Le Bravo/Chapitre XXI

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 267-275).

CHAPITRE XXI.


Nous suivons Cade ! Oui, nous suivons Cade !
ShakspeareHenri VI.


La nuit avançait, les sons de la musique commencèrent à se faire entendre au milieu du silence ordinaire de la ville, et les gondoles des grands étaient de nouveau en mouvement sur chaque canal. À travers les fenêtres des petits pavillons qui les couvraient, les mains se faisaient des signes de reconnaissance, tandis que les barques se croisaient, mais peu de personnes s’arrêtaient pour se parler dans cette ville de mystères et de soupçons. On semblait même, quoique sans motif actuel, ne respirer l’air rafraîchissant du soir qu’avec cette contrainte qui était trop intimement mêlée aux mœurs de Venise pour qu’on n’en contractât pas l’habitude.

Parmi les gondoles plus légères et plus élégantes des patriciens, on en vit une d’une dimension plus qu’ordinaire descendre le grand canal. L’extérieur en était si simple, qu’elle semblait destinée à quelque usage vulgaire. Elle avançait lentement, et les bateliers maniaient leurs rames en hommes fatigués ou peu pressés. Celui qui la guidait montrait une adresse consommée, quoiqu’il n’employât qu’une seule main, et ses compagnons laissaient quelquefois leurs rames flotter sur l’eau avec indolence. En un mot, elle voguait avec l’air ordinaire de nonchalance d’une barque revenant à la ville après avoir fait une excursion sur la Brenta, ou dans quelques-unes des îles plus éloignées.

Tout à coup cette gondole s’écarta du milieu du canal, sur lequel elle flottait plutôt qu’elle ne voguait, et entra dans un des canaux les moins fréquentés de la cité. À partir de ce moment, elle continua à sillonner l’eau avec plus de promptitude et de régularité, et arriva enfin dans un quartier habité par la classe la plus basse des Vénitiens. Là, elle s’arrêta à côté d’un magasin, et un homme de l’équipage en sortit et s’élança vers un pont. Les autres s’étendirent sur les bancs des rameurs, et parurent se livrer au repos.

Celui qui avait quitté la barque traversa quelques passages étroits, mais ouverts au public, comme il s’en trouve dans chaque partie de la ville. Il frappa légèrement à une fenêtre qui ne tarda pas à s’ouvrir ; et la voix d’une femme demanda le nom de celui qui frappait ainsi.

— C’est moi, Annina, répondit Gino, qui avait déjà bien des fois fait son entrée dans la maison par cette porte de derrière ; ouvre-moi, car je viens pour une affaire très-pressante.

Annina ouvrit la porte, mais non sans s’être assurée que celui qui lui parlait ainsi était seul.

— Tu es venu dans un mauvais moment, Gino, dit la fille du marchand de vin, car j’allais sortir pour aller respirer l’air du soir sur la place Saint-Marc. Mon père et mes frères sont déjà partis, et je ne suis restée que pour fermer la maison.

— Leur gondole ramènera quatre personnes au lieu de trois.

— Ils sont allés par les rues.

— Et tu vas courir les rues toute seule à une pareille heure ?

— Et quand je le ferais, de quoi te mêles-tu ? — Béni soit san Teodoro ! je ne suis pas encore l’esclave du serviteur d’un Napolitain.

— Ce Napolitain est un noble puissant, Annina, en état de commander le respect de ses serviteurs, et disposé à le faire.

— Il aura besoin de tout son crédit. Mais pourquoi es-tu venu si tard ce soir ? — Tes visites ne me font jamais grand plaisir, Gino ; et quand j’ai d’autres affaires, elles me gênent.

Si le gondolier avait eu un caractère susceptible, ou que sa passion eût été bien vive, cette franchise aurait pu le choquer ; mais Gino reçut ce compliment aussi froidement qu’on le lui adressait.

— Je suis habitué à tes caprices, Annina, dit-il en se jetant sur un banc, en homme déterminé à rester là. Quelque jeune patricien t’aura envoyé un baiser en soufflant sur sa main tandis que tu traversais la place de Saint-Marc, ou ton père aura fait aujourd’hui une meilleure journée que ordinaire ; car ton orgueil s’enfle toujours comme sa bourse.

— Diamine ! à entendre le drôle, on dirait que je lui ai fait une promesse, et qu’il n’a qu’à attendre dans la sacristie qu’on allume les cierges pour recevoir mes vœux ! Où en sommes-nous donc ensemble, Gino Tullini, pour que tu prennes tout à coup de pareils airs avec moi ?

— Où en sommes-nous, te dirai-je à mon tour, Annina, pour que tu prennes le confident de don Camillo pour le but de ces caprices trop connus ?

— Retire-toi, insolent ! je n’ai pas plus de temps à perdre à t’écouter.

— Tu es bien pressée ce soir, Annina.

— Oui, pressée d’être débarrassée de toi. Maintenant, écoute moi, Gino, et retiens bien ce que je vais te dire, car ce sont les derniers mots que tu entendras jamais sortir de ma bouche. Tu sers un noble disgracié, qui ne tardera pas à être chassé honteusement de cette ville, et tous ses serviteurs fainéants s’en iront avec lui. Or j’entends rester dans ma ville natale.

Le gondolier sourit avec une indifférence réelle de son mépris affecté. Mais se rappelant sa mission, il prit sur-le-champ un air plus grave, et chercha à calmer le ressentiment de son inconstante maîtresse par des manières respectueuses.

— Que saint Marc me protège, Annina ! si nous ne devons pas nous mettre à genoux ensemble devant le bon prieur, ce n’est pas une raison pour que nous ne fassions pas un marché. Je suis venu par les canaux obscurs jusqu’à une portée de ta maison ; j’ai dans ma gondole du lacryma-christi bien mûr, tel que l’honnête Tomaso ton père en a rarement eu ; et tu me traités comme un chien que l’on chasse d’une église !

— Je n’ai de temps à perdre ce soir, Gino, ni pour toi ni pour ton vin ; si tu ne m’avais pas retenue, je serais déjà dehors et contente.

— Mets les verrous à la porte, ma fille, et ne fais pas de cérémonie avec un ancien ami, dit le gondolier en lui offrant officieusement de l’aider à fermer sa maison.

Annina le prit au mot, et s’étant mis tous deux sérieusement en besogne, la maison fut fermée, et la jeune fille et son amant entrèrent dans la rue. Ils avaient à traverser le pont dont nous avons déjà parlé. Gino lui montra sa gondole et lui dit : — Tu ne te laisseras pas tenter, Annina ?

— Ton imprudence, en amenant les fraudeurs si près de la maison de mon père, nous jouera, un jour ou l’autre, un mauvais tour, maladroit que tu es !

— Cette hardiesse est précisément ce qui préviendra les soupçons.

— De quel vignoble vient ce vin ?

— Du pied du Vésuve, et le raisin est mûri par la chaleur du volcan. Si mes amis le vendent à ton ennemi le vieux Beppo, ton père se repentira de ne pas avoir profité de l’occasion.

Annina, toujours prête à écouter la voix de l’intérêt, jeta un regard d’envie sur la barque. Les rideaux du pavillon étaient fermés, mais il était spacieux, et son imagination le lui représentait déjà rempli d’outres venant de Naples.

— Ce sera la dernière de tes visites à notre porte, Gino ?

— Comme tu le voudras ; — mais descends et goûte ce vin.

Annina hésita ; puis, comme on dit qu’une femme le fait toujours quand elle hésite, elle céda ; ils entrèrent précipitamment dans la gondole, et sans regarder les bateliers qui étaient encore étendus sur les lianes, Annina se glissa sur-le-champ sous le pavillon. Un cinquième gondolier y était appuyé sur des coussins ; car bien loin de ressembler à une barque de contrebande, cette gondole offrait les mêmes arrangements que celles dont on se servait sur les canaux.

— Je ne vois rien qui ait pu me détourner de mon chemin s’écria Annina, trompée dans son attente. — Que me voulez-vous, Signor ?

— Tu es la bienvenue. Nous ne nous séparerons pas si aisément que nous l’avons déjà fait.

Le prétendu gondolier s’était levé en parlant ainsi. En achevant ces mots, il appuya une main sur l’épaule d’Annina, et elle se trouva en face de don Camillo Monforte.

Annina était trop habituée à la ruse pour montrer aucun des symptômes d’alarme réelle ou affectée, ordinaires aux femmes. Maîtresse de l’expression de ses traits, quoique tremblante, elle dit avec un ton de plaisanterie empruntée :

— Le commerce secret est donc honoré de la complicité du duc de Sainte-Agathe ?

— Je ne suis pas ici pour plaisanter, jeune fille, et tu finiras par en être convaincue. — Tu as un choix à faire entre un franc aveu et ma juste colère.

Don Camillo parlait avec calme, mais d’un ton qui prouva évidemment à Annina qu’elle avait affaire à un homme déterminé.

— Quel aveu Votre Excellence veut-elle obtenir de la fille d’un pauvre marchand de vin ? demanda-t-elle, ne pouvant plus dissimuler l’émotion de sa voix.

— La vérité ; et souviens-toi que pour cette fois nous ne nous quitterons pas que tu ne m’aies satisfait. La police de Venise et moi nous sommes à présent aux prises, et ta présence ici est le premier fruit de mon plan.

— Signor duc, c’est une démarche hardie au milieu des canaux.

— Les conséquences me regardent ; mais ton intérêt doit te porter à tout avouer.

— Je ne me ferai pas un grand mérite de céder à la force, Signore. Votre bon plaisir étant d’apprendre le peu que je puis savoir, je ne me ferai pas prier pour vous le dire.

— Parle donc, car le temps presse.

— Signore, je ne nierai pas que vous n’ayez été maltraité. Capperi ! comme le Conseil vous a traité indignement ! Un noble cavalier d’un pays étranger, qui, comme le sait la dernière des commères de Venise, a de justes droits aux honneurs du sénat, être traité de cette manière ! c’est une honte pour la république. Le bienheureux saint Marc lui-même en perdrait patience !

— Trêve de verbiage, jeune fille : aux faits.

— Aux faits, Signor duc ? Ils sont mille fois plus clairs que le soleil ; et tout ce que j’en sais est au service de Votre Excellence. Assurément je voudrais en savoir davantage, puisque cela vous fait plaisir.

— Assez de ces protestations : venons-en aux faits.

Annina, qui, à la manière de la plupart des intrigantes de sa classe en Italie, avait, été prodigue de paroles, trouva le moyen alors de jeter un coup d’œil sur l’eau, et vit que la gondole avait déjà quitté les canaux, et voguait sur les lagunes. Sentant qu’elle était complètement au pouvoir de don Camillo, elle commença à reconnaître la nécessité de parler d’une manière plus explicite.

— Probablement, dit-elle, Votre Excellence soupçonne que le Conseil a trouvé le moyen d’être informé de son intention de fuir de la ville avec donna Violetta ?

— Je sais tout cela.

— Pourquoi il m’a choisie pour servir cette noble dame, c’est ce qu’il m’est impossible de savoir. Notre-Dame de Lorette ! ce n’est pas moi qu’il faut envoyer chercher, quand le sénat veut séparer deux amants.

— J’ai eu de la patience avec toi, Annina, parce que je voulais attendre que la gondole fût hors de la ville ; mais à présent il faut renoncer à tout subterfuge et me parler clairement. Où as-tu laissé ma femme ?

— Votre Excellence pense-t-elle donc que le sénat regardera ce mariage comme légal ?

— Réponds-moi, te dis-je, ou je trouverai les moyens de te faire parler. — Où as-tu laissé ma femme ?

— Bienheureux san Teodoro ! les agents de la république n’avaient que faire de moi, Signore, et ils me mirent hors de la gondole au premier pont que nous rencontrâmes.

— Tu cherches en vain à me tromper. — Tu es restée très-tard ce jour-là sur les lagunes, et je sais que tu es allée faire une visite à la prison de Saint-Marc, au soleil couchant, à ton retour de la barque sur laquelle était donna Violetta.

La surprise que montra Annina n’était pas jouée.

— Santissima Maria ! vous êtes mieux servi que le Conseil ne le pense, Signore !

— Et tu l’apprendras à tes dépens, si tu ne me dis la vérité. De quel couvent venais-tu ?

— D’aucun couvent, Signore. Si Votre Excellence a découvert que le sénat a enfermé la signora Tiepolo dans la prison de Saint-Marc pour plus de sûreté, vous ne devez pas vous en prendre à moi.

— Ton artifice est inutile, Annina ; tu es allée dans la prison pour y chercher des objets prohibés que tu avais laissés longtemps sous la garde de ta cousine Gelsomina, fille du geôlier, qui ignorait ce qu’était ce dépôt, car tu en as imposé bien des fois avec succès à son innocence et à son ignorance du monde. Donna Violetta n’est pas une prisonnière ordinaire pour être claquemurée dans une prison.

— Santissima Madre di Dio !

Annina ne put exprimer sa surprise que par cette exclamation.

— Tu vois que tu ne saurais me tromper. Je suis si bien instruit de tes mouvements qu’il est impossible que tu me fasses prendre le change. Tu ne vas pas souvent voir ta cousine ; mais en arrivant sur les canaux le soir dont il s’agit…

De grands cris poussés sur l’eau interrompirent Don Camillo. Il leva les yeux, et vit une masse compacte de barques s’avancer vers la ville en faisant force de rames comme une seule gondole. Mille voix parlaient en même temps ; un cri lamentable général annonçait que cette multitude qui s’approchait était émue par un même sentiment. La singularité de ce spectacle, et le fait que sa gondole était précisément sur la route de cette flotte de plusieurs centaines de barques, lui firent oublier momentanément la jeune fille qu’il interrogeait.

— Que signifie ceci, Jacopo ? demanda-t-il à demi-voix au gondolier qui dirigeait sa barque.

— Ce sont des pêcheurs, Signore ; et, à la manière dont ils s’avancent vers les canaux, je suis porté à croire qu’il y aura parmi eux quelque émeute. Il y a régné beaucoup de mécontentement depuis le refus qu’a fait le doge d’accorder au fils de leur compagnon son congé du service des galères.

La curiosité avait porté les bateliers de don Camillo à s’arrêter un instant ; mais ils virent bientôt la nécessité de s’écarter pour livrer passage à cette masse flottante, les pêcheurs maniant leurs rames avec ce vigoureux tour de bras qu’on remarque si souvent parmi les rameurs italiens. Un cri menaçant, accompagné d’un ordre d’arrêter, avertit don Camillo de la nécessité de prendre la fuite ou d’obéir. Il choisit le dernier parti comme celui qui paraissait devoir le moins déranger ses projets.

— Qui êtes-vous ? demanda un homme qui semblait jouer le rôle de chef ; si vous êtes des hommes des lagunes et des chrétiens, joignez-vous à vos amis, et venez avec nous sur la place Saint-Marc pour demander justice.

— Pourquoi donc ce tumulte ? demanda don Camillo, dont le costume cachait le rang, et qui compléta son déguisement en adoptant le dialecte vénitien. Pourquoi êtes-vous ici rassemblés en si grand nombre, mes amis ?

— Regardez !

Don Camillo se retourna, et vit les traits livides et les yeux éteints du vieil Antonio. L’explication lui fut donnée par cent bouches à la fois, au milieu de tant de cris, de jurements et d’imprécations, que, s’il n’y eût été préparé par le récit que lui avait fait Jacopo, il aurait trouvé très-difficile de comprendre ce qu’on lui disait.

En pêchant dans les lagunes, on avait trouvé le corps d’Antonio, et il en était résulté d’abord une consultation sur la cause probable de sa mort, puis un rassemblement de tous ceux qui suivaient la même profession que le défunt, et enfin la scène que nous venons de décrire.

— Giustizia ! s’écrièrent cinquante voix animées de colère, tandis qu’on soulevait la tête du vieux pécheur pour l’exposer à la clarté de la lune : Giustizia in palazzo e pane in piazza[1] !

— Demandez cela au sénat ! dit Jacopo avec un ton de dérision qu’il ne chercha pas à cacher.

— Crois-tu donc que notre compagnon ait été puni ainsi de la hardiesse qu’il a montrée hier ?

— Il est arrivé des choses plus étranges à Venise.

— Ils nous défendent de jeter nos filets dans le canal Orfano[2], de peur que les secrets de la justice ne viennent à être connus ; et voilà qu’ils sont devenus assez audacieux pour faire noyer un des nôtres au milieu de nos gondoles.

— Justice ! Justice ! s’écrièrent des voix rauques innombrables.

— À la place de Saint-Marc ! Déposons le corps aux pieds indignes du doge ! — Partons, camarades ! Que le sang d’Antonio retombe sur ses meurtriers !

Avec ce plan vague de redresser leurs griefs, les pêcheurs reprirent leurs rames, et la flotte s’éloigna avec rapidité, comme si elle n’eût formé qu’une seule masse.

Cette rencontre, quoiqu’elle n’eût duré que quelques instants, fut accompagnée des cris, des menaces, et de tous les signes ordinaires de fureur qui caractérisent un tumulte populaire parmi ces hommes irritables ; elle produisit un effet sensible sur les nerfs d’Annina. Don Camillo profita de la terreur qu’elle éprouvait évidemment pour insister sur ses questions, car l’heure n’admettait plus aucun délai.

Le résultat fut que, tandis que les pêcheurs courroucés entraient dans le grand canal en poussant des cris terribles, la gondole de don Camillo Monforte s’avança sur la surface étendue et tranquille des lagunes.



  1. Justice dans le palais et du pain sur la place.
  2. Le canal Orfano était consacré aux exécutions secrètes ; il était défendu d’y pêcher, dans la crainte qu’il ne révélât ainsi ses effrayants mystères.