pensa même un instant à s’enfuir, car jamais, pendant leurs nombreuses entrevues, elle ne l’avait vu sourire avec tant d’amertume et montrer dans ses regards un tel égarement.

— Je pourrais presque m’imaginer, Carlo, que ton père avait raison en te donnant ce nom, lui dit-elle en jetant un regard de reproche sur ses traits encore agités.

— C’est l’affaire des pères de nommer leurs enfants. — Mais c’en est assez, il faut que je te quitte, ma bonne Gessina, et je te quitte avec un poids bien lourd sur mon cœur.

Étrangère à la méfiance, Gelsomina oublia ses alarmes. Elle ne savait pour quelle raison, quoique le prétendu Carlo ne la quittât jamais sans qu’elle fût triste, elle se sentait plus affligée que de coutume quand il lui annonça son départ.

— Tu as tes affaires, lui dit-elle, et tu ne dois pas les oublier. As-tu eu du bonheur avec ta gondole depuis peu, Carlo ?

— L’or et moi nous ne nous connaissons guère. La république laisse sur mes épaules toute la charge des besoins d’un vénérable prisonnier.

— Tu sais que ce que je possède est peu de chose, Carlo, dit Gelsomina d’une voix à peine intelligible ; mais ce peu de chose est à toi. Mon père n’est pas riche, comme tu peux le savoir ; sans quoi il ne vivrait pas des souffrances des autres, en tenant les clefs de cette prison.

— Il a un meilleur emploi que ceux qui lui imposent ce devoir. Si l’on me donnait le choix, Gessina, de porter le bonnet à cornes, de festoyer dans les salons, de dormir dans leurs palais, d’être le clinquant le plus bruyant dans un spectacle comme celui d’hier, de comploter dans leurs conseils secrets, et d’être le juge sans pitié chargé de condamner mes semblables à tant de misère, ou d’être simplement le porte-clefs et le gardien des verrous d’une prison, j’accepterais sur-le-champ ce dernier emploi, non seulement comme le plus innocent, mais comme étant de beaucoup le plus honorable.

— Tu ne juges pas comme le monde, Carlo. J’avais craint que tu n’éprouvasses de la honte d’être le mari de la fille d’un geôlier ; et même — je ne te cacherai pas ce secret plus longtemps, puisque tu me parles à présent avec tant de calme, — j’ai pleuré, dans ma crainte que cela ne fût ainsi.

— En ce cas, tu ne connais ni Carlo ni le monde. Si ton père était membre du sénat ou du conseil des Trois, et que ce fait fût connu, tu aurais une cause légitime de chagrin. — Mais la nuit tombe sur les canaux, Gelsomina, et il faut que je te quitte.

Gelsomina reconnut à regret la vérité de ce qu’il lui disait, et, prenant une clef, elle ouvrit la porte du pont couvert. Quelques corridors et un escalier les conduisirent au niveau du quai. Là le Bravo prit congé de sa compagne à la hâte, et sortit de la prison.