Le Capitaine Pamphile/11

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Michel Lévy frères (pp. 119-132).

Le capitaine Pamphile avait, comme nous l’avons vu, pris son parti avec plus de promptitude et de résignation qu’on aurait dû l’attendre d’un homme aussi violent et aussi absolu. C’est que, grâce aux différentes situations dans lesquelles il s’était trouvé pendant le cours d’une vie des plus orageuses, et dont nous n’avons montré à nos lecteurs que le côté brillant, il avait pris l’habitude de résolutions promptes et décisives ; or, comme nous l’avons dit, voyant qu’il n’était pas le plus fort, il avait à l’instant même puisé, dans un vieux fond de philosophie qu’il tenait toujours en réserve pour les occasions semblables, une résignation apparente dont le Serpent-Noir, quelque rusé qu’il fût, avait été la dupe.

Il est vrai d’ajouter que le capitaine Pamphile, amateur comme il l’était du grand art de la navigation, ne se trouve pas, sans un certain plaisir à même d’étudier le degré où cet art était arrivé chez les nations sauvages du haut Canada.

La membrure du canot dans lequel le capitaine Pamphile était embarqué, lui sixième, était faite d’un bois très fort mais pliant, uni par des pièces d’écorce de bouleau cousues les unes aux autres, et recouvertes sur leurs coutures d’une forte couche de goudron. Quant à l’intérieur, il était doublé de planches de sapin très minces, placées l’une sur l’autre, comme les tuiles d’un toit.

Notre observateur était trop impartial pour ne pas rendre justice aux ouvriers qui avaient construit le véhicule, grâce auquel il était transporté, bien malgré lui, du septentrion au sud ; il avait donc, d’un seul signe, mais d’un signe d’amateur, indiqué qu’il était satisfait de la légèreté du canot ; cette légèreté, en effet, lui donnait deux avantages immenses : le premier de dépasser, en supposant un nombre de rameurs égal, en moins de cinq minutes et d’une distance considérable, le canot anglais le plus fin et le mieux construit ; le second, et qui était tout local, d’être facilement tiré à terre et transporté à l’aise par deux hommes, quand les rapides dont le fleuve est semé forcent les navigateurs à suivre la rive, quelquefois pendant l’espace de deux ou trois lieues. Il est vrai que ces deux avantages sont compensés par un inconvénient : un seul mouvement faux le fait chavirer à l’instant même. Mais cet inconvénient cesse d’en être un pour des hommes qui, comme les Canadiens, vivent autant dans l’eau que sur terre ; quant au capitaine Pamphile, nous avons vu qu’il était de la famille des phoques, des lamentins et autres amphibies.

Le soir du premier jour de navigation intérieure, la barque s’arrêta dans une petite anse de la rive droite : l’équipage la tira aussitôt à terre, et se prépara à passer la nuit sur le sol du Nouveau-Brunswick.

Le Serpent-Noir avait été si content de l’intelligence et de la docilité de son nouveau serviteur pendant les quarante-huit heures qu’ils avaient passées ensemble, qu’après lui avoir laissé, comme la veille, une part très confortable de son souper, il lui donna une peau de buffle à laquelle il restait encore quelques poils, pour lui servir de matelas. Quant à la couverture, force fut au capitaine Pamphile de s’en priver. Or, comme nos lecteurs se rappelleront, s’ils ont bonne mémoire, qu’il n’avait pour tout vêtement qu’une peau de castor qui lui prenait au bas des côtes et lui retombait jusqu’à moitié des jambes, ils ne s’étonneront pas que ce digne négociant, habitué comme il l’était à la température de la Sénégambie et du Congo, ait passé la nuit presque entière à changer de place sa peau de castor, afin de réchauffer successivement les différentes parties de son individu ; cependant, comme toute chose a son bon côté, son insomnie servit à lui prouver qu’il était, de la part de ses compagnons, l’objet d’une défiance assidue ; à chaque mouvement, si léger qu’il fût, il voyait une tête se soulever et deux yeux brillant dans l’obscurité comme ceux d’un loup se fixer à l’instant sur lui. Le capitaine Pamphile comprit qu’il était observé, et sa prudence en redoubla.

Le lendemain, avant le jour, les navigateurs se mirent en route ; ils étaient encore dans cette partie de l’embouchure du fleuve si large qu’elle semble un lac se rendant à la mer. Rien ne s’opposait donc à leur marche, le courant était presque insensible ; le vent, favorable au contraire, avait peu de prise sur la petite embarcation, et de chaque côté se déroulait aux yeux un paysage sans bornes, perdu dans un horizon bleu, au milieu duquel les maisons apparaissaient comme des points blancs ; de temps en temps, dans les profondeurs où le regard perdu cessait de rien distinguer, on apercevait la cime neigeuse de quelques montagnes appartenant à cette chaîne qui s’étend du cap Gapsi aux sources de l’Ohio ; mais la distance était si grande, qu’il était impossible de reconnaître si cette fugitive apparition appartenait au ciel ou à la terre.

La journée se passa au milieu de ces aspects, auxquels le capitaine Pamphile parut donner une attention continue et accorder une admiration parfaite ; cependant ce double sentiment, si puissant qu’il parût, ne le détourna pas un instant de ses devoirs comme matelot ; de sorte que le Serpent-Noir, doublement flatté de son bon goût et de son bon service, lui passa, dans un moment de repos, une pipe toute bourrée, faveur que le capitaine Pamphile apprécia d’autant mieux, qu’il était privé de ce plaisir depuis le moment où Double-Bouche avait été rallumer son brûle-gueule éteint pendant la révolte de la Roxelane. Aussi s’inclina-t-il aussitôt en disant :

— Le Serpent-Noir est un grand chef !

Politesse à laquelle le Serpent-Noir répondit en disant à son tour :

— Le capitaine Pamphile est un fidèle serviteur.

La conversation en resta là, et chacun se mit à fumer.

Le soir, on aborda dans une île ; la cérémonie du souper se passa, comme d’habitude, à la satisfaction générale. Mais la nuit précédente ne laissait pas le capitaine Pamphile sans inquiétude sur la manière dont il pourrait combattre le froid, plus intense encore, on le sait, sur les îles à fleur d’eau que sur un continent boisé, lorsqu’en déroulant sa peau de buffle, il y trouva une couverture de laine ; décidément, le Serpent-Noir était un assez bon diable de maître, et, si le capitaine Pamphile n’avait eu d’autres projets d’avenir, il serait probablement resté à son service ; mais si bien qu’il se trouvât sur une île du fleuve Saint-Laurent, entre son matelas de peau de buffle et sa couverture de laine, il avait la faiblesse de préférer son lit à bord de la Roxelane ; cependant, quelque inférieure que fût sa couche momentanée, le capitaine n’en dormit pas moins tout d’un trait jusqu’au jour.

Vers les onze heures de la troisième journée, on commença d’apercevoir Québec. Le capitaine avait quelque espoir que le Serpent-Noir relâcherait dans cette ville ; aussi, du moment qu’il l’aperçut, se mit-il à ramer avec une ardeur qui lui valut un supplément notable de considération dans l’esprit du grand chef, et qui ne lui permit pas d’accorder à la cascade de Montmorency toute l’attention qu’elle mérite. Mais il se trompait dans ses conjectures ; la barque passa devant le port, doubla le cap du Diamant, et s’en alla aborder en face de la cascade de la Chaudière.

Comme il faisait grand jour encore, le capitaine Pamphile put admirer alors cette magnifique chute d’eau qui tombe d’une hauteur de cent cinquante pieds sur une largeur de deux cent soixante, se déployant comme une nappe de neige sur un tapis de verdure, et, à travers des rives merveilleusement boisées, au milieu desquelles, de place en place, des masses de rochers s’élèvent, montrant leurs têtes chauves et blanches comme des fronts de vieillards. Le souper et la nuit se passèrent comme d’habitude.

Le lendemain, la barque fut remise à flot au point du jour ; malgré sa philosophie, le capitaine Pamphile commençait à éprouver quelque inquiétude. Il ne se dissimulait pas qu’à mesure qu’il s’enfonçait dans l’intérieur des terres, il s’éloignait de Marseille, et que son évasion devenait plus difficile : il ramait donc avec une nonchalance que le grand chef ne lui avait pas encore vue, mais qu’il lui pardonnait en faveur de ses antécédents, lorsque tout à coup ses yeux se fixèrent sur l’horizon, sa pagaie resta immobile ; de sorte que, comme le matelot qui lui était opposé, continuait de ramer, le canot fit deux tours sur lui-même.

— Qu’y a-t-il ? dit le Serpent-Noir se soulevant du fond de la barque où il était couché, et ôtant son calumet de sa bouche.

— Il y a, répondit le capitaine Pamphile en étendant la main vers le sud, ou que je ne me connais plus en navigation, ou que nous allons avoir un orage un peu drôle.

— Et où mon frère voit-il quelque signe que Dieu ait dit à la tempête : « Souffle et détruis ? »

— Pardieu ! répondit le capitaine, dans ce nuage qui nous arrive noir comme de l’encre.

— Mon frère a des yeux de taupe, reprit le chef ; ce qu’il aperçoit n’est point un nuage.

— Farceur ! dit le capitaine Pamphile.

— Le Serpent-Noir a des yeux d’aigle, répondit le chef ; que l’homme blanc attende, et il jugera.

En effet, ce prétendu nuage s’avançait avec une promptitude et une intensité que le capitaine n’avait jamais remarquée dans aucun nuage véritable, quel que fût le vent qui le poussât ; au bout de trois secondes, notre digne marin, si confiant dans son expérience, en était venu à douter de lui-même. Enfin, une minute ne s’était pas écoulée, que tous ses doutes furent fixés et qu’il reconnut que le Serpent Noir avait eu raison : ce nuage n’était rien autre chose qu’une bande innombrable de pigeons qui émigraient vers le nord.

D’abord le capitaine Pamphile fut un instant sans en croire ses yeux : les oiseaux venaient avec un tel bruit et faisaient une telle masse, qu’il était impossible de croire que tous les pigeons du monde réunis pussent former un pareil nuage. Le ciel, qui au nord demeurait encore d’un bleu azur, était entièrement couvert au sud, et aussi loin que le regard pouvait s’étendre, d’une espèce de nappe grise dont on ne voyait pas les extrémités ; bientôt cette nappe, s’étant répandue sur le soleil, en intercepta les rayons à l’instant même ; de sorte qu’on eut dit un crépuscule qui s’avançait au-devant des navigateurs. À l’instant, une espèce d’avant-garde, composée de quelques milliers de ces animaux, passa au-dessus de la barque, emportée avec une rapidité magique ; puis, presque aussitôt, le corps d’armée la suivit, et le jour disparut comme si l’aile de la tempête se fût déployée entre le ciel et la terre.

Le capitaine Pamphile regardait ce phénomène avec un étonnement qui tenait de la stupeur, tandis que les Indiens, au contraire, habitués à ce spectacle, qui se renouvelle pour eux tous les cinq ou six ans, poussaient des cris de joie et préparaient leurs flèches afin de profiter de la manne ailée que le Seigneur leur envoyait. De son côté, le Serpent-Noir chargeait son fusil avec une tranquillité et une lenteur qui prouvaient une conviction profonde dans l’étendue du nuage vivant qui passait sur sa tête ; enfin, il le porta à son épaule, et, sans se donner la peine de viser, il lâcha le coup ; à l’instant même, une espèce d’ouverture pareille à celle d’un puits laissa passer un rayon de jour qui disparut aussitôt ; une cinquantaine de pigeons, compris dans la circonférence embrassée par le plomb, tomba comme une pluie dans la barque et autour de la barque ; les Indiens les ramassèrent jusqu’au dernier, au grand étonnement du capitaine Pamphile, qui ne voyait aucune raison de se donner tant de mal, tandis qu’avec un ou deux coups de fusil encore, et sans prendre la peine de s’écarter à droite ou à gauche, le canot en pouvait recueillir un nombre suffisant à l’approvisionnement de l’équipage ; mais, en se retournant, il vit que le chef s’était recouché, avait posé son arme à côté de lui et repris son calumet.

— Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse ? dit le capitaine Pamphile.

— Le Serpent-Noir a tué d’un seul coup tout ce qu’il lui fallait de pigeons pour son souper et celui de sa suite ; un Huron n’est point un homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit.

— Ah ! ah ! fit le capitaine Pamphile se parlant à lui-même, ceci n’est pas mal raisonné pour un sauvage ; mais je n’aurais pas été fâché de voir faire encore trois ou quatre trouées dans ce linceul emplumé qui est étendu sur notre tête, ne fût-ce que pour être sûr que le soleil est encore à sa place.

— Regarde et tranquillise-toi, répondit le chef en étendant la main vers le sud.

En effet, à l’horizon méridional, une lumière dorée commençait à se répandre, tandis qu’au contraire, en se retournant vers le nord, on apercevait tout le paysage plongé dans l’obscurité ; alors la tête de la colonne devait être au moins parvenue à l’embouchure de la rivière Saint-Laurent. Elle avait fait en un quart d’heure le chemin que la barque avait parcouru en quatre jours. Au reste, la nappe grise continuait de passer comme si les génies du pôle l’eussent tirée à eux, tandis que le jour, rapide à son tour, ainsi que l’avait été la nuit, venait à grande course, descendant à flots sur les montagnes, ruisselant dans les vallées et s’étendant à la surface des prairies. Enfin, l’arrière-garde volante passa ainsi qu’une vapeur sur le visage du soleil, qui, ce dernier voile disparu, continua de sourire à la terre.

Si brave que fût le capitaine Pamphile, et quelque peu de danger qu’il y eût dans les phénomènes qu’il venait de voir s’accomplir, il n’en avait pas moins été mal à l’aise tout le temps qu’avait duré cette nuit factice. Ce fut donc avec une joie véritable qu’il salua la lumière, reprit sa pagaie et se mit à ramer, tandis que les autres serviteurs du Serpent-Noir plumaient les pigeons qu’il avait abattu avec son fusil et eux avec leurs flèches.

Le lendemain, la barque passa devant Montréal comme elle avait passé devant Québec, sans que le Serpent-Noir manifestât le moins du monde l’intention de s’arrêter dans cette ville ; il fit, au contraire, un signe aux rameurs, et ils s’avancèrent vers la rive droite du fleuve ; elle était habitée par une tribu d’Indiens Cochenonegas, dont le chef, accroupi et fumant sur la rive, échangea avec le Serpent-Noir quelques paroles dans une langue que le capitaine ne put comprendre. Un quart d’heure après, on rencontra les premiers rapides ; mais, au lieu d’essayer de les franchir à l’aide des crochets placés à cet effet au fond de la barque, le Serpent-Noir ordonna d’aborder, et sauta à terre ; le capitaine Pamphile le suivit. Les bateliers prirent le canot sur leurs épaules, l’équipage se fit caravane, et, au lieu de remonter laborieusement le fleuve, suivit tranquillement la rive. Au bout de deux heures, et les rapides étant franchis, la barque fut remise à flot et vola de nouveau sur la surface de la rivière.

Elle voguait ainsi depuis trois heures, à peu près, lorsque le capitaine Pamphile fut tiré de ses réflexions par un cri de joie qu’à l’exception du chef poussèrent en même temps ses compagnons de voyage. Cette exclamation était produite par la vue d’un nouveau spectacle presque aussi curieux que celui de la veille ; seulement, cette fois, le miracle, au lieu de se passer en l’air, s’accomplissait sur l’eau. Une bande d’écureuils noirs émigrait à son tour de l’est à l’ouest, comme les pigeons avaient émigré l’avant-veille du sud au nord, et traversait le Saint-Laurent dans toute sa largeur ; sans doute, depuis plusieurs jours, elle était réunie sur la rive et attendait un vent favorable, car le courant ayant en cet endroit près de quatre milles de large, si bons nageurs que soient ces animaux, ils n’auraient pu le franchir sans l’aide que Dieu venait de leur envoyer : en effet, une charmante brise soufflait depuis une heure des montagnes de Boston et de Portland, de sorte que toute la flottille s’était mise à l’eau, étendant sa queue en guise de voile, et traversait tranquillement le fleuve vent arrière, ne se servant de ses pattes qu’autant qu’il lui était strictement nécessaire pour se maintenir dans sa direction.

Comme les sauvages sont encore plus friands de la chair des écureuils que de celle des pigeons, l’équipage du canot s’apprêta aussitôt à donner la chasse aux émigrants ; le grand chef lui-même ne parut pas mépriser ce genre de délassement. En conséquence, il prit une sarbacane, ouvrit une petite boîte d’écorce de bouleau merveilleusement brodée avec des poils d’élan, et en tira une vingtaine de petites flèches longues de deux pouces à peine et minces comme des fils de fer, dont l’une des extrémités était armée d’une pointe et l’autre garnie de duvet de chardon de manière à remplir la capacité du tube au moyen duquel elle devait être lancée. Deux Indiens en firent autant, deux autres furent désignés comme rameurs. Quant au capitaine Pamphile, il eut, avec le dernier, la charge de ramasser les morts et d’extraire de leurs cadavres les petits instruments à l’aide desquels les Indiens comptaient les faire passer de vie à trépas. Au bout de dix minutes, la barque se trouva à portée et la chasse commença.

Le capitaine Pamphile était stupéfait, il n’avait jamais vu une adresse pareille à trente et quarante pas, les Indiens atteignaient l’animal qu’ils visaient, et presque toujours dans la poitrine, de manière qu’au bout de dix minutes, le fleuve, dans une circonférence assez étendue, se trouva couvert de morts et de blessés ; lorsqu’il y en eut une soixantaine, à peu près, couchés sur le champ de bataille, le Serpent-Noir, fidèle à ses principes, fit signe de cesser le carnage. Il fut obéi par ses hommes avec une soumission qui eût fait honneur à la discipline d’une escouade prussienne, et les fuyards qui, cette fois, ne croyaient pas avoir trop de leurs pattes et de leur queue combinées, gagnèrent hâtivement la terre sans que les Indiens songeassent à les poursuivre.

Cependant, si peu de temps qu’eût duré cette chasse, elle avait suffi pour qu’un orage, que les Indiens n’avaient pas remarqué, s’amassât au ciel ; de sorte que le capitaine Pamphile n’en était encore qu’à moitié de sa besogne, lorsqu’il fallut l’interrompre pour prendre sa part de la manœuvre ; elle était on ne peut plus simple, et consistait à ramer, lui quatrième, vers la terre où le Serpent-Noir espérait aborder avant que l’ouragan eût éclaté ; malheureusement, comme nous l’avons dit, le vent soufflait de la rive même qu’il fallait atteindre, et les vagues se soulevaient avec tant de rapidité, qu’au bout d’un instant on eût pu se croire en pleine mer.

Pour comble d’embarras, la nuit survint et le fleuve ne fut plus éclairé que par la lueur de la foudre ; la petite barque était emportée comme une coquille de noix, tantôt au sommet d’une vague, et tantôt précipitée dans les profondeurs du fleuve ; de sorte qu’à chaque instant elle était sur le point de chavirer. Cependant on approchait de la rive, et déjà, malgré l’obscurité de la nuit, on commençait à l’apercevoir, pareille à une ligne sombre, lorsque tout à coup le canot, lancé avec la rapidité d’une flèche, descendit d’une vague sur un rocher, et se brisa comme s’il eût été de verre.

Chacun alors oublia ses compagnons pour ne s’occuper que de soi et tira vers la terre. Le Serpent-Noir fut celui qui y aborda le premier ; aussitôt, il frotta l’un contre l’autre deux morceaux de bois sec et alluma un grand feu, afin que ses compagnons pussent le rejoindre ; cette précaution ne fut pas inutile, et, dix minutes après, guidé par le phare sauveur, tout l’équipage — à l’exception du capitaine Pamphile — était réuni autour du grand chef.