Le Bravo/Chapitre XX

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 255-267).

CHAPITRE XX.


Mais pour se tromper ainsi, il faut être de vrais novices.
Lord ByronDon Juan.


L’heure des plaisirs de la Piazza et du mouvement des gondoles était arrivé. Des masques se montraient le long des portiques comme de coutume ; le bruit des chants et des cris se faisait entendre de nouveau, et Venise était encore agitée d’une gaieté trompeuse.

Quand Jacopo se trouva sur le quai en sortant de la prison, il se mêla aux flots d’êtres humains qui se dirigeaient vers les places, le masque privilégié le mettant à l’abri des observations. En traversant le pont inférieur du canal de Saint-Marc, ; il s’arrêta un instant pour jeter un regard sur la galerie vitrée qu’il venait de quitter, et s’avança ensuite, avec la foule, occupé surtout de l’ingénue et confiante Gelsomina. Tout en passant le long des sombres arcades du Broglie, il chercha des yeux don Camillo Monforte ; l’ayant rencontré à l’angle de la petite place, ils échangèrent quelques signes secrets, et le Bravo marcha le premier sans attirer l’attention.

Des centaines de barques étaient au bord de la Piazza. Jacopo y chercha sa gondole, la fit sortir de cette masse flottante, et la dirigea dans le canal. Quelques coups de rame l’amenèrent bord à bord avec la bella Sorrantina. Le patron se promenait sur le pont, jouissant de la fraîcheur du soir avec l’indolence italienne, tandis que son équipage, groupé sur le gaillard d’avant, chantait ou plutôt psalmodiait une chanson connue sur ces mers. Les compliments réciproques furent brefs, comme c’est l’usage parmi gens de cette classe ; mais le patron semblait attendre cette visite, car il conduisit le Bravo à l’écart sur la felouque.

— As-tu quelque chose de particulier à me dire, bon Roderigo ? demanda le marin, qui reconnut le Bravo à un signe, et qui cependant ignorait encore son vrai nom. Tu vois que nous n’avons point passé le temps en paresseux, quoique ce fût hier jour de fête.

— Es-tu prêt à partir pour le Golfe ?

— Pour le Levant ou pour les Colonnes d’Hercule, comme il plaira au sénat. Nous avons levé notre vergue depuis que le soleil est descendu derrière les montagnes, et quoique nous puissions avoir l’air de ne pas être pressés de partir, nous n’avons besoin que d’être avertis une heure d’avance pour être en état de franchir le Lido.

— En ce cas, tenez-vous pour avertis.

— Maître Roderigo, vous apportez vos marchandises dans un marche qui en regorge déjà. J’ai déjà reçu avis qu’on aura besoin de nous cette nuit.

Le mouvement involontaire de soupçon que fit le Bravo échappa à l’observation du patron, dont les yeux examinaient les agrès de la felouque avec l’attention qu’un marin est habitué à donner à cette partie de son vaisseau quand il est sur le point de mettre à la voile.

— Tu as raison, Stefano. Mais un avis répété est une précaution qui ne peut nuire. Les préparatifs sont le premier devoir quand il s’agit d’une commission importante.

— Voulez-vous les voir vous-même, signor Roderigo ? dit le marin en baissant la voix. La bella Sorrentina n’est ni le Bucentaure ni une galère du grand-maître de Malte ; mais eu égard à son tonnage, on ne serait pas mieux logé dans le palais du doge. D’ailleurs quand on m’a dit qu’une dame devait faire partie du fret, j’ai senti qu’il y allait de l’honneur de la Calabre.

— Fort bien. Si l’on t’a expliqué tous les détails, je ne doute pas que tu ne te fasses honneur.

— Je ne dis pas qu’on m’en ait expliqué la moitié, bon Signore. Le secret que vous observez dans vos cargaisons à Venise est ma plus grande objection contre ce genre de commerce. Il m’est arrive plus d’une fois d’avoir passé des semaines entières sur les canaux, ayant ma cale aussi nette que la conscience d’un moine, quand l’ordre m’arrivait de lever l’ancre, sans autre cargaison qu’un messager qui entrait dans sa cabane en sortant du port et qui ne la quittait qu’en arrivant sur la côte de la Dalmatie ou dans les îles grecques.

— En pareil cas, tu as gagné ton argent fort aisément.

— Diamine ! maître Roderigo, si j’avais un ami à Venise pour m’avertir à temps, je pourrais lester ma felouque d’objets qui me rapporteraient du retour sur l’autre côte. Qu’importerait au sénat, quand je m’acquitte fidèlement de mon devoir envers ses membres, si je remplissais en même temps mon devoir envers la bonne femme et les jeunes enfants au teint bruni que j’ai laissés au logis dans la Calabre ?

— Il y a de la raison dans ce que tu dis, Stefano ; mais tu sais que l’État de Venise est un maître exigeant. Une affaire de ce genre doit être conduite avec délicatesse.

— Personne ne le sait mieux que moi ; car lorsqu’on renvoya de la ville le commerçant avec tout ce qui lui appartenait, je fus obligé de jeter à la mer certains tonneaux, pour faire place à ses marchandises de rebut. Le sénat, en bonne justice, me doit une indemnité pour cette perte, digne signor Roderigo.

— Et cette perte, tu serais charmé de pouvoir la réparer cette nuit ?

— Santissima Maria ! Je n’ai pas encore vu votre visage, Signore, et vous pouvez être le doge lui-même, pour ce que j’en sais ; mais je ferais serment que vous devriez être membre du sénat pour votre sagacité. — Si cette dame n’est pas chargée de trop de bagage, et que j’en aie encore le temps, je pourrais satisfaire le goût des Dalmates, en leur portant certains objets venant des pays au-delà des Colonnes d’Hercule.

— Tu peux juger toi-même de la probabilité, puisqu’on t’a appris la nature de ta mission.

— Que san Gennaro de Napoli m’ouvre les yeux ! On ne m’a pas dit un seul mot au-delà de ce petit fait qu’une jeune dame à qui le sénat prenait grand intérêt quitterait la ville cette nuit pour se rendre sur la côte orientale. — Si cela pouvait être agréable à votre conscience, maître Roderigo, je serais charmé d’apprendre qui doivent être ses compagnons de voyage.

— Tu en apprendras davantage en temps convenable. En attendant, mets un cadenas sur tes lèvres, car Saint-Marc ne plaisante pas avec ceux qui l’offensent. Je suis charmé de voir que tu as fait tous tes préparatifs, digne Stefano ; et te souhaitant une bonne nuit et un heureux voyage, je te recommande à ton saint patron. — Mais un instant ; avant de te quitter, je voudrais savoir à quelle heure tu comptes sur la brise de terre.

— Vous êtes exact comme un compas dans vos propres affaires, Signore ; mais vous avez peu de charité pour vos amis. Avec le soleil brûlant qu’il a fait aujourd’hui, nous devrions avoir le vent des Alpes quand la nuit sera complètement tombée.

— Fort bien ! J’aurai l’œil sur toi. Encore une fois, addio !

— Cospetto ! tu ne m’as rien dit de la cargaison !

— Elle aura plus de valeur qu’elle ne tiendra de place, répondit Jacopo nonchalamment, en sautant dans sa gondole, qu’il éloigna sur-le-champ de la felouque.

On entendit le bruit de ses rames qui frappaient l’eau, et tandis que Stefano, debout sur son pont, méditait sur les chances que lui offrait une spéculation, la barque s’avançait vers le quai avec un mouvement aussi facile que rapide.

L’astuce interrompt souvent et croise son sentier, imitant les détours du renard, cet animal rusé. Elle égare donc fréquemment ceux qui la pratiquent aussi bien que ceux qu’elle veut tromper. Quand Jacopo avait quitté don Camillo, il avait été convenu entre eux qu’il emploierait tous les moyens que pourraient lui suggérer sa sagacité naturelle et son expérience pour découvrir de quelle manière le Conseil avait dessein de disposer de la personne de donna Violetta. Ils s’étaient séparés sur le Lido, et comme personne n’avait été témoin de leur entrevue, et que personne ne pouvait vraisemblablement soupçonner leur récente intelligence, le Bravo entra dans ses nouvelles fonctions avec quelques chances de succès. Un changement d’agents, dans des affaires délicates, était un des moyens ordinaires que prenait le sénat pour éviter une découverte. Jacopo lui avait souvent servi d’instrument pour négocier avec Stefano, qui, comme on l’a donné à entendre, avait été employé pour mettre à exécution de secrètes et peut-être de justes mesures de police ; mais c’était la première fois qu’on faisait intervenir un second agent entre le commencement et la fin de ses négociations. Il avait été chargé de voir Stefano et de l’avertir de se tenir prêt à partir au premier ordre pour une nouvelle mission. Mais depuis l’interrogatoire d’Antonio devant le Conseil, ceux qui l’avaient employé ne lui avaient pas donné de nouvelles instructions. Le danger de laisser donna Violetta à portée des gens de don Camillo était si évident, que cette précaution extraordinaire avait été jugée indispensable. Ce fut donc avec ce désavantage que Jacopo commença à s’acquitter de sa nouvelle et importante commission. Ce que nous disions de l’astuce est passé en proverbe : le cas de Jacopo et de ceux dont il avait été l’agent devait être une nouvelle preuve de cette vérité populaire. Le silence inusité de ceux dont il recevait ordinairement les ordres en pareilles occasions lui avait donné à réfléchir, et la vue de la felouque, pendant qu’il passait le long du quai, donna une direction accidentelle à ses perquisitions. La manière dont il fut aidé par la cupidité du Calabrois a déjà été rapportée.

Dès que Jacopo eut touché le quai et qu’il y eut amarré sa gondole, il se hâta de retourner vers le Broglie, alors rempli par les masques et les désœuvrés de la Piazzetta. Les patriciens s’étaient rendus dans les lieux réservés à leurs plaisirs particuliers, ou du moins, suivant ce système de domination mystérieuse qu’il entrait dans leur politique de maintenir, ils ne se souciaient pas de rester exposés aux yeux du vulgaire pendant les heures qui allaient être consacrées à la licence.

Il semblerait que Jacopo avait reçu ses instructions ; car dès qu’il se fut assuré que don Camillo s’était retiré, il fendit la foule avec l’air d’un homme dont la marche était décidée. En ce moment les deux places étaient pleines, et plus de la moitié de ceux qui passaient la soirée dans ces lieux d’amusements portaient des masques. Les pas du Bravo, quoique assurés, ne décelaient aucune précipitation ; et il trouva le temps, en traversant la Piazzetta, d’examiner la taille, et, quand les circonstances le permettaient, les traits de tous ceux qu’il rencontrait. Il arriva de cette manière au point de jonction des deux places : là une main lui toucha légèrement le coude.

Jacopo n’était pas accoutumé à faire entendre sa voix sans nécessité dans la place Saint-Marc et à une pareille heure. Il tourna la tête vers celui qui l’avait accosté, lequel lui fit signe de le suivre. C’était un homme dont la taille était si complètement cachée par un domino, qu’il était impossible de former quelque conjecture pour deviner qui ce pouvait être. Voyant pourtant que cet individu désirait le conduire vers une partie de la place où il ne se trouvait personne, et ayant précisément dessein d’aller lui-même de ce côté, le Bravo fit un geste de consentement et le suivit. Lorsqu’ils furent sortis de la foule et dans un endroit où nul curieux ne pouvait entendre leur conversation sans être aperçu, l’étranger s’arrêta. Il sembla, de dessous son masque, examiner la personne, la taille et le costume de Jacopo avec une précaution singulière, et il termina cet examen par un signe qui paraissait dire qu’il était sûr de son fait. Jacopo lui répondit par un signe semblable, et continua à garder un sévère silence.

— Juste Daniel ! murmura l’étranger en voyant que son compagnon n’était pas disposé à parler, on croirait, illustre Signore, que votre confesseur vous a imposé le silence pour pénitence, à la manière dont vous refusez de parler à votre serviteur.

— Que me veux-tu ?

— Vous me voyez sur la Piazza, au milieu d’une foule de chevaliers d’industrie, de valets, de gondoliers, et de tous les bons vivants qui ornent cette contrée chrétienne, cherchant l’héritier d’une des maisons les plus anciennes et les plus honorables de Venise.

— Et comment sais-tu que je suis celui que tu cherches ?

— Signore, il y a bien des signes que l’homme sage aperçoit et qui échappent à l’étourdi. Quand de jeunes cavaliers ont la fantaisie de se mêler avec le peuple sous un déguisement honorable, comme cela arrive à certains jeunes patriciens de cette république, on peut les reconnaître à leur air, sinon à leur voix.

— Tu est un malin drôle, Osée ; mais c’est la malice de ta race qui la fait vivre.

— C’est sa seule défense contre l’oppression, jeune Signore. Nous sommes chassés comme des loups, et il n’est pas étonnant que nous montrions quelquefois la férocité des animaux pour lesquels vous nous prenez. Mais à quoi bon parler des injures de mon peuple à un homme qui regarde la vie comme une mascarade ?

— Et qui ne serait pas fâché, ingénieux Osée, si le monde n’était composé que d’Hébreux. — Mais, au fait, je n’ai pas de gages à racheter, et je ne sache pas que je te doive rien.

— Juste Samuel ! vous autres cavaliers du sénat, vous êtes sujets à oublier le passé, ou vous ne parleriez pas de cette manière, Signore. Si Votre Excellence est portée à oublier ses gages, ce n’est nullement ma faute ; mais quant au compte qui s’est accru depuis si longtemps entre nous, il n’y a pas sur le Rialto un commerçant qui qui puisse en contester les preuves.

— Eh bien ! soit. — Viens-tu importuner le fils de mon père à la face de tout ce qui se trouve dans la place Saint-Marc ?

— Je ne voudrais causer de déshonneur à nul individu sorti de cette illustre race, Signore ; et par conséquent, je ne vous en parlerai plus, — comptant toujours qu’en temps convenable vous reconnaîtrez votre signature et votre sceau.

— J’aime ta prudence, juif. C’est une preuve que tu me cherches pour une affaire moins désagréable que de coutume. Comme le temps me presse, je te serai obligé de me la faire connaître sans délai.

Osée jeta autour de la place un coup d’œil à la dérobée, mais avec beaucoup d’attention, et s’approchant de plus en plus du patricien supposé, il continua :

— Signore, votre famille est en danger de faire une grande perte. Vous savez que le sénat a tout à coup enlevé donna Violetta à la tutelle de votre illustre père ?

Jacopo tressaillit ; mais ce mouvement était si naturel à un amant désappointé qu’il servit à confirmer le juif dans son erreur, au lieu de l’en désabuser.

— Calmez-vous, jeune Signore, reprit Osée ; ces désappointements nous arrivent à tous dans notre jeunesse, comme j’en ai fait la cruelle épreuve : je n’ai pas gagné Lia sans peine ; et après le succès dans le commerce, le succès en amour est peut-être le plus incertain. L’or contribue beaucoup à l’assurer dans les deux cas, et il y réussit ordinairement. Mais vous êtes plus près que vous ne vous l’imaginez de perdre la maîtresse de votre affection, car je suis envoyé tout exprès pour vous dire qu’elle est sur le point d’être éloignée de cette ville.

— Où l’envoie-t-on ? demanda Jacopo avec assez de vivacité pour faire honneur à son caractère supposé.

— C’est ce qui reste à savoir, Signore. Votre père est un sénateur plein de sagacité, et parfois il trempe profondément dans les secrets de l’État. Mais, à en juger par son incertitude en cette occasion, je suppose qu’il est guidé par ses calculs plutôt que par une connaissance bien sûre de ce qui se passe. Juste Daniel ! j’ai vu des moments où j’ai soupçonné que le vénérable patricien lui-même était membre du Conseil des Trois.

— Et pourquoi non ? — Il est d’une ancienne famille, dont les privilèges sont bien établis.

— Je ne dis rien contre le conseil, Signore. C’est un corps plein de sagesse, qui fait beaucoup de bien et qui prévient beaucoup de mal. Personne ne parle désavantageusement du conseil secret sur le Rialto : car on y songe plus à s’occuper d’une industrie lucrative qu’à discuter les mesures de ceux qui nous gouvernent. Mais, Signore, qu’il soit de tel ou tel conseil, ou simplement sénateur, le fait est qu’il m’a donné à entendre positivement le danger que nous courons de perdre…

— Nous ! — Portes-tu tes pensées sur donna Violetta, Osée ?

— Que Lia et la loi m’en préservent ! — Si la belle reine de Saba elle-même venait me tenter, et que la nature donnât des signes de faiblesse, je suis sûr que nos rabbins trouveraient des arguments pour m’apprendre le renoncement à soi-même. D’ailleurs la fille de Lévi n’est pas plus portée à favoriser la polygamie qu’aucun autre des privilèges de notre sexe. J’ai parlé au pluriel, Signore, parce que le Rialto a quelque intérêt à ce mariage, aussi bien que la maison de Gradenigo.

— Je te comprends. — Tu crains pour ton or ?

— Si j’avais pris l’alarme aisément à ce sujet, signer Giacomo, je ne m’en serais pas défait si facilement. La succession de votre illustre père suffira amplement pour rembourser tous les emprunts que vous aurez pu faire par mes humbles moyens ; mais celle de feu le signor Tiepolo ne rendrait pas la garantie plus mauvaise.

— Je reconnais ta sagacité, et je sens l’importance de ton avis. Mais il paraît n’être appuyé que sur tes propres craintes.

— Jointes à certaines insinuations obscures de votre honorable père, Signore.

— A-t-il parlé plus positivement ?

— Il m’a parlé en paraboles, Signore. Mais comme j’ai l’oreille orientale, ses paroles n’ont pas été emportées par le vent. Que la riche héritière soit sur le point d’être envoyée hors de Venise, c’est ce dont je suis certain ; et par suite du petit intérêt que je prends moi-même à ses mouvements, je donnerais la plus belle turquoise de ma boutique pour savoir où l’on doit la conduire.

— Peux-tu me dire avec certitude qu’elle partira cette nuit ?

— Ne donnant aucun gage que je serais obligé de racheter en cas de méprise, je vous dirai, jeune cavalier, que j’en suis assez sûr pour avoir l’esprit troublé d’inquiétudes à ce sujet.

— Il suffit ! — Je veillerai à mes intérêts et aux tiens.

Jacopo lui fit un geste de la main en signe d’adieu, et poursuivit son chemin en traversant la Piazza.

— Mes intérêts ! répéta le juif, si j’y avais veillé moi-même de plus près, comme aurait dû le faire un homme habitué à traiter avec cette race maudite, cette fille pourrait aujourd’hui épouser un Turc, sans que je m’en soucie le moins du monde.

— Osée, lui dit un masque à l’oreille, un mot en secret.

Le joaillier tressaillit, et vit que, dans l’ardeur de ses regrets, il s’était laissé approcher, sans y faire attention, par quelqu’un qui avait pu l’entendre. Celui qui l’avait abordé portait aussi un domino, et il en était si bien enveloppé qu’il était impossible de le reconnaître.

— Que me veux-tu, Signor masque ? demanda le juif circonspect.

— Un mot en amitié et en confiance. — Tu as de l’argent à prêter à intérêt ?

— C’est une question qu’il vaudrait mieux faire au trésorier de la république. J’ai beaucoup de pierres précieuses estimées fort au-dessous de leur poids, et je serais charmé de les placer entre les mains de quelqu’un plus heureux que moi et qui pourrait les garder.

— Cela ne suffira pas. — Tu es connu pour être cousu de sequins ; un homme de ta race, et aussi riche que toi, ne refusera jamais de faire un prêt, avec des garanties aussi certaines que les lois de Venise. Un millier de ducats dans ta main n’est pas chose nouvelle.

— Ceux qui me disent riche, signor masque, s’amusent à plaisanter aux dépens du malheureux enfant d’une race infortunée. Que j’eusse pu être au-dessus du besoin, que je ne sois même pas tout à fait pauvre, cela peut être vrai ; mais quand on parle de mille ducats, on parle d’affaires trop lourdes pour mes faibles épaules. S’il vous plaisait d’acheter une améthyste ou un rubis, Signore, nous pourrions peut-être faire affaire ensemble.

— C’est de l’or qu’il me faut, vieillard, et je ne pourrais moi-même, en cas de nécessité, te vendre des joyaux. Mes besoins sont urgents en ce moment, et je n’ai pas de temps à perdre en conversations. — Fais tes conditions.

— On doit avoir de bonnes garanties à offrir, Signore, pour prendre un ton si péremptoire en affaires d’argent !

— Ne t’ai-je pas dit que les lois de Venise ne sont pas plus certaines ? — Mille ducats, et promptement. Tu en régleras l’intérêt avec ta conscience.

Osée pensa que c’était donner une grande latitude au traité, et il commença à écouter la proposition plus sérieusement.

— Signore, dit-il, mille ducats ne se ramassent pas tous les jours sur le pavé de la grande place. Celui qui voudrait les prêter doit d’abord les gagner par de longs et pénibles travaux, et celui qui voudrait les emprunter…

— Attend à ton côté.

— Doit avoir un nom et des répondants bien connus sur le Rialto.

— Tu prêtes à des masques sur gages suffisants, prudent Osée, ou la renommée t’accorde trop de générosité.

— Un gage suffisant me donne le moyen de voir clair devant moi, quand même l’emprunteur serait aussi bien caché que les membres du conseil des Trois. Venez me trouver demain, masqué ou non, suivant votre bon plaisir ; car je n’ai pas la curiosité impertinente de pénétrer dans les affaires des autres au-delà de ce qu’exige le soin que je dois prendre de mon propre intérêt, et je fouillerai dans mes coffres, quoiqu’il n’y en ait pas un seul, chez aucun des héritiers présomptifs dans cette ville de Venise, qui puisse offrir un plus grand vide.

— Mes besoins sont trop urgents pour admettre ce délai. As-tu de l’or à me prêter, avec la condition d’en fixer toi-même l’intérêt ?

— Avec des gages suffisants en pierres précieuses, Signore, je pourrais rassembler cette somme parmi mes compatriotes dispersés. Mais celui qui va sur l’île pour emprunter, comme je serais obligé de le faire, doit être en état de satisfaire à tous les doutes qu’on peut avoir sur le remboursement.

— L’or peut donc se trouver ? Je puis être tranquille sur ce point ?

Osée hésita, car il avait inutilement cherché à pénétrer le déguisement de son compagnon ; et quoiqu’il regardât son ton d’assurance comme un augure favorable, l’instinct d’un prêteur faisait qu’il n’aimait pas son impatience.

— J’ai dit à l’aide des amis que j’ai parmi mes compatriotes, répondit-il avec prudence.

— Cette incertitude ne peut convenir à mes besoins. — Addio, Osée, il faut que je cherche ailleurs.

— Signore, vous ne pourriez être plus pressé si cet argent était destiné à payer les frais de vos noces. Si je pouvais trouver Isaac et Aaron chez eux à cette heure avancée, je crois que je pourrais, sans trop risquer, dire qu’il me serait possible de me procurer partie de cette somme.

— Je ne puis me fier à cette chance.

— La chance est peu de chose, Signore ; car Aaron garde le lit, et Isaac ne manque jamais de régler ses comptes quand il a fini son travail de la journée. Cette occupation est une récréation suffisante pour l’honnête Hébreu ; je suis pourtant surpris qu’il y trouve quelque satisfaction, car depuis un an nous n’avons tous fait que des pertes.

— Je te dis, juif, que je ne puis avoir aucun doute sur le résultat de cette négociation. — L’argent, de bons gages, ta conscience pour arbitre entre nous, mais point de promesses équivoques qui pourraient être suivies de désappointement, sous prétexte que des tiers ne seraient pas satisfaits.

— Juste Daniel ! — Mais pour vous obliger, Signore, je crois pouvoir pouvoir me hasarder… Oui, un Hébreu bien connu, Lévi de Livourne, m’a laissé un sac contenant précisément la somme en question. Aux conditions convenues, j’en ferai ma propre affaire, et je rembourserai le bon joaillier sur mes propres fonds un peu plus tard.

— Je te remercie de cette offre, Osée, dit l’inconnu en soulevant son masque de manière à montrer ses traits, et en le replaçant aussitôt. Cela abrégera notre négociation. N’as-tu pas ce sac du juif de Livourne sous ton domino ?

Osée resta muet à la révélation de deux faits importants. Il avait communiqué à un étranger, peut-être à un agent de la police, ses soupçons sur les intentions du sénat relativement à donna Violetta ; et il venait de se priver du seul argument qu’il avait jamais pu employer avec succès contre les demandes d’emprunt de Giacomo Gradenigo, en lui disant à lui-même qu’il avait à sa disposition la somme précise qu’il demandait.

— J’espère que les traits d’une ancienne pratique ne nuiront pas à notre marché, Osée ? dit l’héritier dissipateur du sénateur de Venise, cachant à peine le ton d’ironie avec lequel il lui faisait cette question.

— Père Abraham ! si j’avais su que défait vous, signor Giacomo, cela aurait considérablement abrégé votre négociation.

— Oui, tu aurais prétendu que tu n’avais pas d’argent, comme tu l’as fait si souvent depuis quelque temps.

— Non, Signore, non ; je ne suis pas homme à me dédire de ce que j’ai avancé. Mais je ne dois pas oublier ce que je dois à Lévi. Le prudent Hébreu m’a fait faire vœu, au nom de notre tribu, que je ne placerais son argent qu’entre les mains d’un homme qui donnerait la plus ample satisfaction sur ses moyens de le rendre.

— Il aura toute assurance, puisque c’est toi qui l’empruntes pour me le prêter.

— Signore, vous mettez ma conscience à une rude épreuve. Vous me devez en ce moment environ six mille sequins, et si je vous prêtais cet argent de confiance, et que vous me le rendissiez, — deux propositions que je n’avance que sons forme de suppositions, — un amour naturel pour ce qui m’appartient pourrait me porter à mettre cette rentrée sur mon propre compte, en laissant courir le risque par la somme due à Lévi.

— Arrange tout cela avec ta conscience comme tu l’entendras, Osée. — Tu as avoué que tu as de l’argent, et voici des bijoux pour ta sûreté. — Maintenant les sequins.

Il est probable que le ton décidé de Giacomo Gradenigo aurait fait peu d’impression sur le cœur de roche du juif, qui avait le caractère ordinaire d’un homme proscrit par l’opinion ; mais étant revenu de sa surprise, il commença à expliquer au jeune patricien les craintes qu’il avait conçues relativement à donna Violetta, dont le mariage, il est bon de se le rappeler, n’était connu que des témoins qui y avaient assisté, et du Conseil des Trois ; et à sa grande satisfaction, il apprit que l’argent que Giacomo voulait emprunter était destiné à exécuter son propre projet de faire transporter la riche héritière dans quelque lieu de sûreté. Cette circonstance changea sur-le-champ toute la face de l’affaire. Comme les gages offerts valaient réellement la somme demandée, Osée, prenant en outre en considération la chance de recouvrer ce qui lui était déjà dû sur les domaines romains de donna Violetta, crut que ce prêt ne serait pas un mauvais placement des prétendus sequins de son ami Lévi de Livourne.

Dès que les parties furent arrivées à s’entendre, elles quittèrent la place ensemble pour aller terminer leur marché.